‹ La Ligue en BretagneChapitre 12 sur 26 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Mercoeur organise le gouvernement de la Bretagne. — Députés de la province aux Ëtats-généraux de Paris. — Conseil dÉtat à Nantes; parlement ligueur $ chambre des Comptes. — États de la Ligne à Nantes , à Vannes. — Conseils bourgeois. — Succès de Jlercœur dans la première période de la guerre; victoire de Craon. — La duchesse le presse de se déclarer duc de Bretagne; activité politique de M*"' de Mercœur. — Nantes, capitale de la Bretagne. — Cour littéraire et poétique : Raoul le Maistre, Pierre Biré, Julien Guesdon, Nicolas de Montreuz, etc.

Le duc de Mercœur semblait devoir rallier, dans Fintërét de sa cause ou de son ambition, toutes les passions diverses soulevées en Bretagne depuis le commencement des troubles : c'est lui qui pendant neuf années reste le chef de la Ligue dans cette province; *il avait tout préparé, pour atteindre le but qu'il se proposait : sa situation était excellente, quand il se déclara ouvertement contre Henri IIL Gomment en proflta-t-il ? Quel fut son rôle pendant la guerre?

Il était du nombre de ces princes qui voyaient dans les troubles de la Ligue une occasion magnifique de démembrer le royaume, et de reconstituer une espèce de féodalité ou de nation fédérative. Mercœur chercha à se rendre indépendant, et fut sur le point de réussir; sa tentative nous montre l'un des côtés de la Ligue qui n'a pas toujours été assez remarqué. L'assassinat de Henri UI était un événe^ ment heureux pour le duc ; il était délivré, par la mort de son beaufrère, de tout reproche et de tout remords d'ingratitude : jusqu'alors, il ne s'était pas encore expliqué très-ouvertement; l'indécision allait cesser. La plupart des villes et des provinces refusaient de se sou-

i73 LÀ LIGUE

mettre au roi<]e ]\avarre, chef des bogaenots, solennellement excommunié par le pape : le moment était arrivé, où chacun devait songer à se pourvoir; la royauté était véritablement déclarée vacante;

Cependant, il fallait sauver les apparences, et gagner du temps : voilà pourquoi Mayenne, lieutenant-général de TUnion, et les aotres princes, maîtres des provinces, reconnurent pour roi Voncle de Henri de Navarre, le cardinal 4^ Bourbon, qui prit le nom de Charles X. Mercœur suivit cet exemple; et la population de Nantes, rassemblée devant Tbôtcl de ville, salua le nouveau roi de ses acclamations, en renouvelant son serment à la Ligue. Les priiices crai* gnaient sans doute de dévoiler trop subitement leur ambition; il fallait ménager les convictions populaires : ils semblaient même, par cette déclaration, prouver leur attachement à la légitimité, au droit ; s'ils repoussaient Henri de Navarre, c'était seulement à cause de sa religion ^ Puis, chacun d'eux s'imaginait à la faveur du désordre, pouvoir facilement réaliser ses espérances ambitieuses. Charles X ne devait gêner personne, c'était un vain nom ; le faible cardinal, vieux et malade, alors prisonnier de son neveu, mourait peu de temps après à Fontcnay-le-Comle, en 'Poitou (9 mai i590)^. Ofat enterré dans le chœur de l'église de Saint-Nicolas de cette ville, et l'on grava sur un pilier cette modeste inscription :

OBHT s PIISSIHUS : PBINGEPS : NONA : MAII : 1590.

Les ligueurs continuèrent à dater leurs actes des années de son règhe; ainsi, Mercœur, au mois d'août i590, fait mettre sur les lettres expécjiées à la chancellerie de Nantes, deuxième année du roi Charles X; bien plus, au mois de septembre suivant, le parlement ligueur de Nantes enregistre, au nom de Charles X, des lettres patentes qui ratifiaient l'établissement de ce même parlement : dès lors, il rend la justice au nom de Charles X; et, jusqu'en i598, l'on devait, à Nantes et à Dinan, battre monnaie à l'eCBgie de ce prince'.

1 P. Biré , passim,

2 Voir Notes sur la mort et la sépulture du cardinal de Bourbon, par F. BoDcenne, dans la Bévue des Provinces de l'Ouest, 3^ anaëe, 1856, p. 398.

3 Archives monicipales de Nantes. — De Pire, 1. 1«»^, p. 203.

Du mois de mai au mois daoût 1589, Mercœur avait fait frapper des monnaies, sor lesquelles on lit ces mots : pro ghristo et rege ; du mois d'août 1589 jusqu'au mois davril 1598, les monnaies sont au nom de Charles X. (Voir Travers, Draité manuscrit des monnaies de Bretagne , p. 146.)

BN BRSTAGKE. i73

Poor âatter les idées démocratiques d'un grand nombre de ligueurs, CD avait, dès le commencement de la lutte, souvent invoqué le nom des £tats-généraux ; c'itait rassemblée des représentants de la France qui devait décider la grande question de la succession au trône. Aussi, Mercœur avait-il pris le titre de gouverneur de Bretagne, audit pays, établi pour la manutention de la religion catholique, apostolique et romaine, conservation et liberté de la province, attendant rassemblée des États-généraux.

Au fond du cœur, il ne désirait pas voir régler Tétat du royaume; c'était le démembrement et non Tunité qu'il voulait. Aussi, Mayenne n'était pour lui, comme pour beaucoup d'autres gouverneurs de province, que le chef nominal de la Sainte-Union. La Ligue, quoi qu'on en ait dit, n'avait pas de gouvernement largement organisé : chacun, dans le parti, combattait Isolément, pour ses propres intérêts, pour sa province, sa ville, son château; et voilà pourquoi Ton est tombé dans de graves erreurs, en voulant juger la Ligue uniquement par ce qu'elle fut à Paris. Mercœur, tous les faits le prouvent, agit avec la plus complète indépendance: Mayenne se défie naturellement, et avec raison, de ses projets ambitieux; et Mercœur ne parait nullement disposé à seconder les efforts de Mayenne. Le chef de rUnion, qui désirait, avant tout, conserver son pouvoir, ne faisait-il pas promettre à Philippe II, par ses agents secrets, la Provence, la Picardie, une partie de la Bretagne, s'il voulait seconder ses prétentions. « Le duc de Mercœur, écrit Duplessis-Mornay au « Roi, est entré en jalousie que le duc de Mayenne et autres veulent « contenter le Roi d'Bspagne aux despens de la Bretagne, sur « laquelle il a droit plus apparent, afin de sauver le reste de la « France de sa domination, alléguant qu'aussi bien elle en a esté un « temps distrailte^ »

« Mayenne, dit d'autre part l'historien Davila, ne pouvoit pas non •r plus estre bien d'accord avec le duc de Mercœur. Car, ayant fait « en son âme une ferme résolution de ne permettre jamais qu'aucune « partie de la couronne vint à se diviser tant qu'il gouverneroit les « affaires, il s'afQigeoit grandement de ce que Mercœur, transporté « d'un violent désir de se rendre matire de la Bretagne, avoit avecque ff les Espagnols des pratiques et des intelligences secrettes^. »

1 Lettre de Duplessis, 16 mars 1592.

2 Davila, p. 851.

174 LÀ LieuE

Aussi, les contemporains remarquaient ces divisions et les signalaient franchement, quand ils avaient assez d1nd(^pendance pour dire la vérité. Le duc de ]\evers, montrant les chefs de la Ligue ennemis les uns des autres, ajoute : « Si vous aviez envoyé rechercher « M. de Mercœur, pour s'employer à la conduite de vostre armée, d Mayenne ne permettroit jamais qu'il y vinst; ou bien M. de Mer- (c cœur mesme n'y voudroit venir, connaissant TinsupportaMe « ambition de M. de Mayenne; et si vous ne voulez croire à mon « dire sans passion, proposez-le aux deux parties, et vous verrez si « elles ne seront pas appointées contraires*. » Lorsque Nevers fut envoyé vers Clément VIII pour défendre les droits de Henri lY, il était chargé de lui montrer Tambition des divers chefs de la Ligne, Mayenne, Guise, Nemours, le duc de Lorraine, Philippe II : Monsieur de Mercosur, disait-il, ne veutestre le subject ni du duc de Guise^ ni du duc de Mayenne; de sorte que voilà le royaume divisé en autant de factions, et c'est ce que l'Espagnol désire.

De même, dans le Dialogue du Maheustre et du Manant^ sans contredit Tun des plus remarquables pamphlets de l'époque:

« Vos princes ne s'entendent aucunement Le duc de Mayenne

« tient son rang à part, les ducs de Guise, de Nemours, d'Aumale

<c et de Mercœur de mesmes Chacun fait du souverain en la

« province où il est, chacun en son particulier tasche à gaigner la « bonne grâce du pape et du roi d'Espagne, duquel ne veulent « ouïr parler que pour bailler de l'argent, afin d'entretenir leurs « grandeurs, et parvenir au but de leur ambition, et luy torcher le « nez de sa manche. Ils se cantonnent en leurs provinces et ne <c combattent pas hors d'icelles ; » eic, etc. £t plus loin : « Les tt ducs de Mercœur, d'Aumale et de Nemours distribuent les goa- « vernements, particuliers ofiBces, bénéQces, estats et dignitez à « leurs favoris, afin de se former des créatures, qui jurent à leor « dévotion pour leur particulier, sans se soucier de la religion ni « du peuple 3. »

Lorsque après quatre années d'hésitations, de délais politiques et

1 Nevers, Traité des causes et des raisons de la prise d'armes^ etc. — Jrch. curieuses^ t. XIII, p. 193.

2 Dialogue du Maheustre et du Manant^ dans les Preuves de la Satire Ménippée,i. II, p. 419-424.

EN BRETAeNB. 175

égoïstes, les chefs sont enfin contraints par Topinion publique de convoquer à Paris les États-généraux, qui devaient faire cesser Fanarcbie, quelle est la conduite de Mercœur? Précédemment (18 mai 1591), le duc de Mayenne avait écrit aui écbevins et conseillers de la ville de Nantes, pour qu^ils envoyassent quelques notables babiiants à rassemblée générale qui devait se tenir à Reims. La ville avait consulté Mercœur, qui s'était bien gardé de donner suite à cette demande ^ Au commencement de Tannée 1593, à Tinstant où Ton parle de réunir di^Qnitivement les États à Paris, il fait faire des processions par le chapitre de Nantes (15 et 20 janvier), pour obtenir du ciel la conservation du bon duc de Mercœur en Bretagne : mais il ne pense point à envoyer de députés. Vainement il reçoit des lettres de Mayenne ; vainement il est menacé par un bref de Clément VIIl et une lettre du légat, le cardinal de Plaisance: il attend encore 3. Cependant, les députés se réunissent peu à peu à Paris: mais comment la Bretagne, cette grande province, est-elle représentée dans ces États auxquels on a voulu donner une trop grande importance'? Dans la liste des députés, nous trouvons deui membres du clergé, Georges d*Âradon,révèque de Vannes, conseiller au parlement de la Ligue à Mantes; puis Rebuel ou plutôt Juhel (Jean), curé de Guégon, conseiller ecclésiastique au présidial de Vannes^; un membre de la noblesse, Louis de

1 Travers, t. III, p. 59.

2 Travers, t. 111, p. 72.

3 JU ne firent rien, et ce fut tout leur mérite, dit justement Aug. Thierry.

4 Lc^ historiens ont commis sur cette époque les erreurs les plus grandes, qu'il serait facile d'éclaircir avec les précieux documents que possède Rennes. M. Jehan Juhel, abbé de Melleray, scholastique et chanoine de Vannes, conseiller au siège présidial de cette ville , a été député par les États tenus à Nantes en

-avril 1591 : dans une requête, pour être payé de ses frais, adressée aux États de 1594, il parle de ses voyages k Nantes; puis, à cause des malheurs de la guerre , il a été forcé de passer par Saint-Malo , la Normandie , la Picardie , tantôt par terre , tantôt par mer, et il a mis cinq ou six mois pour arriver à Paris : il y est resté jusqu'au 2 avril 1594 , et en est sorti avec M. de Toumabon , pour revenir k Vannes, après une absence de deux ans et demi, non sans grandes dépenses, (Archives dllle-et- Vilaine : dossiers des États de la Ligue de 1594.)

Jean Juhel, pourvu en commendede Tabbaye de Melleray, prête serment k la chambre des Comptes de Nantes en 1594. (Padioleau : Jurisdiction souveraine de ia chambre des Comptes de Bretagne).

i76 LA LI6UB

Montigny^ gouverneur de Sassinio et de Bhays^; et, poor le tiersétat, Jean Bertbier, sienr de laMaguetle ou plutôt Mainette, conseiller au siège présidial de Dinan, et Pierre Le Bigot, sieur de Breuil, procureur de la ville de Fougères et maître particulier des eaux et forêts. Ils avaient été très-probablement désignés par les États de la province réunis à liantes en 1591. L*é¥éque de Vannes et Louis de Montigny méritent seuls d'être cités, et de Tbon n*a parlé que d'eux: d'Aradon, nommé promoteur de Tordre du clergé, dispute la préséance au sieur du Villars, et remporte; de Montigny, Tun (tes principaux capitaines de la Ligue en Bretagne, est Tun des députés chargés d'entendre les propositions du duc de Féria ; il prend part également aux conférences de Suresne, entre les députés catholiques des États et plusieurs catholiques du parti royaliste. Voilà tout ce que nous savons d'eux. De Pire ajoute deux noms, la Hautière et Viliefi, de Tordre de la noblesse^ : s'ils furent élus, ils ne se présentèrent pas du moins à Tassemblée, dit M. Bernard, dans son livre sur les États de 1593; nous avons trouvé une seule indication sur le dernier, Viliefi ou Villefler. « Le vendredi, 1" jour de mai, écrit « d'Aradon dans son Journal, le sieur de la Viilefier allait avec « mon frère du Plessiz à Paris aux États-généraux. » D'Aradon lui donne 55 écus et un accoutrement de satin colombin : ce gentilhomme était cousin germain des frères d'Aradon. Il parle également du sieur de la Hautière : « J'écrivis, dit-il, à M. de Mercœur par « le sieur de la Hautière. d Quinze jours après, il ajoute : « Je reçus « de Monsieur une lettre, par le sieur de la Hautière'. »

Les députés de la Bretagne ne paraissent pas s'être beaucoup préoccupés des intérêts de leur province : Mercœur était sansnloute mieux représenté parTitalien Tournabon, son fidèle conseiller, qui devait probablement à Paris travailler à faire échouer les prétentions

1 Loys de Montigny, député par les États de Vannes de 1592, est revenu de Paris en septembre 1593. (Arcb. dllle-et- Vilaine : Journal de J. d'Aradon.)

3 Dans les dossiers des États de la Ligue on retrouve plusieurs fois nommé, comme député de la Bretagne à Paris, Joachim Duguesclin ou du ClescpiiB, écuyer , sieur de la Rouverye , ou plutôt Roberie : il était de la famille du connétable; seigneur de Plantis, écuyer du duc dXlbeof, il mourut en 1597, léguant ses biens aux pauvres , à cause de la grande cherté des vivres , dit le père du Paz, p. 443.

3 /. d'Aradon ^ p. 273, etc.

BN BRETAGNE. 177

des différents rivaux, de Mayenne surtout et de Philippe II. Lorsque Mayenne convoque au palais du légat, pour y entendre les ouvertures du duc de Féria, six députés des États, les princes lorrains ou leurs agents, Tournabon parle au nom de Mercœur; c'est là que Ton commence à repousser ouvertement les prétentions de Philippe II, en faveur de Tinfante^. « Le dimanche 19 septembre 1593, dit M. Ber- « nard, la prédication aux Ëtatsest faite par M. Chrisli, de Bretagne... « On peut en induire que c'était un député nouvellement reçu dans « la chambre du clergé, ou qu'il était attaché à quelqu'un de ses « dignitaires, qui, par une exception assez fréquente, se faisaient sup- « pléer. » Travers lève tout doute à cet égard : Hercœnr, dit-il d'après les registres du chapitre, députe le théologal Chrisli à Paris; celui-ci informe le chapitre de sa mission; les ordres qu'il a reçus sont si pressants qu'il doit partir dès le lendemain. Christi sans doute devait s'entendre avec Tournabon, pour défendre les intérêts de Mercœur^. En vérité, il est bien difficile de soutenir et de croire que le gouverneur ambitieux de Bretagne prit au sérieux les États-généraux de Paris 3.

Il n'avait certainement pas rompu toute relation avec l'Union catholique et Mayenne, son chef : après Ivry, Mayenne écrit à Mercœur la lettre suivante : « Le malheureux événement de nostre « bataille sera, comme j'estime, volé jusqu'à vous, et vous aura « rendu nos misères plus extrêmes qu^elles ne sont. Grâce à Dieu, la « longue expérience, que vous avez acquise dans le monde, vous « donne assez de jugement des différents effects de la guerre. Et « puisque j'ay esté réservé pour mes péchés, je vous puis assurer « que c'est avec tant de courage et de résolution, que j'espère, avec

i De Thon, liv. i06.

Tournabon, facteur de Mercœnr k Paris, dit Pichart, lui écrit, le 8 mai 1593, une lettre dans laquelle il lui expose l'état des affaires : « 11 y a là haut, dit-il, (t une infinité de brouilleries. » La lettre est interceptée par Saint-Luc. (J, de Pichart, col. 1734.)

9 Jean Christi, comme on le voit dans les pièces concernant les États delà Ligue en Bretagne , est au nombre des députés qui représentent la province à Paris : il est plus dune fois nommé avec les épithètes de vénérable et discreL (Arch. d'Ille-et- Vilaine.)

3 Bernard, États-généraux de 1593, p. 7, 8, 379, 382, 702, 169, 93, etc. — De Thou , liv. 105. — Capefiguc, la Réforme et la Ligue , t. VI , p. 297. — De Pire , t. II, p. 4. — D'Aradon, 7o{ir/ia/, p. 273. — Travers, t. III, p. 67. — Etc.

« raide de Dieu, rendre nos affaires en meilleur terme qae jamais. « (i6 mars 1590.) »

Les prt^vôt, maire et <^cbeTinsde Paris, d'Orléans, etc., écrivent à la municipalité nantaise. Les maire et écbevins de Poitiers lui adressent une lettre de félicitations, an sujet de la victoire remportée par Mercœur à Craon ; cet heureux succès a été célébré par des actions de grâces et des réjouissances publiques (18 juin 1592)^ Mercœur correspond avec Mayenne et les gouverneurs de provinces; le conseil d'Ëtat de la Ligue à Nantes fait même députer par la ville quelques notables, pour se joindre au corps de la Sainte-Union caibolique. Mais ces rapports n'ont pas d*importance. Mercœnr, dès le commencement de la guerre, se cantonne en Bretagne, et n*en sort que par occasion ; c'est dans cette province qu'il concentre tous les efforts de son ambition, car c'est là qu'il désire établir sa souveraineté. Il n'obéit ni à Mayenne, ni au conseil de l'Union : il est vraiment indépendant. Ainsi, .en 1593, après les conférences de Snresne, une trêve de trois mois est conclue pour tout le royaiune ; Mayenne ordonne à Mercœur de la faire publier en Bretagne : loin de souscrire à ces ordres, Mercœur, voulant profiter de l'éloignemeut du maréchal d'Aumont, rassemble toutes ses forces, et essaie de surprendre Bennes. Mais il échoue; le maréchal arrive bientôt, et le contraint enfin à accepter la trêve 3. Presque tout le pays s'était déclaré contre Henri IV ; Mercœur devait, avant tout, organiser le gouvernement et l'administration de la province ; en respectant ou du moins en ménageant les idées et les espérances de tous ceux qui. pouvaient le servir, il allait chercher à confirmer son autorité, à préparer son avènement.

D'abord, Mercœur avait agi de concert avec les conseils bourgeois des villes; mais, pour donner plus d'éclat et de force à son pouvoir, il chercha de bonne heure à régulariser le gouvernement. Ainsi, dès le mois de juin 1589, il forme un conseil d'Ëtat avec une autorité souveraine; les bourgeois, consultés, nomment un grand nombre de personnes, parmi lesquelles le duc eut le droit de choisir les mem* bres de l'assemblée, dont il fut le chef. Ce conseil d Ëiat et de Finances (dont Travers a fait deux conseils séparés) devait se compo-

t Archives de Nantes.

2 Montmartin. — De ïbou, liv. 107, etc.

£N BRETÀ&NE. i79

ser, à ce qu'il parait, de neaf personnes, trois du cjergë, trois de la magistrature, et trois des finances ^ Les États de la province, tenus à Nantes en 1591, après avoir approuvé cette création, ordonnèrent que ce conseil eût dix- huit membres; six devaient être nommés par le duc, et douze pris dans les Ëtats, chaque ordre fournissant quatre membres. Les noms de ces membres, comme leurs délibérations, nous sont demeurés inconnus ; ils remplaçaient probablement, dès le mois de juillet, l'assemblée révolutionnaire de Nantes. Les pou* voirs du conseil d'Ëtat s'étendaient sur Tadminisiration des finances, la police des ge.ns de guerre, les décisions à prendre au sujet des rançons et des échanges de prisonniers, etc. 11 est probable que Hercœur conserva la plus grande influence sur ce conseil, qui sanctionnait toutes ses volontés : à peine est-il réuni, qu'on le voit destituer l'un des capitaines de la milice nantaise, et ordonner à la ville d'en nommer un autre ; il déplaisait depuis longtemps au duc, voilà * le motif de sa disgrâce. Quelques actes de ce conseil nous feront connaître ses attributions: il propose, dès le 14 juillet 1589, que la ville députe des notables bourgeois pour se joindre au corps de la Sainte*Union Catholique à Paris^; il rend, su mois de décembre, une ordonnance pour abattre plusieurs maisons^ bâtiments, loges et boutiques, le long des portes et des murs, afin que l'on pût faire le tour de la muraille, en dehors et en dedans. Mercœur avait fait entrer dans la ville plusieurs compagnies, pour contenir les habitants; elles ne devaient rester que huit jours : en vertu d'un arrêt du conseil d'Ëtat, leur séjour est prolongé. Le conseil donne aux capitaines des coomiissions pour rénnir des soldats. « Les gens du (c conseil d'Estat et des Finances de Bretaigne, establi à Nantes par « l'anctorité de M. de Mercœur, gouverneur dudit pays, et de MM. « les Bstats d'icelluy, attendant la présence d'un roy recognu catho-

<v lique, au sieur de Chesnevert, salut Nous vous mandons lever

« et mettre sus vingt-cinq hommes de guerre à cheval montez et « armez à la légère, et trente aultres harquebusiers à cheval.... et « iceulx conduisez à la conservation dudit plat pays et des biens et « fruits des bons catholiques...., ainsi qu'il vous sera commandé par «r Monseigneur, nous, ou la ville'. »

1 Travers, t. m, p. 24, 27.

2 Registres de Nantes.

3 Reg. de Nantes, 17 juillet 1591.

i80 LÀ LIGUE

Mercœur établit un impôt considérable sur le Yin et le sel : les habitants se bâtent de présenter une requête au conseil d'État; et celui-ci, en présence de Monseigneur, rend un arrêt qui exempte de riropôt, moyennant certaines formalités, les habitants du comtés G*est le conseil qui accorde les passeports pour la circulation da yin et du sel dans le comté ^.

C*est loi qui juge, condamne à mort et fait exécuter en effigie le sénéchal Julien Charrette et le prévôt de Nantes, coupables de snirre le parti du roi de Navarre^: c'est à lui que Mercœnr s'adresse également pour vérifier et entériner les lettres par lesquelles il donne mainlevée au sieur Hector de Gausteron de la confiscation de ses biens : il a prêté serment entre les mains du sénéchal de Nantes, de vivre et de mourir au saint parti de l'Union catholique; et c*est sur l'attestation du sénéchal que la mainlevée lui est accordée. Enfin, des arrêts du conseil d'Ëtat établissent des impôts sur les habitants pour les fortifications, etc. Plus tard, les curés du diocèse refusaient de payer les droits de visite, puisque l'évêque était absent depuis le commencement des troubles : l'offlcial avait prononcé un jugement en leur faveur ; mais le duc, qui percevait les revenus de l'Ëvêché, fait casser la sentence par son conseil d'Ëtat et de Finances, et les recteurs sont forcés de se soumettre 3.

A côté du conseil d'Ëtat et de Finances, siégeait la haute cour de justice, le parlement. Dès le 9 juillet 1589, le duc de Mayenne, comme lieutenant-général de l'Ëtat et de la couronne de France, avait expédié des lettres patentes, par lesquelles il ordonnait de transférer le parlement et les autres tribunaux établis à Rennes, dans d'autres villes, au choix de Mercoeur, toujours en attendant l'assemblée des Ëtats- généraux^. Mercœur, par ses lettres datées de Dinan, 26 septembre 1589, enjoint au parlement de Rennes de se rendre à

1 Travers, t. III, p. 28, 29, 32, 84, 85. — Archives municip. de Nantes.

2 Mellinet, t. III, p. 364.

3 Arch. munie, de Nantes. — Jetés de Bret, t. m, col. 1586.

4 Ce fut, a ce quil parait, lobjet de quelques négociations; car nous trouvons, aux Archives de Nantes, que M. Ambroise de la Motte, gentilhomme ordinaire de Mercœur, reçut 500 écus, en récompense de ses soins à Paris, pour obtenir la translation du parlement : c'était la ville qui devait payer; mais elle ne s'exécuta pas facilement, puisque le sieur de la Motte réclame vainement l'argent qui lui est dû jusqu'à la ftn de la guerre civile. (Arch. de Nantes.)

BN BB^TAGNE. 181

Nantes, ao commencementd'octobre; déjà, dès ie 15 de ce mois, le bnreaa de la ville faisait préparer, aux Cordeliers, une salle pour les séances du parlement : Mercœur donnait enfin satisfaction aux habitants, qui depuis si longtemps disputaient à Bennes Tbonneur et l'avantage de posséder la première cour de justice de la province. Pour compléter le nombre de membres nécessaires, il fallut choisir parmi les avocats et les ofiQciers de justice du parti de la Ligue, des conseillers et même des présidents. L'ouverture de ce parlement eut liea le 8 janvier 1590 ; les nouveaux membres n'étaient nommés, d'abord, que par commission : le 30 avril, des lettres patentes de Charles X, données an conseil de l'Union à Paris, ratifièrent et validèrent l'établissement du parlement de Nantes, et révoquèrent solennellement celui de Bennes. Le duc de Mercœur avait composé la compagnie d'hommes dévoués à la Sainte-Union et à ses intérêts : c'étaient les présidents Jacques de Launay et Carpentier ; les conseillers Charles d'Ârgentré, d'Arailon bientôt remplacé par Matburin Guichard, Jacques Vallée, Bernardin d'Ëspinasse, Jacquelot; Becdelièvre, de Goûello, Gazet, Guilloby, Le Levier, Drouêt, Quermeno, etc., etc^

Le parlement de Nantes fonctionne dès le commencement de 1590; dès le 19 janvier, il défend de prêter serment de fidélité au roi de Navarre, et ordonne à tous princes, prélats, gentilshommes et gens de guerre, de se joindre à Mercœur ; il donne une commission pour informer contre les oflBciers du parlement de Bennes, restés fidèles; le 29 janvier, arrêt pour informer contre les fauteurs du roi de Navarre, avec commission à deux conseillers Souîr les capitaines et cinquanleniers, commis pour s'informer dans leurs quartiers des fauteurs dudit roi; ordre ded^^molir les forteresses bâties depuis trente ans ; 3 mars, arrêt défendant l'exercice de la religion prétendue réformée, et enjoignant aux prélats de nommer gens savants pour prêcher contre, etc., etc.

Le parlement de Bennes, avec la haine de légistes jaloux et mena* ces, rendit, le 27 février, un arrêt sanglant cpntre celui de Nantes : il ne fut publié qu'un mois après, quand la nouvelle de la victoire d'Ivry eut rendu quelque confiance anx royalistes découragés. Le$ présidents et conseillers, comme traîtres, rebelles, complices deTexé-

1 Registres de la ville, année 1589. —Travers, t. III, p. 32. — De Pire, t. I«', ' p. 130.

crable parricide commis sar la personne du roi, sont condanmés à être pris par Texëcnteur de la hante jnstice; puis, en chemise, tête et pieds nus, la corde an cou, avec une torche de cire ardente àm poids de quatre liyres, traînés sur des claies devant la principale porte de Féglise, pour y faire amende honorable et confesser lear crime: puis ils devaient être pendus et étranglés; leur postérité était déclarée ignoble et roturière, etc., etc. Le parlement de Nantes répondit par un arrêt semblable, et se contenta, en attendant, de- faire brûler celui du parlement de Bennes, par la main du bourreau, sur la place du Bouffai, et d*en jeter les cendres au vent : injonction était faite à tous les sujets du roi d'envoyer ou d'apporter au procureur général les exemplaires qu'ils trouveraient, pour être pareillement brûlés ^

Mercœur avait aussi reconstitué la chambre des Comptes, avec les maîtres et auditeurs^ qui ne s'étaient pas retirés à BenneSt à l'exemple du premier président, le courageux Jean Avril : luimême avait créé plusieurs charges nouvelles en faveur de ses par* tisans, Fourché de la^Conrousserie, François Charlon, Pierre Boulin, Mathieu de Brenezay, François Baudry, Jean de la Tullaye^ maîtres des comptes; Guillaume de Bruc, P. Le Mercier, François Dhariette, Jacques Macé, Pierre Monnier, J^an Ëscouffart, François Adam, etc., auditeurs. C'est cette chambre des Comptes qui reçoit les adhésions, prestations de serment des ligueurs; c'est elle qui enregistre les dons faits aux évêques, aux abbés, aux couvents, les exemptions de fouages accordées aux habitants des campagnes, les exemptions d'aides octroyées aux bourgeois des villes^.

Mercœur, pour exercer tous les droits de la souveraineté, et d'ailleurs forcé de respecter l'antique constitution de la Bretagne, doit convoquer chaque année les Ëtats de la province : ils se réunissent à Nantes en 1591; à Vannes, en 1592, 1593, 1594. Ces assemblées, dont Mercœur était l'âme, ne paraissent pas avoir exercé

1 Registres du parlement de Rennes , dans Picbart , col. 1708-1710. — Arrtt du parlement de Nantes du 99 mars, dans Travers, t. III, p. 35. — Dom Taillandier, p. 381-383. — Jlable misonnée des registres du parlement depuis sa création jusqu en 1750.

2 Hist. de la chambre des Comptes de Bretagne^ par M. de Foormont, Paris, 1854, in-8«.

me très-grande influeDce sur les affaires de la Bretagne. En lemps de guerre civile, de pareilles réanions perdent de leur importaiioe : les orateurs cèdent le pas auK capitaines ; puis, les communications étaient difiBciles et dangereuses, souTent même impossibles : Fesprit de localité dominait souvent ; chacun songeait avant tout à ses intérêts , et plus d'une ville de Bretagne a dû suivre Texemple de Saint- Malo, dont nous avons parlé précédemment. Enfin, et ceci est nne considération nouvelle, Mercœur ne semble pas avoir compris tout le parti qu*il aurait pu tirer de ces assemblées des trois ordres de la province, s*il avait osé s'adresser franchement au vieux patriotisme breton, et lever hardiment le drapeau de rindépendance nationale.

Les actes de ces Ëtats de la province n'ont été publiés par aucun faistorien ; la plupart ont cru qu*ils étaient détruits, tandis qu'ils restent complètement ignorés aux Archives dltle-et-Vilaine. C'est le parlement de Bennes qui, par décision du 3 février 1600, se fit remettre les délibérations des Étais de Mercœur par celui qui les possédait^.

Les députés votent habituellement les sommes d'argent que réclame fliercamr ; ou bien ils approuvent et confirment les impôts qu'il a lui-même établis sur le pays. C'est lui qui semble diriger leurs délibérations; c'est à lui qu'ils remettent le soin de décider, sans exiger de comptes sérieux. Par exemple, Mercœur, ayant besoin d'argent pour les fortifications de Nantes, autorise les habitants à lever certains droits sur les «archandises, à l'entrée et à la sortie de la ville; les Ëïats de 1591 donnent leur approbation : plus tard, les députés de Nantes aux états de Vannes demandent la continuation de cet impôt; ceux-ci renvoient à Mercœur, qui renouvelle son autorisation^. Les Ëtats de 1591 s'ouvrent à Nantes, le jeudi matin 28 mars,

1 SismoBdî parle des États de la Ligue tenus k Nantes en 1S93, et il i^oûte que les députés siemontrèreTU peu disp0sés à accorder de fafgent ou des $okla€s,.J (t XXI, p. 235, 236.)

Depuis que ces lignes ont été écrites, j'ai lu le compte rendu do la lecture faite par M. do Kerdrel sur ces États de la Ligue, dans le Bulletin archéologique de l* Association Bretonne, 1854. Je regrette vivement de ne connaître qu*imparfaite- «lent le consciencieux travail de Thabile écrivain, d'autant plus que je ne puis partager tous les jugements qu'il porte sur la période de la Ligue en Bretagne et sur le rôle de Mercœur en particulier.

2 M. de Kerdrel exagère beaucoup, à ce qu'il me semble, l'indépendance des Ëtats^à regard de Mercœur et l'importance de leurs décisions. Les États constituaient-ils vraiment le gouvernement de la Ligue ?

au coQvent des Jacobins, en vertu d'une commission de Philippe Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur. Ils sont présidés par révéque de Cornouailie, Charles du Liscouet, assisté de févéque de Léon, Rolland de Neufville, de Melchior de Marconoay, abbé de Rillé, et du seigneur de Rieux, marquis d*Âssérac : les noms des députés des trois ordres sont au procès-verbal des séances.

n est décidé que Tédit d'Union, juré aux Ëtats de Blois, sera observé comme loi fondamentale du royaume; que ses articles seront de nouveau jurés par M. de Mercœur et par les députés présents, entre les mains de M. Tévéque de Cornouaille : puis, par les catholiques du duchés devant les juges ordinaires ; par les ecclésiastiques, devant les évéques. Ceux qui ne prêteront pas le serment, seront poursuivis, comme perturbateurs du repos public et criminels de lèse-majesté divine et humaine.

Voici les termes du serment :

« Les Estatsde ce pays, après avoir invoqué Dieu, au nom duquel « ils se sont assemblés, enseignés par sa parole et... par les exemples « de Tantiquité, que la vraye religion est le seul fondement solide « des Estats, et les schismes et hérésies leur ruine, contre lesquelles i( le remède est en TUnion des Catholiques, de notre Sauveur J.-C, « et de son Église, et de ne communiquer avec les hérétiques et « leurs fauteurs...

« Nous jurons et promettons à Dieu, à glorieuse vierge Marie, saints « et saintes du Paradis, de vivre et mourir en la religion catholique, (c apostolique et romaine, sous Tobéissance d'un roi catholique, lors- « qu'il plaira à Dieu nous le donner, et sous Tauthorité de Monsieur te « duc de Mercœur, gouverneur en ce pays ; et pour Tavancement et « conservation de cette religion, nous joindre de bonne foi avec ledit K sieur gouverneur, employer nos moyens et vies à extirper tous (( schismes et hérésies condamnées par les Saints Conciles et princi- (c paiement par celui de Trente ; ne consentir jamais aucune paix ou « trêve avec les hérétiques et leurs fauteurs, ne reconnaître pour roi « un prince qui soit hérétique ou fauteur d'hérétiques, n'obéir aux (( ofiBciers ou magistrats qui ne soient catholiques, et ne souffrir être « reçus officiers ou magistrats, qui ne soient de la religion catholique, « apostolique et romaine.

« Nous jurons aussi n'avoir aucune intelligence, association, ligne « avec les hérétiques ou fauteurs d'hérétiques, ni participer à leurs

« desseins et secrets contre TUnion catholique, et nous départir de « toutes pratiques et intelligences, faites en dedans ou dehors le « royaume...

« Jurons de nous défendre ou maintenir, sous Tautorité dudit sei- « gneur gouverneur, les uns les autres contre les oppressions et vio- K lences des hérétiques et leurs adhérents.

« Jurons de n'abandonner mondit Seigneur ni les Princes, Prélats, «' Seigneurs, gentilshommes, habitants des villes et plat pays, qui « sont unis et s'uniront avec nous pour si bon sujet...

« Nous jurons et promettons d'entretenir inviolablement ce qui « aura été arrêté et ordonné par lesdits Estats et tenir pour ennemis « du pays ceux qui empêcheront ou s'opposeront à l'exécution de « ses ordonnances, non préjudiciables aux privilèges des trois « ordres. »

Cet acte curieux est suivi de nombreuses signatures des députés aux Ëtats, parmi lesquelles nous avons remarqué, après le nom de Ph. Emmanuel de Lorraine, ceux de Charles du Liscouet, évêque de Cornouaille ; de Rolland de Neufville, évêque de Léon ; de J. Christi, chanoine de Nantes ; de Touzelin, ofiScial de Nantes; François de Kersauzon; Fr. Riant; de Talbouet; de la Bouessiëre ; Fourché de la Courousserie ; du sénéchal de Fougères; de Bernard Le Bihan ; de Kermadec, député d'Auray ; des députés de Redon, Guingamp, etc., etc^.

Viennent ensuite les délibérations, décisions, arrêts des Ëtats, et surtout Tordonnance en 77 ou 78 articles du 6 avril, concernant la religion, la justice et la police de la guerre, qui est l'œuvre capitale de l'assemblée.

Au sujet de la religion, Sa Sainteté doit être suppliée de pourvoir aux évêchés, abbayes et bénéfices abandonnés de leurs évêques et pasteurs, hérétiques ou fauteurs d-hérétiques : de plus, l'on doit prier le pape de déléguer des juges, résidant à Vannes, pour juger les appels des officiaux et juges ecclésiastiques, et pourvoir aux

1 L'on peut comparer les articles de TUmoQ jurée et promise par les conseils, échevins, manans et habitants catholiques de tous les ordres et états de la ville de Lyon : il y a beaucoup de ressemblance. (Mémoires de la Ligue , t. III , p. 285.)

Voir aussi le serment pour juirer Tunion des catholiques , extrait des anciens registres des échevins de Chartres, et publié dans le tome troisième des Âfémoires de la Société Archéologique de l'Orléanais^ 1855, etc.

bénéfices. — N'était-ce pas soustraire la province à l'obédience de Toars? — Enfin, les ecclésiastiques seront maintenns dans leors droits, privilèges, libertés, etc., etc.; mais, comme plusieurs ont embrassé le parti des hérétiques, aucun d'eux ne sera reçu à jurer f Union, qu'il n'apparoisse à 31. le Gouverneur de sa conversion et profession de foi devant son ëvêque, grand-vicaire ou leurs délégués.

Au reste, le règlement était tout à l'avantage de Mercœur, qui paraît en avoir au mcMus dicté les principales conditions : s'il était dit (art. 57) qu'aucune imposition nouvelle ne pourrait se faire sras l'autorké de Monseigneur et sans le consentement des Ëtats; si on le priait (art. 38) de rétablir la discipline militaire, et d'empôcher les exactions de toutes sortes commises par les gens de guerre (art. 23, 24, 25, 35, etc.); on lui accordait, outre le commandement des armées, outre une influence considérable dans le maniement des impôts : !<> le droit de nommer des personnes capables d'administrer la justice, et de destituer celles qui en paraîtraient indignes (art. 8, 10, 11); de pourvoir aux états et offices tant des coure souveraines, juridictions royales, des finances, que de tous antres (art. 9). — La translation du parlement, des sièges présidiaux, cour de monnaie, etc., faite par Hercœur, est approuvée (art. 12); et les provisions d'offices qu'il a accordées sont agréables aux fitats (art. 13).

^ le droit de donner les commissions pour la levée des deniers (art. 34), pour faire la guerre sur mer (art. 36), et celui de délivrer les passeports, sauvegardes, etc. (art. 33) ^

3^ le droit d'accorder des pensions aux gentilshommes de la province, qui seront tenus, comme pensionnaires, de lui prêter assistance (art. 77) : on approuve tons les dons faits par Mercœor sur les revenus des terres enlevées par confiscation aux hérétiques et fauteurs d'hérétiques (art. 17 et 18).

Ainsi, tes attributs du pouvoir souverain étaient presque tous concédés à Mercœur; et le pape, chose assez remarquable, était supplié de pourvoir à sa nomination, comme gouverneur et lieutenant-général en Bretagne, jusqu'à ce qu'il y eût un Roi catholique

i Voir aux Archives de Nantes une lettre de Mercœur, au sujet des passeports, 10 fév. 1595.

EN BRKTAGIHE. 187

m ce royaume (art. 4). Hercœur cherchait donc à donner à son aatorité une sorte de consc^cration religieuse ^ Quelques articles de l'ordonnance accordaient de grands avantages au commerce de la province : mais les malheurs de la guerre, et des ordonnances contradictoires de Mercœnr lui-même devaient leur enlever en partie leur eflScacité. Le commerce était déclaré libre en Bretagne, par mer et par terre, avec toutes personnes, tant du royaume qu*ëtrangers, sans passeport : il n*y avait qu'une restriction à cette liberté illimilée ; c'était pour les blés : les magistrats doivent veiller à ce . qu'il ne soit pas tiré de blé des villes, à moins qu'elles ne soient suffisamment approvisionnées. Défense est faite, sous peine de la vie, aux capitaines, ayant charge sur terre ou sur mer, d'attenter à la liberté du commerce, en arrêtant les marchands ou leurs marchandises : mais la liberté du commerce n'empêchera pas de faire le procès de ceux qui seront trouvés porteurs de lettres et paquets contre le bien de la Sainte-Union (art. 63, 65).

Ensuite, les députés adressent au roi d'Espagne, Philippe II, une lettre significative, pour lui rendre grâces de la bonne volonté, zèle et affection qu'il a de la manutention de la religion catholique, et du secours qu'il a envoyé à cet effet, etc.

An procès-verbal se trouvent annexées beaucoup de pièces curieuses : c'est, par exemple, l'état de la dépense nécessaire pour le paiement des gens de guerre qu'il convient entretenir en garnison dans les places de ^Nantes, Pirmil, Guérande, Ancenis, Saint- Mars, le Ponthus, Cbâteaubriant, Châtillon, Fougères, Dol, le Plessis-Bertrand,Châteauneuf, Dinan, Lamballe, Guingamp, Morlaix, Lannion, Qiiimper, Goncq, Hennebont. Vannes, Redon, la Boissière, Sucinio, Josselin, Pontivy, La Chèze, etc. : c'est^ on le voit, une énumération complète dei villes alors occupées par les lieutenants de Mercoeur. Puis l'on trouve la pancarte des devoirs que les gens des trois états de ce pays ont consentis être levés sur les vins et marchandises entrant aux ports et havres de la province ; — la supplique des gens des trois états à M. de Mercœur, pour la défense de la religion catholique, etc., etc. ; — les requêtes adressées aux Ëtats par différentes villes, comme Dinan, Morlaix, Bedon, Guérande, Carhaix, etc., afin de demander des secours d'argent, de

1 Jetés de Bretagne, t. 111, col. 1533-37.

manitioDS, d'hommes, etc. Ainsi, les habitants de Carhaix écrÎTent qu'ils ont été accablf^s par les royalistes; leur ville a été horriblement pillée, et ils ont été forcés de prendre la fuite : pour que leur Tille, qui est l'une des antiques du pays, soit réhabitée et remise en son premier état, ils demandent qu'elle soit déclarée franche, libre et exempte de tailles, fouages et subsides ordinaires. Enfin, nous lisons les requêtes des communautés et des particuliers, qui s'adressent aux Ëtats pour obtenir des secours ou des emplois : les religieuses de Sainte-Claire, qui ne vivent que d'aumônes, manquent du nécessaire, depuis le commencement de la guerre ; elles demandent de l'argent, et prieront Dieu pour les députés : les bons pères de Saint-François ne peuvent plus, comme par le passé, annoncer la parole de Dieu dans les campagnes ravagées par les ennemis, et faire leurs quêtes habituelles; les villes ne leur offrent plus de ressources : les chantres et choristes de l'église de Nantes réclament de l'argent, pour avoir assisté et chanté la musique à la procession qui s'est faite aux Jacobins et à la messe du Saint-Esprit, etc., etc.

Les extraits des procès-verbaux des assemblées tenues dans les différentes villes qui ont envoyé des députés à Nantes, sont curieux à consulter, parce qu'ils nous montrent l'action de la vie municipale et bourgeoise dans les villes de Nantes, le Croisic, Vannes, Dinan, Quimper, Fougères, Morlaix, Saint-Pol-de-Léon, Guérande, Lan-^ derneau, Auray, Hennebont, Guingamp, Châteaubriant, Josselin, Ancenis, Bedon, etc^.

Plusieurs députés se font représenter aux États par procuration : ainsi, Nicolas Langelier, évêque de Saint-Brieuc, délègue, par devant notaire, à Dinan, où il s'est retiré, à cause des troubles, pouvoir de le représenter à M** Cbristi, théologal de Nantes; le comte Paul Hector Scotti, abbé commendataire de Saint-Sauveur de Bedon, constitue Pierre Porcher son procureur fiscal, pour tenir sa place aux Ëtats, etc.

L'année suivante, les députés de la province se réunissent à Yannes, et l'assemblée ouvre ses séances, le samedi 21 niar» 1592, au palais royal de la ville : c'est également en vertu d'une commis-, sion du duc de Mercœur, longuement motivée, qui se trouve en

1 Les pièces concernant le Croisic m'ont surtout paru belles et intéressantes.

EIV BRBTÀGNE. 189

tête do procès-verbal; pois viennent les noms des assistants, parmi lesquels noas remarquons : Georges d'Aradon, ëvéque de Vannes; Cbarles du Liscouet, évéqne de Cornouaille; Charles de Bourgnenf, ëvéque de Saint-Malo; Gabriel de Goulaine; Saint- Laorent; Jérôme d*Aradon, sieur de Quinipily; Rosamponl;de Talbouet ; Hontigny ; de Brénezay, sénéchal de Nantes ; Fourché de la Courrousserie ; L. Michel de la Garnison, procureur-syndic ; le théologal Christi, etc., etc.

Les actes sont de même nature que ceux de 1591 : on fait de nouveau jurer aux députés le serment de TUnion, devant le Saint- Sacrement, dans réglise de Saint- Pierre. Puis, à la sollicitation de Mercœur, les députés reconnaissent les décrets du concile de Trente, qui n* avait pas encore été complètement admis dans le reste de la France. L'on vote des sommes considérables pour le paiement des garnisons, pour Tentretien du gouverneur de Bretagne ; c'est pour lui complaire, par exemple, que les députés accordent 20,000 écus d*or, afin de payer vingt professeurs à Tuniversilé de Nantes, que le duc voulait rétablir : il est bon d'ajouter que la somme fut perçue, mais ne fut pas employée à cet usage.

L'assemblée s'occupe assez longtemps des affaires de Saint-Malo, qui ne voulait pas s'unir à Mercœur, et avait refusé d'envoyer des députés à Vannes. On élève des réclamations contre le "duc de Mayenne, qui avait rendu des ordonnances, ou accordé à des particuliers certains avantages, lésant les droits et les intérêts de la province. On adresse une requête à M. de Bois-Dauphin, gouverneur de l'Anjou, et à M"** de Brissac, en faveur des marchands qui descendent de la Loire.

L'on cherche les moyens de porter remède aux souffrances du pauvre peuple, cruellement pillé et torturé. Les habitants de Châteauneuf-du-Faou se plaignent du capitaine la Fontenelle, qui les a pillés, ravagés et tues à grand nombre, avec beaucoup de cruautés insolentes que les plus grands ennemis n'eussent voulu commettre: les Ëtats ordonnent des informations contre ses brigandages, et l'on décide .que l'on a bien fait de l'arrêter. Hais, à la prière des autres capitaines et des seigneurs, il était mis en liberté par Mercœur, qui d'ailleurs avait besoin de ses services^.

190 LA LieUB

Edûo, m* Jehan Juhel, recteur de Guégon« communiqoait à Tassemblf^e an paqoet de lettres de la part de MM. don Joao de TAigle (d*Aquila) et de don Di<^go Brocbero, généraux espagnols établit à Blavet : elles étaient ouvertes et renvoyées à Mercœur <.

En 1593, les Ëtats se réunissent à Vannes, le 13 avril : les Tilles soumises k Mercœur, Hennebont, Dinan, Âuray, Saint-Pol-de-Léon, Quimper, Quimperlé, Josselin, Dol, Saint-Brieuc, Nantes, CbftteaiH briant, le Croisic, etc., ont envoyé leurs députés ; plusieurs seigûeurt, comme le duc d*Elbeuf, se font représenter par procuration.

L*assemblée doit cbercber des remèdes aux maux advenus em cette province par la faction des hérétiques et de leurs fauteurs; elle doit travailler à repousser l'hérésie que ton brûle d'y introduire^ et à procurer le soulagement du peuple et le bien du pays. Les gens des trois états supplient donc Monsieur le gouvemenr de maintenir la religion, par la force et par tout autre moyem^ conira fentreprise des hérétiques et de leurs fauteurs, qui ont troublé la province....

Puis, Ton s'occupe surtout de la question des impôts et des droits i établir dans le pays^.

L'année suivante, rassemblée s'ouvre encore à Yannes, le 2 mar : parmi les pièces annexées au procès-verbal des séances, se. trou- Ycnt celles qui concernent les députés envoyés par la province aux Ëlats-généraux de Paris: Georges dTAradon ; Jehan Jubel, abbé de Melleray, chanoine de Vannes ; Jehan Cbristi, de Nantes, pour le clergé : Louis de Montigny, écuyer, seigneur dudit lieu ; Jouaicbio Duguesclin, écuyer, seigneur de la Robcrie, pour la noblesse r et. pour le tiers-état. M** Jehan Berthier, sieur de la Mainette, cooseiller au siège présidial de Dinan, et Pierre Le Bigot. Ils réclament les sommes qui leur sont dues pour les frais de leur voyage, et signent, chacun, la quittance détaillée de ce qui leur est alloué par les Ëtats.

L*on s'occupe surtout, dans cette réunion, des souffrances que les gens de guerre faisaient endurer aux malheureux habitants : ainsi, l'on accueille les humbles remontrances de^ nobles bourgeois de Fougères contre les gouverneurs des places, qui usent et abusent de

1 Le dossier renferme le procès-verbal, en 32 feuilles, plus 127 pièces.

2 Le dossier renferme le procès-verbal, en 46 feuilles, plus 63 pièces.

EN BaBTAGlMË 191

lenn forces pour piller toot le pays : Ton envcrie des députés vers le sieur don Juan d*Aqnila, pour le prier de faire observer la discipline aux Espagnols qn*il commande, etc., etc^.

Mais déjà commençait la décadence de la Ligne en Bretagne : les progrès des royalistes étaient alors considérables ; et Hercœur, se renfermant de plus en plus dans son rôle d*ambitieiix égoïste, ne s*adressait plus aux représentants de la province, et poursuivait la guerre civile par lui-môme et pour lui-même. Si Mercœur avait été noblement inspiré, s'iln^avait songé qu'à défendre la cause du catholicisme, ou à faire revivre Tindépendance de Fantique Bretagne, il aurait facilement trouvé d'immenses ressources dans le dévouement et le patriotisme des Ëiats de la province, et leur rôle aurait été bien plus considérable et bien plus décisif; mais le politique prétendant manquait de franchise et de résolution : il ne comprenait ni les regrets, ni les espérances des populations bretonnes, ni leur haine irigoureuse contre la domination française; il protestait maladroitement et sans aucune sincérité contre toute pensée de démembrement. U ne se servait des États que pour se procurer les impôts dont il avait l^soio, et, après quelques jours de séance, il semblait avoir bâte de congédier les députés. Cest ainsi que, par la faute de Mercœur, la guerre sera de moins en moins nationale en Bretagne, la résistance de moins en moins patriotique.

C'était surtout aux conseils bourgeois que Mercœur s'adressait, pour obtenir les secours dont il avait besoin. Aussi, Tordonnance de 1591 recommande aux capitaines des villes d appeler au conseil nombre d'habitants des trois ordres, dans toutes les affaires qui Se présenteront, excepté celles de guerre; sans l'avis des magistrats et habitants, ils ne pourront ordonner des fortiflcations et démolitions (art. 55 et 56).

Mercœur était tout-puissant dans ces conseils, principalement dans celui de Nantes, grâce aux partisans dévoués qu'il y comptait : pour avoir plus de membres à sa dévotion dans le bureau de cette ville, il rétablit en 1594 l'ancien nombre de dii éehevins^. Le chef du conseil de M"« de Mercœur, le président Carpentier, propose aux habitants rassemblés (28 décembre 1590) de conserver le maire André

1 Le dossier renferme le procès-verbal, en 38 feuillets, plus 108 pièces.

2 Travers, t. m, p. 77.

dp Tertre, général des finances, tout dévoué à la Ligne : la recommandation était trop pressante; il fat réé\n, et, pour célébrer cet heureux événement, le jour de son installation, on vit se déployer trente-six panonceaux: six grands en taffetas, Ftin aux armesde M. de Mercœur; trois à celles de M"**' de Mercœur, de Martignes et de Joyeuse; deux aux armes du président Carpentier et du maire; enfin, trente petits, aux armes de la ville ^. Les mêmes hommes, dévoués à Mercœur, par sympathie ou par intérôt, sont continués pour la plupart dans lenrs charges municipales, peudant plusieurs années : on ne change que ceux qui donnent quelques signes de tiédeur.

Le duc a coutume de faire proposer ce qu*il désire par Tun de ses agents ou de ses partisans ; les conseils ne résistent pas : ce sont eux qui votent et font payer les impôts ordinaires et extraordinaires, qui commandeut les corvées personnelles, qui ordonnent les entreprises de la milice bourgeoise : les Nantais, sur la proposition du grand-vicaire de Courans, décident le siège de Glisson et celui de Blain ; les habitants de Vannes offrent de Targcnt à Mercœur, pour qu'il les délivre de la garnison de MaJestroit; aussitôt, il écrit à ses officiers de justice d'établir un impôt extraordinaire de 6,000 écus sur les babiiants et manants de Vannes, en contraignant de payer chaque cotte par toutes voyes, mesme par emprisonnement de personnes, etc. Souvent même, on voit Mercœur ordonner des levées d'impôts, sans qu'il paraisse avoir obtenu la permission soit des Ëtats, soit des conseils bourgeois 3.

L'on avait jadis murmuré et réclamé contre les contributions demandées par Tautorité royale; les dépenses et les souffrances de toute nature étaient maintenant bien plus grandes : dans les premiers moments qui suivirent la prise d'armes, bien des irrégularités, bien des exactions même a v aient pu se justifier; mais les excès continuaient, sans que personne osât se plaindre. Quiconque aurait élevé la voix, même avec timidité, aurait immédiatement été accusé et condamné, comme ennemi de la religion et fauteur de l'hérésie ; d'ailleurs, les soldats de Mercœur remplissaient les villes, et leur présence prévenait tout mécontentement. Les hommes modérés, les riches bourgeois, les négociants aisés, étaient considérés comme suspects; car qui a

1 Travers, t. III, p. 49.

2 Travers, t. III, p. 38. — Jetés de Bret., t. Ill, col. 1543, 44.

EN BBETÂ6NË. 193

de quoi est de la Ligue par deçà, et par delà est royaliste; partant, est heureux qui n'est que belistre^. Mercœur aTai(-il besoin de 20.000 ëcus, pour payer la solde de quelques compagnies? on décidait que cet argent serait levé par un emprunt volontaire; sÎDon, les bourgeois aisés seraient forcés par contrainte et par emprisonnement de payer cette somme, qui certainement ne devait jamais être rendue; c'est un expédient révolutionnaire trës-fréqnent à cette époque. Ou birn Ton enjoignait à tel membre de la chambre des Comptes de prêter de la même manière 2,500 écus ; à Nantes, on prenait les fonds destinés anx jeux du papegault, pour punir les chevaliers du papegault, sorte de compagnie d*élite de la milice bourgeoise, suspecte de modérantisme^. Aussi, beaucoup d'habitants quittaient le pays, par crainte de traitements encore plus durs: mais les biens de ces émigrés étaient considérés comme susceptibles de confiscation ; il était expressément défendu de les acheter, sans permission. « Permission donnée par le duc de Mercœur à François « Macé, sieur de la Vallée, d'acquérir la maison d'Ollivier de la « Boissiëre, tenant party contraire à la Saincte-Union des Catholi- « ques, tout ainsi que s'il Tavait acquis de gens de ce saint party, « sans que, pour estre ledit de la Boissiëre de party contraire, ledit « Macé y puisse estre aucunement troublé et empescbé (2 mars « 1593)5. P

Mais ces expédients ne sufiSsaient pas, et l'on avait recours aux assemblées délibérantes, pour obtenir plus facilement de nouveaux sacrifices. En 1589, dit Travers, les dépenses portées sur les registres communaux donnent lieu de croire que la levée fut de plus de cent mille écus sur la seule ville de Nantes; et ce n'était qn'une partie des contributions de toute nature auxquelles les bourgeois étaient soumis. Le procès-verbal d'une de ces assemblées nous montre clairement quelle méthode Ton suivait, et quelle part était laissée à la liberté des habitants. Mercœur s'adresse au sénéchal de Nantes, Antoine de Brénezay, pour obtenir de la ville 5,200 écus destinés à l'entretien de la garnison. Le sénéchal mande et ordonne de faire le département de cette somme sur les paroisses

i Pichart, col. 1716.

s Arch. de Nantes.

3 Arch. de Nantes. — Travers, t. III, p. 27, 71, 72.

de la ville. Alors, le 21 juin 1590, les paroissiens de Saint-Niedas se réunissent dans IVglise même, en forme de corps politique; et les trois fabriqiieurs de la paroisse demandent que Ton nomme des égailleurs et collecteurs pour égailler, serrer et recueillir la somme de 554 écus avec 9 deniers pour écu, en quoi ladite paroisse de Saint-Nicolas a été taxée pour sa part et portion.

Les paroissiens, continue le procës-Terbal, après avoir vu l'ordonnance dudit sieur sénéchal et désirant obéir à icelle, ont présentement choisi des égailleurs, savoir, etc^.

Faut-il regarder cette réunion comme une assemblée de citoyens appelés à délibérer sur les affaires communes 7. A quoi se borne rintervention des paroissiens de Saint-Nicolas, si ce n*est à obéir sans discussion, et à nommer les collecteurs de Timpôt, qui devait attein^lre les exempts et non-exempts, les privilégiés et les nonprivilégiais; les derniers mots semblent même menacer les exempts et les privilégiés, plus que les autres habitants^. C'est ainsi que Mercœur procède habituellement : en 1592, par exemple, il avait, par ses lettres de commission, ordonné de lever un impôt pour les fortifications; l'argent étant épuisé...., à ces causes, dit franchement Mercœur, Nous, pour C absence dun Roy catholique, vous mandons qu'ayez à départir, esgaillir et faire lever la somme de, etc'. Cest vériiablement Mercœur qui règle et ordonne presque toujours les impôts et les dépenses : chaque année , des lettres patentes établissent les devoirs des deniers imposés sur les marchandises entrant à Hantes ou sortant de la ville; chaque année, il renouvelle ou prolonge la levée de ces impositions, régulièrement, à pea près à la môme époque, en attendant (assemblée des États de la pro^

i Mellinet, t. III^ p. 366, 367.

2 Par UQô délibération du 18 octobre 1591, il est décidé que deux on trois des plus riches de chacpie paroisse seront «ontraints de faire Tavance de la oolisation dé leur paroisse. (Arch. de Nantes.)

3 Jetés de Fret., U lU, col. iS34.

Impôt de 46,940 écus 9 sous 8 deniers établi par le duc de Mercœur sur les habitants de Nantes et des pays environnants, pour rembourser les avances faites pour les frais de la prise des châteaux de Blain , la Bretesche , Saint- Florent, Vue, etc. — Commission donnée au sénéchal par Mercœur, pour la répartition de cet impôt (24 janv. 1592). — Nombreuses réclamations des contribuables. (Arch. de Nantes.)

EN BRETAGNE. i95

vince : 18 ayril 1592; 10 mai 1593 ; 10 avril 1595 ; 27 ayril 1596 ; 20 avril 1597, etc^

Mercœnr se trouTait donc tont-poissaot en Bretagne ; il n'y avait, dans tout le parti, aocnn nom aussi illustre que le sien, aucun aeignemr capable de lutter contre son influence : les grandes familles n'existaient plus, ou leurs descendants se trouvaient dans le parti contraire; et Mercœur, par sa femme, duc de Pentbièvre, aurait été, à ce «eal titre, le premier de tous. Tous les corps de la province, Ëtats, parlement, chambra des Comptes, municipalités, paroisses, lui laissaient une aotorilé que n'avaient exercée précé* demnient ni roi, ni duc souverain.

Les royalistes se défendaient avec beaucoup de peine contre les troupes de la Ligue, et perdaient chaque jour quelques cbâteanz, quelques petites villes qui faisaient défection, même Quimper et Saint- Halo. Le ^Dce de Dombes, qui les commandait, très-jeune d'âge et de caractère, ami du plaisir, des tournois et des belles dames de Bennes, très-souvent en querelle avec le parlement royaliste et les seigneurs de MB parti, ne rachetait ses défauts que par son courage. Henri IV avait envoyé tout récemment en Bretagne, pour guider son inexpérience, le sage et brave La Noue Bras-de-fer ; mais ce héros avait été, dès son arrivée, tué au siège de Lamballe (août 1591). Enfin, le prince de Dombes venait de réunir ses forces à celles du prince de Conti, qui commandait en Anjou ; ils avaient conçu les plus grandes espérances, et se préparaient à frapper un coup décisif : déjà ils assiégeaient la place importante de Craon, snr la frontière des deux pays, quand, surpris par le duc de Mercœur, ils furent complètement mis en déroute (23 mai 1592). Des deux côtés, les forces étaient assez considérables : les plus braves capitaines de Mercœur étaieixt venus le rejoindre du fond même de la Bretagne, et don Juan d'Aquila ^ait à la tôte des Espagnols ; dans l'autre parti, les Anglais de Norris soutenaient les royalistes : il y avait à peu près huit à dix mille hommes de part et d'autre. La bataille fut gagnée par Mercœur, malgré le courage de la Tremblaye et du Liscoet, qui arrêtèrent les vainqueurs à la tète de la cavalerie, tandis que le duc s'écriait, eonune Henri lY à Ivry, <iu'on eût à sauver les Français et à se

1 Arch. de Nantes.

ruer sar les Anglais^. La division des chefs dans le conseil de goerre, les défiances parmi les soldats, qui se croyaient . trahis, les mauvaises dispositions, furent la cause de la défaite ; et tandis que les royalistes fuyaient dans le plus grand désordre, Mercœur rentrait en triomphe à Nantes, avec onze canons, vingt-quatre drapeau^, des cornettes et un grand nombre de prisonniers : les drapeaux blancs des royalistes étaient placés dans la cathédrale ; un Te Deum célébrait la victoire, et Ton posait la première pierre d*une chapelle dédiée à Notre-Dame de Victoire 2. La défaite des royalistes était si complète, que les habitants de Rennes se voyaient déjà bloqués et contraints de se rendre ; et si Mercœur eût aussitôt marché sur la ville, il est très-probable qu*il l'aurait prise, sans grande difiScuIté: mais il alla perdre son temps au siège de Châteaugodtier, ce qui permit aux royalistes de reprendre courage et de se fortifier. Pour quelque temps ceux-ci furent tellement abaissés, qu*ils renoncèrent à tenir la campagne et se contentèrent de mettre des garnisons dans les principales villes'.

La victoire de Craon, en rehaussant la gloire de Mercœur, réduisait les royalistes à la défensive. Henri lY était trop occupé lui-même à combattre le duc de Mayenne et Thabile Alexandre Farnèse, pour pouvoir envoyer des secours en Bretagne. Il se contentait de nommer gouverneur de la province le maréchal d'Aumont, avec Saint-

4 Moreau, p. 127-129.

2 Voir la description de cette chapelle dans un mémoire de V. Dupas, puUié en 1853 dans les Jnnales de la Soc. Jcad. de Nantes, p. 378.

D'après les comptes de la ville (29 mai 1592), le maire et les échevins donnèrent une chaîne d'or, du prix de 300 écus, au capitaine q\ii avait apporté 14 enseignes des gens de pied et 2 cornettes de cavalerie, du nombre de celles que MeroBur avait gagnées sur les Princes, fauteurs des hérétiques et ennemis de ta Sainte- Union des catholiques (Arch. de Nantes). — L'on porta également k Paris des enseignes, qui furent placées à Notre-Dame. (L'Ëstoile, Journal de Henri IF, p. 86.)

3 n y avait alors k Rennes, malgré la vigilance du parlement, un as^ grand nombre de ligueurs qui n'attendaient que le moment d'agir : c'est vers cette époque que le grand-vicaire de l'évêché ordonne une réunion du clergé de la ville; le parlement s'y oppose, et lance même un décret de prise de corps contre lui (30 juillet 1592). Plus tard , le parlement, par un arrêt du H février 1595, prononce le bannissement des prêtres et écoliers du collège de Clermont et de toute la société des Jésuites. (Registres du parlement de Bretagne. — Montmartin, p. 294. -- D'Aubigné, t. IIl, p. 270. — Moreau, p. 131, etc.)

Lac, comme lieutenant-général, pour réparer les fautes du prince de Dombes, qui, par la mort de son père, devenait alors duc de Ifcnipensier^. Avec un peu d*audace, Mercœur pouvait se déclarer complètement indépendant. Sa femme, la belle duchesse Marie, e;icitait son ambition trop prudente ou trop timide; elle regardait la province comme son héritage, et, depuis le commencement des troubles, elle avait déployé la plus grande activité pour atteindre le but qu*clle s'était de bonne heure proposé : d'un caractère hardi et entreprenant, elle semblait combattre pour sa propre cause; et depuis qu'elle avait décidé le soulèvement de Nantes en faveur de la Ligue, son ardeur ne s'était pas ralentie. Elle avait son conseil particulier, dont le président Carpentier était le chef; elle donnait des ordres aux capitaines de Mercœur, aux conseils des bourgeois; ainsi Messire d'Aradon prend note des lettres qu'il reçoit de la duchesse ; et nous savons par lui qu'elle ne craignait pas d'inventer de fausses nouvelles pour ranimer ou exciter sân courage^. Elle lui écrit également, pour qu'il prête main-forte au receveur des fonages, qui venait à Hennebont enlever les deniers. Elle s'occupe activement des opérations de la guerre, fait passer des renforts et des munitions à Mercœur, prépare et décide des expéditions ; avertie de la prise de Saint-JVazaire, à l'embouchure de la Loire, par les ennemis, elle ' se hâte d'envoyer des troupes par terre c;t par le fleuve, pour chasser les royalistes de cette importante position 3. Elle invente, avec une habileté toute féminine, des stratagèmes de guerre ; rien n'est plus curieux que le projet formé par elle pour reprendre le château de Blain, et longuement raconté par le^historiens de cette guerre. L'on avait arrêté, d*aprèsle désir de Mercœur, qu'une compagnie de cent hommes serait formée; elle devait être composée de quarante cuirassiers et de soixante arquebusiers, qui ne seraient employés que par ordre de la ville de Nantes, sous l'autorité et bon plaisir de M. et de M°*<' de Mercœur ; elle change d'elle-même ces dispositions; augmente la dépense, en augmentant le nombre des cuirassiers, et donne une commission pour lever sur les paroisses du comté 1,900

1 DeThou, liv. 103.

3 Mém, d'Aradon, p. 261, etc.

3 Pamphlet intitulé : Deffaite de f armée du prince de Bombes au pays et duché de Bretaigne par Monseigneur de Mercueur, Paris, 1589.-- Creyaiii,p. 980-i83.

écus, afin de subvenir à leur entretien. L'impérieose dame, comme dit Travers, sans craindre aocnne opposition, ordonnait sans éèsm de nouvelles taxes, de nouvelles levées de troupes : elle en}oi{Mft aux Nantais de travailler sans relâche à leurs fortifications ; elle bi-^ sait démolir devant elle les édifices qui lui paraissaient devoir gèfter la défense; ie pont qui est vis-à-vis du fort SainiLéonard ^rm démoli par commandement de M"^^ de Mercœtr, pour éviter rinoôn^ ventent qui pourrait en arriver^ et sera fait uii torps de garde à tû tour de l'Arbalestrerie^. Elle posait bravement la première pierre d*nne casemate fiour \es soldats^ au bruit du canon «t des fanfares guerrières. Le conseil bourgeois de Nantes la prie d'exempter les habitants d'aller au sié^ de filain, qu'elle a^ ordonné ; elle refuse, et dès le lendemain vingt hommes sont pris par compagnie de la milice, et dirigés vers Blaiû. Le conseil d'État avait arrêté d'abattre les fortifications de la maison de Luciaière, paroisse de Nort, aux dépens de la propriétaire, la flame de la Tousche^omuKer : celle-ci à l'heureuse idée de s'adresser à M"'*' de Mercœur; sa mafeon est SMt* vée, rien ne sera abattu, et même quelques soldats y sont placés pour la défendre. Elle donne des exemptions, elle accorde des récompenses i ceux qu'elle affectionne ou qui lui rendent des sei> vices ^. Mercœur avait ordonné à son lieutenant de Go«ilaine de se rendre dans l'Anjou avec ses soldats; mais les habitants de Nozây réclamaient des secours : comment faire dans cet embarras? On s'adresse à la duchesse, qui fait même attendre plusieurs jours sa réponse. Des auxiliaires Espagnols viennent-ils d'arriver en Bretar gne ; c'est elle qui annonça cette nouvelle à la ville ; c'est elle qui les accueille, qui leur fait donner des secours, et qui les dirige dans leur marche. Malgré les édits qui défendaient de laisser sortir le blé du pays, elle accordait, ainsi que son mari, des permissions qu^elle savait bien faire payer. Quelques marchands faisaient des achats de bœufs pour Tours : le conseil de Nantes la supplia de s'y opposer; elle n'en fit rien, et poer de bonnes raisons. Le même conseil, après avoir pris connaissance d'»ii traité de commerce proposé parte

1 Extrait des registres de la ville, 17 déc. 1590.

2 Ainsi, privilèges et faveurs concédés par M°>e la duchesse aux sieur et dame du Plaisir-Rou8sill(»i (31 juillet 1589) : Mercœur les confirme en 1591. (Arch. de Nantes.)

BN BRETA6NE. 199

marqqis de BAlIc-Iale, entre le pays de Retz et Kantes, laiss ait H'"*' de Hercœar maîtresse de Faccepter, de le rejeter ou de faire, s'il était possible, des conditions meilleures pour la ville. Si la mairie et le parlement se disputaient la préséance ou Tbonneor des balle* bardes dans les cérémonies publiques, c'était son autorité toute-puissante qui tranchait la difficulté d'une question assurément trës-délicate. Elle dispose des prisonniers; elle les «rend à la liberté, moyennant rançon, s'ils sont riches et gentilshommes : on les condamne à la plus dure captivité, surtout s'ils sont hérétiques ; c'est ainsi qu'elle jette sur les galères de Mercœur, ou sur celles do roi d'Espagne, pour y ramer comme forçats, plusieurs des prisonniers de Blain : le fila de Faucon de Ris, premier président du parlement; le frère de du Goust ; le juge de Guérande, pris au château 4e la Bretescbe, etc. Malheur i ceux qui osaient lui résister : un des lieutenants (|e la Tremblaye lui est présenté ; elle connaissait soq courage, et le sollicite de changer de parti et de religion. Gomme il répond fièrement à ses promesses et i ses menaces, elle jure que Dieu ne lé sauvera jamais ûe ses mains, et l'envoie aux galères, en ordonnant de le traiter durement. C'est elle qui découvre l'entreprise que tramaient des soldats, pour rendre à la liberté deux prisonniers détenus au cbftteau de Nantes ; elle s'était elle-mânie cachée derrière une tapisserie, pour connaître les détails du complot : les coupables sont aussitôt arrêtés par ses ordres, et pendus à la porte du château ^ Elle excite les prédications du clergé, elle préside aux processions. La conduite de son mari était-elle attaquée 7 elle prenait la plume, écrivait elle-même ou faisait écrire et répandre des mémoires pour le justifiera M""" de JUercœur, sa mère Marie de Beaucaire, Margue^ rite de Lorraine, duchesse de Joyeuse, soeur du duc, le duc lui-même et les grands seigneurs de sa suite, tenaient sur les fonts baptismaux les enfants de quiconque avait tant soit peu d'accès auprès d'eux. M^* de Mercœur ne dédaignait pas d'être, le 11 juillet 1592, marraine d'un enfant sans aveu, trouvé dans les vignes, près des fossés que le duc faisait alors creuser vers Saint&imilien.

M"'"' de Mercœur savait aussi oublier, par moment, son orgueil, sa fierté et ses nombreuses occupations ; elle cherchait surtout à

1 Crevain, p. 310-324. — - Deffaite de l'armée du prince de Dombes, etc., p. 15.

2 Travers, t. WlyVO^ssim. — Dom Taillandier, p. 377.

gagner le peuple, de tout temps si facilement séduit par les ayances des hauts personnages : elle avait fait de la motte Saint-Pierre et de la motte Saint-André un lieu de divertissement ; et là, la puissante et noble princesse ne craignait pas, suivie de quelques dames de sa cour, de venir se mêler aux danses populaires; elles les excitait, les provoquait môme, en entonnant ces rondes bretonnes, qui rappelaient Tancienne nationalité ; et 4e peuple, émerveillé d*un tel spectacle, croyait, en poussant le vieux cri de P^ive notre duchesse, revoir la duchesse Anne, la duchesse Nantaise, comme Tétait aussi madame de Mercœur^. La duchesse, an milieu de ses plus vives préoccupatipns politiques, avait mis au monde un fils, le 21 mai 1589; c*était à la protection du ciel, disaient les ligueurs, et surtout à Fintercession de Saint-François, qn*il fallait attribuer cette naissance inespérée : « Dieu, écrit Jacques Le Bossu, n'a point manqué à vous ce donner des arguments bien évidents qu'il a agréable la justice de ce la cause que vous défendez. Il a béni et vous et Madao^e la « duchesse vostre trës-chaste et trës-chëre compagne d'un beau fils « masie, gage certain de vostre fidélité, pendant qu'il a frappé ses <c adversaires de la plaie de stérilité ^. » L'argument du prédicateur était établi sur des basesfragiles, puisque le jeune prince mourut peu après: les troubles de cette année avaient fait retarder les cérémonies du baptême; au commencement de 1590, le duc écrit au conseil bourgeois de Nantes qu'il pense à faire célébrer les solennités du baptême du petit prince son fils en cette ville, avec l'assistance de toutes les autres bonnes villes catholiques unies de ce pais, et qu'il prioit de délibérer des cérémonies, solennités et autres actes requis en telle affaire, et comme il faudra soy y gouverner pour le debvoir de la ville (lettre du 15 février 1590). On s'informe des cérémonies observées. Tan 1562, au baptême de M"« de Mercœur ; et l'on décide d'en conférer avec le duc, pour augmenter encore la pompe et la magnificence. Ce n'était pas certes sans intention que M. de Mercœur s'adressait ainsi à toutes les bonnes villes de Bretagne; ce n'était pas non plus seulement pour obtenir de riches présents : il y avait là une intention politique', qui n'échappait pas aux contemporains; et le bourgeois de Rennes, Pichart, écrivait alors que la duchesse faisait appeler le jeune enfant Prince et Duc de Bretagne.

1 Ogée, Dictiœm., nouv. édit., 1. 11, p. 183.

2 Épistre dédicatoire des deux Devis..

BIH BRBTAGI^E. 201

Mais le jeune prince mourut avant la cérémonie; il fut enseveli dans réglise de Sainte-Glaire, et sur une tombe en pierre calcaire, dans un caveau au-devant du grand autel, la duchesse fit graver cette inscription significative :

Page 1