‹ La Ligue en BretagneChapitre 20 sur 26 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Les boargapis, opprimés, mécontents, perdent levrs illusions et leurs espérances. — Souffrances des populations des campagnes. —Défection des villes, soumission de Saint-Malo, de Morlaiz , de Quimper, 4e Dinan, de Févéché de Léon. — Dispositions des Nantais; Mercœur implote lui-même Tappui de la hourgeoisiç; Ion députe Tors le roi.

«t La guerre, écrivait Montmartin, était un noaveaa genre de « cmcifiement pour le peuple. » En effet, les souffrances de la Bretagne fnrent alors à leur comble; et Texcès de la inisbre dot faire disparaître lies illusions et les espérances qui avaient jeté les populations bretonnes dans le parti de la Ligue. Les bourgeois des villes reconnaissaient, un pen tard il est vrai, qa*ils étaient sartont les malbearenses victimes de fambition des cbeb, et que la défense de la religion n'était.qn'un prétexte : ce n'était pas pour cette noble cause qu'on leur imposait chaque jour de nouveaux sacrifices; ce n'était pas même pour assurer leurs franchises, pour augmenter leurs privilèges .' franchises et privilèges étaient an contraire bien plus menacés par les gouverneurs militaires des villes, par Merccenr et ses officiers : la loi dq plus fort devenait le seul droit reconnu; Tin*solente tyrannie des temps féodaux semblait reparaître.

Ainsi, Nantes même, la capitale de Mercœur, la ville qoi méritait le plus d'être ménagée par le duc^ était soumise à urne véritdUè terreur, depuis que les principanz de la bourgeoisie, avec le maire Charles Harrouys, avaient été jetés en prison .- les habitants étaient écrasés d'impôts; l'on exigeait des plus riches des emprunts forcés; Ton vendait les biens de ceux qui étaient attachés au parti contraire;

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il y avait des suspects, ei un système complet d'espionnage avait été organisé; des capitaines el des cinqaanteniers, (choisis parmi les pins exagérés, avaient été chargés de s'informer, dans leors quartiers, de ceax qm pourraient avoir des intrigoesavec le rd de Nararre, et des visites domiciliaires étaient souvent faites par les délégués de la Ligae<.

La milice était continuellement sous les arabes; ce qui n*empôchait pas Mercœm: d*entretenir datis renceinte môme de la cité de nombreux soldais, chargés surtout de surveiller les habitants : et ceuxci, qui avaient si souvent réclamé sous les Valois contre ces abus, payaient maintenant des impôts beaucoup plus lourds que jamais, étaient pillés plus que jamais, et chaque jour voyaient cBîninuer leurs ressourcés. Le commerce était, sinon interrompu, au moins trèsentravé : la bas de la Loire était menacé par les ennemis; toute communication avec les villes quin*étaient pas de TUnion, était défendue; et, d'ailleurs, les relations n'étaient nullement assurées, au milieu des désordres de la guerre. Puis, les monnaies étalent, décriées: le parlement de Nantes avait fait frapper des pièces au nom de Qiarles X; mais leur valeur était tombée en peu de temps: dès 1591, le bureau représentait au conseil d'Ëtat que le peuple refusait de les recevoir, et il fallait des ordonnances sévères pour leur donner cours forcé ^. Ajoutez à cela que les terres étaient mal cultivées ; que la disette et de terribles maladies épidémiques venaient encore se joindre aux autres maux qui accablaient la bourgeoisie.

Nantes était la ville privilégiée de la province, les autres places étaient plus malheureuses encore : ou bien elles gémissaient sous la domination brutale des gens de guerre, qui y tenaient garnison, et qui rangonnaiept les habitants à plaisir ; ou bien il leuç fjdlait isontiDuellement repousser les attaques des ennemis, soutenir

• 1 Plusieurs procès-yerbauïde cesTisitesdonûciliaires se troUyent aux Archives municipales de Nantes : 10, 12, 13, ir, 20 jaiivier 1592, par exemple/

9 Travers , t. III, p/60. •— M. Traité des monnaies de Bretagne, p. 147.

Ari^t du parlement de N^tes , qui défend de faire circuler k» pièces de 2 sous 6 deniers et de 15 deniers, qui ne sent pas iparqaées aux armes de France , et autorise à recevoir les demi-réales d'Espagne, jusqu'à concurrence du ^^ de la dette (14 août 1591). — Arrêt du parlement qui défend , sous les peines les plus sévères, de refuser les pièces marquées aux coins de France et d'Espagne, et les demi-réales (19 août). (Archives de Nantes).

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des sièges désastreux, et subir le pillage ou le massacre, ordonné par les vainqueurs, quand Ton n* avait pu obtenir de capitulatioi]^ Presque toutes lés villes de Bretagne furent, pendant la guerre, prises et reprises plusieurs fois par les partis opposés, et nécessairement leurs habitants durent toujours payer les frais de la guerre^ La ville de Malestroit tombe au pouvoir de Mercoèur en 1589, puis est reprise par les royalistes; elle est encore assiégée par les ligueurs en 1591, et maltraitée, comme la première fois ; elle subit un troisième siège en 1592, et elle est de nouveau pillée par Her^ cœur, qui doit encore la perdre. Tréguier est une première fois ravagé par les ligueui*s, à la fin de 1589; les soldats fouillent les tombeaux, enlèvent les ornements des églises et les vases sacrés, pillent la ville et en brûlent une partie. En 1591, Tréguier et les environs sont ruinés par les royalistes et les ligueurs : en 1592, les Espagnols descendent sur les côtes, et achèvent de détruire ce qui avait été épargné ; ils emportent môme un bras de saint Tugdual et un bras de saint Yves, d'abord àpréhat, ensuite en Espagne; ils embarquent tout ce quMls peuvent prendre, puis ils mettent le feu i la ville, et « furent brûlées sept cent vingt maisons des plus belles, « qui se trouvaient, et sjb voient les ruines et triste spectacle dMcel^ « les encore à présent. » La ville ne devait jamais recouvrer sa ^lendeur passée ^

Ainsi Ton pouvait apprécier les résultats d'une lutte qui se prolongeait sans issue. Mercœur, il est vrai, avait considérablement augmenté sa puissance : sa vanité devait être satisfaite ; plusieurs de ses capitaines avaient gagné de bonnes places, et s'étaient enrichis par le pillage. Mais le pays était désolé par ces mille combats que se livraient sans cesse, sur tous les points de là province, les hommes des deux partis; par ces surprises continuelles, ces ravages de chaque jour, ces massacres cruels, qui ne laissaient à personne dans les campagnes un seul moment de repos et de sécurité. Nous, avons déjà vu Tétat misérable dans lequel étaient réduites les popn; lations de la Bretagne par les bandes de soldats qui la parcouraient en tous sens: la Magnanne, la Fontenelle et tant d'autres brigands attaquaient sans pitié royalistes et ligueurs, pourvu qu'il y eût à

1 Enquête faite par les ordres de Sully après la guerre civile, dans Habascfue, JSotions historiques, etc. sur le littoral des Côtes-du-Nord , t. I, p. 91.

piller ; pais les Anglais an notn du roi, les Espagnols an nom de la Ligne, semblaient rivaliser de zèle et.de furenr pour miner la malhenrense Bretagne. Partout on ne rencontrait plus que tilles brûlées, châteaux abattus, YÎUages en cendres, récoltés perdues on terres en friches. Les paysans se réunissaient par troupes armées, pour pouvoir récolter quelques grains de blé noir à moitié mûr, ou relever un reste d*épis broyés contre le sol. On voyait ces malheureux, décharnés par la souffrance et la faim, mettre le feu aux ajonc&des landes, pour y jeter en tremblant quelques semences, s*atteler comme des hôtes de somme à la charrue commune, ou môme creuser la terre avec leurs ongles. « La plupart des chaumières étaient K incendiées ou désertes, le tout éteint brûlé ou emporté par les « hommes de guerre : aussi, un grand nombre de menu peuple^ « tant à la ville gu'auûé champs, pâtirent beaucoup, et- bonne « partie moururent de nécessités, sans qu 'il y eût moyen de les sou- « loger. Car les pauvres gens n'avaient pour retraite que les buis- « sons, où ils languissaient pour quelques jours, mangeant de la « vinette (oseille sauvage) et autres héritages aigrets; et môme « n*ayaient moyen de faire aucun feu, crainte d*ôtre découverts par « rindice de la fumée; et ainsi mouraient dansles parcs etles fossés, « où tes loups, les trouvant morts, s'accoutumaient si bien à la chair « humaine, que, dans la suite, pendant l'espace de sept à huit ans, « ils attaquèrent les hommes étant môme armés, et personne n'osait tt aller seul. Lorsque la nuit était venue, le cri sinistre ^r^-ar-A/eiz « (arrête le loup), retentissait dans les campagnes ^ »

Le chroniqueur ajoute : « Pendant cette cruelle famine, en quelle ques endroits aux champs, les uns faisaient bouillir avçc de la K vinette des orties, et allongeaient leur chétive vie de quelques « jours; les autres mangeaient lesdites herbes toutes crues, et d'au- « très mangeaient de la graine de lin, t[ui leur donnait une puanteur ff d'haleine qu'on sentait de huit à dix pas; après quoi ils venaient « à enfler par tont'le corps, et de cette eoflure peu échappaient qui ne « mourussent. On ne trouvait autre chose dans les fossés et pa^ les « chemins que morts de foim, partie ayant encore la vinette ou « graine de lin dans la bouche, partie déjà mangés des loups^. »

i Moreau,p. 335, 337.

2 Moreau, p. 337.

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