‹ La Ligue à Beauvais: précédé d'une introduction: [1535-1585]Chapitre 9 sur 23 · VI · texte numérisé non relu

VI

Pendant la courte et sanglante paix de Lonjumeau, deux mille calvinistes furent égorgés; le trop pacifique chancelier de l'Hôpital fut disgracié, et le mot de politique commença à être appliqué aux catholiques modérés.

L'amiral de Coligny, averti sous main par Tavannes(i), s'était retiré avec le prince de Condé à La Rochelle , où la reine de !Navarre et son fils vinrent les rejoindre, et la guerre recommença des deux côtés.

L'ardeur religieuse et guerrière était grande dans le camp des calvinistes. L'amiral équipait

{{) Chargé d'arrtlter l'amiral, le prudent gouverneur de Bourgogne fit tomber entre ses mains une lettre qui portait : Les rets sont tendus; la chasse va commencer.

Ixxxij INTRODUCTION.

une flotte à La Rochelle et grossissait leur trësor. Leur cause triomphait en Languedoc et en Dauphine". Le prince de Condë agissait en roi (i).

Pendant que les princes d'Italie et le marquis de Bade envoyaient des troupes au roi , l'Angleterre faisait passer aux protestans des subsides et des munitions par l'entremise de Châtillon qui rendit alors d'cminens services à son parti. Il était en grande faveur à la Cour d'Angleterre, et y tenait, à Sion, près de Hamptoncourt ^ un grand état de maison. Jamais la reine ne le voyait que le saluant, elle ne le baisât C'était un beau vieillard y d'une belle taille ^ ayant la barbe blanche et longue , toujours vêtu de noir, d'une grande saye de velours ou de satin ^ açec un long manteau ^ sans porter aucune marque de cardinal (2).

Après s'être longtemps observées, les deux

[\) Les calvinistes firent frapper des médailles à cette effigie : hoviu XIII j h' Roi chrétien des Français,

(2) Châtillon demandait à la reine qu'à sa cour la comtesse de Beau vais fût traitée en pairesse. Elisabeth lui répondit fu'e//e allait s'enquérir près du roi de France du cérémonial en usage pour les femmes de cardinaux. Ce sarcasme de la princesse protestante fut plus sensible au cardinal que les foudres du Vatican.

INTRODUCTION. Ixxxiij

armées en vinrent aux mains le i3 mars; et la bataille de Jarnac , glorieuse pour le jeune duc d*An jon , mais dont le bruit fut plus grand que le fruit, n'apporta aucun changement aux affaires. Coiigny courut au-devant d auxiliaires venus d'Allemagne et de La Rochelle Jeanne d'Albret secourut les calvinistes et fit proclamer sou fils ge'néralissime à la place du prince de Condé tué à Jarnac. Son avènement trancha les difficultés de préséance , et sauva les questions de point d'honneur : tel qui n'eût pas voulu obéir à Coiigny commandant en chef, obéit à Coiigny sous les ordres de Henri de Navarre. Les intrigues de la Cour jetaient d'autre part de l'hésitation dans les raouvemcns de l'armée royale ; les Guise y contrecarraient Catherine , et cherchaient à exciter la jalousie du roi contre son frère.

La même année, la bataille de Moncontour vint ajouter 2i la gloire du duc d'Anjou et au découragement des confédérés. Coiigny releva leur courage, et grâce aux brouilleries de la Cour, la sanglante journée de Moncontour fut aussi peu décisive que celle de Jarnac.

L'armée royale fit sans succès le siège de La

Ixxxiv INTRODUCTION.

Rochelle I ce port de mer des Huguenots qui ne cessait d'alimenter leurs armées, car c'était^ dit d'Âubigué , une bonne boutique et bien fournie.

Pendant ce temps , les calvinistes cévenols s'avançaient sur Paris , mettant tout à feu et à sang. Après la bataille d'Arnay-le-Duc, ils étaient déjà àMontargis, quand la paix fut conclue à Saint- Germain le a août iSyo.

Outre les avantages précédemment obtenus , les calvinistes obtinrent le droit de récuser six juges dans les cours de justice» et quatre villes de sûreté.

De si grands avantages ont fait supposer que la Saint-Barthélémy était dès lors résolue.

La confiance aveugle dans les caresses de la Cour, tant reprochée à Coligny, tenait à son profond dégoût de la guerre civile. L'amiral disait souvent après la paix, c^xx' il désirait plutôt mourir que de retomber dans ces confusions et voir tant de maux.

Le protestant Lanoue , comme par un pressentiment de la sanglante catastrophe que cachait cette paix trompeuse» gourmande les tièdes de son parti qui avaient soupiré après elle : « Ils avaient, » disait-il, empaqueté et caché leur honneur au

INTRODUCTION. Ixxxv

» fond de leur coffre-fort; ces gens contents » pourvu qu'on les laisse en patience manger les »> choux de leur jardin et serrer leurs gerbes, » dussent ils aux quatre fêtes annuelles recevoir » quelques demi- douzaines de coups de bâton. »

Immédiatement après cette paix, Charles IX épousa Elisabeth d'Autriche, seconde tille de l'empereur (i).

Aux horreurs d'une guerre d'extermination succède une tranquillité surprenante. 11 n'est question à la Cour que de mariages : on s'y occupe de l'union projetée de Henri de Navarre avec Marguerite de Valois , et de celle du duc d'Anjou avec Elisabeth d'Angleterre (2).

Jacqueline de Montbel , dame d'Antremont , jeune, belle et riche héritière, s'éprend de la gloire et du caractère de Coligny, qu'elle n'avait jamais vu. Dans la vie de cet homme austère il y eut une page de roman. La dame de Monlbei tra-

(1) Allant en novembre au-devant d'elle , jusqu'à Mézières , le roi s'arrêta à Beauvais ; il y logea dans la maison canoniale qui est en face du portail nord de Saint-Pierre. (Manuscrit de M. Le Caron de Troussures,)

(2) Antoine Loisel de Beauvais, conseil du jeune duc, le détourna de ce maricigo.

Ixxxvj INTRODUCTION.

versa toute la France pour s'unir à lui à La Rochelle.

Avec redit de tolérance , Tinfluence ëtait revenue au parti protestant. Si les nouvelles opinions faisaient peu de progrès dans les masses populaires , elles gagnaient pied à la Cour et chez les lettres. Partout la discussion et le doute avaient remplacé la foi. Us pénétraient jusque dans les lieux qui y semblaient le plus inaccessibles. En voici une preuve frappante et assez peu connue. Le pape avait envoyé comme légat, près de Charles IX, le cardinal Louis d'Est , frère du duc de Ferrare (i). Un jeune gentilhomme, attaché au légat et bien reçu à la Cour, s'était laissé ébranler par les nouvelles doctrines , et il ne cachait pas l'intérêt qu'elles lui inspiraient. Le cardinal , indigné, le priva de sa pension (2), et soit pour Téloi-

(^) Louis d'Est, fils de Renée de France et petit-fils de Louis XIL II était aussi abbé commendataire de Breteuil.

(2) Il était réduit a une extrémité si grande, qu'il fut contraint d'emprunter un écu a un de ses meilleurs amis pour subsister pendant une semaine. Il fit un joli sonnet pour prier sa chatte de lui prêter durant la nuit la lumière de ses yeux , parce qu'il n'avait pas de quoi acheter delà chandelle. (Lettres de Guy-Patin.)

INTRODUCTION. Ixxxvij

gner de Paris » soit pour lui donner le moyen de subsister, il Tavait confine près de Senlis, dans la riche abbaye de Châalis , dont il ëtail abbë commendataire (i). Le jeune Italien passa près d'une année dans ces solitudes où on le disait occupe à traduire en vers des romans de cheçalerie. Ce jeune homme ëtaît le Tasse , en train de s'immortaliser, et ces prétendus romans de chevalerie étaient la Jérusalem délwrée (2).

Cependant le cardinal de Châtillon , plus que jamais en faveur d'Elisabeth, négociait le mariage de cette princesse avec le frère du roi. L'amiral , rentré en faveur, voulut l'avoir près de lui , tant pour avancer cette négociation que pour qu'il assistât à ses noces, et obtint de la cour un saufconduit. Châtillon se mit donc en route pour la France, et, selon ses habitudes princières, il traita tous les capitaines anglais réunis dans le port

j (^) Tmquaio e a Cavalo e su U albei^ghi non avea mai las-

* ciato di camporre.,,. Giunto che fu\Francia net badia di \ tu

^ . Chalis, laquai era di cardinale (fEste. (L'abbé Serasi, Vie du

\ Tasse.)

(2) Le Tasse resta en France pendant les années \ 370 et \ 37^ . (Voir Dictionnaire de Moréri et Dictionnaire hisiorlque.) ,

Ixxxviij INÏRODUaiON.

de Soutbampton. Le feu prit dans le bâtiment où se donnait le festin , et il fut obligé de re* tourner à Londres , d'où îl se dirigea bientôt sur Douvres ; mais la maladie dont il mourut Tarréta à Canlorbëry. Tous les historiens s accordent à dire qu'il fut empoisonné, les uns par une pomme de senteur, les autres par une poudre substituée à celle qu'il prenait pour sa santé.

On se perd en conjectures sur les causes de ce crime ; on l'attribue généralement à un domestique basque d'origine (i), et Ton suppose que le duc de Suffolk» prétendant à la main d'Elisabeth, avait voulu se défaire de celui qui lui conseillait une alliance étrangère.

Voici sur ce point la tradition du pays conservée par les ofiicicrs du cardinal : des gens de sa maison , aspirant à revenir en France et sentant que raffection qu'il portait à sa femme s'opposait seule à son retour au catholicisme , résolurent de détruire cet obstacle. Un bouillon, présenté à Isabelle de Hauleville, fut empoisonné par eux. Le cardinal s'avisa que son bouillon avait meilleure

{\) Le nommé Vuilin, arrêté depuis comme espion à La RocbeUe. 11 avoua son crime a la torture.

INTRODUCTION. Ixxxix

mille que celui de sa femme ; il voulut changer avec elle, et prit le poison qui lui était destiné.

La reioe d'Angleterre lui envoya le célèbre Pierre de Penna, son médecin. Le cardinal lui raconta qu'il avait vu en songe un homme qui, lui oflrant une pomme , lui disait : « Mange celte » pomme , et tu mourras; ne la mange pas , et tu » mourras encore. » Cette anecdote a sans doute fait supposer qu'il avait été empoisonné par une pomme de senteur. Il fut inhumé dans la cathédrale deCantorbéry (i).

Si Ton réfléchît que d' Andelot était mort Tannée précédente, avec soupçon de poisons que l'amiral de Coligny était marqué pour périr bientôt (2),

(1) Il mourut le ^5 avril ^571. Son mausolée, qui était h droite du chœur, a été renversé pendant la révolution d'Angleterre par les iconoclastes.

(2) Cette famille de Châtillon semble prédestinée aux guerres civiles.

Le fils de l'amiral, Tundes meilleurs capitaines de Henri IV, périt dans les guerres de la Ligue, au siège de Chartres.

Son petit-fils tué d'un coup de pistolet au combat de Charenton, en ^649, mourut dans une guerre civile comme ses pères.

Quand la Ligue se tait , la Fronde se remue On se tue en riant, mais enfin l'on se tue.

(M. ViENNET. — Epître aux louangeurs du passé,)

La fille de ce dernier, Henriette de Coligny, fut celte com-

xc INTRODUCTION.

on sera peut-être tenté d'attribuer la mort du cardinal h la même main qni fit frapper son frère.

II est certain du moins que si Châtillon eût vécu et fût resté en Angleterre, Catherine eût hésité à commettre ce dernier crime , qui alors eût eu un puissant vengeur.

tesse de La Suze, célèbre à la Cour de Louis XIV par ses vers et sa galanterie. Mariée à ua protestant et brouillée avec son mari , oh sait qu'avant sa mort elle se convertit au catholicisme , afin d'être séparée de son mari dans ce monde et dans l'autre.

' . . û Enfin, en -1800, quand le premier coits^il eut pacifié les provinces de TOuest , le dernier chef vendéen qui remit Tcpée dans le fourreau fut encore un Châtillon.

(Histoire du Consulat et de l'Empire. — M. TmsRS.)

Dès i56g , Charles IX avait iiomrad Charles de Bourbon à TEvêchë de Beauvais. Ce roî futur de la Ligue était fils du duc de Bourbon-Vendôme et de Françoise d'Alençon. Compagnon d'enfance de François de Guise, successivement cvêque de Nevers, de Saintes , archevêque de Rouen, le lo janvier i55o il avait été promu au cardinalat. Il s'appelait alors le cardinal de Vendôme » et ne prit le titre de cardinal de Bourbon qu'en i556, après la mort de son oncle. Il était en outre légat d'Avignon , et parmi les innombrables abbayes qu'il avait en commendc , il possédait celle

xcij • INTRODUCTION.

d'Ourscamp où, plus tard, devait se tenir la ce'lèbre assemblée des ligueurs.

Le cardinal ne fit son entrëe à Beauvais que le 24 mai 1592. Peu après éclata la Saiut-Barlhélemy, coup de mort du protestantisme , selon les uns, baptême de sang des nouveaux ëvangélistes» selon les autres. Nous n'avons à parler de cette sanglante nuit que pour dire que Beauvais resta pur de toute participation à ces massacres. Comme a Senlis et dans d'autres villes de la Picardie , pas une goutte de sang français ne fut répandue à Beauvais. Ce ne furent point les excitations du dehors qui lui manquèrent; mais la ville, dirigée alors pai^quelques esprits droits et élevés , n'en tînt aucun compte. Grâce à la surveillance du Chapitre et delà Commune» les Hugenots avaient toujours été tenus à distance (1). Les masses n'avaient donc point eu de contacts irritans , point immédiatement vu d'attentats sacrilèges contre leur

(I) A cette époque, Nicolas Lefebure était maire, Pierre Loisel dernier maire, Charles de Feuquières, lieutenant civil du comté, Nicolas Tristan, lieutenant criminel -— Les hommes influens du Chapitre étaient Louis de Mainterne , Claude Gouine et Claude Despenses.

INTRODUCTION. xciij

culte. Dans les intermilteiices qui les favorisaient , les Hugenots avaient bien tenté de tenir quelques conciliabules où Ton chantait des psaumes; mais, dûment avertis par Témeute de i56i de rester dans certaines limites, leurs menées dans la ville avaient toujours été souterraines, surveillés qu'ils étaient par l'immense majorité des babitans. Le prêche autorisé par les édits se tiendra-t-ii àMerlemont, à Augy ou à Allonne? Telle était la querelle dans laquelle se renfermaient les catholiques contre les quarante ou cinquante familles notées d'hérésie ; et le prêche avançait ou reculait, selon que les édils favorisaient, toléraient ou proscrivaient la réforme. Â ces causes négatives ajoutons l'absence à Bcauvais de chefs intéressés à donner au peuple une impulsion sanguinaire, et l'on comprendra facilement que la bourgeoisie influente qui avait des liens de parenté ou d'ancienne amitié avec les Huguenots, pour eux inoffensifs, les ait avertis sous main et les ait fait sortir sans bruit de la ville. Entre elle et les religionnaires, point de différence de race ni de classe , comme entre les gentilshommes calvinistes du midi et le peuple de Paris. D'ailleurs, la nomination du cardinal de

xciv INTRODUCTION.

Bourbon avait jeté le découragement parmi les religionuaires de Beauvais, qui dès-lors avaient quitté la ville en grand nombre.

Le cardinal résida peu , mêlé qu'il était à toutes les négociations de Tépoque. Un de ses premiers actes, après la Saint-Barthélémy , fut de recevoir l'abjuration de Henri de Navarre et du prince de Condé , ses neveux ; abjuration faite la dague sous la gorge (i). Le cardinal était du reste, par caractère et par position, Tintermédiaire le plus convenable pour sauver ces deux jeunes princes.

Voici la lettre qu'ils écrivirent au pape :

« La conversion du pécheur est à notre bon Dieu très-agréable. Pour quelque temps esgarés et distrait de votre troupeau , Père très-saint , nous venons, le cœur contrit, après avoir été doucement et saintement admonestés par notre oncle le cardinal de Bourbon , vous prier de nous ouvrir les bras de votre indulgence. »

L'Eglise de Beauvais entra pour une large part dans les subsides demandes par le roi pour soute-

(\) Expression de Henri IV.

INTRODUCTION. xcv

nir la guerre ; cent mille francs furent lèves sur le clergé du diocèse. Encore que ses biens eussent été particulièrement pillés et ravagés par les Huguenots , le Chapitre songeait toujours à continuer la magnifique Cathédrale qui devait être la m(prveille de la chrétienté. L'hôtel de Beauvais, à Paris, avait été vendu trente mille livres pour faire face à ces constructions, quand une effrajante catastrophe vint les ajourner à toujours. Le 3o avril iSyS s'eflondra le clocher de la Cathédrale, cette audacieuse construction que le cardinal Barberini, passant par Beauvais, ne pouvait assez admirer. Toute la ville fut touchée de cet événement comme d'une calamité publique. Pendant quatre ans, le service divin fut interrompu (i). Le Beauvaisis était ravagé plus que jamais par

(1) Une circoDStance assez remarquable signala la reconstruction des voûtes de Saint-Pierre. Un pan du clocher n'était pas tombé et menaçait ruine. Les travaux ne pouvaient commencer sous le danger d'un éboulement. On imagina d'offrir à un criminel condamné k mort la chance de se sauver en hâtant la chute de cette ruine menaçante. Il accepte, monte au clocher, accomplit sa mission, et à l'instant d'être précipité, il saisit une corde a laquelle il se tint suspendu jusqu'à ce qu'on vînt le retirer. « Ainsi , la corde qui devait le perdre le sauva. »

(Godefroid'Hermand,)

xcvj INTRODUCTION.

les calvinistes, et le cardinal ne pouvait sans danger résider dans sa ville épiscopale. Henri III n'avait pas d*enfans; seul catholique de sa branche , Charles de Bourbon y eût été le point de mire des partis calvinistes. Etant resté d'ailleurs archevêque de Rouen, il permuta en 1576, avec Nicolas Fumée , TËvêché de Beauvais contre l'abbaye de la Couture au Mans (1).

Plusieurs historiens le représentent comme un homme sans capacité. Démocharès, au contraire, soutient , « qu'à lui seul il était plus considérable » par son autorité , sa noblesse , sa dignité et ses » bonnes œuvres, que toute la bande des ennemis » de l'Eglise réunis ensemble. »

(\) Etant encore évêque de Beauvais , il assista aux funérailles de Charles IX dont il avait béni l'union avec Eléonore d'Autriche.

Nicolas Fumce, chanoine de la cathédrale de Paris, abbé de la Couture du Mans, élait de famille parlementaire, petit-fils d'un garde-dcssceaux , fils de Martin Fumce, maître des requêtes. Son frère, Antoine Fume'e, conseiller au Parlement, joua un rôle comme négociateur, et fut un des commissaires royaux envoyés dans le comtat Ténaissin pour y maintenir la paix. Il y était suspect aux catholiques comme ayant été noté d'hérésie sous Henri II (i).

(^) Mémoires du marquis d'Aubaïs. (Bibliothèque de Monlpelliei'.J

xcviij INTRODUCTION.

Ces antecédens de famille avaient-ils indisposé d'avance les Beauvaisins contre leur ëvêque? On le croirait en lisant cette epigramme du drapier de Saint-Quentin, à l'occasion de l'entrée de Furaéc :

« Le temps passé es siècles d'or » Crosse de bois, évoque d'or.

» Maintenant sont aultres les lois » Crosse d'or, évêque de bois (^).

Il venait cependant de rendre à son diocèse un signalé service. Depuis la nomination et avant l'entrée de Nicolas Fumée , Henri III avait convoité le château de Bresles , campagne des évêques de Beauvaîs. Le 23 février 1576 il en écrivait au Chapitre dans les termes les plus pressans. Les vues du roi sur cette importante forteresse avaient peut-être plus de portée qu'on ne le Croirait. Il mande au Chapitre que pour certaines bonnes et grandes considéra/ions , son intention est de ré^ compenser la terre et seigneurie de Bresles.

Ce domaine , depuis cinq cent soi&ante ans, dépendant de l'Eglise de Beauvais, lui tenait au

(\) Recneil mémorable.

liMRODUCTION. xcix

cœur; aussi résista-t-clle. Le crédit de Fumée, puissant par son frère , parvint à parer le coup et seconda fortement Claude Gouine et Simon de Bulandre, députés par le Chapitre pour s'opposer à toute permutation. L'cvéque alors était loin de prévoir qu'un jour il regretterait amèrement de s'être opposé aux desseins du roi sur le château de Brcsles.

Nicolas Fumée fit son entrée le i4 octobre 1576; elle n*eut de remarquable que la protestation faite par le maire , qu*il tenait la ville pour le roi et non pour l'éçéque. Son installation eut aussi cela de particulier que le premier il rendit au Chapitre des prcsens en échange de ceux qui lui étaient of-^ ferts , et que les canons du rempart ne saluèrent pas sa bienvenue , Ventrée n'étant qu'un acte de spiritualité et non de temporalité.

L'évêque Fumée était un homme d'une grande science , plein de douceur et âe modération , et il avait puisé dans sa famille un dévouement à la royauté qui ne se démentit jamais. Les commencemens de son épiscopat furent calmes. L'évêquc avait assisté aux premiers Etats de Blois; il en était sorti un cdit de pacification plus favorable

c INTRODUCTION.

que tous les autres aux Huguenots. La Ligue s'y était cependant ënergiquemcnt manifestée contre la succession protestante au trône, et Henri de Navarre avait réclamé dans des termes qui déjà laissaient entrevoir sa future abjuration. Par suite de redit de Blois , les catholiques et les religionnaires furent mis dans chaque bailliage sous la sauvegarde les uns des autres (i).

En 1577, la dépréciation des monnaies cause une sédition à Beauvais. Le pauvre peuple allait en grande troupe par les rues pour voler les habitans. Il causa des dommages aux maisons des drapiers , étant telles gens très-enclins à faire mal à ceux qui leur donnent leur vie après Dieu (2).

(1) Philippe Loiscl j lieutenant-général du bailliage de Sentis , a mandé , sur Tordre du roi , les représentans de la Tille. « Â l'appel j des maires , pairs et manans de la ville de Beauvais sont comparus maître Lebastier-Ménard , avocat, et Lucien Bolcervoise , marchand et bourgeois ^ pair de ladite ville, lesquels, en vertu de la procuration à eux passée, ont promis conserver a leur possible ceux de la nouvelle opinion. .. Jurons et promettons à ceux de la nouvelle opinion qu'il ne leur sera fait aucun déplaisir, injures ni molestes en leurs corps, fnen& ni familles, » Archives de Thôtel-de-ville.

(Manuscrit de M. Le Caron de TroussuresJ

(2) Recueil mémorable.

INTRODUCTION. cj

Le tisserand Pèlerin force une boutique de fourbisseur, et à la tête des mutins brise la prison du comte. Mais THôtel-de-Ville, si faible ou si connivent lors de Tëmeute de i56i, fit preuve cette fois d'autant d'ënergie que d'habilete'. Les compagnies privilégiées prirent les armes, la sédition fut comprimée, et Pèlerin pendu sur la grande place.

Le célèbre édit de pacification donné à Poitiers (i) , en rendant aux protestans l'exercice public et la liberté plus étendue de leur culte» les rétablit dans tous leurs droits de citoyens» leur concède un temple dans le chef- lieu de chaque juridiction royale , des juges dans chaque Parlement, et neuf places de sûreté ; par toute la France les gens du roi avaient mission de recommander r amnistie et touhliance (2).

Henri III, livré aux politiques^ et ne voyant que par les yeux de d'Epernon, partageait les illusions de ce favori qui confondait la lassitude avec la

(1) Henri III l'appelait : mon édit. (Anquetil.J

(2) Discours d'Antoine Loiscl , de Beauvais , substitut de Pierre Pithou , procureur-général près la chambre de justice établie en Guyenne.

cij INTRODUCTION.

paix, et prenait les intermittences du mal pour sa guërison.

Gnq ans sont à peine ëcoulës depuis la Saint- Barthélémy, que le roi , se rappelant ces massacres, les appelle les désordres et excès du 24 août ; et en défendant aux calvinistes toute assemblée , il interdit aux catholiques toute ligue , association et confrérie.

Pour faire prévaloir cette politique de transaction , il eût fallu au roi toute la vigueur qui lui manquait. Les partis livrés à eux-mêmes ne tran^ sigent que lorsqu^instruits par une sanglante expérience et lassés de leurs propres excès, ils y sont réduits par la force.

Henri de Navarre, peu en sûreté dans une Cour, où il était pour ainsi dire prisonnier, se rendit à Senlis sous prétexte de chasse, et se sauva en Béam. Là il était plus occupé de plaisirs que d'af* faires , et paraissait alors peu comprendre ce qu'il devait à son nom et à son parti. Un jour qu'à propos de quelqu'aveuture de chasse, il demandait au jeune d'Âubigné quand il commencerait à écrire sa vie? — « Sire^ répondit celui-ci, commencez » défaire et je commencerai d'écrire. »

INTRODUCTION. ciij

La peste , à la suite d'une cruelle famine , sëvit à Beauvais ; la terreur fut telle que les religieux désertaient la Tille.

Ce fléau fit prendre différentes mesurés de po-lice» et plusieurs rues furent pavées. A Toccasion des prescriptions de ne jeter immondices et de ne nourrir porcs ^ pigeons et conils, un naïf cbroniqueur ajoute cette observation caractéristique : mais on laissait le meilleur derrière , qui était d'amender la vie ( i ).

Henri II se déconsidérait par des mœurs effé^ minées et des prodigalités satis bornes; c'était le temps des mignons , du duoi de Caylus et de d'Entragucs , de l'assassinat de Saint-Mégrin* A ces favoris avait succédé d*£pcrnon ; on venait de célébrer ses noces magnifiques avec la sœur de la reine. Le bruit courait à Beauvais que les fêtes de ce mariage avaient coûté deux millions , le roi étant dominé de la grande amitié qu'il portait à aucuns mignons (2).

Toutes ces rumeurs étaient répandues et enve-

(1) Recueil mémorable.

(2) hlem.

civ INTRODUCTION,

nimëespar les Guise travaillant à leur royautë future ; aussi les impôts , plus lourds que jamais , paraissaieut-ils intolérables ; impôts sur les vins , sur le sel , sur la draperie , nouveaux offices in^ ventés pour en tirer finances.

La taxe d'un sou pour livre sur la draperie occasionna , dans la ville , une sédition contre les agens du roi chargés de la percevoir. Le pauçre peuple sorlit des boutiques des maîtres , et voulut massacrer les commissaires et archers logés à la Licorne, n'eut été Lucien Boicerçoise et messieurs de ville qui les défendirent , et les mirent hors la ville en grand danger de leurs personnes (i).

Pour la septième fois depuis vingt ans recommençait une guerre civile (2) dans laquelle la ville de Beauvais , se tenant sur la défensive , refusa de servir la Cour. Requis de contribuer aux frais de la guerre, le clergé s y refusait en mettant pour condition le rétablissement de l'ancien droit d'élection.

La paix de Fleix qui survint en i583 ne rendit

(^) Recueil mémorable,

(2) Dite la guerre des amoureux.

INTRODUCTION. GV

pas le Beaavaisis plus tranquille ; le pays fut alors trouble par des passages de troupes se rendant en 'Flandre et commandées par Montgommery et les fils de Coligny et de d'Ândelot Ces soldats , accoutumés au pillage , désolaient le plat pays , et le penpie des campagnes se réfugiait en foule dans les faubourgs de Beauvais açec leurs bestials. , Ces désordres , fruits des troubles civils , venant s'ajouter aux autres fléaux de cette lugubre époque, famine, pestes, séditions, impôts écrasans , assombrissaient tons les esprits et les prédisposaient à voir dans chaque événement un effet de la colère divine.

Henri III, soit dans le midi de la France , soit en Pologne , avait pris le goût des processions. Ces longues files de pénitens, vêtus de cagoules ( i). charmaient son imagination, et il en apporta Tusage à sa Cour ; ce futTorigine de ces processions blanches qui devinrent une fureur. Beauvais , comme les autres villes , prit part à ces étranges manifestations , tantôt pour obtenir des enfans au

{\) Sorte de capuchon percé de deux trous , et qui couvre le visage.

cvj INTRODUCTIOIV.

roi , tantôt à Toccasion d*une aorore boréale. Oa Toyait arriver dans la cité jusqu'à vingt mille individus vêtus de blanc et venus en procession des villes et des villages voisins.

Sous Tépiscopat de I^îcolas Fumée , la ville de Beauvais, par suite des troubles civils , de Fboslilité , de l'éloignement et de la non résidence de ses deux derniers évéques , avait vu ses prérogatives municipales prendre un développement .

qu'elles n'avaient pas eu jusqu'à lui ; abandonnée à elle-même, la nécessité de pourvoir à sa défense, à sa police, à Tentretien de ses remparts, y avait fortifié l'esprit communal et singulièrement accru la puissance du corps de ville, jusque-là primé par les évéques et par le Chapitre.

LA LIGIE 4 BËMAIS.

-oQ^

im A m^.

Quos omnes eadem cupere, eadem odisse, eadem metuere in unum coegit ; sed hœc inter boQOS amicitia, ioter malos factio est.

(Salluste.)

-<^Bd^«@M3^^«-

Page 1