II LIGUE
et insolent plus que vaillant, extorquant promesse de rançon impossible; et ses prisonniers ne pouvant payer souffraient de grands tourments jusqu'à la mort. De la Tremblaye n'ëtait pas moins redoutable, lui qui faisait de terribles besognes et rapportait une si grande infinité de bribes de ses courses aventureuses : oit disait quMi avait mis dans un bissac la tête du capitaine de Saint-^ nazaire, et qu'il avait offert ce hideux trophée au prince de Dom* bes lui-même. Du Liscoêt, Tremblaye, Bastinaye et autres, étaient tous gens de main qui avaient grande envie de mordre ^ : Liscoêt, qui s'était fait huguenot^ pour épouser une belle demoiselle de ï Anjou, qui avait mieux aimé, le misérable, faire banqueroute à Dieu et à son salut qu'au beau nez d'une femme, dit Moreau, était habituellement suivi d*un assez grand nombre de soldats de la même religion : ils pillaient de préférence les églises, et maltraitaient les prêtres ; ils ouvraient les tabernacles, et prenaient plaisir à jeter à terre les hosties consacrées ; un prêtre, qui se prosternait pour ramasser pieusement Tune de ces hosties, était cruellement tué à coups d'épée».
Ajoutez à cela les pillages affreux dont se rendaient coupables les lansquenets allemands, les soldats suisses et les auxiliaires anglais qui Tenaient au secours du parti royaliste en Bretagne, et Toi/ comprendra le mécontentement et Tirritation des catholiques, qui roQgissaient souTent d'avoir de pareils compagnons, et qui prenaient toutes les mesures possibles pour bien prouver leur foi et montrer qu'ils ne méritaient pas les calomnies des ligueurs. Les registres dû parlement, des Ëtats, des villes, les mémoires des contemporains, sont remplis de faits qui montrent les désordres de cette époque : Requêtes adressées au parlement contre les capitaines et soldats des garnisons de Paimpol et la Roche-Jagu, qui font exactions sur le peuple, enlèvent les paysans, les battent, les tourmentent et même les pendent de leur autorité privée : le parlement ordonne des informations (1591). Mémoire et instructions des plaintes et doléances que font journellement les sujets du roi :
Il y a peu d'églises où l'armée ait passé, qui n'aient étépil-
i Pichart, col. 1704. — Moreaa, p. 84.
2 Mor6au,p. 137, 139. — De Pire, t. I«S p. 377-78. — Prise de Carhaix,i. 111 de la collection manascrite des Blancs-Manteaux.
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l$eSt les ornements et les calices et les çroix^ emportées; les fonts baptismaux rompus, les images brûlées et la sainte hostie, sanctuaire de notre religion^ foulée aux pieds.
Les compagnies d'Anglois, étant sur les champs, ne se eonten^ tant pas de voler, piller et ravager le pauvre peuple, se sont depuis peu de jours attaqués aux gens d'église, et ont accablé de coups plusieurs prêtres dans les paroisses circonvoisines de Châteaugi-ron^, où ils sont en garnison ; tellement qu'ils sont en danger de mort..,. Et ce qui est encore plus déplaisant à Dieu, ils sont entrés dans les églises, ont emporté les ornements, donné la sainte hostie à leurs serviteurs, même aux bêtes.... (1591.)
Le parlement adresse de vaines représentations au dac de Montpensier (23 juillet 1592) : des plaintes sur de nouvelles violences se font entendre dès le 27 août, etc., etc*.
Cest' pour cette raison surtout que le parlement de Rennes se monu:e si sévère à Tégard de la religion réformée ; depuis le commencement des troubles, il déclare d'une manière formelle qu'il ne souffrira pas d'autre culte que le culte catholique : lorsque Henri IV, à son avènement, promet solennellement de maintenir le catholicisme et même de se faire instruire au plus tôt, les membres du parlement prêtent serment de fidélité au roi, mais i la condition qu'il sera supplié de renoncer à ses erreurs ^. À Rennes, comme dans beaucoup de villes, ceux qui se réunissent pour faire la prière en commun sont mis en prison ; le parlement recherche avec soin tous les livres qui concernent la religion réformée, faisant défense, sous peine de la vie, d'en imprimer, vendre, ou garder aucun; il défend également, sous peine d'être pendu et étranglé, de manger ou de vendre de la viande en carême '. Une inquisition presque espagnole^ dit une requête des protestants à Henri IV, est dressée, qui ne laissait coin à fouiller, pot à découvrir; l'arrêt commapdait aux sénéchaux des juridictions royales et aux autres agents judiciaires de visiter les maisons une fois toutes les semaines. Dans Tenceinte du parlement, dit encore la même requête, pleine de faits de cette nature, on a souffert qu'à C audience on nous ait appelés chiens^
1 Ihble raisonnée des registres du parlement de Bretagne.
2 Voir Névin sur Frain , p. 498 , Rennes , 1684.
3 Pichart, col. 1727. — Table raisonnée des registres du parlement. — Névin.
Turcs, hérétiques, hétéroclites de la nouvelle opinion, schismatiques dignes d'être poursuivis àfsuetà sung, et entièrement chassés du royaume. Le parlement refase d^enregistrer Fordonnénce de Henri IV qui révoquait les édits de la Ligne de 1585 et 1588. Partout, dans la province, les calvinistes étaient également repousses et poursuivis : se rendent-ils & Vitré, la seule place qni leur restât, ils sont attaqués par les paysans soulevés ; cW ainsi que le sienrda Bordage ^ est assailli par les paroisses en armes, qui disaient avoir reçu du parlement Tordre de ne laisser passer personne ; et il leur échappe avec beaucoup de peine. Du Bordage, désireux de se venger, retournait quelques jours après avec ses soldats contre les^ paysans de Cens et de Romasin (ou plutôt Sens et Romazy), et, dit Pichart, ses gens de guerre et autres bons vauriens brUslèrent nombre de maisons et tuèrent douze ou- quinze personnes qui toutefois et peut-estre n'en pourvoient mais. Ce fait scandalisa beaucoup de peuple et jusques aux plus grands. Le parlement ordonna d'informer au sujet de tous ces excës^. Les Ëtats royalistes soppliaient le roi de réduire par la force tous ses sujets à ne suivre que la religion catholique, et, dans tons les édits partiels de capitulation, une clause spéciale proscrivait le culte calviniste, soit dans la ville qui traitait, soit même dans tout Tévéché s.
Pour bien diriger les efforts du parti royaliste en Bretagne, il aurait fallu, avant tout, un chef respecté et intelligent, bon politique et habile capitaine : or, les gouverneurs, successivement chargés de ce commandement diflQcile, ne furent pas à la hauteur de leur mission. Ainsi, Henri IH, après avoir trop tardé, envoie comme son lieutenant en Bretagne, le comte de Soissons, second fils du prince de Gondé ; celui*-ci ne peut même arriver jusqu'à Rennes ; il se
1 Ogée, dans ï>gïï Dictionnaire, à Tarticle Romazi, nomme Rmé deMontbarot, probablement par erreur, au lieu de Bené de Monbourcher, seigneur du Bordage.
S Pichart, coL 1750.
3 L on troaye surtout des détails curieux sur Tétat des protestants en Bretagne, dans les Plaintes des églises réformées de France , insérées dans les Mémoires de la Ligue, t. VI, p. 428-487 : c'est un mémoire important par les faits nombreux qui y sont relatés, et par la force du raisonnement; il y a quelques passages pleins d'énergie. — Voir aussi la dernière partie du livre de Grevain, qui est bien incomplet et bien faible pour cette période.
Itisse honteusement surprendre à Oiâteaugiron, par Mercœur, qui le conduit prisonnier an château de Nantes. Il est remplacé par le prince de Dombes, vers Tépoque de Fassassinat de Henri UI. Hais le jeune gouTemenr, à peine âgé de dix-huit ans, n* avait pas Tantorité nécessaire pour dominer tontes les passions, pour réunir tous les intérêts ; et il ne sut pas la conquérir par ses talents : brave, mais inexpérimenté; libéral, mais surtout prodigue ; dédaigneux, fanfaron et sortout tirop ami du plaisir, il devait exciter le mécontentement et les plaintes du parlement et même de beaucoup de gentilshommes. Depuis le premier jour, pour ainsi dire, jusqu'à son départ de la province, le prince de Dombes est sans cesse en hostilité avec les magistrats : le peuple souffrait beaucoup de la guerre ; on se plaignait des pillages des Soldats, de leur licence extraordinaire, des levées continuelles d'impôts; on était irrité de voir le jenne prince «e livrer gaiement aux plaisirs de son âge, mais non de sa position, courir la bague ou passer son temps à courtiser les dames de Rennes. « M. le duc est entré en la Court pour demander de Targent; mais « on espère que Messieurs lui ont respondu, qu*on lui en 4ivoit baillé « à suffisance, et que le peuple murmuroit qu'il s'amusoit à courir « la bague. » « H. le duc, depuis son arrivée devant Graon, n*a fait « qne faire Tamour jusqu'à icy; quand à la guerre, il n'en faut pas tr parler, et semble, à voir nos Messieurs, qu'il n'y a plus de guerre « en Bretagne, encore que tous les jours passez l'ennemi a donné « près de nos portes ^ »
Le parlement, dont le pouvoir politique grandissait au milieu des troubles, se faisait l'organe infatigable du mécontentement général, d'autant plus volontiers que le prince de Dombes ne respectait pas souvent la juridiction de la cour, jalouse de ses droits. Dès 1590i cMune nous l'apprennent les registres du parlement, le sieur de Sonrgneuf est chargé par la cour d'adresser les plaintes du peuple an prince de Dombes ; le désordre provient de deux ou trois causes principales : V* les soldats licencieux et sans discipline militaire, pillards, ravageant tout, exercent toute inhumanité sur le peuple, iuns que l'on gagne rien sur l'ennemi; 2* 09» fait des levées extraordinaires de deniers, pour les frais des garnisons qui sont aux maisons de plusieurs gentilshommes, payées sur le sang du peuple,
1 Pichart, col. 1728, 17-29, etc.
outre les énormes extorsions et pillages qu'ils font, etc., etc; 3* le conseil du prince révoque des juridictions ordinaires et s'atiribue connaissance des causes appartenant tant à la cour qu'aux juges ordinaires. Or, le peuple est déjà assez indigné et conçoit peu à peu une haine fomentée par les damnab les artifices des ennemis. (30 mai 1590.)
Quelques jours après, la cour arrête que très-humbles remontrances seront faites au Roi pour luy faire entendre l! estât piteux et misérable de ceste province, plus affligée que aultré qui soit en son royaume, et que à ses pauvres subjects en icelle il ne reste que la parolle pour représenter à Dieu et à luy leurs justes plaintes et doléances; et que ledict seigneur Roi soit Supplié voulloir faire assister le prince de Bombes de conseil pour les finances, composé d'hommes ayant en haigne l'avarice et choisis-sant plustost le bien de son service et soulagement de ses dicts subjects que leur pro/!c^ (mercredi 11 juillet i590). Enfin, huit jours après, dans une assemblée solennelle du parlement, à laquelle assistait le prince de Dombes, Faucon de Bis, premier président, lui adresse les plus pompeuses exhortations, mais aussi Texpression des plaintes de ses collègues et du peuple ; s'il l'engage à se rendre immortel comme Alexandre le Grand, il lui expose longuement Iqs causes nombreuses de mécontentement : Ton se plaint du pea de discipline de ses troupes ; la campagne a été mal conduite : en résumé, le parlement s'offre pour diriger Tinexpérience du jeone prince ; c'est son désir, c'est même son devoir^. Mais le.gouvernear de Bretagne n'était nullement disposé à se mettre sous la tutelle des graves et ennuyeux magistrats qui prétendaient le régenter; et nous le voyons, dans ce moment même, passer gaiement son temps à Bennes, avec les gentilshommes qui l'accompagnent, tandis que Mercœur, profitant de son inaction, essaie encore une fois da prendre Vitré. Depuis ce temps, la bonne harmonie est sans cesse troublée entre le prince de Dombes et le parlement, au préjudice du parti royaliste : le conseil particulier du prince continue d'eni<* piéter sur les attributions de la cour souveraine, les avis et les remontrances des magistrats sont généralement dédaignés. Mais
1 Registres manuscrits du paiement de Bretagne, t. Vil : à la bibliothèque du cercle du Chftteau, à Nantes.
le prince de Dombes demande-t-il de Targent? on repousse ses demandes, on Ton déclare qae Ton en référera an roi; ou bien on ne lui répond même pas ; le pcince, à son tour, annonce an parlement que, manquant d'argent, il a été forcé, à son grand regret, de toucher aux gages des officiers. Le parlement, justement irrité des duels nombreux qui décimaient la noblesse royaliste, fait défense à tous gentilshommes et autres personnes de se battre ou appeler en duel et combat, sous peine dêtre pendus et étranglés, etdéclare eux et leur postérité innobles et roturiers, et ceux qui maurroient aux combats déchus de sépulture: le prince de Dombes est mécontent de cet arrêt, et déclare que la justice ordinaire n'a {>as à s'occuper des actions des gens de guerre ^ A plusieurs reprises, il chasse de Rennes certains membres du parlement, qu'il accuse d'intelligence avec les ennemis; à toutes les réclamations du parlement, il répond qu'il ne doit compte de ses actions qu'au roi lui-même. Souvent, Henri IV doit intervenir, par ses c^onseils, entre ses officiers et les royalistes; ainsi, en 1591, il écrit aux habitants de Rennes : « Ayant esté adverty que en nostre ville « de Rennes, il y a quelques jalousies et divisions entre les habitants « d'icelle, chose grandement préjudiciable au bien de nostre service, « conservation et repos deladicte ville, nous vous exhortons de « fuir telles divisions et embrasser l'union et concorde comme « celle qui peut, plus que toute aultre force, empescher les perni- « cieux desseings de nos ennemys et les ruiner 3. »
Lorsque, après. la mort de son père, le prince de Dombes, devenu duc de Montpensier, quitta le gouvernement de la Bretagne, pour celui de la Normandie, personne ne le regretta ; le dernier acte de son administration avait irrité tpus les esprits. Le parlement et même la noblesse mécontente avaient, à plusieurs reprises, envoyé des députés à Henri lY: le baron de Crapado , l'un des principaux seigneurs royalistes, avait été plus spécialement chargé de porter les plaintes dirigées contre le prince de Dombes; et celuici avait même été forcé de se justifier; il avait conservé contre le baron un vif ressentiment. Mercœnr, voulant profiter du mécontentement des royalistes, chercha, à ce qu'il parait, à gagner le baron de
1 Arrêt du 3 août 1590. — Pichart, col. 1717. — ffévin sur Frain, p. 412.
2 Lettre du 7 septembre 1591.
Crapado. Y eat-il complot organisé, ou seulement maoYaise intention? C'est ce qui n* est pas ëclairci.
Le ligaear Morean ne douCç pas que le baron de Crapado ne soil coupable : « Cette année, fut découverte une entreprise sur la ville « de Rennes, de laquelle le seigneur de Crapado était le chef, qui « était de Irendre. la ville an seigneur de Mercœur, en saisissant la « porte de Toussaint. Les troupes de rUni<m s'avançaient vers « Bennes par divers endroits, et dans vingt-quatre heures se devait ti jouer la tragédie, lorsque quelqu'un découvrit le tout. » Il ajoute*: « Le sieur de Crapado est saisi, mis prisonnier, et, la chose étant « avérée, il fut trouvé coupable, et comme tel condamné à être « tratné sur une claie, à la queue d'un cheval, jusques au >diamp (c Jacquet, et là y avoir la tête tranchée, ce qui fut exécuté. Et tf encore que l'offense fût grande, néanmoins plusieurs en eurent « compassion de voir traîner un vieillard de ()uat,re-vingts ans, 4es « meilleures familles de France, et qui même touchait de parenté « au seigneur de Dombes, qui assista à sa mort » Etc., elc^
Le roi lui-même n'approuva pas la précipitation du prince, qui aurait dû laisser au parlement la connaissance de cette importante affaire. Déjà l'on avait été très-mécontent, à Bennes et daos le parti royaliste, de la condamnation d'un gentilhomme breton qui avait rendu d'importants services à la cause de Henri IV, et que le prince de Dombes avait fait arrêter sur de vagues soupçons; quoiqu'il n'eût rien avoué au miliea*des tortures de la question, il avait été déclaré, par le conseil de guerre, coupable d'avoir conspiré contre la vie du prince, et décapité :ce jugement avait fait beaucoup d'ennemis à ceux qui dirigeaient la conduite -du jeune gouverneur 3. La cour souveraine aurait sans aucun doute manifesté hautement son irritation, si le nouveau dqc de Montpeusier n'avait quitté la province peu de jours après : « Il prit alors congé de la « coiir et des habitants, écrit Pichart, pour s'en aller en France «trouver le Roi : Dieu le conduise'. » (44 fév. 1593.)
Depuis quelque temps, le parlement pressait vivement le maréchal d'Aumont de venir prendre possession de son gouvernement de
1 Morean, p. il6. — Pichart, col. 1732.
â De Thott, liv. 99. — Moreau< p. 115.
3 Pichart, col. 1732.
EN BBETAGNE. 229
BreCagne; et le prince de Dombes avait été^ tellement irrité de cette marque évidente de défiance, qu'il avait, à plusieurs reprises, intercepté les lettres envoyées au maréchal par les magistrats. Ceux-ci «'étaient alors opposés aux levées de deniers que le prince avait ordonnées .- pour se venger, il faisait chasser de Rennes, comme liguem-, Tttn des présidents, Brusionde la Musse ; pais il avait refusé de donner aucune explication à ce sujet, et avait môme, pour toute réponse, fait exiler un conseiller appelé Raoul, menaçant d'agir de la même façon à Tégard de beaucoup d'autres. Le parlement fut extrêmement choqué de cette conduite, que rien ne justifiait <.
Henri IV voyait assurément avec peine ces fumstes dissensions ; il avait même envoyé, pour les faire cesser, Tun des hommes les plus Aimables et les plus respectés de ce temps, qui devait guider Tinexpérience du prince de Dombes, et réunir tous les royalistes de la Bretagne. C'était le célMre François de La Noue Briord, dont il Dons est impossible de ne pas saluer le noble caractère, au moment rà il rentrait dans son pays natal, pour y mourir en brave et loyal soldat. Né près de Nantes en 1531, il avait, Tun des premiers de la province, embrassé le calvinisme au château de la Bretesche, sous l'inspiration de son ami Dandelot; et, dès lors, il n'avait cessé de soutenir sa cause par Tépée et par la plume, toujours ennemi de la politique immorale de Catherine de Hédicis, de l'ambition des Guises, loujours honnête homme et bon Français, au milieu des excès de la guerro civile. Les calvinistes étaient persécutés; à ce seul titre, La Houe les aurait défendus. « Saint Augustin l'a dit, répétait-il fré- « quemment, celui qui persécute est du diable ; celui qui est persé- « enté est de Dieu. 9 Son cœur saignait, lorsqu^il voyait les Français ara>és les uns contre les autres : « Pendant que la discorde tient nos « épées dégainées, s'écriait-il, nous ne faisons autre chose qu'étatf blir un règne d*impiété, d'injustice, de cruauté et de brigandage... « N'écoutez pas ceux qui crient qu'on tue, qu'on détruise sans misé- « ricorde.... La moitié de la noblesse a péri dans nos misérables « querelles, les guerres civiles ont ravagé la population, les finances « sont épuisées, les dettes accrues, la discipline militaire renversée, « la piété languissante, les mœurs débordées, la justice corrompue, « les hommes divisés. » Uais lorsque le devoir l'exigeait, il était le
t Picliarl, col. 1730,31.
premier au champ d'honneur; car il préférait encore la guerre au lâche égoïsme. Elles sont de lui ces nobles paroles, qu'il sera toujours utile de répéter : « Il y a une manière de gens qui, indiffère remment, trouvent toutes paix bonnes et toutes guerres mauvaises ; « et quand on les assure de les laisser en patience manger les choux ff de leur jardin et serrer leurs herbes, ils coulent aisément Tiin et « Tautre temps, dussent-ils encore, aux quatre fêtes de Tannée, receler voir quelque demi-douzaine de coups de bâton. Ils ont, à mon avis, « empaqueté et caché leur honneur et leur conscience au fond d*un <x coffre. Le bon citoyen doit avoir zèle aux choses publiques, et (K regarder plus loin qu'à Tivoter en des servitudes honteuses. »
Le vaillant capitaine était assurément rbomine le plus capable de ranimer les royalistes de Bretagne , et de leur donner l'exemple des plus nobles vertus : il était à peine remis des blessures qu'il avait reçues au siège de Paris, lorsqu'il fut envoyé dans la province par Henri IV. Les chefs de guerre voulaient que l'on établit de nouveaux impôts, pour subvenir à leurs dépenses : La Noue s>'y oppose, et se rend personnellement responsable: « C'est, dit- il , une maxime <c véritable, que nos biens et nos vies sont au roi: il faut faire (c paraître que nous le croyons en cette circonstance. Pour moi, tant « que j'aurai une goutte dé sang et un arpent de terre, je l'epiploierai (( pour la défense de l'État où Dieu m'a fait naître. Garde son « argent, quiconque l'estime plus que son honneur. » Il tint parole alors, comme toujours; car il engagea ses biens et donna sa vie. ^
Par une sorte de fatalité, il était tué dès ses premiers pas dans la province, au siège de Lamballe, regretté et estimé de tons, même de ses ennemis. Henri IV, en apprenant cette mort, s'écriait: « Nous « perdons un grand homme de guerre, et encore un plus grand « homme de bien. On ne peut assez regretter qu'un si petit château « ait fait périr un capitaine qui valait mieux que toute une province. » La mort de La JNoue était assurément un grand malheur pomr le parti royaliste, pour la Bretagne tout entière*.
Le maréchal d'Aumont, l'un des capitaines les plus dévoués à Henri IV, était déjà, depuis plusieurs mois, nommé gouverneur de
1 Voir un court et bel éloge de La Noue, dans Mézeray, t. XVI , p. 290-3i9.
Monlmartin , son ami , qui fut blessé avec lui et lassista à ses derniers moments, a raconté, mieux que tout autre, ce triste événement, av^ une dignité touchante.
EN BRETÂGriB. 331
Bretagne, lorsqu'il se rendit enfin aux instantes prières du parlement, des Ëtats, de tous ceux qui voyaient avec douleur la province, sans chef, exposée aux ravages des ennemis. C'était un brave général; maiSi BU dire même de ses panégyristes, il était plus propre pour Fexécution que pour le conseil: il était aimé des gens de guerre; mais son caractère violent et parfois difficile devait lui susciter plus d*an ennemi dans une province susceptible qu'il ne connaissait pas. Lui-même était plein de défiance à l'égard des Bretons : il se regardait comme abandonné, perdu, pour ainsi dire, lorsqu'il aurait franchi les limites de l'Anjou, et il hésita longtemps, malgré les promesses de dévouement qu'on lui prodiguait. Une fois dans la province, le maréchal d'Aumont, comme jadis le prince de Dornbes, fut bientôt en lutte avec le parlement, et même avec les députés des États. Un capitaine ligueur venait de se soumettre, et s*était rendu à Rennes avec un sauf-conduit ; le parlement le fait arrêter, et le garde prisonnier, malgré les réclamations et les ordres du maréchal : alors, il se rend lui-même à la prison, fait enfoncer les portes en sa présence, et remet le prisonnier en liberté. Quelques jours après, pour se venger, le parlement accueille une requête des habitants de Rennes, que le maréchal voulait soumettre à un emprunt extraordinaire; le maréchal est appelé au parlement, et invité à laisser les habitants en repos ^. Déjà, l'année précédente, il y avait eu une correspondance assez vive entre le maréchal et les députés des Ëtats; d'Aumont demandait, pour l'entretien de ses soldats, de grosses sommes d'argent qu'on lui avait promises: les Ëtats, qui voulaient ménager les deniers de la province, si appauvrie, ne i'sîvàient pas complètement satisfait : « Si on ne me paie d*une fort « bonne raison, écrivait le maréchal (1«<^ juin 1593), je ne suis nuUe- « ment délibéré permettre que cela se passe de la façon, et serois « bien marry que l'autorité que le Roy vous a attribuée à ma soUi- « citation et pour le désir que j'ai eu de vous rendre clairvoyans au « maniement du pays, apportast néanmoins plus de dommaige et r longueur aux afi'aires du pays que de utilité et advancement... etc. » Les députés répondent, en expliquant leur conduite; ils donnent au maréchal les meilleures raisons : mais il n est pas convaincu; et, le 4 juillet, il écrit une nouvelle lettre encore plus dure que la première.
1 Juin 1594. Pichart, coi. 1740-11.
Les députés ront trompé ; pour Tattirer en Bretagne^ ils laiooi promis de Targent, et ils le laisseol maintenant en nécessité : « le ot a VOUS veux point payer en paroles, ajoute-t-il ; je tous prie, ne me <c payez pas aussi de cette monnoye-là. L'on fait courir un sQoril « bruit que je ne demeurerais guères en Bretagne, et que d*autres « , y viennent commander : ce sont mauvaises gens qui font semer « ce bruit-là, et qui ne veulent que altérer les affaires du Roy. Jt « vous puis assurer que cela ne sera point, et que je y demetirerfly « tant que je donnerai occasion au pays de oii^aimer et n'avoir point « de regret que je y aye esté. » Les députés des Ëtats s*adre8«sent alors au roi lui-otéme, et le supplient vouloir, nanobitani toutes lettres données en son conseil, mander auxdks siewi të maréchal et de Saint-Luc tenir la main à ce que lesdits deniers levez extraordinairement par les États soient reçus et maniés par leur trésorier, et dépensés par les ordonnances desâits sieurs, suipcmê la parole qu'il lui a plu leur donner dernièrement à Tours, pour en tenir compte en cepays\ etc^. ( 10 juillet.)
A la même époque et plus tard, la reine d'Angleterre faisait tous ses efforts pour que le maréchal fût révoqué desongoo* vernemént; elle insistait auprès des Ëtats, auprès du roi, maift sans réussir. Toujours est-il que ces divisions étaient fâcheuses,' tc que Mercœur avait les plus belles chances de succès, s'il avait su %m profiter.
Enfin, au moment où le maréchal d'Aumont venait de faire dm brillante et fructueuse expédition jusqu'à l'extrémité occidentale de la Bretagne 3, il était blessé mortellement au siège du petit chftteaa deComper, anquel il s'acharnait par des motifs tout personnels (1595). Il mourait, lorsque ses victoires lui donnaient une autorité nécessaire pour terminer heureusement la lutte. « Il fut fort regretté des gens « de guerre, dit Mézeray, pour sa libéralité et pour son humeur (K franche et active, quoique pleine de boutades ; et de la province « aussi, parce qu'il l'avait délivrée d'une quantité de brigandages « qu'y exerçoient, sous le manteau de la Ligue, quelques gentilshpni' « mes qu'on devoit plutôt nommer chefs de voleurs que capitaines
X Registres des Etats. — Actes de Bret., 1. 111 , col. 1562-68. 2 Je ne sais pourquoi Sisinoudi écrit que le maréchal éprouva des revers constants, attirés surtout par la jalousie des Bourbons (t. XXI , p. 17^).
En bhëtagnë. 233
« de ftm de guerre, etc^ » Soo armée se disperse presqae immédiateïDent : la Bretagne n'est pins gon?ernée , les prioGîpaaz capitaines royalistes sont en lutte les uns contre les autres ; et une année se passe avant que le maréclial de Brissac Tienne prendre le coaunandement. Pendant ce long intenralle, le parlement et les Ëtats veulent s*emparer du pouvoir, ou du moins réprimer les abus dont ils s'étaient plaints tant de fols ; Toccasion leur semble bonne, et les registres de cette époque, surtout ceux de^ États de Rennes, en 1595, sont remplis des tristes détails de ces luttes, source d'anarchie et d'affaiblissement pour les royalistes. Saint-Luc, lieutenant* général, lorsqu'il n'est pas occupé de ses plaisirs ou de ses amours avec la comtesse de Laval, pour laquelle était mort le vieux maréchal d'Aumont*, soutient les prérogatives de sa charge, et repousse, par toute espèce de moyens, les prétentions des États, qui s'immiscent dans les affaires financières, militaires et politiques de la province : Uontbarot, l'un des principaux capitaines royalistes, gouverneur de Bennes, s'oppose à la trêve que le parlement a cru devoir faire publier, etc., etc. L'on avait même, chose remarquable, tenté d'assembler les États à Rennes, sans attendre et sans demander l'autorisation du roi : le parlement se hâta de rendre deux arrêts qui faisaient défense de se réunir, et la tentative d'indépendance n'eut pas de suite, à ce qu'il parait. Mais lorsque le maréchal de Brissac arriva dans la province (octobre 1596), le découragement était grand dans le parti royaliste ^ : il avait fort peu de troupes à sa dbposition, fort peu de ressources ; et il est certain qu'il lui aurait été diflfcile de lutter contre Mercœur, si le parti des ligueurs n'avait été désorganisé par des causes indépendantes de l'habileté et de l'énergie des royalistes. Eu 1597, Schomberg, par l'ordre du roi, parcourt la Bretagne, pour rétablir la concorde entre les che&; il donne de très-sages conseils à Brissac, qui était fort embarrassé, mais ne peut que remédier faiblement aux maux de la province^.
Le peuple souffrait des maux extrêmes; et les chefs, chargés de défendre ses intérêts, ne songeaient qu'à leur fortune ou à leurs
1 Mézeray, t. XVII , p. 337.
3 Pichart, passim,
3 Lettre du roi k la ville de Rennes, pour donner avis de la nomination du comte de Brissac comme lieutenant- général en Bretagne ( 8 septembre i596. )
4 De Thou, liv. 118.
plaisirs. Le clergé, les bourgeois, les ofSciers de justice, beaucoup de nobles, désiraient ardemment la fin de la guerre; seulement, les gouverneurs des places, qui ont tes principales charges, qui ne participent point aux frais, mais en tirent pour la plupart de l'utilité, voulaient la continuation des hostilités^. Le bourgeois royaliste Plcbart interrompt un instant son triste récit des calamités de la province, pour consigner le fait suivant, qui est assez significatif. « M. de Brissac, M. de Montbarot et autres cheb de la « noblesse et capitaines se donnent du bon temps en cette ville, et « font faire mascarades et jeux de plaisir à ce Caresme-prenant.... « Je vous laisse à penser Topinion que le vulgaire a dételles joies, « estimant qu*it vaudroit beaucoup mieux employer Targent à donner « aux pauvres, qui sont réduits à si grande calamité par Tinjure du « temps, ou bien à payer les soldats, qui, par faute de paye et de « règlement, sont contraints s*attaquer aux plus simples pauvres « paysans. Il se trouva donc quelques-uns à qui le fait desplaisoit, « qui jettent une nuit tous les pots, carreaux et pièces de bois « (servant aux jeux) dans le puits du Champ- Jacquet, etc., etc^. » Briàsac ne faisait que suivre l'exemple de ses prédécesseurs, du prince de Dombes surtout et de Saint-Luc, qui aimait à célébrer de véritables tournois, à la manière antique, avec accompagnement de feux d'artifice'.
Ainsi, les chefs du parti royaliste en Bretagne ne savaient ou ne pouvaient pas exercer une influence supérieure, de manière à rallier, sous une direction forte et intelligente, tous ceux qui dans la province luttaient pour divers motifs contre les ligueurs et leur chef ambitieux ; aucun assurément ne possédait la popularité, la puissance presque absolue dont Mercœur était investi.
Plus d'une fois, surtout en 1596, le politique prétendant s^était efforcé de jeter la discorde entre le parlement et les États de Bennes, dune part, et les représentants de la royauté, de l'autre^. C'est ainsi
1 Lettres des députés du roi k Henri IV, novembre 1596 ; dans les Mém. de Duplessis, t. VI, p. .35-42.
2 Pichart, col. 1752.
3 Pichart, col. 1748.
4 Si Ton lyoute foi k une anecdote rapportée par le chanoine Moreau, gneiques-uns même des plus éminents de la cour du parlement découvraient au duc de Mercœur les affaires et les desseins des royalistes (p. 332}.
qoMi &*adressait à ces deux assemblées, dans les termes les plus modestes et les plus flatteurs, pour rejeter tous les malheurs de la guerre sur les chefs royalistes, et pour leur faire croire qu'il agissait avec le désintéressement le plus pur, dans Tintérét seul des libertés de la province et pour le salut de la religion catholique : il fallut toute la vigilance des partisans de Henri IV pour déjouer les rases de Mercœur, et raffermir Tunion qu^il se proposait de détruire*.
La Bretagne était un pays d'Ëtats ; ses franchises et ses libertés, quoique souvent attaquées par les Valois depuis la réunion, rappelaient les temps de Tindépendance : mais, au moment où la guerre civile troublait tout le royaume et en particulier l'ancien duché, les États, composés des députés royalistes, se Trouvaient dans une position très-embarrassante. Il ne s'agissait pas, en effet, pour eux, de défendre les droits et les intérêts delà province contre un pouvoir plqs ou moins suspect, plus ou moins menaçant; c'était au contraire rautorité du roi qu'il fallait sauver, c'était pour la cause de l'unité française qu'ils devaient déployer tous leurs efforts. Ce qu'ils pouvaient faire et ce qu'ils firent, c'était de protéger, autant qu'il était en eux, au milieu du tumulte et du désordre de la guerre, les intérêts de leurs concitoyens. Leur concours fut sans aucun doute très-utile à Henri IV; mais il leur était difficile d'obtenir la moindre popularité, car ils ne pouvaient être considérés comme les représentants des idées, des passions ou des espérances de la Bretagne : ils étaient forcés de voter ^es impôts considérables, pour soutenir la cause royale ; et leurs plaintes, malheureusement trop fondées, devaient être rarement entendues au milieu du bruit des armes. Disons cependant, en quelques mots, ce qu'ils firent pendant la guerre civile.
Il avait été impossible de les rassembler en 1589 ; mais, dès le milieu de l'année 1590, le parlement de Rennes, par ses arrêts solennels et par les instances des députés qu'il avait envoyés au roi, réclamait leur convocation. Ils se réunissent à la fin de décembre, au couvent des Jacobins; les députés étaient bien peu nombreux : l'ordre do clergé n'était représenté que par cinq personnes d'un rang secon-
1 Voir, dans les Mémoires de Duplessis, les lettres de Mercœur au parlement, et les lettres assez nombreuses concernant cette affaire, t. VI, passim^ et t. Vil, p. 42-44, 47. — La lettre de Mercœur au parlement de Rennes, du 24 novembre 1596, est curieuse à plus dun titre.
daire; il y avait tout au plus quarante gentilsbommea^* quelques villes seulement, Bennes, Ploërmel, Vitré, Tréguier, Saint-Brieuc, Mon* contour, Quintin, Malestroit, avaient pu envoyer leurs représentants; enfin, Ton avait admis plusieurs réfugiés des villes du parti de la Ligue, sans leur assigner de place. Dans la quatrième séance, les Ëtats votèrent une adresse au roi, pleine d*affecti<Hi et de dévouement; puis ils dressèrent le cahier de leurs remontrances, en qoinsw articles : ils commençaient par confirmer, dans une déclaration solennelle, l'Union de 1532, que beaucoup dans la province par esprit de patriotique indépendance, que Mercœur et les Espagnols par ambition, étaient disposés à considérer comme brisée par la mori de Henri IIL « Vos très-bumbles et très-fidèles sujets, disaieot- « ils, vous reconnaissent pour leur Roi légitime et naturel, par les « lois fondamentales du royaume et couronne de France, par rbeii- « reuse et perpétuelle union du duché de Bretagne à TËtât; jure&t « et promettent vous demeurer à jamais fidèles et obéissants, et « employer leurs biens, vies et moyens k la conservation de votre « personne et état; et comme tels, et ainsi qu'ont fait vos prédé- « cesseurs rois, supplient Votre Majesté de garder, entretenir et « conserver inviolablement les anciens droits, libertés et privilèges « ^udit pays, selon les promesses jurées entre les rois vos prédé* « cesseurs et lesdits Ëtats. n Parmi les articles des remontrances, il en est plusieurs que je remarquerai : les Ëtats suppliaient le r\Â de réduire tous ses sujets à ne suivre que lareligionvcatholique; puis ils demandaient avec instance qu'il hâtât la venue du sieur de La Noue ou de quelque autre bon capitaine, pour diriger le prince, de Dombes; c'était une marque de défiance assez éclatante. Ils suppliaient aussi le roi de n'admettre aux charges militaires, aux dignités ecclésiastiques de la province, que des Bretons; d'ôter, dans le parlement, la distinction fâcheuse qui se trouvait entre les étrangers et les originaires du pays, etc., etc^.
1 C'est à partir de cette époque cpie la simple noblesse put entrer les Ëtats. Les chefs des dem partis appelèreut alors, dans les assemblées qu'ils réunirent, tous les gentilshommes qui leur étaient attachés ; ce qui fut cause plus tard d'abus considérables, auxquels Louis XV chercha à remédier par son ordonnance du 36 juin 1736. (D. Morice, préf. du III* ¥0l. de Preuves, p. VL)
2 Registres des États de Bretagne, aux Archives d'Ille-et-V^ine
Les Ëtats ne se réonirent qae deui ans plus tard^ le 28 décembre 1$92 : cette fois, ils se plaignirent de tons les excès auxquels ae livraiem les gens de guerre et surtoni les étrangers ; ils demandèrent que Ton diminnât le nombre des garnisons, qui écrasaient ïe paurre peuple, et que Ton démolît les cbdteanx des seigneurs qui ne seraient pas responsables de leurs soldats ; ils réclamèrent lé Aroit de percevoir les jmp6ts votés, et d*en surveiller remploi par leurs ofiSciers; puis, ils nommèrent une sorte de commission de permanence, sous le nom de députés sédentaires, qui devfdt défendre les intérêts de la province dans Tintervalle des assemblées; d'autres députés devaient aller porter et soutenir devant le rpi les remontrances des Ëtats^ Cette commission accomplit honorablement sa mission : ainsi, lorsqu^an mois de Juillet 1593, une trêve générale est établie pour trois mois par tout le royaume, le lieutenant-général Saint-Luc demande au^t députés de faire un fonds de deniers, pour au besoin résister aux entreprises de l'ennemi. L^abbé de Saint-Mélaine, président de la commission^ répond que les sommes d'argent déjà votées et levées ne peuvent avoir encore été dépensées, et seront suffisantes ; d'ailleurs , ils tt*ont pas le pouvoir de consentir aucune nouvelle imposition, Snr les observations pressantes, et d'ailleurs spécieuses, de Saint-Luc, les députés se retirent pour conférer ensemble; puis ils lui répondent que , si cela était nécessaire, ils donneroient ordre de trouver des deniers par les moyens qu'ils avoient entre eux advisés, desquels moyens ils r éser voient à lui déclarer, lorsque C occasion de néces^ site lerequerroit, le suppliant se vouloir contenter pour le présent^ etc., etc«.
Les États du mois d*ociobre 1593 s'occupèrent presque exclusivement des impôts et dés. négociations, pour obtenir tes secours d'Elisabeth d'Angleterre et de là: république des Provinces-Unies ; les députés sédentaires prirent alors surtout une grande part à toutes ces affaires. Comme l'année précédente, ils se montrèrent les gardiens vigilants des deniers de la province, et les défendirent même avec courage contre le maréchal d'Aumont, alors victorieux dans la Basse-Bretagne; on peut en juger par la lettre
1 Registres des États, année 1592.
2 Registres rfe* ^to^^, 27 juillet 1593.
triste et menaçante qu1l leur adresse le 25 octobre ^594, en apprenant qu^ils se sont opposés à une leyée ordonnée par lui : il en a été tout ébahi; il is* aperçoit, mais bien tard, de leur ingratitude : pour leur faire- plaisir, il s'est rendu ennemi de tous les financiers de la cour.... Mais puisqu'ils en usent de cette façon, il fera observer les arrêts du Conseil, et si son armée vient à se dissiper et à se débander, ils en seront cause, et cause par consé^ quent du malheur qui en arrivera^.
Les États, qui devaient se réunir le 28 décembre 1594, ne s'ouvrirent que le 23 janvier d^ Tannée suivante : les députés furent beaucoup plus nombreux ; le roi sVtait déclaré catholique ; le parti de la Ligue se désorganisait, et les plus sages du clergé et de la bourgeoisie, fatigués des malheurs de la guerre et éclairés . sur Tambition personnelle des chefs de la Ligue, coùimençaient :V se rallier à la cause de Tordre et de Tunité. Ainsi, Tévôque de Quimper, Charles du Liscoûet, prétait serment de fidélité au roi dans le parlement, et yepait présider Tordre du clergé, à la place de Tabbë de Saint-Mélaine. Les États accordaient encore les impôts considérables réclamés par les commissaires royaux; mais ils demandaient, si la guerre se prolongeait, une armée soudoyée par le roi, vu que la province était épuisée : ils exposaient tous les abus, toutes les malversations qu'ils reconnaissaient dans les dépenses et les levées d'impôts; dans leurs lettres au roi, ils le priaient de trouver bon que toutes les sommes destinées à la guerre, fussent déposées entre les mains de leur trésorier, et dépensées seulement. suivant les ordonnances du gouverneur et de ses lieutenants-généraux, avec examen de la chambre des Comptes ^ Puis, avant de se séparer, ils nommaient treize députés sédentaires, chargés de veiller, avec le procureur-syndic des États, à la conservation des privilèges du pays, et d'empêcher toute levée extraordinairç, etc., etc'.
Au mois de novembre de la même année, les députés des trois ordres de la province se réunirent régulièrement à Bennes; les États furent surtout remarquables par la vigueur de leurs remon-
1 Registres des États, ann. 1593 , 1594.
2 Les seules dépenses régulières de T armée , d'après un curieux exposé fait par le maréchal, devaient s élever à 46,316 écus par mois, pour Tannée 1595. {Jttes de BreU, t. III, col. 1626.)
3 Registres des États, ann. 1595.
tranbes et la ti^oacité de lears effort^. Ils défendaient, ^vec nne constance vraiment digne d*estime, les intérêts et les droits de leurs concitoyens, même à Tégard du pouvoir dont ils voulaient le triomphe. Leur indépendance mérite les plus grands éloges, surtout lorsque Ton compare leur conduite à la faiblesse des États de la Ligue en Bretagne, à Tincapacité des États-généraux réunis à Paris. On dirait vraiment que les députés de Rennes pressentaient le régime absolu que la royauté triomphante allait inaugurer avec Henri IV; et ils protestaient à Tavance contre les tendances trop nianifestes des pfiSciers qui la représentaient, également ennemis de la licence des révolutionnaires de la Ligue et du despotisme du gouvernement monarchique. Après la lecture des lettres deHenirilV, qui réclamait de nouveaux sacrifices, après un discours de Saint- Luc, lieutenant-général, et du premier président Faucon de Ris, le procureur des États répondit quMIs étaient disposés à se saigner jusqu'à la dernière goutte de leur sang, pour acheter leur liberté sous Tobéissance du roi ; mais il se plaignit des ravages inouïs que les gens de guerre exerçaient sur le pauvre peuplé. Puis, le syndic déclara qu'il s'était opposé à renregistrement au parlement d*un édit et de lettres du roi , pour la vente^ de ses domaines dans la province ; il avait agi ainsi pour conserver les droits et privilèges du pays : rassemblée approuva son opposition, et lui ordonna d*empécher encore la publication de cet édit, comme préjudiciable au service du roi, dommageable à la Bretagne et tendant à fouler le peuple.
' Les députés demandèrent ensuite un état exact et complet des garnisons^ de l'armée, des officiers, des pensions et appointements, etc.; on état de la recette et dépense des deniers, qu'ils avaient précédemment accordés, et de toutes les sommes levées extraordinairement sans leur consentement et contre leurs droits, etc. , etc. Après de longues altercations, Saint-Luc envoie des. états incomplets; rassemblée mécontente réclame. Miron et Cebere, greffier du con^ seil, en apportent d'autres, qui ne paraissent pas encore satisfaisants; les commissaires du roi renvoient Miron avec ses lambeaux de recettes. Alors, les députés protestent, par écrit, que, si on ne leur donne pas de meilleurs comptes, ils ne prendront aucune délibération, et seront obligés d'adresser leurs plaintes au roi lui-môme. Les États, justement irrités de& malversations commises par les
310 tk IIGÏÏE
Unantiers, chargërent leur flyndlD d'en demander justice eu parlement, et nommèrent des députés des irois ordres pour l'assister dans les poursuites ; en même temps,, ils priaient Saint-Luc de faire arrôter ceux qui n'étaient pas domiciliés dans la province. En outre, ils voulaient que, pour la dépense et ilistribuiion des deniers, et ponr le contrôle des gens de guerre, les députés de la province fussent reçus avec Toix délibérative, sans que Ton pût accorder d'auîres impôts que ceux qui avaient été volés dans rassemblée générale. Sairit-Loc fut très-mécontent de ces demandes, qui limitaient son pouvoir, et manifestaient clairement la défiance des États à Tégatd de son administration : il consentait bien à livrer les fmanciers^ mais il ne voulait pas admettre les députés dans ses consiiils et leur donner une part du gouvernement. Enfin, après un long et pénible conflit entre le pouvoir exécutif et Tassemlilée, le gouverneur fut contraint de céder; et il fut décidé que, lorsqu'il serait question de finances, on appellerait dans les conseils trois députés des États, n'ayant aucun intérêt aux finances; qu'ils auraient voix délibératîve; que Tun d*eux tiendrait registre des expéditions et ordonnances concernant les finances, quj seraient chaque jour signées par les secrétaires du conseil et paraphées au dos par Tun des trois députés: sans ces formalités^ les ordonnances ne seraient pas valables.
Les États montrèrent la même fermeté pendant tout le cours de la session, comme on peut le voir dans les registres détaillés de leurs délibérations : ainsi, ils forcèrent les commissaires du roi, à leur grand déplaisir, de venir faire T adjudication des impôts dans la salle même de leur assemblée générale, en présence des députés nommés par eux, avec voix délibératîve; ils nommèrent des gentilstiommes, pour assister aux montres des gens de guerre, etc.; enfin, avant de ae séparer, ils chargèrent leur syndic de s'opposer à toute levée extraordinaire. Leurs réclamations, leurs plaintes, ne furent pas sans effet; et nous savons que les députés purent assister au supplice du financier Gopin, qui fut pendu à Bennes (18 décembre), après avoir été convaincu d'avoir tiré des quittances doubles de ce <|u'[l avait payé. Les députés défendaient aussi leurs privilèges contre les gouverneurs; en 1595, indignés de ce qu'on avait emprisonné deux d'entre eux, au mépris de leurs droits, ils envoyèrent vers Saint-Luc pour se plaindre, et obtinrent la liberté des deux prisonniers; en 1597, ils s'adressèrent également au marécbal de
Brissac, pour récltmer le sieur de Yariëre, arrêté à la poursuite d*iin particulier^.
Les Ëtats se réunirent encore denx fois, avant la fin de la guerre civiie. An mois de décembre 1596j ils votèrent les sommes que demandait le roi, mais tout en renouvelant leurs plaintes au sujet des abus et des exactions de toute nature dont soulSrait le peuple de la province. L'année suivante (21 décembre 1597), les Ëtats de Bennes s'etitendirent avec le parlement, la chambre des Comptes, etc., pour bâter la venue si désirée.da roi en Bretagne; ils accordèrent 200,000 écns, mais à la condition que « le payement de ladite « somme, en tout ou partie, qc se fera, pour quelque cause et à « quelque effet que ce soit, que sadite Majesté avec son armée ne « soit actuellement en cette province. » Le trésorier dès États devait donner quittance des deniers, à mesure qu'ils seraient perçus; cette quittance serait contrôlée par leurs députés, puis déposée dans un coffre, à la garde du sieur de la Gotardaye, sous quatre serrures et trois cadenas, dont les clefs furent partagées entre les présidents du parlement et de la chambre des Comptes et le trésorier s.
C'est ainsi que jusqu'au dernier jour les députés royalistes de la Bretagne défendaient les droits et les intérêts de la province contre les exigences des gouverneurs et des officiers royaux : leurs sentiments étaient purs, leur conduite irréprochable ; car toutes leurs plaintes étaient malheureusement trop fondées, leurs défiances trop faciles à justifier. Cependant, ces conflits continuels ne pouvaient manquer d'affaiblir le parti qui luttait contre le duc de Mercœur; c'est ce que nous voulions constater : c'est ce que reconnaissaient les royalistes eux-niémes, et Ton applaudissait aux paroles d*un président du* parlement, qui disait, dans l'assemblée des Ëtats, que la présence du roi pouvait seule mettre fin aux division^, même à celles qui étaient entre ceux de son parti'.
Mais au moment même où la soumission de Mercœur amenait le triomphe de la royiauté, les Bretons royalistes, après avoir une
1 Registres des États, ann. 1595. — uéctes de Bret., t. lU , p. xx.
3 Registres des États, ann. 1596, 1597. — îhble raisonnée des registres du parlement, ^0 décembre 1597.
3 Voir Remontrances au roy Henry IV ^ contenant un bref discours des misères de la province de Bretagne, des causes d'icelles et du remède que Sa Majesté y a apporté par le moyen de la paix, Paris , 1598 , in-8*'.
dernière fois rappelé leurs loDgùes misères, suppliaient le roi de ne pas changer leurs lois et leurs ordonnances : « Ne nous 6tez pas, « disaient- ils, nos privilèges et immunités, qui ont été donnés à nos « prédécesseurs pour récompense de leur vertu, à laquelle nous « n'avons encore dérogé. » Et ils ajoutaient : « L'appréhension nous « a quelquefois saisis, et volontiers sans sujet, qu'il se fût trouvé ff quelqu'un si mal affectionné au bien de votre province de fire- « tagne, si envieux de son repos et si ennemi des gens de bien, que « de vous donner avis de changer les lois anciennes et les droits et a privilèges qui nous ont été continués par une si longue suite « d'années par vos prédécesseurs '. »
1 Remontrances au roi, dans les Mémoires de la Ligue, t. VI , p. 612.