‹ La Ligue en BretagneChapitre 11 sur 26 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les paysans pendant la Ligne. — Révoltes des paysans, racontées par rhistoiie et par la tradition poétique. — Caractère des populations bretonnes : haine des étrangers. — Chant du départ des paysans ligueurs. — Leur rôle : ravages; fureur brutale , surtout en Basse-Bretagne. — Prise de Kerouzeré : affaires de Carhaix, de Roscanon. — Souffrances des paysans.

Si les nobles de Bretagne 8*étaient jet^s ponr la plupart dans le parti de la Ligue par intérêt ou par passion ; si le sentiment de Tin* dépendance, le besoin d'activité, le désir du butin, les poussaient au combat; les habitants des campagnes, à la foi naïve et sincère, à Tesprit encore groàsier sans doute, mais plus exempt de corruption et d^égoisme, né défendaient-ils pas leurs saintes croyances, leurs convictions profondes? A la voix vénérée de leurs recteurs, sous la conduite de leurs sei(;neurs, respectés comme fils et mattres du pays, ne devaient- ils pas alors, comme deux siècles plus tard, prendre les armes, combattre et mourir, pour repousser les innovations étrangères qui menaçaient leur patrie et leur religion ? Cest ce que Ton a répété, en célébrant Théroîque conduite de la Bretagne, et Ton s*est plu trop souvent, par sentiment de patriotisme local, par calcul d'artiste ou par intérêt politique, à rehausser, à embellir de couleurs poétiques celte population, dans laquelle semble s*être personnifié le génie de la résistance.

Beconnaissons-le tout d*abord, Pimmense majorité des campagnes se déclara pour le parti de la Ligue. Mais avec quels sentiments et dans quelles dispositions? Est-ce à la voix des gentilshommes bre-

tons, par dévouement, par amour pour les descendants de leurs an-ciens chefs nalionau}^? Est-ce pour défendre la religion de leurs pères, sérieusement menacée, qu^ils se déclarent contre le Béarnais? Voilà les deux questions qu^il s*agit de résoudre.

En Bretagne, le vieil esprit celtique, Tamour de Tindépendance et surtout de Tégalilé, s*était sans aucun doute assez bien conservé^ malgré les siècles et les révolutions. La féodalité ne s'y était pas complètement développée dans les mêmes circonstances que dans le reste de la France : issue d'une autre origine, elle n'avait pas présenté les mômes caractères. Les hordes germaniques s'étaient arrêtées, sous Clovis et Charlemagne, aux limites du pays; et Fimmense inégalité qui séparait les seigneurs des serfs, habitants des campagnes, n'avait jamais existé dans la plus grande partie de la province»

M. de Courson, dans ses études sur la Bretagne, nous montre dès le XVI* siècle les communes ou paroisses rurales déjà constituées dans un curieux état d'indépendance. Le gouvernement appartenait ao seigneur du fief, mais l'administration était confiée aux fabriqueurs on notables, charges de gérer les biens de l'église et les intérêts de la commune. C'était la commune qui choisissait les collecteurs de la cueillette de l'impôt : sous le contrôle de douze notables, les trésoriers géraient toutes les affaires relatives à ses intérêis et i ses droits sur les bois et communs, les eaux et les pêcheries ; ils veillaient au soulagement des pauvres, et réglaient même la ponr* voyance des enCants trouvés, etc., etc<.

Voilà certes des institutions de liberté ! Quel avantage les popult*tiens bretonnes pouvaient-elles tirer de leur union avec la France f N'avaient-elles pas devancé la France elle-même dans la von de la civilisation? D'ailleurs, les rapports les plus intimes n'avaient jamais cessé d'exister entre les paysans et la pauvre ncrf>lesaft de Bretagne. Ici, plus de vainqueurs et de vaincus, f^ns de Gaulois et de Francs : « Les gens da peuple, en Basse-Bretagne^ « comme le remarque Augustin Thierry, n'ont jamais cessé de (c reconnaître dans les nobles de leur pays les enfants de la terre « natale...; et, sous ces titres' féodaux de barons et de chevaliers, ie

1 A. de Coursoo, p. 330-333. — Voir notice de M. de Courcy, Bulletin artkéalogique de l'Jssociatia» Bretonne^ ifôl , t. lU, p. I2€ , d'après Foovrage dm GouvernemexU des paroisses^ publié eo 1777 par M. de la Germoiidaye : délibération du coips politique de larpaxoisse de Qéder du 30 mai 1559.

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« paysan breton retrouvait encore les Tîems et les Mac-Tierns des « premiers temps de son indépendance. » A Pappui de ces graves paroles, on pourrait citer beaacoop de faits et beaucoup de chants bretons, par exemple Télégie de Monsieur de Nevet, le type du bon gentilhomme^. Aussi, pas une révolte communale en Basse-Bretagne durant treize siècles, s'écrie avec orgueil M. de Courson, en terminant son exposition par trop séduisante de Tétat des paroisses rurales en Bretagne.

Sans doute les rapprochements continuels entre les paysans et leurs seigneurs, la communauté de travaux, de pauvreté m6me et de rudesse grossière, ont contribué à Funion d*hommes issus d'une même origine, parlant la même langue, ayant les mêmes ennemis.

Mais la bonne intelligence ne fut pas toujours aussi complète qu'on a bien voulu le dire : il suffit d*ouvrir les historiens consciencieux de Tancienne Bretagne, Le Baud, d' Argentré, dom Lobineau et dom Morice, pour trouver des faits nombreux qui viennent à rencontre de ces assertions, et qui nous font voir, d*une part, les vexations seigneuriales souvent odieuses et détestées; deTautre, les paysans soulevés contre leurs oppresseurs. En Bretagne, comme ailleurs, il est difficile de découvrir Tâge d'or à aucune époque du moyen-âge ; Timagination complaisante, même en s*appuyant sur quelques vieux textes, sur quelques chartes respectables, ne saurait faire oublier la triste réalité. Je ne citerai, comme exemples, que deux faits curieux et significatifs, Tun du xi* siècle, Tautre du xv*; tous deux, consignés par Thistoire, ont aussi laissé des traces dans les chants nationaux de la Bretagne: Thistoire raconte la révolte des paysans contre les seigneurs; la poésie traditionnelle et patriotique chante la lutte contre les oppresseurs étrangers ; je chercherai plus tard à expliquer cette différence. On trouve dans les actes de Saint-Gildas, abbé de Bhuys, que « les paysans, se soulevant contre • leurs seigneurs, se réunirent en grand nombre ; mais les nobles, « ayant mis à leur tête le comte Allain, attaquèrent ces bandes « indisciplinées, les massacrèrent, les dispersèrent, les poursui- « virent; car ils étaient venus au combat sans chef et sans plan 3. »

1 Chants populaires de la Bretagne, t. II, p. 86.

2 Jetés de Bref., t. W, col. 355. — Voir Jfist, de Bretagne de D. Lobineau, 1. 1, p. 88, et Pierre Le Baud, Misé, de Bret., p. 148, éd. de 1638.

— Un irieil historien, après avoir dit que beaucoup de nobles, à Texemple de leur duc Geoffroy I", accablaient les paysans d'impôts et d'exactions, raconte la mort de ce prince, tué par une vieille femme, qui le frappe mortellement d*un coup de pierre : c*est le signal d*une horrible guerre civile, vers 1008. « Les rustiques « s'assemblèrent, inumerable multitude, prirent les armes et coa- « rurent sus aux seigneurs et gentilshommes, bruslans leurs villes, « chasteaux et manoirs, les mettans à mort, eux, leurs femmes, ' « enfans et domestiques. » La duchesse Havoize place son jeune fils à la tète de la noblesse, « contre cette révoltée, laquelle fut bien si « ozée que d'attendre l'armée ducale et luy rendit bataille en rase i< campagne : mais ce fut à leur confusion, car c'estoient gens « ramassez qui ne tenoient ny rang, ny ordre et ne se fiaient « qu'en leur effroyable multitude, laquelle néanmoins le duc, aidé « de sa noblesse, dès le premier choc, mist en fuite et en fit grand « carnage. Ceux qui furent pris vifs furent punis exemplair « rement. » Dans le chant breton intitulé le Faucon, le peuple a été opprimé par les envahisseurs étrangers des pays gaulois, que la Douairière a appelés, comme la vache appelle le taureau : les paysans des montagnes Noires, mangeurs de bouillie, sont entraînés par Eado le Batailleur et ses trente fils, qui ne veulent pas payer la taxe. Ils courent d'un feu à Tautre, en suivant la chaîne des mon-» tagnes, tous un tison \ la main, et la femme de Kado est à ses côtés, un croc sur Tépaule droite ; et tout en criant : — Alerte, alerte^ boud! boudf ioul iou! au feu, au feu, les valets du fisc, ils arrivent trente mille trois cents à Guérande, et la ville est brûlée avec tous les agents du fisc^

Au xv*" siècle, rapporte le chanoine Moreau ^, « il y eut un grand « soulèvement en cet évéché de Cournouaille de la populace contre cr la noblesse et les communautés des villes, bourgades et maisons « des nobles, tuant tous ceux qui tombaient entre leurs mains, leur « intention et leur but n'étant autres que d'exterminer tous ceux de

1 Chants populaires de la Bretagne, t. I«', p. 217-234.

3 « Jai trouvé en certain livret de vélin et ancien manuscrit, mémoire de M choses notables desquelles nos histoires imprimées ne parlent aucunement, qui « est qœ Tan 1489, » (Moreau). — Des extraits d'anciens comptes de la ville de Qoimper, relevés par les bénédictins, prouvent que ce soulèvement populaire eut lien an mois daoût 1490.

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ff cette qualité, afin de demeurer libres et affranchis de tonte sub- « jection, des tailles et pensions annuelles qu*ils payaient à leurs sel- « gneurs, et revendiquer la proprif^téde leurs terres. Cette commune « effrénée et en très-grand nombre prit sa source au terroir de Caff rahès ou Carhaix, et du côté d'Haelgoat. • Sous la conduite de trois frères de la paroisse de Plouyé, ils s*avancent môme jusqu*à Quimper, quMls attaquent et où ils entrent le 30 juillet. « Ils y corn-

« mirent toutes sortes de ravages ; Ils avaient formé le projet

« de massacrer tous les nobles, chaque paroisse ses gentilshommes, « à jour fixe, comme les vôpres siciliennes. » Mais ceux-ci, avertis à temps, se réunirent et se joignirent aux habitants des villes; puis tous ensemble se mirent à la poursuite des paysans, qui, le 4 août, furent exterminés à Prat-an-raz et ensuite près de la Bouessière. // en fut tant tué, que, depuis ce temps, le nom de Prad-ar-mil-Cof c'est-à-dire pré des Mille Ventres, est resté à cet endroit: de là aussi serait venu le proverbe breton Laïc' h mad. Van, sac* h hui duc e Breiz : tiens bon, Jean, et tu seras duc en Bretagne : c*était le cri qu*adressaient à leur chef les paysans, au moment du combat^. . Faut-il croire, comme le prétend M. Le Bastard de Mesmeur,qu*à répoque des émigrations des Kymris et autres habitants venus du nord et surtout de Hle aux vertes collines, les anciens Armoricains, chassés des grasses vallées et des plaines les plus fécondes, furent repoussés dans les pauvres vallons de TArgoet, entre les montagnes d'Arez et les montagnes Noires. Là ils auraient conservé le souvenir de leurs anciens droits sur la terre qui leur était ravie, et la haine des hommes plus heureux qui les avaient dépouillés. Là ils auraient protesté contre tous les pouvoirs, depuis Salomon I*', qui périt assassiné dans une émeute, jusqa*au comte Alain et à la régente Havoize ; depuis la révolte du xv* siècle jusqu^aux guerres de la Ligue et de la chouannerie. Là, dans les hautes vallées des montagnes d*Arez, le voyageur distinguerait encore facilement la belle race blonde auiocthone des brunes populations de la race bretonne, répandues principalement sur les côtes 3.

Le poète qui a composé le chant des jeunes hommes de Plouyé,

1 Moreau, p. 14,20.

2 Moreau, note, p. 16, 18. — G. Le Jean, ta Bretagne, son histoire et ses historiens, 1850, p. 29.

donne une antre caase, un autre carajctère au soulèyement des montagnards : c'est une guerre nationale des colons de la Bretagne contre les nobles hommes des cités, qui oppriment le laboureur^ contre ces gentilshommes nouveaux, ces aventuriers français^ engendrés au coin cCun champ de genêts, lesquels ne sont pas plus Bretons que n'est colombe la vipère éclose en un nid de colombe. — L*archer de Qiiimper est venu sommer les colons d'estimer ce qui leur appartient et d'aller chercher ailleurs un autre perchoir ; alors, la sédition éclate dans le cimetière. — « Adieu, nos pères et nos « mères, s'écriaient-ils, nous ne viendrons plus désormais nous a agenouiller sur vos tombes /

« Nous allons errer, exilés par la force, loin des lieux où nous « sommes nés, — où nous avons été nourris sur votre cœur, où « nous avons été portés entre vos bras. — Adieu, nos saints et nos « saintes; nous ne viendrons plus vous rendre visite; — Adieu^ « patron de notre paroisse; nous sommes sur le chemin de la mta sère, — Les jeunes hommes de Plouyé ont dit: — Taisez-vous^ « jeunes filles, ne pleurez pas, — 911e vous n'ayez vu le sang de « chaque laboureur couler sur le seuil de sa porte, — que vous «n'en ayez vu couler la dernière goutte: mais le sang des Fran- « çais d^ abord! » — L'archer veut fuir; mais, ô prodige ! les osse* ments de Tossuaire s'agitent comme deà personnes vivantes, sa dressent et Técrasent. Les hommes de Plouyé partent pour Quimper; la ville est bientôt en feu : Ton épargne la maison de Tévéque et celle de Bosmadec, le seigneur bien-àimé^, qui est bon pour les paysans; qui est du sang des rois de Bretagne, et qui maintient les bonnes coutumes. L'évéque les engage à retourner chez eux; ils suivent son conseil 2 mais, ajoute mélancoliquement le poète, — c'a été pour leur malheur: ils ne sont pas tous arrivés à la maison^.

i Dans les anciens comptes de Quimper, on trouve cette note, qui semhle on peu contredire le chant poétique :

<< Le Band se décharge de la somme de 85 livres pour une pippe de vin pris de « luy par dellibération de Mons: de Comouaille, les gens du chapitre, les sel- <( gneurs du Hiliguit, Pratnaraz et autres, congréés ensemble dans la chapelle « neuve de Saint-Corentin, le 6<> septembre 1490, pour envoyer k Chateauneuf- » du-Faou, au capitaine de Kimpertin, plusieurs nobles, Anglois et autres gens « qui estoient audit lieu pour défaire et rompre Tamas et assemblée que k « commun faisoit audit lieu. »*

3 Chants populaires de la Brelagne, U II, pi 19, 30.

EN BRBTÂGnB. 155

Bien n'est plus toucbant : ôependant, nous croyons encore ici que la Tërité historique a été obscurcie, et que, sons Timpression d*nn seniiroent national, qui se retrouve dans tous tes chants br(>tons, tes étrangers maudits, les Français, ont été chargés de toutes les exactions qu'ils n'avaient pu commettre.. Les explications et les commentaires dont M. de la Villemarqué accompagne les chants qui pré-*> cèdent, ne sauraient détruire Timportance et la signification des récits historiques; et ce n*est pas dans les légendes poétiques de la terre d'Ârmorique, non plus que dans le tableau trop flatté des populations bretonnes, dû à Texagération patriotique de quelques écrivains, que nous pouvons découvrir leur état au xvi" siècle.

A cette époque, en effet, elles n'étaient ni aussi bien gouvernées, ni aussi respectueuses à l'égard des seigneurs, ni aussi profondément religieuses, qu'on Ta souvent répété. Les paysans, séparés les uns des autres dans leurs chétives métairies, isolés au fond de leurs étroites vallées, sans communications, sans rapports avec ce qui les entourait» presque immobiles dans leurs mœurs, leurs usages, leurs goûts, n'étaient pas assurément au xvr siècle danç un état moins misérable, moins grossier que celui dans lequel la plupart vivaient encore, il n'y a pas longtemps. L'ignorance était grande parmi ces populations, qui sont encore, au xix* siècle, malgré de nombreux efforts, au nombre des moins éclairées de notre France. « La plupart « de nos paysans, écrit E. Souve&tre, vivent dans des fernies isolées « et n'ont entre eux que des rapports éloignés ; les hameaux et les « villages ne sont généralement composés que de trois ou quatre te maisons; les bourgs de quelque importance sont rares et ne sont « guère habités que par des ouvriers ou des commerçants.... Cet « isolement est une difiSculté très-grande pour la propagation des « idées dans les campagnes. Chaque famille vit dans ses préjugés et « dans ses traditions, sans pouvoir les user dans le frottement avec « d'autres familles, sans pouvoir profiter du progrès fait par un « voisin. »

Comment, au milieu de cette triste ignorance; comment, dans un isolement aussi complet, auraient-ils pu comprendre, aimer ou respecter un gouvernement savant et régulier? Je veux bien croire qu'il y avait alors, comme aujourd'hui, d'heureuses exceptions dans les parties de la Bretagne voisines de la France, ou sur les côtes du nord et de l'ouest : mais, en général, le pasrsan breton était encore

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rade et sauvage ^ Malgré les efforts d*Ëmile Souvestre pour embellir et poétiser les mœurs de ses compatriotes, son livre des Derniers Bretons offre bien des preuves frappantes de lenr grossièreté. Combien ^st triste, par exemple, cette cruelle histoire du fameux droit de bris, depuis les plus anciens jours jusqu'au temps où Charles IX proscrivait cette barbare coutume^, depuis Tépoque de la Ligue jqsqu*au xix' siècle lui-môme!

ft Le droit de bris, lisons-nous à Tarticle Pleubihan du Diction^ « nair$ de Bretagne d^Ogée (1853) a été difficilement abandonné « par les habitants de cette côte sauvage. On cite des faits assez « récents qui démontrent que cette barbare coutume, si chère aux a anciens ducs de Bretagne^ vit encore en Pleubihan. »

Je crois que ces faits sont désormais bien rares; mais, au XTl* siècle, assurément ils étaient encore fréquents.

Comme tous les hommes qui vivent dans Tignorance et Tlsolement, les paysans sont craintifs, défiants, soupçonneux; dès qu'ils voient un étranger, ils s'éloignent ou le regardent silencieusement»

Généralement pauvres, ils sont généralement malpropres dans leur pauvreté: ils ne songent même pas à sortir de leur misère; il» semblents*ycomplaire,etleur résignation, qui, sous certains rapports, peut paraître touchante, me semble plutôt Teffet de leur grossièreté: « Mes parents étaient malheureux, dit le paysan, et je le suis comme « eux ; notre condition est d'être pauvres. » La misère est pour eui comme une maladie incurable. « Les pauvres seront toujours « pauvres, chantent les montagnards d'Arez; bien fou qui a cru que « les corbeaux deviendraient colombes. »

« Le laboureur est vêtu de toile ; il n*est pas beau, sur la semaine, « comme les bourgeois ; ses habits sont couverts de terre et souillés « par la fange; les habitants de la ville ont besoin de lui, et crachent

« de dégoût à sa vue Il se nourrit de bouillie, de pain moisi, et de

« lavure, etc'.

1 Sur cet état des populations bretonnes, rien n est plus utile à consulter que le rapport impartial sur un voyage en Bretagne , fait , d après les ordres de TAcademie des sciences morales et politiques, par ^1*^^ Benoiston de Châteauneuf et Villermé : t. IV , p. 647 , 650 , etc. , etc. , des Mémoires de l'Jcadémie,

2 Jetés de Bret, t. 111, col. 1353. — Ilevin, Coutume de Bretagne, t. I«S p. 168.

.3 Souvestre, Revue des deux Mondes, 1835. — Chants populaires de Bretagne, t. Il, p. 218, 220. — />/c(to/i/i. dOgée, aux mots Guipnvas, Perguet, etc.

L'ignorance est la source de la snperstition ; aussi les pajrsans bretons sonl-ils encore de nos jours trës-crëdules : dans les veillées se débitent les histoires les plus effrayantes de nains et de sorciers, qui font tretnbler à là fois narrateors et auditeurs. « Les fils des Celtes « repoussent avec opiniâtreté, dit M. Tarot, le contact du sibcle, et « semblent irivre encore de Tesprit sauvage et rude qui inspirait « le druidisme. Le christianisme s'esj plutôt appliqué sur la vieille < foi druidique, qu'il ne Ta déracinée^. » Aussi, malgré Tinfluence d'une religion élevée, la piété des paysans bretons est encore plus superstitieuse que naïve, leur foi plus grossière et plus craintive que sincère 3. Us ont peu d'estime et d*affection pour les saints étrangers; mais quels hommages ne mérite pas le saint de la paroisse ! Ju paradis comme sur terre, saint Kado n'a pas son pareil, chantent encore les paysans':

nous ne voulons pas faire le portrait du paysan breton, car, alors, nous aurions à parler de ses qualités et de ses vertus réelles; nous avons seulement cherché à montrer qu'il ne faut pas, par une erreur de rimaginajion, embellir outre mesure ses mœufs trop souvent dures et grossières, et lui donner des sentiments, des croyances, des idées qu*il n'avait pas au xyr siècle, et qu*il lui aurait été bien di£Bcile d* avoir.

Hais, à cette époque, il y avait dans toutes les campagnes de la Bretagne un sentiment profond et respectable, qu'il ne faut pas méconnaître ; c'est Famour du pays natal, c'est la passion de Tindépendance nationale, c'est la haine du Français, de Tétranger. Jamais le paysan breton, Kernewod ou PFennedad, n'avait pactisé avec le Galio, son ennemi : jamais il n'y avait eu paix et union entre les hommes des deux races; et, depuis les temps les plus anciens, depuis Morvan et Nominoê jusqu'aux siècles de du Guesclin et delà

i Tarot, Revue de Bretagne, p. 13. — Cambry, Foyage dans le Finistère,

â Lycée armoricain ^ 1829.

3 Voir surtout, pour les superstitions de la Basse-Bretagne, les divers articles de M. Hamon dans la Revue de Bretagne, 1838-39, et de nombreux détails dans la nouvelle édition du Dictiomu d Ogée, aux mots Baud, Cléden-Cap-Sizun, Duault, etc. , etc. Au mois de mai 1855, la procession de Saint-Servais, malgré les précautions de Tautorité, a été encore ensanglantée, par suite de ces traditions séculaires auxquelles reste superstitieusement attaché le génie opiniâtre de la race bretonne.

15& LA UGUS

ducbefise Anne, la vieille Armorique n'avait cessé d*ezbaler ses ami' patbies. Au vi* sibèle; au retour de leurs incursions sur le territoire des Francs, les guerriers bretons répétaient triompbants : « C'est U « sang des Gaulois qui coule; c'est le sang des Gaulois. 9 Ils 8*ë« crient déjà : « Cœur pour œil, et iéie pour bras. » « Mon casque, ff ma lance, mon bouclier, dit le seigneur Lez-Breiz, que je les rote* « gisse du sang des Gaulois..., Il n*eûl pas été Breton dans le « cœur, celui qui n'aurait pas ri de tout son cœur, en voyant

« l'herbe verte rougie du sang des Gaulois maudits — * P^a dire

« à ton Roi que je me moque de lui comme de toi, comme de tan « épée, comme des tiens : retourne à Paris, au milieu des femmes, « y porter tes habits dorés. — Pour, moi, je marcherai tant que « la vie sera allumée dans ma poitrine, jusqu'à ce que je tienne le ce cœ.ur du Roi du pays des Forêts (la France) entre la terre et mon « talon. — Maudits soient les traîtres, et le Roi, et les Francs. » — Lez-Breiz, le redoutable Breton du ix*" siècle, n*est pas mort; comme Artbur, il va s'éveiller en criant, et donner la chasse aux Français^. A toutes les époques, ce sont les mômes sentiments transmis de cœur en cœur, les mêmes expressions répétées de génération en génération, k Nous venons savoir s'il est une justice, ^ «r s'il est un Dieu au ciel et un chef en Bretagne. — Celui qui veut^ « celui-là peut ; celui qui peut chasse le Franc, défend son pays^ « le venge et le vengera. » Le Renard barbu (Alain Barbe-torte) do x« siècle, cest Georges Cadoudal au xix^ siècle; les Bretons ukh dernes appliquaient sans difiQculté à leur célèbre cbeC de bandes les stropbes composées en Thonneur du béros des anciens temps': et ils pouvaient répéter ces autres paroles du xiy' siècle : « Nos « pères disaient vrai : il n'est rien tel que des os des Gaulois, — « Que des os des Gaulois broyés pour faire pousser le blèK » Tolis les maux que les Bretons endurent, ils les attribuent aux étrangers: les Gaulois, les Français, les royalistes du XYi* siècle, les Bleus, sont chargés des mêmes iniquités dans les traditions nationales, dans les récits populaires. Pour combattre ces ennemis détestés, ils acceptent tous les chefs qui se présentent, mais surtout les chefs da

1 Chants populaires de Bretagne, 1. 1«', p. 79, 141, 147, 149, 163, 167, 176. â Chants populaires de Bretagne, t. I«^ p. 191. 3 Chants populaires de Bretagne, 1. 1®"^, p. 321.

pays; et, tandis qa*ils repoussent do Gaesdin, traître à la Bretagne, ils accaeillent avec Tenthoosiasme le pins patriotique leur duo Jean, qu'ils avaient eux-mêmes chassé peu auparavant. « Les montagnes « du Laz résonnent; la cavale blanche (la mer) hennit et bondit « it allégresse;

M Les cloches chantent joyeusement dans toutes les villes, à cent « lieues à la ronde.

« Vété revient, le soleil brille, le seigneur Jean est de retour/

«t Le seigneur Jean a sucé le lait d'une bretonne, un lait plus « sain que du vin vieux.

-c .... Voudraient-ils savoir, ces Français, si les Bretons sent tt manchots?

« Voudrait-il apprendre, le seigneur Roi, sHl est homme ùu « Dieu?

« ImCS loups de la Basse-Bretagne grincent des dents, en enten- « dont le ban de guerre;

« En entendant les cris joyeux, ils hurlent; à l'odeur des Fran- 9 çais, ils hurlent de joie.

« On verra bientôt, dans les chemins, le sang couler comme dé •t l'eau;

« Si bien que le plumage des canards et des oies blanches qui y «c nageront, deviendra rouge comme la braise, etc^.»

Qu'on lise ces chants bretons recueillis si heureusement par M. de la Yillemarqné; ils semblent tons de la môme date : le môme sentiment a inspiré les Jeunes hommes de Plouyé, le Page du roi Louis XI ^ le Siège de Guingamp, plus tard le Chant des ligueurs, celui môme ie la Fontenelle, et, de nos jours, les Bleus et les Chouans K

La Bretagne, le vieil asile de la race celtique, a toujours résisté au idées, comme aux armes de rétranger;elle a lutté jusqu'aux derniers instants pour conserver son indépendance et son originalité : c'est la dernière province qui ait combattu contre la royauté française toute-puissante; c'est aussi la dernière qui ait défendu l'an-

1 Chants populaires de Bretagne, t. V'', p. 383, 386.

9 Chants populaires de Bretagne, t. Il , passim.

le suis porté à croire que la plupart de ces chants sont beaucoup moins anciens qaon ne le pense généralement, ou qulls ont été singulièrement modifiés, irrangés, embellis : ils n'en sont pas moins très-curieux, comme expression des tentiments de la Bretagne.

if)0 LA LIGUE

cienne royauté renversée. La bannière et le cri des guerriers ont souvent changé ; la cause qu1ls soutenaient a toujours été la même.

Au XVI* siècle, après Tunion, le peuple des campagnes était surtout resté Breton; tandis que les gentilshommes et les bourgeois des villes commençaient à se laisser entraîner par Tascendant du génie français, les masses, au contraire, s'attachaient, avec une opiniâtreté de plus en plus grande, à Tantique nationalité bretonne. Alors, comme on Ta souvent remarqué, il y eut, dans toute la Bretagne, une sorte d*exaltaiion patriotique et religieuse ; Ton vit se former, comme par enchantement, des confréries d*ouvriers-artistes, qui se répandirent dans toutes les parties de la province, la h(^rissant de calvaires, de chapelles, de ces clochers à jour, si élégants : de là aussi ces gnerz, ces drames, ces sônes, ces cantiques, dont d'admirables débris sont arrivés jusqu'à nous^ Alors, même dans Farchitecture, aurait corn* mencé une lutte vii/e et opiniâtre entre les deux influences, qui se disputaient la province : Tune venant du dehors, de ce pays de France, auquel on rattachait la Bretagne malgré elle; Tautre, continuant surtout dans la Basse-Bretagne les traditions anciennes, et conservant, par exemple, les vieilles formes ogivales, alors abandonnées dans le reste de la France. C'était bien, comme on Ta dit, la protestation d'une nationalité qui s'éteint, contre les progrès incessants des envahisseurs^.

A cette époque, les paysans, dans les temps ordinaires, vivaient tristement tranquilles, le plus souvent en bonne intelligence avec les seigneurs de leurs paroisses ; mais non pas cependant aussi respectueux, aussi obéissants et dévoués qu'on Ta dit quelquefois. Car déjà s'ils pensent être recherchés de la justice^ ils sont froids et ri obtempèrent ensemble ausdicts nobles; telles sont les paroles d'un gentilhomme breton contemporain, qui avait eu occasion de les connaître '.

1 Êm. Souvestre, les Derniers Bretons. — Kerambrun, fragment d'un voyage en Basse-Bretagne: Bevus de Bretagne.

2 Bulletin archéol. de l'Association Bretonne, 1849, p. 61.

3 Jmple discours de la surprise de la ville et forteresse de Concq, prés de Fannes, pays de Bretaigne, par ceux de la religion, etc., 29 pages, à Paris, pour Pierre Laurent, 1577. — Cette brochure a été réimprimée dans les Jrchives cmrieuses de l'histoire de France^ !'• série, t. LX, p. 176, mais sans la dédicace; ce qui a donné lieu k quelque confusion. Elle est de G. de la |Vigne, gentilhomaie

EN BRETAGNE. IBl

Mais quand des émotions populaires surviennent, ajoute-t-il, dans les moments de trouble et d'exaltation, la commune du pays est fort cruelle et brutale. Alors, les passions des paysans, longtemps engourdies, se réveillaient fougueuses et cruellement aveugles; et, possédés de la fureur d'exterminer, ils frappaient tout, amis comme ennemis. Cest ce qui doit arriver à Tépoque de la Ligne. A la voix de leurs recteurs, qui prêchaient la guerre sainte contre les hérétiques ; à la voix des seigneurs, qui les appelaient aux armes contre les étrangers, ils se précipitaient, sous la conduite de leurs capitaines de paroisse, pour piller ou pour tuer. La plus grande partie des campagnes était pour la Ligue ; c'était une force immense, si elle avait pu être dirigée, et si les chefs avaient été saintement et patriotiquement convaincus. Mais la grossièreté superstitieuse, la cruelle brutalité de ces populations, devaient effrayer ceux-là môme qui les avaient excitées : les chefs craignent d'avoir recours à de pareils auxiliaires; ils semblent redouter, avec assez de raison, une véritable Jacquerie bretonne, et nous voyons les capitaines ligueurs, comme les royalistes, accabler de maux ces pauvres paysans cruels et barbares, mais surtout aveuglés. Souvent alors ceux-ci, ruinés et traqués comme des hôtes fauves par les gentilshommes pillards, devaient essayer de rendre ravage pour ravage, extermination pour extermination.

H. de la Yillemarqué a recueilli le Chant du départ des paysans Comouaillais pour Tarmée de Mercœur en 1592; il est resté dans la mémoire des habitants des montagnes Noires :

c« On les vit rassemblés pour aller combattre aux frontières de Bretagne, « le jeudi de Pâques , au lever de l'aurore, sur le tertre de Kergrist-Moélan, c( chacun une arquebuse sur l'épaule, chacun un plumet rouge au chef, Ci chacun une épée au côté, le drapeau de la foi en tête.

a Avant de partir, ils entrèrent dans l'église, pour prendre congé de « saint Pierre et du Seigneur Christ; et, en sortant de l'église, ils s'age* c( nonillèrent dans le cimetière *.

ce — • Or çk ! haute Gornouaille, voilà vos soldats ! Voilk les soldats du pays,

breton catholique : ce n'est pas le même qu un autre gentilhomme calviniste, de la Vigne, qui avait contribué k la surprise de la ville et qui fut tué, lorsque les catholiques s'emparèrent de Concq ou Concameau, comme on peut le voir au chapitre IV du chanoine Moreau, qui donne des détails intéressants sur cet événement.

162 LÀ LIGUB

« les soldats udîs pour défendre la vraie foi contre les huguenots ^ pour fi défendre la Basse-Bretagne contre les Anglais et les Français et tous tem << qui ravagent notre patriç, pire que l'inpendie! — :

ce En quittant le cimetière , ils demandaient en foule i — Oii trouverons* u nous du drap rouge pour nous croiser présentement? —

« Le fils du manoir de Kercourtois repartit en brave : — Prenez exemple «c sur moi, et vous serez croisés! —

« A peine il achevait ces mots, qu'il s'était ouvert une veine du bras, « et que son sang jaillissait, et qu'il avait peint une croix rongé sur le « devant de son pourpoint blanc, et que tous ils étaient croisés dans on c( instant.

« Gomme ils étaient en route et approchaient de Gallac, ils entendîrenl ce les cloches de Duhot (probablement Duault) , qui sonnaient la messe; et c< eux de détourner la tête , et de dire tout d'une voix s « — Adieu, ô cloches de Marie! adieu, ô cloches bien aimées! tt Adieu donc, ô cloches baptisées, que nous avons tant de fois mises ce en branle aux jours de fête! Plaise au Seigneur et à la Vierge si sainte ce que nous vous sonnions encore quand la guerre sera finie!

c( Adieu, sacrées bannières que nous avons portées procëssîonnellement ce autour de l'église, au pardon de Saint-Servet*. Ah ! puissions-nous être ce aussi forts pour défendre notre pays et la vraie foi, que nous l'avons été ce pour vous défendre sur le tertre, au grand jour!

ce Que Dieu secoua la gelée ! que le blé soit flétri dans le champ da ce Français qui trahit les Bretons! Et chantons toujours, tout d'une voix, ce enfants de la Bretagne < tt Jamais! non jamais, la génisse ne s'alliera au loup! *ce Le chant a été composé depuis que nous sommes en route; il a été ce composé en Tannée mil cinq cent quatre-vingt-douze , par un jeune ce paysan, sur un air facile k chanter. Bépéfez-le, hommes de Gornouaille , ce pour réjouir le pays 2. » .

Voilà le souvenir poétique, voilà la tradition noble et digne de cette guerre de la Ligne ; voilà ce qui sans doute a séduit plus d*iin écrivain, et a fait dire que le rôle des paysans fut sublime et que cette époque est Cune des plus grandioses de nôtre histoire. Lorsque Ton parcourt les récits des contemporains, sans distinction de parti, la conduite des communes de Bretagne pendant cette malheureuse guerre se présente sous un aspect moins séduisant et moins admirable.

4 De Saifit^Servais. *

2 Chants populaires de Bretctgne , t. II, p. 87, 89.

EU BBBTAGrïË 163

Alors, en effet, le peuple de la Haute-Bretagne semble lui-môme avoir la nature sauvage des habitants de la Cornouaille, qui spéculaient sur les naufrages; il suit, pour ainsi dire, Tarmée des ligueurs comme un loup affamé, et prend ensuite part à la curée ^. Ainsi, dès le commencement de la guerre, lorsque Mercœur eut surpris le comte de Soissons à Château-Giron, 2,000 paysans des environs arrivent après Faction; et, comme ils paraissaient mécontents: «Allez, leur « dit le duc, allez assiéger ces hérétiques, qui se défendent encore « dans le château; je reviendrai demain. » Ceux qui s'y trouvaient, manquant de vivres, se rendirent à composition ; mais les paysans, ne respectant rien, commirent toutes sortes de cruautés, tuèrent plusieurs des prisonniers, etc. (1589)^.

A la même époque, Mercœur faisait le siège de Timportante place de Vitré, Tasile des calvinistes. Au son du tocsin, sous la conduite des capitaines des paroisses, enseignes déployées, les paysans, au nombre de plus de 20,000, dit-on, accourent poussés par la haine reli«gieuse, mais aussi dans Tespoir de saccager la ville. Ils se précipitent avec fureur sur les ennemis, et dès le premier jour emportent les faubourgs. Lavardin, Tun des principaux chefs royalistes, qui se trouvait resserré dans Vitré, après avoir laissé des troupes pour la défense de la ville, voulait à tout prix revenir à Rennes : plus de 10,000 paysans, conduits par des gentilshommes du pays, Tattendaient sur la route, retranches derrière les fossés et les haies, après avoir barricadé leurs étroits et mauvais chemins. Armés d'arquebuses, de javelots, de piques, ils attaquent les royalistes et les enferment dans la lande d'Issay, combattant avec acharnement, sans faire attention aux coups qif ils recevaient et à l'argent que Lavardin faisait jeter, pour les distraire. Enfin, un paysan, gagné à force de promesses, lui indique un passage, et il peut s'échapper; mais il disait qu'il avait assisté à quatorze combats, et que jamais il ne s'était vu en si grand danger ; plusieurs des gentilshommes et des soldats, qui l'accompagnaient, avaient été massacrés sans pitié'.

Je ne veux pas dire que tous les excès fussent commis parles paysans ligueurs : des deux côtés la furie était grande; c'est là le

1 Note de A. Marteville , Z>ic^ d'Ogée, p. 205.

3 Montmartin, p. 280, S81. — Pichart. — Dom Taillandier, p. 372.

3 Montmartin, p. 281 , 989.

caractère fatal des misérables guerres civiles. Ainsi, les gentilshommes calvinistes et leurs soldats de Vitré n'épargnèrent pas les catholiques : lorsque le siège fut levé , ils mirent le feu aux faubourgs, pillèrent les églises, maltraitèrent les prêtres; puis, se répandant dans les campagnes voisines, incendièrent les bourgs qoi résistaient, et enlevèrent les richesses qu'ils y trouvaient. Les registres des décès de la paroisse de Saint-Martin à Vitré, et d'autres documents, publiés par M. de la Borderie, renferment à ce sujet de tristes détails. Mais les excès, les ravages des calvinistes ne font pas disparaître les excès des ligueurs, et Timpartialité historique commande de ne pas exalter les uns au détriment des autres^. Quand le duc de Mercœur, désespérant de prendre Vitré, coarageusemcnt défendu, leva le siège, les paysans, acharnés à Tentreprise, tinrent encore pendant quelque temps la ville comme bloquée, et, se barricadant eux-mômes dans leurs villages, il fallut que le prince de Dombes envoyât pour les soumettre des troupes et du canon; retranchés derrière leurs fossés, ils se défendirent jusqu'à ce qu'on eut recours à l'incendie pour les forcer à se soumettre. « Ils attendent, ils se défendent ; l'on adjoute le feu au glaive, et « paroisse à paroisse il les fallait attaquer.... Enfin, ce misérable « peuple, qui avait commis infinies inhumanitez et cruautez, après <c avoir enduré le glaive, le feu, la corde, cria miséricorde et se « soumit en Tobéissance du Roy^. »

Mais c'était surtout dans la Basse-Bretagne, dans la partie la plus sauvage de la province, que les paysans des paroisses couraient aux armes en véritables forcenés. Là, dit un contemporain, la populace cruelle, barbare ei endiablée du venin de la Ligue, s' estait armée jusques au nombre de quinze ou vingt mil et incommodaient infiniment Brest. Pour les combattre, plusieurs gentilshommes du pays se réunissent sous les ordres de Kergommard, près de Lannion, attaquent en plusieurs combats ces enragez paîsans, en défont 3 ou ^fiiSQ lesquels méprisaient la mort, comme bestes brutes, et ledit sieur de Kergommard regrettant la mort de tant d'hommes, luy qui est l'un des principaux gentilshommes du pays, s^advisa d^un remède d'en faire pendre quelques-uns aux arbres ; ce qui estonna

1 Le Calvinisme à*Fitré,^, 17, 34.

3 Montmartin , p. 283.

tellement ces barbares, qu'ils commencèrent à faire joug et vinrent te trouver avec la croix et la bannière^.

' Peu après, encouragés par ce saccës, ces mêmes seigneurs prennent rile de Brehat, près de Paimpol ; ils pendent douze ou quinze malheureux paysans aux ailes des moulins à ^ent ; et depuis, ajoute le même narrateur, ils sont demeurés en Tobéissance du roi^ Tel est leur sof t habituel, pendant la guerre de la Ligue ; ils commettent d*horribles ravages, puis périssent, victimes misérables de leurs ennemis. Souvent leurs chefs ne sont pas beaucoup plus respectés par eux que ceux quMls combattent. « La Basse-Bretagne, dit Mat* « thieu, estoit presque toute révoltée; les communes des paysans, y « estant armées, avoient des colonels et tribuns populaires qui don- « noient la loy aux gentilshommes leurs voisins : et ceux à qui la « qualité et le pouvoir donnoient de Tautorité, étoient contraincts de « la faire plier au temps. Entreprendre de régler des esprits sca- « breux et mutins, c*est mener paistre une troupe de renards et se « charger de les ramener tous les soirs à Testable (1589)'. 9

Voyons, en effet, leur conduite, lors de la prise du château de Kerouzeré, près de Saint- Pol-de-Léon. Les chefs avaient accordé une capitulation honorable à la garnison et aux gentilshommes qui s'y trouvaient^; mais les paysans des communes ne voulaient pas entendre parler de capitulation, et menaçaient de tout exterminer, même les nobles de leur parti, s'ils y consentaient. A l'instant où les royalistes sortaient du château, les paysans, animés d'une fureur brutale, se soulèvent contre leurs chefs et se jettent sur les prisonniers pour les massacrer ; plusieurs» entre autres le gouverneur du château, Kerandraon, sont tués, et leurs corps indignement mutilés. Incapables d'entendre aucune raison, ils frappaient même leurs chefis, qui voulaieni s'opposer à ces horreurs : ainsi du Faouêt, frère du seigneur de Goulaine, reçut sur la tête on coup de hache, qui la lui eût fendue jusqu'aux dents, si quelqu'un n'eût amorti le coup; et Bosampoul, son oncle, un grand coup de fourche à la gorge. C'est merveille, ajoute le chroniqueur, qu'ils ne demeurèrent tous sur la place, tant cette cruelle tête de paysan était enragée de ce qu'ils

i MoQtmartiii, p. 281.

9 Montmartin, p. 287.

3 Matthieu, t. II, p. 243.

4 l^ articles de la capitulation sont dans les Preuves de iom Taillandier.

leur échappassent ainsi. Au mépris de la capitulation, les royalistes furent retenus prisonniers et rançonnés. Disons à ce sujet que Mercœur se rendit complice de ce parjure, en retenant le seigneur .du château, Boisëon de Coêtinisan, vingt-deux mois prisonnier à Nantes, et en lui faisant payer une- forte rançon ^.

Peu de jours après raiïaire de Kerouzeré, les royalistes avaient surpris et pillé Garhaiz (septembre 1590), au milieu des montagnes; c'était pendant que tous les . habitants célébraient gaiement une de ces noces bretonnes, luxueuses et bruyantes* A cette nouvelle, les paysans des paroisses voisines, Cléden, Landeleau, Plounévez, Plouyé, Huelgoat, etc., se réunissent au son du tocsin, marchant sans ordre et sans discipline pour aller reprendre la ville ; en passant par le Grannec, ils voulaient mettre à leur tête le seigneur du château, le sire de Pratmaria, qui trouva moyen d'éviter ce périlleux honneur, et leur donna seulement pour les guider un vieux et habile capitaine, nommé Lanridon. Quand ils furent à quelque distance de Carhaix, ils ne voulurent écouter aucun des prudents avis de leurs chefs, les accusant de trembler devant Tcnnemi, et les menaçant môme. de la mort, s'ils n'avançaient pas. Vainement Lanridon protestait de ses intentions et de son courage : — Cette paysantaitle, au nombre de trois cents contre un, lui dirent qu'il avait peur; mais qu'il était leur capitaine, qu'il marcherait devant, et qu'il lui valait tout autant mourir de la main de C ennemi que de la leur; et, ce disant^ lui piquaient les fesses de la pointe de leurs fourches de fer^ menaçant de le tuer s'il ne marchait.

Au reste, ils furent punis de leur aveugle brutalité; car ils se précipitèrent sur les ennemis, poussant de grands cris, comme à la hue du loup : mais les royalistes les firent tomber dans une embuscade, où la plupart périrent avec le brave et malheureux Lanridon. Le chanoine Moreau, honnête et zélé ligueur, qui nous a raconté ces événements, se trouvait alors au château du Grannec, et alla lui-même le lendemain l'enterrera CoUorec, trêve de Plounévez^.

1 Morean, p. 78, 83. — Dom Taillandier, p. 398, etc.

Toutes les pièces concernant les réclamations dirigées par ce seigneur contre Mercœnr après la paix, sont dans les Preuves de dom Taillandier, p. 245, etc. Par arrêt du conseil du Roi (25 mai i602), Mercœur fut condamné à lui payer 10,000 ëcus d mdemnité, etc.

2 Moreau, p. 87, 88. .

Les paysans des paroisséb plus éloignées, de Lennon, Pleybeo, hrogue paroisse, hoqueSrei, Braspartz, etc., arrivant après cette défaite, se moquaient de ceux qui s'étaient laissé battre, et ne parlaient déjà que de partager les dépouilles. Conduits par un prêtre gentilhomme, Tabbé de Linlouët, qui combattait, armé d'une grande faache, ils surprennent les royalistes : une lutte furieuse s'engage dans les rues de Carhaix ; mais ceux*ci, grâce à la fureur imprévoyante des paysans, parviennent à reprendre l'avantage et à les exterminer presque complètement. Ils perdirent beaucoup de monde, notamment les deux chefs de Pleyben, dont Tun, Tabbé de Linlouêt, avait attaqué le chef royaliste du Liscoét corps à corps, et lui avait coupé la main droite d'un coup de sa hache. Du Liscoét rentra dans la ville; pour se venger, il y fit mettre le feu, et la plus belle rue fut entièrement bràiée^.

' Ceux de Châteauneuf, ayant appris cette seconde défaite, lorsqu'ils étaient déjà en route, se jettent sur le gentilhomme qui les commandait, Penanguer-Eeroc'hant, le tuent, et laissent son corps dans un fossé parmi les ronces et les épines; puis ils s'en retournent après cet exploita

Le baron de Kerlec'h, du pays de Léon, l'un des braves et beaux galants de la Bretagne, s'en revenait de Bennes vers cette époque (septembre 1590), à travers la Basse-Bretagne, avec sa jeune femme, âgée de treize ans; à Roscanou, à quatre lieues de Quimper, le baron et ceux qui l'accompagnaient sont joyeusement fêtés parla dame du lieu, veuve d'un conseiller au présidial de Quimper, royaliste imprudente qui menaçait parfois de faire ruiner le pays, et qui était haïe et fort suspecte à la commune. Les paysans, révoltés et résolus à exterminer les gentilshommes dans leurs maisons^ accourent bientôt au son du tocsin ; ils entourent le château, barri-

' 1 Une autre relation coûtemporaine donne quelques détails différents : ainsi, la main de Liscoët aurait été coupée par le sieur Guillaume Olyman de Laonay, qui fut fait prisonnier avec ses deux laquais; puis René Olymau, sieur de la Ville Joffrez, aurait forcé les habitants de Carhaix à se cotiser pour payer leur rançon. La ville fut encore pillée par les royalistes , les tavemiers C abandonnèrent, et on estoit obligé d'aller à quatre lieues chercher du vin pour célébrer la messe. (Extrait du vol. III de la collection des Blancs- Manteaux, dans les Mélanges d'histoire et d'archéologie bretonne, t. I®'^, p. 43, Rennes, 1854.) 2 Morcau, p. S%,9i.

cadent toutes les avenues et mettent le feu aux bfttiments. Les malheureux assiégés veulent en vain s'ouvrir un passage, l*épée à là main ; les paysans les massacrent, sans distinction de sexe : pluê de quatre-vingt-dix personnes sont tuées, dont il y avait plus de soixante gentilshommes, et entre autres l'abbé de Saint-BÊoriee^ avec nombre de demoiselles et autres femmes et filles, sans miséricorde de personne. Quelques gentilshommes et principalement Bosampoul manquèrent d'être mis en pièces par les paysans, parce qu'ils voulaient sauver plusieurs royalistes; tout ce qu'ils pnrèQt obtenir, ce fut la vie de la jeune mariée, qui avait reçu un coup de fourche dans la gorge : ce qui ne fut pas brûlé fut pillé par les paysans enragés^ (fui ne laissèrent rien que ce grand nombre de corps morts tout nus d'un côté et d'autre*.

Ces récits prouvent sufiBsamment ce que nous avons avancé plus haut ; le plus souvent, dans cette guerre, les paysans combattaient comme des furieux, par emportement brutal et sauvage, et ne reapectaient pas leurs chefs gentilshommes beaucoup plus que leurs ennemis. Aussi lisons-nous sans étonnement ces paroles remarquables de dom Taillandier, qui suit d'ailleurs le chanoine Moreao : « Cette fureur était commune à tous les paysans de la Basse- (t Bretagne, et leur dessein était bien moins de faire la gnerre aux tt hérétiques, que d'exterminer la noblesse. Ils en avaient formé le « projet entre eux, et s'ils étaient revenus victorieux de Carhaii, « ils se seraient jetés sur les maisons des nobles, et ils eussent tt fait main basse sur tous les gentilshommes qu'ils auraient po tt rencontrer^. Il ne fallait plus que cela, disaient-ils, pour remettre <( tout le monde dans l'égalité qui doit se trouver entre les hommes* « La défaite de Carhais les fit bien changer de langage'. »

JSxk 1592, chose pareille devait avoir lieu; les nobles ligneora avaient réuni cinq ou six mille hommes des communes du pays, pour assiéger Brest. Le gouverneur Sourdéac résistait courageusement ; déjà le siège durait depuis longtemps : joignant la ruse à la valear,il faisait courir le bruit que le blé ne valait qu'un écu et demi dans la ville, tandis qu'il se vendait trois écus dans les campagnes voisines.

i Moreau, p. lOO, lOi.

d » Ne voulaot astre siiyets à personne , de qaoi ils se vantaient ouvertement >» Moreflu, p. 9SI.

^ Dom Taillandier, p. 400;

EN BRBTÂGnE. 169

Alors les paysans s'écrient qa*on les trompe; ils refasent d*obëir à leurs capitaines, et disent qu*il faut égorger les gentilshommes, qui les ont engagés dans cette guerre, puis épouser leurs femmes, pour être les maîtres à leur tour. Sourdéac profite de ces dissensions, attaque leurs retranchements, tue plusieurs centaines de ces malheureux, et les autres, voyant qu*il était dangereux de se mêler des affaires des grands, achetèrent 8,000 écus par an une trêve de huit ana^. '

Au reste, si les paysans, facilement excités contre le parti qu'ils regardaient comme celui des hérétiques et des étrangers, prenaient le plus souvent les armes contre les royalistes, plus d*une fois on les vit lutter avec le môme acharnement et la même fureur contre les ligueurs eux-mêmes. Ainsi Saint-Laurent, gouverneur de Dinan, ayant été défait par les royalistes, les paysans se jettent sur les fuyards et en assomment plusieurs centaines. D*Aradon, frère de Jérôme, zélé ligueur, revenait de Guémené à Hennebont, lorsqu'il est chargé par plus de deux mille paysans ; il en tue cinquante, en blesse un grand nombre, et pas un des siens n'est blessé 3.

C'est que les paysans n'étaient pas moins accablés, pillés et massacrés par les ligueurs que par les royalistes; nous avons déjà constaté le but que se proposaient la plupart des capitaines, qui conraiem le pays, pour le ravager. Les excès d*hommes tels que le comte de la lilagnanne ou le féroce Fontenelle réduisaient les paysans au sort le plus misérable. A Penmarc'h et aux environs, ce dernier avait fait périr plus de cinq mille hommes, mis le feu à plus de deux mille maisons, et emporté tous les meubles : la Basse-Bretagne pendant neuf années devait être ravagée par sa petite armée, qui comptait plus de 1200 hommes bien dignes d'un pareil cbef.

Les paysans, furieux de souffrances, essayèrent plus d'une fois de venger les malheurs du pays; mais toujours leur indiscipline brutale les perdit. Le chanoine Moreau a décrit de la manière la plus vive cet état déplorable des paysans de la Basse-Bretagne; nous aurons occasion plus d'une fois encore de nous servir de son précieux récit.

1 Mézeray, t. XVI, p. 386, 387, d après les Mémoires de Sourdéac.

2 Mém. de Jér. d*Aradon, p. 261. — Discours véritable de la défaicte du sieur de Sainct-Laurens, lieutenant du duc de Mercœur, par M. le mareschal de Bfissac, lieutenant-général pour le roy en Bretagne,- k Paris, par Frédéric Morel, 1597.

170 LÀ LieuE

La famine désolai! tes campagnes : le peuple, comme le dit Mootmartin, ne vivait plus que d'herbes parmi les champs ; un père était puni pour avoir tué son enfant, qu'il voyait languir de faim.... La guerre était un nouveau genre de crucifiement sur le peuple acca^ blé de langueur^. £n6n, comme le rappelaient les États de Bretagne an roi, qu'ils priaient de rétablir la paix dans la province: « Les « malheureux ont été finalement contraints de se retirer es bois -et « forêts, comme à un asyle, espérant trouver plus d'humanité entre « les bêles brutes et farouches, et qui sont sans raison, qu'ailleurs « entre les hommes qu'ils ont trouvés sans merci et sans compas* « sion^. Ml

Je ne sais pas vraiment, si les paysans furent alors, comme le prétendent quelques écrivains, le point de mire de toutes les banales accusations dont la peur égoïste des privilégiés ne manque jamais, en pareil cas, d'accabler leurs malheureux adversaires; je ne sais s'ils furent à la fois égorgés et calomniés.- mais ce qu'il y a de bien prouvé, c'est le triste sort des habitants des campagnes pendant la Ligue; c'est la fureur brutale qui souvent les anime, contre tous ceux qui ne sont pas, comme eux, paysans', et qu'ils accusent de toutes leurs misères. Assurément, leur rôle n'est point ce rôle brillant, généreux et sublime qu'on a bien voulu leur faire jouer à cette époque.

1 Montmartin, p. 310* — De Thon, liv. 118.

S Mémoire au roi sur la paix, dans les Mémoires de la Ligue, t. VI, p. 601.

3 « Ils ne respiroient autre chose qu'une révolte contre la noblesse et tous » autres qui n'estoient de leur qualité : ce qulls eussent fait, s'ils eussent trouvé « un chef pour les conduire... On yoyoit leurs mauvaises inclinations, qui « estoient de tuer tous les autres, à la réserve dels paysans comme eux. » (Moreaii^ ffist, de la Ligue.)

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