Chapitre XX Faut-il être franc-maçon
UN correspondant nous a posé deux questions ; voici la première :
"Vous affirmez que la Ligue de l'Enseignement est une œuvre maçonnique : concluez-vous de là que les membres de cette Ligue sont francs-maçons ?
Non, il n'est pas du tout nécessaire d'être francmaçon pour faire partie de la Ligue de l'Enseignement ; et, si les francs-maçons y sont, de droit, chez eux ; le concours des profanes n'y est pas moins estimé. C'est même, grâce à ce bienveillant concours de catholiques et de chrétiens de tous noms que la Ligue a obtenu de par le monde un si grand succès et que par elle, l'esprit maçonnique a pu pénétrer dans la législation scolaire de presque tous les pays.
Nous ne saurions être plus sévères que le Pape ; or, voici comment Léon XIII s'exprime dans son encyclique : Humanum genus, en parlant de la secte, en général :
" Que si tous les membres de la secte ne sont pas obligés d'abjurer explicitement le catholicisme, cette exception, loin de nuire au plan général de la francmaçonnerie, sert plutôt ses intérêts. Elle lui permet d'abord détromper plus facilement les personnes simples et sans défiance, et elle rend accessible à un plus grand
nombre l'admission clans la secte. De plus, en ouvrant leurs rangs à des adeptes qui viennent à eux des religions les plus diverses, ils deviennent plus capables d'accréditer la grande erreur du temps présent, laquelle consiste à reléguer au rang des choses indifférentes le souci de la religion, et à mettre sur le pied de l'égalité toutes les formes religieuses. Or, à lui seul, ce principe suffit à ruiner toutes les religions, et particulièrement la religion catholique ; car, étant la seule véritable, elle ne peut, sans subir la dernière des injures et des injustices, tolérer que les autres religions lui soient égalées. "
C'est ainsi qu'en France où la franc-maçonnerie ne comptait en 1900 que 20,000 membres, selon cette déclaration du F.". Francolin : " ... sur les 2,000,000 au moins de francs-maçons du globe, nous ne sommes en France que 18 à 20,000." (1) La Ligue de l'Enseignement en comptait 1,500,000. " (2)
Ainsi donc, en acceptant comme exacts, les chiffres fournis par les francs-maçons eux-mêmes, 1,480,000 membres de la Ligue à qui il répugnerait de se dire francs-maçons, en font cependant la besogne antipatriotique et antireligieuse.
Nous croyons que cette statistique du F.". Francolin n'est pas exacte, à moins qu'il ne veuille parler que des parfaits initiés. On sait en effet que 25 % des instituteurs français, sont de la congrégation du Grand- Orient ; ce qui porterait déjà au moins à 18,000 le
(1 ) Rapport sur le convent du Grand-Orient 1S85, chapitre Isis Xloatyon. Chaîne d' Union, 1886. p. 3 et 4.— P. Nourrisson : Le Club des Jacobins, p. 67. (2) G. Goyau : L'École d'Aujourd'hui, p. 190.
nombre des maçons. Il faut ajouter, il est vrai, que c'est dans cette catégorie de citoyens, que la Ligue et la maçonnerie ont le plus travaillé et le plus semé.
Mais, si tous les ligueurs ne sont pas maçons, il est incontestable que la haute direction de chacune des sections de la Ligue, est confiée aux chevaliers de la truelle, de l'équerre et du compas. Partout où il y a une loge, c'est à elle qu'incombe le devoir de fonder une ligue de l'Enseignement. Chaque loge a de plus le droit et le devoir de fonder autant de sections de la Ligue qu'il lui sera possible ; car, c'est là le plus sûr moyen d'augmenter le nombre des loges, tous ceux qui acceptent le programme de la Ligue ayant, dit le Monde Maçonnique de 1869, " tout ce qu'il faut pour devenir franc -maçon ! "
Pourquoi la loge de Montréal V Émancipation obéitelle au G.*.-0.'. de Paris et non à celui de Londres ? Telle est la seconde question de notre correspondant.
Pour être complète, la réponse à cette question ne demanderait rien moins que l'historique de la maçonnerie française depuis plus de 50 ans. Nous allons cependant en donner un court résumé qui suffira pour îious éclairer sur ce point.
Jusqu'à l'année 1877, les documents émanés du Grand-Orient de France, portaient la formule : "A.'.L.'. G.'.D.'.A.'.D.'.VU.'. "c'est-à-dire: " Ala gloire du grand architecte de l'univers. " Cette formule s'étalait au
frontispice de la constitution de l'Ordre, et l'article pre- Jiier de cette constitution apprenait au profane que "la franc-maçonnerie a pour principe, l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme et la solidarité humaine. Qu'elle regarde la liberté de conscience comme un droit propre à chaque homme, et n'exclut personne pour ses croyances." (1)
Or, depuis 1877, les constitutions de l'Ordre en France ne mentionnent plus le ^principe de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme. Que s'est-il donc passé? Le voici d'après la remarquable étude. " La franc-maçonnerie en France, parue dans la " Revue des Deux Mondes" (1er mai 1899) et citée par M.Paul Nourrisson, dans " Le Club des Jacobins sous la troisième République."
Un parti s'était formé au sein de la maçonnerie française qui réclamait la suppression des formules dogmatiques reconnaissant l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme. Ce groupe de francs-maçons avancés commença en 1865 une campagne d'où il sortit victorieux.
Le F.*. Massol ouvrit la campagne en 1865 en demandant " la suppression des principes en la croyance de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme", comme faisant violence " aux principes de liberté de conscience et de tolérance, principes essentiellement maçonniques. (2)"
(1) Constitution, statuts et règlements généraux de l'ordre maçonnique, (2; Bulletin du G.-.-O.- , 1865, p. 85.
La majorité des Loges s'opposa alors à cette motion. En 1869, Jean Macé qui venait de fonder la Ligue de l'Enseignement remit de nouveau la question devant les Loges au congrès des Loges de l'Est.
Le couvent de 1876 (1) n'apposait qu'une question d'opportunité. Enfin, au couvent de 1897, les maçons avancés, formant les deux tiers de l'assemblée, remportèrent la victoire.
Ce fut le F.'. Desmons, (voilà un nom bien approprié !) pasteur de l'église réformée, qui présenta le projet à la séance du 13 septembre.
Les principes de "l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme " furent rejetés et retranchés des constitutions de l'Ordre. La maçonnerie française se déclarait ainsi formellement, athée, matérialiste et intolérante.
Cet acte eut pour conséquence de séparer le Grand- Orient de France de toutes les autres puissances maçonniques.
Le 10 novembre 1877, La Grande Loge d'Irlande annonçait qu'elle rompait ses relations avec le G.'.-O.*. de France ; le 24 novembre 1877, le Suprême Conseil d'Angleterre notifiait le G.'.-O.". de France qu'il cessait toute relation avec lui. (2) En décembre 1877, le F.". Pike, grand commandeur de l'ordre aux États-Unis, interdisait aux maçons de France l'entrée dans les temples relevant des G.".-0.*. des Etats-Unis.
(1 ) Bulletin du G.\-0.\, 1876. p. 37-t. (2 ) Bulletin du G.-.-O.., 1837, p. 371.
Ce fut en vain que le Grand-Orient de France protesta et déclara, qu'en modifiant un article de ses statuts il n'avait pas entendu faire profession d'athéisme ni de matérialisme, ( 1 ) les décisions de rupture furent rigoureusement appliquées, et toutes les tentati\es de raccordement échouèrent, comme le prouvent, la lettre du F/, Cousin à Son Altesse royal le F.'. Edouard-Albert, prince de Galles, grand maître de la grande loge d'Angle terre(2 ), la réponse catégorique de celui-ci, et le refus des " Grand- Orient ' ' étrangers de prendre part au congrès maçonnique international tenu à Paris en 1889. ( 3 )
Se sentant ainsi isolée de toutes les autres puissances maçonniques, le G.'.-O.". de France résolut, à titre de représailles, de constituer des ateliers dans les pays étrangers où il n'y aurait pas de relations fraternelles avec la puissance maçonnique régulière. (4')
La fondation à Montréal de la loge l'Émancipation est due à l'application de cette mesure de représailles. Cette loge relève directement du Grand-Orient de France, et ne peut recevoir que des membres qui, comme les maçons de France, ne reconnaissent ni l'existence de Dieu ni l'immortalité de l'âme. C'est-à-dire que la loge TÉmancipation est athée, matérialiste et intolérante, et qu'elle doit travailler à accomplir ici, l'œuvre néfaste accomplie en France par les loges ses sœurs.
L'autre loge française de Montréal les Cœurs-Unis, relève de la grande loge de Québec qui obéit elle-même à
(i; Edition de la Constitution, 1890, p. 180. (2J Compte rendu, 1899, p. 10.
(3) Annuaire du G.'.-O.'. de France, 1898. p. 50.
(4) Bulletin du G.'.-O.'., 1878, p. 350.
la maçonnerie anglaise. Ces membres doivent reconnaître l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme.
Voilà le motif pour lequel la loge l'Émancipation relève du Grand-Orient de France et non pas de celui d'Angleterre. (1)
Et, maintenant, si nous considérons que la maçonnerie française est athée, matérialiste et intolérante ; que la Ligue française n'est qu'une maçonnerie extérieure et la fille de la maçonnerie française; que devons-nous penser de la Ligue canadienne, fille de la Ligue française et petite fille de la maçonnerie française ?
Voilà donc assez clairement démontré que, quand bien même nous voudrions admettre comme valables les dénégations des ligueurs canadiens, ce qui serait insensé ; nous devons néanmoins conclure que, non seulement la Ligue canadienne a emprunté le nom de la Ligue française mais qu'elle lui a aussi pris la chose. Nous devons conclure que, comme la Ligue française, la Ligue canadienne est maçonnique dans son esprit, dans son but et dans sa tactique.
Avant de passer à la Ligue française, nous tenons, dans l'intérêt de l'Histoire de notre Ligue, à poser à M. Godefroy Langlois une double question qui lui a déjà été posée et à laquelle il n'a pas encore daigné répondre.
(Ij C'est de ce dissentiment que nous parle I.éon XIII dans son encyclique Humanum genus lorsqu'il dit: «En effet, bien que prise dans son ensemble, la secte fasse profession de croire à l'existence de Dieu, le témoignage de ses propres membres établit que cette croyance n'est pas, pour chacun d'eux individuellement, l'objet d'un assentiment ferme et d'une inébranlable certitude. Ils ne dissimulent pas que la question de Dieu est parmi eux une cause de grands dissentiments. Il est même avéré qu'il y a peu de temps une sérieuse controverse s'est engagée entre eux à ce sujet.»