CHAPITRE XI
Les boargapîs, opprimés, méix>nteiits , perdent leurs illusions et leurs espérances. — Souffrances des populations des campagnes. —Défection des villes, soumission de Saint-Malo, de Morlaiz , de Quimper, 4e Dinan, de Févéché de Léon. — Dispositions des Nantais; Mercœur implote lui-même Tappui de la bourgeoisie; Ion députe Ters le roi.
«t La guerre, éciçivait Montmartîn, était un noaveaa genre de « cmcifiement pour le peuple. » En effet, les souffrances de la Bretagne furent alors à leur comble; et Texcès de la inisbre dot faire disparaître les illnsions et les espérances qui avaient jeté les populations bretonnes dans le parti de la Ligue. Les bourgeois des villes reconnaissaient, un peu tard il est vrai, qu'ils étaient surtout les malheureuses victimes de Fambition des cheb, et que la défense de la religion n*était.qu*un prétexte : ce n'était pas pour cette noble cause qu'on leur imposait chaque jour de nouveaux sacrifices; ce n'était pas même pour assurer leurs franchises, pour augmenter leurs privilèges i franchises et privilèges étaient an contraire bien plus menacés par les gouverneurs militaires des villes, par Mercosur et ses officiers : la loi du plus fort devenait le seul droit reconnu; l'insolente tyrannie des temps féodaux semblait reparaître.
Ainsi, Nantes même, la capitale de Mercœur, la ville qui mérilail le plus d'être ménagée par le duc, était soumise à nue véritaUè terreur, depuis que les principaux de la bourgeoisie, avec le maire Charles Harrouys, avaient été jetés en prison : les habitants étaient écrasés d'impôts; l'on exigeait des plus riches des emprunts forcés; Ton vendait les biens de ceux qui étaient attachés au parti contraire;
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il y avait des suspects, ei un sjrstëme complot d'espionnage avait été organisé; des capitaines el des cinqaanteniers, choisis parmi les pins exagérés, avaient été chargés de s'informer, dans lenrs quartiers, de ceax qm pourraient avoir des intrignes avec le t(A de Navarre, et des visites domiciliaires étaient souvent faites par les délégués de la Ligue'.
La milice était continuellement sous les arabes; ce qui n'empêchait pas Mercœtnrd*entretenirdat)s l'enceinte môme de la cité de nombreux soldais, chargés surtout de surveiller les habitants : et ceuxci, qui avaient si souvent réclamé sons les Valois contre ces abus, payaient maintenant des impôts beaucoup plus lourds que jamais, étaient pillés plus que jamais, et chaque jour voyaient cBîninuer leurs ressources. Le commerce était, sinon interrompu, au moins trèsentravé : la bas de la Loire était menacé par les ennemis; toute communication avec les villes quin*étaient pas de TUnion, était défendue; et, d'ailleurs, les relations n'étaient nullement assurées, au milieu des désordres de la guerre. Puis, les monnaies étaient, décriées : le parlement de Nantes avait fait frapper des pièces au nom de Qiarles X; mais leur valeur était tombée en peu de temps: dès 1591, le bureau représentait au conseil d'Ëtat que le peuple refusait de les recevoir, et il fallait des ordonnances sévères pour leur donner cours forcé ^. Ajoutez à cela que les terres étaient mal cultivées ; que la disette et de terribles maladies épidémiques venaient encore se joindre aux autres maux qui accablaient la bourgeoisie.
Nantes était la ville privilégiée de la province, les autres places étaient plus malheureuses encore : ou bien elles gémissaient sous la domination brutale des gens de guerre, qui y tenaient garnison, et qui rançonnaiept les habitants à plaisir ; ou bien il leur fallait isontiDuellement repousser les attaques des ennemis, soutenir
• 1 Plusieurs procès-yerbauï de cesTisitesdcnûciliaires se trouvent aux Archives municipales deî^antes : 10, 12, 13, ir, 20 janvier 1592, par exempte.
9 Travers , t. III, p.* 60. — M. Traité des monnaies de Bretagne^ p. 147.
Arrêt du parlement de N^tes, qui défend de faire circuler le» pièces de 2 sous 6 deniers et de 15 deniers, qnine sent pas iparqaées aux armes de France , et autorise à recevoir les demi-réales dËspagne, jusqu'à concurrence du 5<> de la dette (14 août 1591). — Arrêt du parlement qui défend , sous les peines les plus sévères, de refuser les pièces marquées aux coins de France et d'Espagne, et les demi-réales (19 août). (Archives de Nantes).
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« ne «leur reste à. tous qu*an scrupule, g est que Hereanir ait k « demeurer leur gouverneur après qu'ilé Tauroot irrRéi; lequel lefë/ « tous se mettroient au même devoir que eelle de Bourgogne^. »
Aussi, lorsque Henri IV, après avoir hrarenaeneQt termiori la guerre avec les Espagnols,, se dirigea vers la Bretagne, les dsmiers défenseurs de la Ligue, tes plus entêtés ou les plus compromis, .perdant désOTmais toute espérance de pouvoir résister, nesongëreai plus qu'à déposer le» armes, sans attendre ni les ordres, ni reiemple de Hercœur. « 11 est abandonné de tous les siens ; car il n'y a pas « un des gouverneurs des places qui Tout suivi, qui n*ait envoyé à <K part devers Sa Majesté, pour se mettre à couvert sans lui : je « voua dis jusques à ses plus intimes amis et serviteurs, etc^. » Le sieur de FIsle-Aval, Ton de ses plus anciens partisans, recevait see lettres d'abolition, dès le mois de novembre 1597; les frères d' Aradon envoyaient secrètement vers le roi, lui promettant de traiter, dès qu'il tournerait la tête vers la province, et ils reiaettaient sous son obéissance Vannes, Hennebont et le SussiniO'; VîUebois rendait Mirebeau, Champagnac, Tiffauges^. A Tbouriv dans la Beauce, il recevait la soumission de Duplessis de Cosme, qqi livrait CraoQ et Hontejean^; à Cbenonceaux, . les frères ^e Saint-Offange traitaient pour leurs places de Rocbefort et de Saint-S^mphorîen; Bourcani, pour Ancenis; delà Pardière.pourHaehecouletBelle-Isle. A Angers, les sieurs de Goulaine, de Favonnel et de Quinipily obtenaient des lettres d'abolition ; Fontenelle lui-même, la bonté de la Ligne en Bretagne, qui pouvait livrer Douarnenez aux Espagnols et qiue l'on redoutait, fut confirmé dans le gouvernement de cette ville, et même nommé capitaine de cinquante hommes d' armes <^.
• Tons, dit Montmartin, au lieu de donner de l'argent au roi , lui cf en demandèrent : voilà le zèle qu'ila avaient à la religion catbo-
t Duplessis, lettres da 2?, du 24 mars, dn 25 décembre 1594; du i^'iuOlet 1596, etc. ■— Lettres de HenrilV, 20 mars, 27 avril 1594. — Montmartin, p. 309.
2 Lettre de Yilleroy à MM. de Bellièvre et de SiUery, 7 mars 1598. — Henh IV dit la même chose dans une longue lettre cpiil leur adresse le 4 mars.
3 ffist de Duplessis , p. 227.
4 Dès le mois d'avril 1595, Henri IV écrit une lettre pleine d'affabilité à Duplessis, pour le décider k faire sa soumission : Lettres missives , 17 avril
5 Jetés de Bret., 1. 111, col. 1676, etc. — De Thou, liv. 120.
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« lique^ » Ces paroles sont vraies; elles sont la condamnation de tous ces gentilshommes aventureux, de tous ces capitaines ambitieoi et pillards, qui avaient soutenu M^cœnr tant qu'ils avaient trouvé profit à le soutenir. Tous ont bien soin de stipuler de nombreux avantages pour eux et leurs partisans; non-seulement ils demandent des gouvernements et des honneurs, il leur faut encore de Targent : Mercœur.leur chef, ne se. distinguera de ses lieutenants qu'en demandant et en obtenant pour lui des sommes plus considën^s. Ainsi, la Pardière reçoit 20,000 écus; le capitaine Montignjr et lea frères d'Âradon, ces zélés catholiques, doivent se partager 64,000 écus; après leur soumission, ils se rendaient adjudicataires, pour la somme de 115,000 écust, du bail à ferme de rentrée sur le vm dans révécbé do Vannes^. La plupart s'étaient donc vendus. An reste, dans les différents traités, capitulations, lettres d'abolition, il n'est fait nulle mention des sommes d'argent que chacun lirait ainsi secrètement du roi; mais ces traités n'en sont pas moins curieux : tous renferment trois parties distinctes : l"" les avantages détaillés qui sont accordés à ceux qui se soumettent; 2? rabolttion de tous les excès, de tous les pillages, de tou^ les crimes, dont ils se sont rendus coupables ; S» enfin la déclaration solennelle du prétexte hpnorable qui leur a mis les armes à la main. La capitulation de Jérôme d'Aradon, gouverneur d'Hennebont, Tune des plus courtes, n'occupe pas moins de quatre pages in-folio des Jcies de Bretagne : « Le sieur de Quenipilly, y est-il dit, nous a très-humblement « fait remonstrer, que dez le vivant du feu Roi, ceux qui sont « autheurs des troubles de* ce royaume, ayant mis en avant qu'ils. <c prenoient les armes pour la conservation de la religion, et soubz « divers spécieux prétextes persuadé la plupart dei]ios subjects te que. leur seul but et dessein estoit directement à la piété; il se « seroit laissé aller avec plusieurs autres, trompez et deceus de a inesmea artifices, à faire la guerre contre' l'auctborité dudit « deffunt roi et la nostre, sans j^maia néanmoins avoir eu intention^ « quelconque de quitter la foi qu'il doibt à la conservation de TEstat, (^ et de consentir à quelque chose que ce soit qui pust advantager
i Montmartin, p. 314.
3 De Pire, t. II, p. 357. — » Ils eurent 80 ou 100,000 écus, ([ui leur ont été » payés sur la ferme de six écus pour pipe de vin de lévêché de Vanucs, » dit Montmartin, p. 314.
« nos ennemis ou eslrangers en Tusorpation d*icellui , etc. » —
Ces considérations qe semblent-elles pas nn peu ironiques?
Le roi accepte la soumission : il accorde qu^il ne soit fait aucun exercice de religion dans Hennebont et ses faubourgs^ que dé la. catholique, etc. Quinipily et ceux qui Tassistent sont remis on confirmés dans la possession de tous leurs biens; ils sont déchargés des prises des levées et deniers publics et particuliers, saisies et jouissances de rentes, revenus, obligations, prises et ventes de biens meubles, bagues et joyaux, abat de bois de haute futaie, des dédmes, traites et impositions mises sur les denrées, cottes sur les paroisses, emprisonnemens de leurs personnes, etc.;prises de villes, châteaux,maisons, forts, rançons, fortifications, démolitions d* églises, faubourgs, commissions particulières, sentences et jugements donnés..., voyages, assemblées, desseins, intelligences ^négociations et traités tant dedans que dehors le royaume, etc. Par une autre ordonnance, Jérôme d*Aradon était nommé capitaine de cinquante hommes d*armes, en récompense de ses bons seryices'^ Les capitulations accordées an sieur Duplessis de Cpsme et aux frères de Saint-Offange, sont beaucoup plus détaillées, mais présentent les mêmes particularités : seulement on entre dans les détails les plus circonstanciés an sujet des crimes commis durant la guerre, dont il» demandent Tabolition... « Embrasemens, démolitions et rasemens ft de clochers, églises, fauxbourgs, chasteaux et maisons en ville et ce aux champs, encore qu'elles fussent à ceux de mesme parti.... \ « prises de personnes faisant la guerre ou non, estant du parti, « contraire ou demeurant en villes et lieux dudit parti, pillages « des marchands et des marchandises...; jugementset exécutions « de mort par droit de guerre, sans forme de procez, etc. « Demeurera aussi supprimée et abolie la mémoire de facte.advenu c< au lieu de la Chasteigneraie, au mois d^aoust de /'an 1595, où il « fut par quelques gens de guerre dé la garnison dudit Rochefort tt tué nombre des huguenots trouvez en un presche public qui s*y (c faisoit,et mesme quelques femmes et enfants tuez à la meslée et n par inadvertance, eUfl. »
Assurément, il devait coûter beaucoup au roi de proclamer ainsi,
1 JcUs de Bret, , t. III, col, 1677, 1681.
2 jéctes de Bret., t. 111., col. 1653, 1657, et col. 1667, 1675. — Do Thon, liv. 120.
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eu les récompensant, la loyauté et Tbonnôteté de ces capitaines coupables de tant d* excès ; mais la nécessité lui dictait sa conduite : parfois, cependant, son langage est plus sévère, même lorsqull pardonne : « Encore, dit-il, que nous eussions juste occasion de « rechercher sévèrement la longueur et remise que aucuns de nos « subjets apportent à la reconnaissance de nostre autorité, bien « éloignez du debvoir auquel comme bons Français et fidelles subjets « ils sont naturellement obligez, et que pour le mespris qu ils sem- « blent avoir fait de tant de commandements exprès qui leur ont esté « faits par nos édits et déclarations, ils deussent encourir les peines « portées par icenx; toutes fois, etc^. »
Hais à qui Henri lY n'é.tait-il pas forcé de faire les plus grandes concessions, puisque la FonteneHe lui-môpie obtenait des lettres d'abolition et des récompenses considérables ? « Nostre cher et bien' « amé Guy Eder, sieur de la Fontenelle, nous a fait congnoistre, « que son intention a toujours esté de n* adhérer à estranger ou « autre quelconque personne qui veuille attenter à l'usurpation et
« démembrement de cetËtat Nous avons eu agréable sa très-
ff humble submission. » Le roi, sur la requête du brigand, ordonne qu'il ne se fera autun exercice que de la religion catholiqtie, apostolique et romaine, dans la ville de Douarnenez et dans les autres lieux de Tlie Tristan et pays circonvoisins. Puis, il accorde à Fonte* neUe et à ses officiers les mômes grades dont ils jouissaient; enfin, il les décharge de tous crimes, maléfices, meurtres, bruslemens, etc^. Après la lecture de pareils traités, peut-il rester le moindre doute sur la nature des motifs qui avaient dirigé les principaux chefs de la Ligue en Bretagne ? Que. Ton ne dise pas que ce sont là les exceptions; que, dans toute guerre, il y a des excès; dans tout parti, des hommes indignes. Non, ce ne sont pas des exceptions; ce que Ton rencontrerait au contraire difficilement, c'est la noblesse des sentiments^ la pureté des convictions, l'élévation du désintéressement. Que l'on ne vante donc pas, de nos jours, cette triste époque de la fin du xvr siècle ; et que l'on ne métamorphose pas en héros, nobles défensiçurs de la religion et de la patrie, ces hommes dont nous avons vu lés exploits, 4ont nous avons apprécié la conduite.
1 jictes de Brét. , t. III , col. 1674.
2 Actes de Urei,, t. lll, col. i.687, 83.