‹ La Ligue à Beauvais: précédé d'une introduction: [1535-1585]Chapitre 8 sur 23 · INTRODUCTION, IJ · texte numérisé non relu

INTRODUCTION, IJ

Aussi le nombre des protestans s'augmçnlail-il chaque jour à Beauvais , recruté par le prosélytisme de quelques zélés (i). Des conventicules se tenaient la nuit dans des greniers : on y chantait les psaumes de Marot. Quelque prédicant de Genève ^ enseigneur de la voie salutaire^ s'y élevait contre la tradition, la présence réelle, l'idolâtrie des images et le tyran papistique , devant une centaine d'auditeurs garnis de dagues et de hallebardes (2).

Ces doctrines étaient propagées dans le peuple, sinon avec succès, du moins avec persévérance , par des propos , des argumentations et des placards (3)*

{\) Entre autres, le prêtre Fourré, Jean de Bury et Tranchant. (Enquête de VHétel'de- Ville sur les reUgionnaires.J

(2) Idem.

(5) Voici le placard que le curé de Sainte-Marguerite , Eustache Pastour, remit à rilôtel-de-Ville ; c'était une longue invective contre le clergé qui finissait par ces mots :

« Petit troupeau ne craignez point

» Le royaume vous est donné

» Si patience vous avez

» Et endurés persécution

» Grand loyer en aurez

^ Et de votre ame remission, (Idem).

iij INTRODUCTION^

Le cardinal de Châtillon était venu passer à Beaavais les fêtes de Pâques en i562. Le bruit se répand dans la ville que la cène calviniste vient d'être célébrée dans la chapelle de TEvêché. En effet le cardinal y avait communié sous les deux espèces en présence de qnelques habitans et de toute sa maison. Le peuple » déjà irrité de voir établir au faubourg Saint-Jacques des prêches et des écoles protestantes, éclatait en murmures. Des gens de laine se ruent dans TEvêché ; mais ils n'eurent pas plutôt vu le cardinal en robe rouge , à une fenêtre de son palais» qu'ils se retirèrent sans mot dire, tant étaient grands encore le respect et l'affection qu'il inspirait.

Quand les esprits sont ainsi exaspérés, le moindre prétexte devient cause d'explosion. Adrien Fourré, prêtre mal sentant de la foi ^ dénoncé comme tel , poursuivi et acquitté par l'oiBcialité au scandale de toute la ville, Adrien Fourré insulte la procession de Sainte-Marguerite qui passait devant sa maison , et répond par des violences aux reproches du curé ; alors la populace furieuse l'entoure , le frappe; il veut fuir vers l'Evêché, on le poursuit, et il est mis en pièces aux portes du pa-

INTRODUCTION. Kij

lais épiscopal (i). Le maire accourt trop tard poar le sauver, et ne trouve qu'un cadavre. Cepen-

(^) Le lundi 7 avril 4562, lendemain de Pâques, 6 heures du soir^ nous Maire et pairs, avertis que quelques gens étoient au-devant de la maison d'un nommé Jean de Bury, allant sur le marché de Beauvais , nous nous serions transportés en Thôtel de ladite ville, et y élans aurions vu quelque nombre de gens jettans pierres contre la maison dudit de Bury, avec clameurs à cause d'un homicide que l'on disoit avoir été conmiis par ledit de Bury étant en sa maison , ce que nous voians aurions délibéré d'en avertir Mgr. le révérendissime cardinal de Châtillon étant en son hôtel épiscopal, et étans parvenus près ledit hôtel épiscopal aurions encore trouvé un grand nombre de gens alentour d'un homicide gisant sur le pavé , que l'on di^ sait m*' Adrien Founé prêtre, et nous entrés en la cour dudit hôtel en laquelle étans près le perron dudit lieu sur les degrés aurions trouvé ledit s"^ révérend»"» accompagné d'aucuns protonotaires et gentilshommes, faisant par nous entendre audit s^ lesdites assemblées inopinées et soudaines, et dit que de notre part nous nous présentions pour par son avis nous emploier à notre pouvoir pour faire cesser telles assemblées , lequel S' révéreud'^^' nout aurait fait réponse qu'il nous prioit de travailler à rompre telles assemblées, et pour cet effet eussions a prendre forces avec gens et armes, en telle sorte que la force nous demoures. Suivant ce et pour eiécuter le vouloir dudit s' aurions mandé les archers^ arquebusiers et arbalétriers, et cependant sortans hors dudit hôtel épiscopal aurions été avertis que ledit de Bury s'étoit réfugié es prisons de Fhôtcl épis* copai , et que partie des personnes qui auroient suivi icelui étoient en la rue Cul-de-Fer, paroisse Saint-Gilles, en la maison de Pierre Treuchant, étans auprès de laquelle maison de Pierre

liv INTRODUCTfOîV.

dant la fureur populaire n'était pas assouvie. Jean de Bury^ compagnon de Founre% s'était réfugié à

Trenchant, et au-dessous de Téglise Saint-Michel aurions trouvé aussi assemblée de gens entre lesquels étoît le maître exécuteur des hautes œuvres dudit Beauvais, garni d'une épée nue en sa main et une dague à sa ceinture, laquelle épée et dague aurions pris et saisi, et ce fait allez en la maison dudit Trenchant au-devant de laquelle aurions trouvé la femme dudit Trenchant dans le ruisseau par terre ensanglantée, autour de laquelle il y avoit plusieurs personnes à nous inconnues crîans haultement que icelle n'avoit pas été le jour de Pâques à l'église et qu'elle sentoit mal de la foi ; et pour obvier à la fureur du peuple etans en grand nombre , aurions levé icelle, disans qu'ils eussent à leur contenir, et qu'il fallait procéder par justice, non par voie de fait , que la punition serait faite d'icelle, que pour cet effet la mènerions es prisons.

De retour à l'hôtel de ville, et voiant quelque feu au marché dudit Beauvais, nous interrogeant d'icelui, nous fut fait réponse que c'étoit le corps dudit Fourré qui auroit été brûlé pendant que nous vacquions aux choses cy dessus , et pour faire retirer le peuple en leurs maisons, aurions fait publier à son de trompe que chacun eut à soi retirer à son logis. Et tôt après etans accompagnés desdits archers et arbalétriers lors assemblés audit hôtel de ville aurions fait le guet en ladite ville et allé par les rues d'icelle et continué toute la nuit pour obvier a tumulte.

Ce fait nous serions, accompagnés conmie dessus, tran^ortés audit faubourg de Saint-Jacques , étant auquel outre l'église et sur le chemin de Paris aurions été avertis que un nommé Louis

hNTRODUCTlON. W

TEvéchë après avoir tué d'un coup d'épëc un de ceux qui le poursuivaient. Le maire est prévenu

de Bâillon étoit homicide et que son corps étoit en son hôtel , nous informant des voisins d'icelle qui auroit fait ledit homicide , auroient répondu quils n'en sçavoient aucune chose.

Et ledit jour une heure de relevée étant assemblés enThotel de ladite ville , ledit sieur révérendissime nous auroit mandé que le corps dudit Bâillon avoit été jette par les fenêtres, el qu'on le brûlait au faubourg de Saint - Jacques , eussions à y aller, pour faire éteindre le feu. Ce que aurions fait, et étans audit lieu de Saint-Jacques aurions trouvé ledit corps quasi entièrement bruslé , restant seulement partie des os dudit corps, et aurions fait éteindreledit feu.

Ce fait et le tumulte et émbtiou cessé nous serions retiré en l'hôtel de ladite ville pour nous informer comme seroient procédés tels faits, en quoi faisant nous auroit été dit que ceseroit premièrement venu de la maison dudit Fourré en la paroisse Sainte-Marguerite , et pour en être plus certains et connoître la vérité dudit fait, aurions mandé M. Eusface Pastour curé de Sainte-Marguerite, lequel serait venu audit hôtel de ville, nous disant que les choses susdites sont venues par ledit M. Adrien Fourré au moien qu'il était homme de mauvaise vie, mal sentant de la foi , contemnant les sacremens dé l'église comme étoit le bruit commun, et que le lundi septième dudit mois, quatre heures de relevée , après avoir été a procession par ' ledit euré, clergé, et habitans de ladite paroisse de Sainte- Marguerite à l'hôtel Dieu de Beauvais, et qu'en passant par ledit Pastour curé pardevant le logis dudit Fourré dedans lequel étoient quelques personnes qu'il assembioit souvent fois, au«

Ivj INTRODUCTION.

qae la maison d'un autre Huguenot, nommëTran-^^ chant, est saccagëe ; il y court ; Tranchant était absent, et sa femme ensanglantée était déjà traînée dans le ruisseau. Pendant que le maire la fait conduire dans les prisons pour lui sauver la vie , la colère du peuple s'acharnait sur le cadavre d'A* drien Fourré. Parvenu sur la place du marché , le maire trouve le bourreau qui s^était mis au service de la vengeance populaire , remplissant ses fonc-

cunes gens scandalisés, ledit Pastour entra en l'allée de ladite maison, étant en laquelle ledit Fourré accompagné de Pierre Fourré son neveu se seroit efforcé tirer ledit Pastour dedans ladite maison, des mains desquels il s'est échapé et sorti de ladite maison , disant par ledit Pastour que étant en la rue que ledit Fourré serait monté a son grenier jettant plusieurs pierres et caiUoux , un nommé Guillaume Hémet peigneur de laine fut blessé. Cevoiant plusieurs personnes illec étant, dont a présent il n'a connaissance, auroient jette des pierres contre ladite maison de laquelle et parderrière seroient sortis lesdits M. Adrien , Pierre Fourré, Jean de Bury, Nicolas Lyon et autres qui furent poursuivis par plusieurs personnes aussi a lui inconnues , desquels depuis il aurait entendu que ledit Fourré auroit été homicide , el ledit Bury blessé, nous disant par ledit Pastour que pour vérification des choses de susdites ensemble du contemnementque faisoit ledit Fourré de la messe et des ' saints, que Jacques Malingre , Nicolas Millet, Louis de Linières, Jean Mareschal , et plusieurs autres en sçauroient parler. (Délibérations de lHôtel-de- Ville, 1561.J

INTRODUCTION. Ivij

tiens près 'd'an bûcher qui consumait les restes du malheureux Fourré. Le lendemain , au faubourg Saint-Jacques» un Huguenot, nommé de Bâillon, était massacré et brûlé.

Le cardinal de Châtillon , très ému de pareilles scènes auxquelles il n'était pas accoutumé , voulut en avoir raison par la force. Il écrivit en Cour et manda de suite auprès de lui bon nombre de gentilshommes du voisinage. Bientôt la justice royale de Senlis informa , et François de Montmorency, gouverneur de l'isle de-France, se disposait à marcher sur Beauvais pour châtier Fémeute. On députa vers lui pour Tarréter, et il se contenta de faire porter à rHôtel-de-\ille les armes des habitans et des fourbisseurs.

François Âuxcouleaux et Âubert de Condé se rendirent près de la reine-mère. Le cardinal, qui était bonne personne^ appuya leur supplique, et ils obtinrent grâce pour la ville ; le bourreau et un forgeron , punis de mort, donnèrent satisfaction à la vindicte publique.

Tout se préparait pour une assemblée dont on attendait de grands effets , le colloque de Poissy, Dans rîmmcnsc réfectoire de cette abbaye, une so-

Iviij INTRODUCTION,

lenoelle discussion entre les coryphées des deux religions allait commencer eo présence du roi. Dcjà^ à Tabri desduf*conduits, Genève avait député Théodore de Bèze, et des ministres représentant pins de deux mille six cents églises. Le héros de la réforme était logé près de Saint-Germain « dans une maison du cardinal de Châtillon. On sait que, loin de résou* dre des questions insolubles , ce colloque ne fil que les poser. Tout au plus fit^il ressortir la séparation des doctrines luthériennes et calvinistes entre le sens réel et le sens figuré. Claude d'Espenses, chanoine de Beauvais , y déploya en pure perte sou grand savoir ^ sa prudence et sa piété. Un chroniqueur local , après avoir déploré ces dis*putes publiques , fait remarquer toutefois qu'ellea obligeaient les évêquesetlcs autres ecclésiastiques à étudier et à se réconcilier açec les lettres.

Ici se place un événement qui donne la mesure de la résistance que les idées nouvelles devaient rencontrer à Beauvais. Le Chapitre , effrayé des tentatives de réforme qui se pratiquaient autour de lui, fit un acte aussi hardi qu'insolite. Il signa , le 6 août i563, une profession de foi en vingtcinq articles , contenant l'invariable croyance de

INTRODUCTION. lis

l'Eglise. En matière de foi , le Chapîti*e n'avait poiût à délibérer, soumis qu'il était à l'autorité de l'ordinaire, c'est*à«>dire de l'eVéque ou du métropolitain. La conduite du Chapitre était celle qu'indiquait la gravité des circonstances et la position prise par Tévéque.

 la fin de cette année parut VEdi/ de Jançier, œuvre de l'Hôpital et des députés du Parlement réunis par lui à Saint-Germain. Aux paroles que prononça alors cet homme d'état , on sent qu'il entrevoyait déjà la tolérance religieuse et la sépa^ ration du temporel et du spirituel. « Il n'est point » nécessaire, disait-il, de délibérer sur le fond de » la religion* Supposant même celle des calvinistes » mauvaise , recherchez si c'est une raison de pros- » crire ceux qui en font profession , si Ton peut » être bon sujet du roi sans être catholique , et si >» enfin il est impossible que des hommes qui n'ont y» pas les mêmes croyances vivent en paix les uns » avec les autres. N'allez donc pas vous fatiguer à » chercher laquelle des deux religions est la meil- » leure. Nous sommes ici non pour établir la foi, » mais pour régler l'état (i). »

\\) ÂnquetiK

h INTRODUCTION.

En thèse ^ il avait toute raison ; en fait , il avait trop tôt raison.

Cette étonnante avance de THôpital sur son siècle tiendrait du prodige , si elle ne s'expliquait par la secrète adhésion du chancelier aux doctrines calvinistes. Présenter THôpital comme un protestant honteux, ce n'est pas abuser des conjectures, c'est raisonner d'après les probabilités les plus convaincantes. Sorti du Parlement où les nouvelles opinions avaient des partisans nombreux , ami des Châtilion, poussé par la protestante Marguerite, adopté par la sceptique Catherine, le savant chancelier avait dû puiser sa tolérance politique et religieuse à la source du protestantisme. En rapprochant son allocution à l'assemblée de Saint- Germain de la célèbre lettre qu'adressa Catherine au pape, on trouve un rapport frappant entre ces deux documens; même indilTérence religieuse, mêmes tendances aux concessions, mêmes principes de liberté de conscience.

Un fait postérieur et très-significatif ajoute à la vraisemblance de notre supposition : le petit-fils de l'Hôpital, le docte Hurault Dufay fit ouvertement profession de calvinisme. Sa persistance dans

INTRODUCTION. hj

une religion alors en dëfayear, ne temoigne-t-elle pas d une tradition de famille et du respect du petit-fils pour la foi de sou aïeul ?

Du reste, l'instinct populaire ne s'y était pas trompe, et, du vivant de l'Hôpital, on répétait à Paris : Dieu nous garde de la messe du chaneelier.

Si le protestantisme de l'Hôpital n'ôte rien aux grandes qualités de cet homme historique, du moins diminue-t-il beaucoup l'admiration qu'inspire son rôle de médiateur calme et impartial entre deux partis exaspérés. On Ta dit avec beaucoup de justesse : la tolérance n'est méritoire qu'autant ^ue la croyance est forte Çi). Il est clair que l'Hôpital, catholique de nom et calviniste de coeur, cesse pour nous d'£tre l'homme supérieur à son siècle , et redevient simplement le secret et intelligent négociateur de la cause protestante.

A ce double rôle, on voit que le chancelier fut plutôt un grand esprit , qu'un grand caractère ; un

(1) Cimber et Danjou. — Pièces curieuses de THistoire de France.

Ixij INTRODUCTION.

de ces hommes sans passions et incapables d'exercer de rinfliience sur une époque passionnée ; gens qui veulent discuter quand il faut agir, raisonner au milieu d'un combat , et jeter Fancre en pleine tempête.

VEdit de Janvier ^ tout en respectant la police extérieure de l'Eglise catholique , permit aux réformes l'exercice de leur religion hors des villes et sans armes. Cetédit, dont l'exécution fit couler des flots de sang dans le midi , ne fut enregistré à Paris qu'après de grandes difficultés.

Le prince de Condé » appuyé par la reine-mère, levait dessubsides sur le clergé de Picardie ; l'amiral et d' Andelot tenaient tête au connétable et au maréchal de Saint-André , tandis que le légat du pape et l'ambassadeur dTspagne demandaient la disgrâce des Châtillon et fomentaient l'irritation des Parisiens contre les concessions faites aux Huguenots.

Hommes et choses, tout était prêt pour une conflagration générale ; la moindre étincelle pouvait déterminer une explosion qui ne se fit pas attendre. Le duc de Guise , rappelé à Paris par les catho liques , traversait Vassy avec une grosse escorte ,

INTRODUCTION. Ixiij

pendant que les religionnaires y faisaient le prêche. Une querelle s'engage entre ses pages et les sectaires ; en voulant mettre le holày le duc est blessé, et ses gens furieux font main-basse sur tous les Huguenots sans distinction d'âge et de sexe. Cet événement, qui retentit dans toute la France, fut l'occasion de la première guerre civile. Sous les ordres du prince deCondé, c' était Colignyquiallait en être l'âme et le véritable chef.

S'il entra dans la faction en haine des Guise , dont l'influence s'était substituée â celle de sa maison , l'amiral ne tarda pas à y puiser des vues plus vastes. A partir du massacre de Vassy, il n'eut plus qu une pensée et vécut tout entier dans l'espoir d'établir la réforme en France. Le signal de la guerre religieuse était donné. Mécontens et Huguenots n'allaient plus former qu'un grand parti : il en devint le chef. La nature l'avait formé pour ce rôle, et les circonstances semblaient le lui imposer.

Le duc de Nemours n^avait de sens que Tépée à la main. Le prince de Condé, mieux doué, était homme de plaisir avant tout; et bien que Huguenot, il n'entendait pas que la réforme s'étendit à^

Ixiv INTRODUCTIQiV.

ses mœurs et à ses maîtresses ; brave entre tous d'ailleurs , mais de cette bravoure toute personnelle y plus convenable à un raffiné qu'à un homme politique.

Les mceurs de Coiigny, au contraire , n'avaient rien de son époque ^ de son âge , de son rang ni de sa profession. D'un caractère sombre , d'une , imposante reserve, il Ipossédait éminemment ces dehors sérieux si nécessaires en France à qui doit commander. Naturellement austère et méditatif, son zèle pour la réforme ajoutait un surcroît de rigidité aux principes religieux qu'une mère pieuse lui avait inspirés dès l'enfance. Joignant à l'ardeur du sectaire l'inflexibilité de Thomme convaincu , nul ne pouvait mieux réaliser cette identifi(;^tioQ de l'individu avec son parti qui fait les dominateurs ; nul mieux que lui n'était fait pour person* nifier la réforme et pour la diriger.

Son âme était de celles qui entrent de fer dans les épreuves et qui en sortent d'ader : fortes âmes que les dangers électrisent , dont les obstacles tendent tous les ressorts, qui ne connaissent ni découragement, ni lassitude , ni désespoir : tel fut Goligny. Vaincu , et il le fut souvent , son in-

INTRODUCTION. Ixv

viâcible fermeté, intacte après un revers , le reparaît et faisait front de toutes parts; aussi ses défaites n'eurent-eiles jamais de lendemain. En pleine déroute on le voyait organiser de nouvelles défenses avec des débris , rassembler les fils d'une trame rompue , et créer des ressources là où tout paraissait perdu.

 ces avantages venait se joindre une sorte d'expérience bien rare et particulière à ces temps de trouble , Texpérience des conspirations. Il avait en outre ce qui grandit un homme aux yeux de son parti, le don d'inspirer des haines violentes et dVcepter avec une stoïque indifférence les injures y les calomnies et les malédictions du parti contraire.

Si des vues profondes, et telles qu'on en supposait alors aux calvinistes français , ont en effet existé dans ce parti, c'est Coligny qui les avait conçues, mûries , et qui ,, à leur jour, eût su peutêtre les réaliser. C'était , dit un contemporain , une âme libre et qui se piquait du bien public. Il témoignait éCaçoir ençie de rétablir V ancienne liberté française ; que la monarchie fût gouçernée

IxvJ INTRODUCTION.

par le conseU de plusieurs prudens personnages » W que f autorité du monarque fût retranchée.

Le duc d'Âlbe avait donc fait preuve d'an profond coup-d'ceil en le désignant d'avance au poi- ^ard de Catherine; mais l'astucieuse italienne, qui porta sept ans la pensée de la Saint-Barthélémy, avait encore besoin d'opposer les ChâUllon aux triumvirs d'abord et aux Guise ensuite.

Catherine en effet avait à choisir entre la guerre civile et la domination des triumvirs; elle n'hésita pas. Elle appelle à son aide le prince de Condé et les calvinistes; mais les triumvirs la préviennent et enlèvent le roi qu'ils conduisent de Fontainebleau à Paris où son arrivée est le signal d'une réaction contre les protestans, dans laquelle Montmorency se signale par sa violence. Le prince de Condé et Famiralt se jetant dans Orléans , où déjà d'Ândelot s'était enfermé, somment tous les bons Français de s'unir à eux pour aller délivrer le roi et la reine, prisonniers des triumvirs.

Tout était confusion, et les gouverneurs de province recevaient les ordres les plus coQtradic-' toires : les Lettres du duc de Guise, dit Tavan*

INTRODUCTION. hvij

lies , portaient qu*U fallait tout tuer, et celles de la reine tout sawer.

Les deux partis , après le sîége de Roaen , où fut tué le roi de Navarre , en vinrent aux mains dans les plaines de Dreux. Cette bataille sans résultat, dans laquelle périt le maréchal de Saint- André, offrit cette particularité que le prince de Condé et le connétable furent tous deux prisonniers. Coligny prit le commandement des protestans, Guise celui des catholiques, et les partis, conduits alorspar leurs véritables chefs, n'en furent que plus nettement dessinés. Tant il est vrai que les batailles ne décident rien dans les guerres religieuses , parce que le motif qui avait fait armer subsiste après la victoire ou la défaite.

Cette vérité fut démontrée peu de temps après par un événement bien autrement grave pour les catholiques que le gain indécis de la bataille de Dreux. L'assassinat du duc de Guise , par Poltrot, semblait, en privant la cause catholique de son chef , devoir assurer le triomphe de la réforme. Il n'en fut rien pourtant. Cette mort fit lever le siège d'Orléans , hâta la pacification d'Amboisc ,

INTRODUCTION. Ixviîj

donna un nouvel aliment à la haine des catholiques , et lëgua à Henri de Guise les ambitieux desseins de son père.

La paix qui suivit fut signalée par la reprise du Havre , où le connëtabïe conduisit les restes de Tarmée des confëdëréSe Cent mille ëcus de rente aliénés sur les domaines ecclésiastiques payèrent cette expédition , et Ton trouva des acquéreurs à cause de la quantité du numéraire que le pillage des églises avait mis en circulation.

Sur l*avis de l'Hôpital , la reine mena du Havre à Rouen Charles IX qui n'avait que treize ans, et le fit reconnaître majeur par le Parlement de Normandie , au grand mécontentement du prince de Condé , de l'amiral et du connétable.

Comme tous les accomraodemens forcés, Tédit d'Amboise fut mal observé. Les uns voulaient plus , les autres moins. En i563 , cet édit fut ma-

Ixx INTRODUCnON.

difië : entre autres restrictions dëfense fut faite de prêcher sur les terres dépendant de l'ëglise, et on enjoignit aux religieux et religieuses de rentrer dans leurs couvents et de rompre leurs mariages illicites.

Coligny, à la tête de cinq ou six cents gentils* hommes, se rendit au Parlement pour répondre à l'attaque des Guise qui demandaient la punition de l'assassinat du chef de leur maison. Cette démonstration fit augmenter la garde da roi de six cents Suisses et de cinq cents hommes de gardes françaises.

Depuis la prise du Havre^ le connâable voulait plus que jamais être compte, et blessé de l'oubli oii on le laissait, il fit de sa maison le rendez-vous des mécontens. On y frondait Tédit d'Âmboise^ quoi qu'il fût son ouvrage ; il n'y était question que de guerre et d'extermination. C'est à cette époque qu'on attribua au connétable le projet de massacrer les protestans. Découvert et arrêté , ce dessein fut cependant le germe de la Saint- Barthélémy. Damvilleen Languedoc, Tavanncs en Bourgogne, entreprenaient la même chose que le connétable dans la capitale.

INTRODUCTION. Ixxj

Odet de Châtillon avait été solenoellemeiit excoflimunië par le pape, et peu après il s'ëtait marié reyéta de l'habit de cardinal II avait épousé Isabelle de Hauteville, demoiselle de Normandie, attachée à la duchesse de Savoie avec laquelle le cardinal était en grande liaison (i). La tradition du pays veut que ce mariage ait été célélMré au château de Montataire-sur-Thérain.

Dans la sentence d'excommunication, qui frappait plusieurs prélats, était comprise la reine de Navarre^ Cette atteinte portée à l'indépendance des couronnes « rendit la bulle sans effet. A cette époque se termina le Concile de Trente. On sait que malgré Tavis du cardinal de Lorraine, ce Concile refusa toute concession large à la réforme. Le mariage des prêtres, la communion sous les deux espèces, y furent unanimement réprouvés, et après vingt-une années de session , il se termina à la fin de décembre i563 (2).

(\) C'est a Turin qu'Odet de Châtillon avait vu cette dçmoiseUe.

<2) aaude d'Espeose , ckanoine de Beauvais, se signala dan» ee Concile.

Ixxij INTRODUCTION.

Pendant ce Concile le cardinal de Lorraine jeta les fondemens d'une alliance de sa maison avec le souverain pontife, le roi d'Espagne et le duc de Savoie.

Alors commencèrent, par toute la France, ces voyages de la Cour, où la politique de Catherine se cacha sous tant de fêtes. De la Lorraine on passa dans le Midi , ce boulevard des calvinistes.

Catherine, qui déjà en Lorraine s'était abouchée avec les princes protestans, se concerta successivement avec le duc de Savoie et un affidë du pape qui reçut d'elle certaines promesses qu'elle n'accomplit que trop fidèlement.

Au milieu de l'année i5649 Catherine se rencontra avec la reine d'Espagne Elisabeth, à Bayonne , où le duc d'Albe lui donna de sanglans conseils (i). Partout sur son passage la Cour pouvait voir les traces encore fumantes de la guerre civile si désastreuse dans ces contrées. Alors parut redit du Roussillon restrictif de Fédit d'Amboise,

(I) Henry IV, encore enfant, entendit ce ministre conseiller a Catherine de se défaire de Tamiral. {Esprit de la Ligne.)

INTRODUCTION. Ixxiij

et qui limitait l'exercice de la religion reformée à la domesticitë et à la vassalité des seigneurs hauts justicie^f ^^^^ défense de faire aucune levée d'argent.

En i566 eut lieu l'assemblée des notables à Moulins (i). Par Tentremise du chancelier , la réconciliation des maisons de Guise et de Châtillon y fut tentée. L'amiral jura qu'il n'était ni auteur ni complice du meurtre de François de Guise : la duchesse et le cardinal de Lorraine dirent qu'ils le croyaient innocent ; mais le jeune Henri de Guise s'abstint de toute démonstration , et le duc d'Aumale, frère de François, au sortir de l'assemblée » défia les Coligny. Tel fut le premier acte des intrigues qui remplirent les années i566 et iSGy.

Désormais les calvinistes , qui naguère se con* tentaient de la tolérance , vont réclamer l'égalité.

Charles IX outré, disait à l'amiral : f^ous demandez à être égaux aux catholiques , bientôt vous voudrez être seuls, La reine cachait mieux sa colère ; mais sa haine contre les calvinistes se

(I) Marquée par le célèbre édit qui introduisit d'utiles réformes dans l'administration de la justice.

Uxiv INTRODUCTION.

proportionnait h leur force croissante. Ce n'était plus chez les reformes Tintrigue de quelqaes chefe, c'était l'enthousiasme d'nn grand parti.^'exaltation ëtaît ëgale chez les catholiques ; il y avait de part et d'autre émulation de régularité et de réforme. Si les odvinistes disaient pendre les adultères, les filles d'honneur de la reine étaient obligées de faire leurs pâques.

La Ligue prit alors commencement dans les confréries» La bannière des métiers devint dans chaque ville son point de ralliement. Ce n'étaient par toute la France qu'émeutes et massacres à l'occasion des prêches : les dissentimens religieux divisaient toutes les familles. En dehors des cités, la noblesse calviniste agissait comme en ^ays ennemi et n'attendait qu'une occasion pour marcher.

Le cardinal de Châtiilon consentit à se démettre du titre de ses bénéfices en en conservant le revenu , arrangement que l'amitié de Ca&erine lui facilita.

Toutefois, l'horizon du comte de Beau vais s'assombrissait. Le grand poète du temps parait avoir pressenti sa ruine prochaine : Ronsard, après s'être élevé contre le peu de foi des amis de Cour qui n'ai-

INTRODUCnom IxxT

ment que la bonne fortune, lui préditqoe si un re- ▼ersle frappait, sou brillantentourage disparaîtrait :

Et de cent ou deux cents qui te suivent parfois , Le nombre baisserait ou à deux ou à trois.

Cependant , sa yille ^iscopale murmurait ; et comme le tumulte àe% armes empêchait d'entendre ses plaintes, elle prenait de bonnes mesures pour défendre sa foi et se mettre en sûreté.

Les Pays-Bas^ révoltés par Tinipiisition , exigeaient l'envoi d'une armée espagnole. Elle passa prè$ des frontières de France , et Catherine saisit ce prétexte pour lever des troupes sans donner l'éveil aux protestans.

Le roi d'Espagne était prévenu par une contre ambassade du double jeu que jouait Catherine. Six mille Suisses s'avancèrent donc vers Paris, Les protestans , avertis qu'il était question d'arrê« ter le prince de Condé , de tuer l'amiral , et d'in« terdire la nouvelle religion , s'assemblent à Vallery, château du prince de Condé, puis à Châtillonsur-Loiog, chez l'amiral. Ce fut là que Coligny et d'Ândelot firent prendre une audacieuse détermination qui les voua tous deux à la mort ^ en mon-

Ixivj INTRODUCTION,

trant à Catherine ce qu'ils étaient capables d'entreprendre. 11 fat décidé que Ton enlèverait le roi alors au château de Monceaux, en Brie (i). La Cour se réfugia à Meaux et parvint, non sans danger, à rentrer à Paris , au milieu des Suisses formés en bataillon carré.

Cinquante places furent prises dans la même journée par les confédérés. Ainsi, après quatre ans et demi de paix , deux jours seulement suffirent pour mettre toute la France en feu.

Après cette tentative, les confédérés vinrent camper devant Paris qu'ils cherchèrent à affamer. La reine négocia. Une entrevue eut lieu à La Chapelle-Saint^Deuis, entre Anne de Montmorency, le prince de Condé et les Châtillon. Une altercation violente y éclata entre le connétable et Coligoy. On dit que le vieux guerrier y donna un soufflet à son neveu Odet ; ce qui est plus certain , c'est qu'il lui prodigua toutes les injures que la colère , l'indignation et le mépris peuvent inspirer à un homme violent. La bataille de Saint-Denis eut lieu

(I) Lanoue prétend qu'en agissant ainsi ^ les calvtniêtes \

avaient voulu se sauver plutôt avec les bras quavec les jambes.

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le 10 novembre. Ce fut encore un de ces combats où les deux partis s'attribuent la victoire. Son grand résultat fut la mort du connétable. Le cardinal de Châtillou chargea sur Tescadron de son oncle, entamé par son frère. Brantôme, à cette occasion, remarque assez intempestivement qu^un généreux courage ne se dément jamais.

Il oublie que le sang d*un vieillard et d'un bienfai* teur ne pouvait que souiller les tristes et premières armes dnmalencontreux prélat (i). Le connétable de Montmorency, un des caractères les plus droits et les plus honorables de ce temps, sincèrement attaché à l'Etat et à la religion, qu'on ne savait pas alors séparer l'un de l'autre , fut homme de gouvernement et d'un grand vouloir, plutôt qu'habile général , ou profond politique. Il lui fut donné de mourir un |our de victoire, et c'est à grand^peine qu'on l'enleva du champ de bataille , où il voulait à toute force rendre le dernier soupir.

C'était réellement le roi d'Espagne qui avaitgagné la bataille.

(\) Foy Vaillant assure qu'Odet de Châtillon frappa son oncle d'un coup de masse d'arme. (M(xnmc, de ilf. Le Caron de Troussures.J

hxvîij INTRODUCriON.

A la suite de cette journée, des corps de partisans se rëpaodirent dans le Beauvaisis. Parmi les chefs de bande qui saccageaient 1^ ëgKsef et pillaient les abbayes da diocèse, on cite Loois de BoufiQcrs, sorte d'hercule calviniste : il abat^ tait les croix et les images des saints, profanait les fonts baptismaux y brûlait les hosties, exerçait mille cruautés contre les ecclésiastiques.

On assure qu'avec un sieur de SaintClair, il avait dressé des chiens à poursuivre les prêtres* Ayant enlevé, près de Beauvais , et mené prisonniers à Dieppe deux chanoines delà cathédrale (i), il permettait à ses soldats de placer un blanc audessus de leurs têtes pour servir de but à leurs arquebuses.

Condé et Coligny se retirèrent au-delà de la Meuse , et y firent leur jonction avec les Reitres. Cette armée donna l'exemple d'une contribution volontaire, et rentra en France dans les premiers jours de i568. Forts de vingt mille hommes, les

(^) Les chanoines Lesparre et Bocquet qui marquaient, dans le bois de Tillé, des arl»res pour la construction du eloclier de la cathédrale. (Loisel, Louxet, Godefraid Hermand.J

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Huguenots mirent le ûëge devant Chartres pour afTamer Paris. Quelques jours après, Catherine , fidèle à son système de médiation , conférait à Châlonsavec le cardinal de Châtillon, chargé par les confédérés de s'accommoder avec elle. La paix de Lonjumeau, négociée par le cardinal, en fut la suite. En vain d'Ândelot démontra-t-il que cette paix n'était qu'un leurre pour saucer Chartres et €Lssommer ensuite séparément ceux qu'on ne ponçait vaincre réunis. Le prince de Condé, désireux de la Cour où il açait laissé quelques semences d'amourettes f inclina vers cette paix, qui ne dura que six mois^

Le cardinal de Châtillon était à Bresles. Averti à temps de ne pas se fier à cette paix menteuse , il écrivit à la duchesse de Savoie, pour lui demander un asile qu'elle crut devoir lui refuser. D'Andelot était en Bretagne et Tamiral en Bourgogne. Châtillon, sachant que deux compaguies de cavalerie avaient ordre de l'arrêter, prit la fuite , traversa la Normandie, et à Saînte-Marie-du Mont se jeta dans une barque qui le porta en Angleterre , déguisé en marinier. Il est vraisemblable que si le massacre de la Saint - Barthélémy fut

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alors retarde y ce fut à raison de la dispersion en France des chefs calvinistes. La Cour ëlait résolue à frapper un grand coup ^ et marchait avec le clergë et le peuple des villes.

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