‹ La Ligue en BretagneChapitre 3 sur 26 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Mercœur se déclare contre Henri M, après lassassinat des Guises. — La duchesse s'empare de Nantes. — Les ligueurs surprennent Rennes, <iui retombe bientôt au pouvoir des royalistes. — Puissance de Mercœur en Bretagne, au moment où Henri IV nomme le prince de Dombes gouverneur de la province.

Le 8 jaîHet 1588, il y avait eu une assemblée extraordinaire de plus de cent personnes, pour délibérer sur la situation de la ville; révoque Philippe du Bec, le capitaine Gassion (l'un des deux commandants de la ville et château de Nantes), tout dévoué à la famille de M°>« de Mercœur, le maire Harrouys, huit anciens maires, les capitaines de la milice, leurs lieutenants, etc., s'y trouvaient. L'on avait décidé les mesures les pins urgentes pour repousser une attaque des calvinistes, et Ton suppliait Mercœur de pourvoir à la sûreté du pays nantais. Les esprits étaient exaltés par la crainte, par la colère et par la souffrance : on visitait les maisons, on passait en revue les hommes et les armés, on faisait des approvisionnements, on établissait des corps de garde jusque dans les chapelles. Quelques jours après, le 14 juillet, au moment où les chefs de la bourgeoisie se réunissaient pour veiller à la défense de la ville, plus de cinquante habitants, ayant à leur tête le grand-vicaire de Courans, archidiacre; de la Benaste, chanoine; Jean Christi, théologal, etc., se présentent au conseil : et Christi, Tun des plus fougueux partisans de la Ligue, prononce an nom de tous un discours passionné, quMt doit faire imprimer et répandre dans la cité : tout en protestant de la fidélité de ceux dont il est l'interprète, il dit que, te roy étant

mortel comme ung auUre et pouvant mourir dedans trois mois, ils craignent que l'hérétique n'usurpe la couronne de France. L'exemple des catholiques anglais, cruellement persécutés, les épouvante. Le plus souverain remède à si grand mal est, après avoir apaisé Cire de Dieu par une bonne pénitence et amendement de vie, que tous les catholiques de ce royaume soient en amitié et concorde entre euix, comme ils sont unis en foy envers Dieu ; car, ainsi que la verge d'Aaron dévora la verge des magiciens de Pharaon, ainsi la sainte union des catholiques dissipera et dévorera les conjurations des hérétiques.

Puis, il énumère les raisons qui doivent faire approuver cette union par le roi lui-même. En conséquence, le clergé et la plus grande partie des catholiques habitants de la ville et forsbourgs de Nantes, supplient Monsieur le Maire, demain ou lundi prochain, faire et assigner une assemblée générale en l'hostel de ville, pour savoir si tous les aultres manans et habitans de ladite ville et forsbourgs de Nantes ne veullent pas se joindre avec eulx en cette saincte union, pour empescher de toute leur puissance, avec les aultres bons crestiens de ce royaulme, que l'exercice de la vraye religion ne soit jamais os té en France et que ung hérétique ne soit jamais admis au régime et gouvernement de ce royaulme, de peur que nous ne tombions en mesme misère en laquelle sont maintenant nos voisins Us catholiques d'Angleterre, spoliez de leurs biens, privez avec leurs enfants des moiens de leur salut et massacrez cruellement, comme criminels de leze-majesté, si on sçaii qu'ils aient esté à la messe ou seulement porté un chapelet ou des heures de Nostre-Dame ou aultre marque de piété.

A celte demande formelle, le maire, après avoir immédiatemenl consulté les écbevins, répond que le bureau ne veut pas ordonner une assemblée générale, avant d*en avoir conféré avec Tévéque, les sieurs du Camboutet de Gassion, capitaines de la ville et do cbâteau, le sénéchal, les gens du roi et officiers de la justice et des finances. Le même jour, dans Taprès-midi, le maire et les écbevins se rendent en corps chez Tévêque, pour lui demander conseil ; une grande assemblée est convoquée pour le samedi^.

Le 16, après une longue discussion, tous les membres sont d'avis

I Registres de la ville : Arch. de Nantes.

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que le maire et les écheiins répondront qu'ils ne doibveni mettre en délibération le fait qui s'offrait, ny convocquer assemblée gêner aie pour cest effet, jusques à ce qu'aultrement en eust étéadvisé, après avoir conféré avec Monseigneur le gouverneur, lorsqu'il seroit de retour en ceste ville. L'évéqne est prié de vouloir bien déclarer cette résolution dès le lendemain à Christi et à ses adhérents ; cette déclaration a lieu en effet le dimanche, en présence do maire, du sénéchal, et de la plupart des officiers royaux alors à Nantes ^

Mercœur arriva quelques jours après; il était à Nantes le 25. Le gouverneur favorisait naturellement les ligueurs, dirigés par Christi; cependant, il y eut une espèce de compromis, qui semblait devoir satisfaire tous les intérêts, toutes les opinions. Le procureur-syndic de la ville, envoyé par la municipalité vers Henri III, était de retour de Rouen ; il annonçait Tintention formelle du roi de maintenir Texercice de la foi catholique, apostolique et romaine, d*avôir un catholique pour successeur, et de tenir à Blois les Ëtats-généranx, le 15 septembre. Cétaient les conditions principales de Tédit d*Unioo, qui venait d*ètre rendu à Rouen le 19 juillet, mais qui n'était pas encore officiellement parvenu à Nantes^. Poussés par des motifs sans doute opposés, les chefs politiques de la ville crurent qu'il était possible de confondre le serment réclamé par Christi, en faveur de la Ligue, et le serment d'obéissance à l'édit d*Union signé par le roi. Sur la demande du procureur-syndic lui-môme, de l'évoque et de Mercœur, une grande assemblée générale eut lieu le 29 juillet : l'évoque, le maire, les deux lieutenants du château, trois dignitaires de la cathédrale, quinze chanoines, cinq anciens maires, six capitaines bourgeois, en tout 165 notables, dont les noms se trouvent au registre, et plusieurs autres manants et habitants étaient réunis. L'évéque commence par louer le zèle des bons catholiques; mais il faut croire, ajoote-t-il, qu'il n'y a ny prince, ny seigneur ,ny aucun particulier en ce royaulme plus catholique que le roy,„, sous l'auctorité duquel faut reigler toutes protestations, actions et entreprinses publiques. Puis, pour appuyer sa recommandation, il fait lire une copie de l'édit d'Union, donné à Rouen par Henri III. Le maire, à son tour, prend la parole, proclame encore l'autorité du

1 Registres delà ville: Arch. de Nantes.

2 Mëm. de la ligue, t. Il, p. 368.

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roi, fait lire les lettres de convocation des Ëtats de Bretagne à Bennes pour le 20 août, des Ëtats-généraux à Blois ; et rassemblée déclare publiquement, à hante voix, qa*elle veut vivre et mourir unanimement en la religion catholique, suivant Tintention du roi*.

Quinze jours plus tard, le 14 août, quand le sénéchal, Jullién Gharette, vient officiellement demander les serments des habitants pour redit d'Union de Bouen, rassemblée est beaucoup, moins nombreuse et moins enthousiaste ; parmi ceux qui prêtent le serment, on ne trouve aucun membre du clergé, ni de là Chambre des comptes, ni du prèsidial ^, et la plus grande partie du peuple ne voit dans cet acte qn*nn serment à la Sainte-Union catholique, avec engagement de ne reconnaître jamais pour roi un hérétique ou fauteur d*hérésle, si Henri III mourait sans enfants. La populace fit des feux de joie à cette occasion ; mais ce n'était pas assurément pour célébrer la réconciliation du roi avec les ligueurs, car Tautorité royale était chaque jour dé plus en plus méconnue. Le maire Charles Harrouys, le premier qui fût nommé trois ans de suite, était un homme d*un noble caractère, ferme et modéré tout à la fois ; mais, assez mal secondé, il ne devait pas tarder à être lui-même la victime de sa généreuse opposition. Mercœur, depuis son retour à Nantes, prenait chaque jour plus d'audace : dès le lendemain de son arrivée , il avait demandé 10,000^ pour l'entretien de ses gens de guerre, qui sans cela vivraient chez les habitants, et la ville avait été forcée d'emprunter : les riches bourgeois furent ainsi punis de leur modération; dans la prévision d'un refus, on avait diacide qu'on ferait la somme par contrainte, en imposant les plus aisés '.

Cependant, la misère était grande à Nantes et dans tout le pays an sud de la Loire : les troupes catholiques pillaient les environs, plus que les ennemis eux-mêmes ; l'armée du duc de Nevers fourrageait jusqu'aux portes de Nantes. Dans ses remontrances, consignées dans le registre de la ville, le procureur-syndic se plaint de ces troupes, qui consument tout et usent de grandes violences et extorsions, teltentent que ta liberté du commerce est cessée en lé plat pays et tout

1 Registres de la ville : Arch. de Nantes. — Travers, t. III, p. 2, 3. — Mellinet est très-confus à cet endroit de rhistoire de Nantes.

2 Reg. de la ville.

3 Travers, t. II, p. 576*580.

ruyné^. Dans leurs doléances aax États de Blois, les Nantais montrent leur pays fouillé et travaillé tant des années et troupes enne-mies que des catholiques ; il ne reste plus aux habitants que la langue pour se plaindre des oppressions qu'ils souffraient, etc. Les paysans se réfugiaient dans la Tille : les bestiaux étaient parqués dans les tles de la Loire, et surtout dans la prairie au Duc ; les travaux publics étaient interrompus, faute d'argent, par ordonnance du bureau du 17 octobre. Cependant, le roi demandait de nouvelles taxes ; la ville était forcée de prêter, ou plutôt de donner ses provisions de guerre. Dans Tespace de quelques jours, du 21 novembre au 8 décembre, elle fournissait aux troupes de Hercœur et à l'armée royale du duc de Nevers jusqu'à 500,000 pains, sans compter l'argent, la poudre, les outils, etc., etc. Il fallait encore emprunter, contraindre par exécution les bourgeois aisés à donner leur argent ; l'on prenait même les sommes qui se trouvaient au bureau des consignations^.

Mercœur, pour imposer silence à tous les mécontents, faisait ouvrir les portes, et introduisait dans la ville le régiment de Saint- Pol, qu'il recevait lui-même, accompagné de ses gardes et de plusieurs gentilshommes, au mépris des privilèges de la ville, et de l'ordonnance du roi qui interdisait tout logement de troupes à Nantes aux frais des habitants. Le maire Harrouys ne pouvait résister par la force ; il osa courageusement protester, et adresser un rapport au bureau, qui ne sut ou ne put seconder la hardiesse de son chef.

C'est dans ces circonstances qu'une lettre du roi, adressée au maire et aux échevins, annonça la mort du duc de Guise; elle fut lue par Harrouys dans l'assemblée de ville du 30 décembre et le 2 janvier 1589, jour de sa troisième installation. Le lendemain même de l'assassinat (24 décembre), Henri HI écrivait, pour se justifier, (\vl après avoir essayé par tous moyens possibles de le ramener au droit chemin dont il s'estoit desvoyé, voullant mettre sa vie en sûreté, il avait pensé nécessaire de le prévenir par la perte de la sienne. Il protestait d'ailleurs de ses bonnes intentions pour rextirpation des

1 Registres de la ville, l»', 8 et 12 septembre 1588. — Voir aussi la triste situatioQ de la ville, exposée dans rassemblée du bureau tenue le 4 octobre, sur la demande de Mercœur. Travers, t. III, p. 8.

2 Travers, t. III, passim.

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hérétiques et accroissement de la religion catholique, apostolique et romaine^. Il promettait en particulier au duc de Mercœnr de le faire le plus grand de sa race, pourvu qu'il n'entreprit rien contre lui ; il lui promettait même, selon d' Aubigné, qu'il ne faut pas croire sur parole, de rétablir t'ancien duché de Bourgogne en sa faveur^^ Quelque temps auparavant (17 août 1588), Henri III avait accordé à Hercœur tous les drdts sur Tamirauté de Bretagne, vacants par la mort du duc de Joyeuse : « Nous voulions, disait la dédaration, « faire paroistre à ung chacun combien nous aimons et desirons « gratifier nostre très-cher et très^amé beau-frère le duc de « Mercœur, pour noos estre si proche qu'il est, etc., etc'. «

Mais la mort des Guises était le signal de la révolte des ligneorft contre Henri lU; Mercœur ne pouvait laisser échapper cette occa^ sfon si favorable à ses desseins : d'ailleurs, il n'était nullement dis* posé à se fier auji promesses du perfide Henri lU. La reine Louise, sa sœur, lui donnait avis de ce qui venait d'arriver à Blois, au moment même où il quittait riantes pour se rendre aux Ëtats*générailz : elle lui conseillait de se sauver, s'il ne voulait pas ôtre enveloppé dans le commun malheur de sa famiUe; elle venait même, di^*on, de lui confier ses diamants^.

Cependant Mercœur ne se prononce pas d'abord ouvertement; il hésite encore : il faut que les événements l'entraînent; en attendant^ il augmente ses forces, et déjoue par sa prudence tous les desseins de Henri III contre lui. Ainsi, il espérait se faire de nombreux partisans aux États de Bretagne, qui devaient bientôt se rénoir, mais qui furent empêchés par le soulèvement d'une grande partie de la province^.

Le duc de Mever», chef d^une armée royale, et ennemi déclaré

1 Registres de la ville : Arch. de Nantes.

2 Mellinet, t. lU, p. 331. — J. Pichart, Journal, col. 1695.

3 Jetés de Bret, t. III, col. 1487.

4 Mercœur n'alla pas aux États de Blois ; cela est bien certain, quoique beaucoup d'écrivains Taient répété et le répètent encore. 11 suffit de consulter les historiens bretons de Tépoque, le chanoine Moreau, par exemple (p. 37), et P. Biré (p. 355, 330, 333); ou bien encore le pamphlet contemporain intitulé : le Martyre des deux frères, 1589, réimprimé dans les Archives curieuses de l'histoire de France, 1" série, t. XII, p. lOO.

5 De Pire, t. I, p. 35.

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des Guises, était alors à quelques lieues de Nantes ; il assiégeait Hentaigu et le château de la Garnacbe, que défendaient les protes^ Unis. Il avait probablement reçu Tordre du roi de se saisir de la grande ville de la Loire, et peut-être de Mercœur lui-même : du moins, tout le monde le croyait^ Aussi, quand il demasâ» le passs^ par la viHe, sous prétexte d*aller an secours de la citadelle d*Orléans, reçutil un refus formel ; et deux députés envoyés vers lui, a« nom de nsmtes et de Hercœur, le prièrent de ne pas approeber de plus de cinq lieues^. Dans le même temps, le rot^ plein d'une juste défiance, envoyait à Nantes le seigneur de Lavardtn, pour survôller Hercœur ; il fut assez mal accueilli, à ce qu'il paraît : déjà il étant parti pour s*eD retourner, lorsque, revenant sur ses pas, il se glissa secrète* ment, vers le soir, dans la Fosse, Tun des quartiers de Nantes ; mais il fut reconnu, et les habitants s'empressèrent de mettre une garde d'honneur à sa porte et de doubler leurs postes. Le lendemain au matin, Lavardin doima des raisons spécieuses pour expliquer son retour; maïs personne ne fut convaincu, et Hercœur déchaîna contte lui le fougueux tbéologal Ghristi, qui, dans un sermon, le 22 janvier 1&89, Taccnsa violemment de mauvais desseins contre la ville et la religion. Les attaques da prédicateur furent môme si fortes, qiae le maire dut s'en plaindre au bureau : V&à se contenta de recraunander à Cbristi plus de ménagiement ; mais il était protégé par Hercœur, maître du peuple, et il continaa. H. de Gesvres, également envoyé par le roi vers le duc,, après l'assassinat des. Guises, fut aussi mai reçu'.

L'opposition courageuse de Charles Harrouys ne se ralentissait pas, et devait naturellement déplaire au duc de Hercœur ; peu de joues a^rès, comme celui-ci faisait grand hruit d'une prétendue conspiration tramée contre sa personne par les principaux de la ville, Harrouys et le bureau qu'il présidait étaient restés calmes, et l'on: avait répondu que l'union régnait parmi les habitants, et que l'on n'avait aucune connaissance du complot imaginaire dont il se plai-

1 P. Biré, p. 255. — Mém. de la Ligue, t. m, p. 533. — Chronique de la guerre de& trois Henri, publiée par M. de la Fontenelle de Yaudoré.

2 Travers, t. III, p. 16.

3 Travers, t UI, p. 17. — P. Biré, p. 256. — J. Pichart, col. 1695. — Montmartin, Mèm,, p. 277.

gnait. Cependant, comme il était à craindre qu'en demearant ainsi dans les bornes de la modération, on ne se fit accuser de calvinisme et de trahison, comme on voyait le piège tendu par Hercœnr pour déconsidérer la bourgeoisie royaliste, on accorda au duc le conseil qu'il demandait, afin de maintenir l'union des catholiques, mais en prenant des précautions contre Mercœur et ses partisans^.

Sous prétexte de réorganiser la miliçê bourgeoise, Mercœur propose alors d'établir une taxe sur tout ceux qui réclatnaient Texemplion, même sur les femmes, et de se procurer ainsi des hommes d'armes^ qui soulageraient les habitants du service militaire. C'était un moyen adroit de se rendre complètement maître de la ville : Harrouys le comprit, et fit rejeter la proposition, malgré les plaintes et les réclamations du peuple, qui se laissait tromper par Mercœur et lui savait gré de ses bonnes intentions. Chaque jour il fallait déjouer quelque nouveau projet du gouverneur : ainsi, il engageait les habitants à envoyer des soldats au secours de Clisson, menacé par les calvinistes ; il voulait dégarnir Nantes de ses défenseurs ; la municipalité refusa. Proposait-il de réparer les murs et de fortifier la tilte, elle répondait qu'elle se chargerait de faire par elle-même les réparations peu à peu et selon ses moyens^. Alors Mercœur^ fatigué de celte opposition journalière, qui lui faisait perdre un temps précieux, quitte Nantes, et laisse à sa femme le soin de s'emparer de la ville.

Cependant Henri III, averti par Lavardin et par de Gesvres, dés dispositions hostiles de son beau-frère, tentait une dernière épreuve, et lui écrivait encore pour lui faire des oflTres plus considérables et l'inviter à se rendre auprès de lui '. Il avait chargé de seslettres Clatide de Faucon, seigneur de Bis; premier président au parlement do Bretagne. Mais Mercœur, craignant la fermeté et la fidélité du premier président, le fit arrêter avec l'un de ses fils et son gendre, et les fit conduire secrètement à Ancenis, sans que l'on sût d'abord le lieu où .étaient les prisonniers (2 mars 1589)^.

1 Établissement d'un conseil de ville, sons prétexte d'un projet contre la personne des catholiques zélés : Archives do Nantes. S Registres de la ville, dans Travers, po^^tm.

3 Tctble raisonnée des actes du Parlement de Bretagne. — J. Pichart, cd. 1695. — 0. Taillandier, p. 365.

4 Biré prétend que « le roi entretenoit Mercœur de belles promesses, mais « qu'il machinoit par sous-main tout ce qu il pouvoit pour le désarçonner de son

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Piasieurs oGBciers dévoués au roi, comme da Breuil, lieutenant du gouverneur de Bennes, avaient le môme sort ; le marquis de la Roche Trdlus de Mesgoûez ou Mescoûez, jadis capitaine de Morlaix, maintenant capitaine de Fougères, qui revenait de la comr, était également saisi à Sablé et devait rester sept ans prisonnier au château de Nantes; le chevalier de Pierre-Vive, lieutenant du marquis de Belle-Isie, qui commandait les galères du roi, était arrêté, et Tartillerie des navires était transportée au château de Nantes, malgré les réclamations du marquise

Enfin Ton se déclarait ouvertement : les violences, les hostilités, commençaient; M"* de SJercœur, jeune, belle, ambitieuse, pleine d'esprit et d*activité, derenait chaque jour de plus en pins populaire, de plus en plus puissante : des soldats, attirés sous prétexte de défendre la ville contre le roi de Navarre, entouraient Nantes, logeaient dans les faubourgs, vivaient aux dépens des habitants, moyennant un nouvel emprunt sur les gens aisés. L*évôque Philippe du Bec, séduit par Tascendant irrésistible de la duchesse, qu*il avait baptisée, se laissait entraîner à la seconder, et lui rendait compte de toutes les paroles, de tous les projets des modérés. Ceux-ci, effrayés par les clameurs menaçantes du peuple, par les attaques passionnées du clergé, par les soldats nombreux de Mereœur, se taisaient dans un morne silence, ne songoant plus qu'à sauver leurs intérêts gravement compromis, ou même cherchaient à fuir loin d'une ville où ils n'étaient plus en sûreté: le maire lui-même, le courageux Harrouys, reconnaissait que toute résistance était désormais inutile, et demandait aqx membres de la municipalité la permission de se retirer; mais on lui représentait qu'il ne pouvait quitter la ville dans un moment aussi critique, et on refusait absolument de le laisser sortir.

Le 7 avril 1589, Marie de Mereœur, malgré son état de grossesse assez avancé^, secondée par sa mère, Marie deBeaucaire, sort du

«< gonvemement , le perdre et ruiner. Cela fut descouvert et justifié par plu- « sieurs gros pacquets de commissions du Roy, dont furent trouvez saisiz le mar- '( quis de la Roche, gouverneur de Fougères en Bretagne, et le sieur de Riz. »> L'historien de Mereœur avance que le roi Leurrait alms son beau- frère de l'espérance de posséder après sa mort toute la Bretagne en propre. — Biré, JUiences çénéaL^ p. 256. — Histoire de Mereœur, p. 57.

1 Travers, t. IIÏ, p. 20. — Montmartin, p. 277.

2 Elle accoucha un mois après, le 21 mai.

château de Nantes, que loi a déjà livré le capitaine Gassion ^ : elle réunit plusieurs des capitaines et des principaux habitants attachés au parti de la Ligue ; et, s* adressant alors k la foule assemblée, elle montre, dans un discours habile et énergique, les dangers auxquels la religion et la province seraient exposées, 8*il arrivait quelque malheur à la ville, Tune des plus considérables de la Bretagne et la plus menacée, à cause du voisinage des huguenots. « Ils ont tout « à craindre, d*un côté, des troupes du roi de Navarre; de Tautre, « du roi Henri, qui, mettant bas le masque depuis la boucherie de « Biois, favorisait les huguenots, persécutait ouvertement les catho- « liques, chassait les prêtres et violait les droits les plus sacrés. N*a* « t^il pas fait mourir plusieurs moines, qui viennent d'être pris à « Angers? N*a-t-il pas dépouillé les églises de leurs calices et de « leurs saintes reliques ? Il n'y a de salut à espérer que dans la (c Sainte-Union, dans laquelle toutes les villes du royaume s'em- « pressent d*enurer, pour avoir vengeance de la mort de Messieurs « de Guise et pour la conservation de la religion. Elle attend de ses (X fidèles et catholiques Nantais le même zèle à défendre leur religion « et leur liberté qu'ils ont toujours montré pour combattre les hé-

« rétiques Ils ne manqueront pas de chefs capables de seconder

« par leur valeur et leur habileté de si louables dispositions. »

Puis, tombant de ce propos passionné sur ceux qu'elle voulait perdre, parce qu'ils La gênaient, elle accuse quelques-uns des notables habitants de trahir la ville. « Nous avons eu avis certain, dit-ellè, « que quelques hommes de la faction du roi, dont nous avons la « liste, veulent introduire le roi de Navarre avec ses troupes : s'ils « exécutent leur fatal dessein, la ville ne peut éviter un sac général (c et terrible, et la perte de notre religion, avec la mort on Fempri- « sonnement des bons catholiques. 11 ne faut donc pas tarder: « prévenons-les, en prenant les armes ; et, en nous assurant de quelce ques traîtres, sauvons-nous de ces cruels malheurs, dont ils nous « menacent. Le capitaine Gassion vous servira de chef pour cette (( exécution, en l'absence de M. de Mercœur. »

Aussitôt les armes sont prises, les rues barricadées; et les bourgeois modérés, sans avoir même tenté la moindre résistance, sont ou

1 Du Cambout, lautre lieutenant du château, voulant rester fidèle au roi, s était retiré, aux premiers signes de rébellion donnés par Mercœur.

chassés^ ou 0119 en prison au ebàlean. Le maire Harroùys; Miron, 1*00 des trésoriers généraux de Bretagne ^;Glai|de de Comaiier, trésorier de France ; Bontin ou Bourin» grand jurisconsulte ; de JBoques, doyen des médecins, et plus de 80 notables furent, dan» cette journée, las i^ictimes du fanatisme populaire et de Tambition des chefs. Leurs maisons furent entièrement saccagées; ce qui advient d ordinaire en tels remuements^ dit P.-€ayet : les campagnes môme ne furent pas à Tabri de cet orage; car l*on envoya dea soldats dans les lieux les plus suspects, et plusieurs gentilshommes furent pris, satl^ re^ect d*àge, de condition ou de religion^.

Le premier échevin. Fourché de la Couronsserie, tout dévoué au duc et à la duchesse, était mis à la tête de la nouvelle administration muQicipale'; et, le 10 avril, une assemblée composée de 77 ligueurs, pré^dée par Tévéque, se conformait à toutes les volontés de M""" de Uercoçur, exhortant à Tunion pour rbonneurde Dieu et le salut de la ville, sans aucune mention du roi. Pour punir ceux qui s'étaient enfiùs, pour effrayer les modérés, on votait un emprunt de 1800 écns d*or sur huit des habitants aisés alors absents, afin de pourvoir aux dépenses des fortifications, dont on s'occupa avec ardeur : d^ailleurs, chaque jour des soldats entraient dans la ville, pour mieux ladéfendre, ou plutôt pour mieux la maintenir dans la dépendance de Mercœur. G^aipn ne devait pas être récompensé du service qu'il avait rendu

1 Miironne fut pas toiyours traité en ennenii par M>^c* de Mercœur et de Bllartigaes : au mois de septembre 1590, il fut arrêté k R^mies, parce qu'on avait saisi des lettres qu'il écrivait k ces dames , les remerciant d'excellents melons ^'elles loi avaient envoyés : il souhaitait s6 trouver avec BL de Mercœur, pour le laire rire des bons œmportements des dames d^ Nantes. — J. Pichart, col« 1718.

2 Requête de Jehan Le Garec, contrôleur général des finances de Bretagne , réfugié de Nantes à Angers : ses meubles ont été pris, et ont servi au logis du premier président du parlement établi k Nantes. — Arcb. de Nantes. -^ De Thou, iiv.94. ^Mémoires de la Ligm,t,}U,^,%A6,%4k7, — P*lma-Cayet,t.Il,p, 71, 72; Qoll.Peatot.

3 Fourché contribua dès lors de tous jes efilorts k soutenir la puissance de Mercœur : en 1591, il devient commandant de son artillerie, et fait exécuter les fortifications ordonnées par le duc ,- il est nommé conseiller au conseil d Etat et au psu*]ement ligueur de Nantes,- plus tard, maître à la chambre des Comptes En 1597 et 1598, il est replacé, par Tinfluence de Mercœur et pour le servir, k la tête de Tadministration municipale. — V. lart. de M. Bizeul, dans la Biographie bretonne.

à Mercœur : il était vieux, et n'avait pas assez d*ënergie; aussi, peu de temps après, Iprsque le comte de Soissons, prisonnier au château de Nantes, parvint à s*échapper, le duc profita de celte occasion, lui enleva le commandement quMI possédait depuis longtemps, et mit à sa place un nommé Bardin, fils de sa nourrice, lorrain de nation, homme violent et cruel, sur lequel il pouvait compter'.

Tandis que Nantes tombait au pouvoir >de la duchesse, et se séparait pour neuf années de la France, Mercœur avait essayé de soulever Bennes contre Tautorité royale, et de surprendre les autres places qui tenaient encore en Bretagne pour Henri III.

A Bennes, les ligueurs s'étaient depuis quelque temps préparés à se rendre mattres de la ville. A leur tête était révoque Aymar Hennequin, Tundes ligueurs les plus exaltés; protégé par les Guises, qui lui avaient fait donner Tépiscopat, sacré par le cardinal de Lorraine, il avait de bonne heure approuvé en chaire le massacre de la Saint-Barthélémy, et composé trois harangues latines, pleines de véhémence, pour soutenir les principes de la Ligue. Sa nombreuse familje était toute dévouée à la même cause; Il était luimême membre influent du conseil de TUnion à Paris. Le 30 janvier 1589, Ton avait célébré à Notre-Dame un service solennel, en rhonneur des deox martyrs de Blois : c'était l'évêque de Bennes qui présidait la cérémonie; le ligueur Pigenat prononçait Toraison funèbre. Il avait été envoyé à Bennes, pour soulever les habitants contre Henri III. L'Espagnol Herrera, qui devait être bien informé, afSrme môme qu'Hennequin recevait une subvention de l'Espagne'. Il était secondé par Charles d'Espinay, évoque de Dol, d'une famille ancienne et puissante en Bretagne 3, et d'un jésuite, prédicateur turbulent et audacieux, agitateur des masses populaires, qui, dans

1 Montmartio, col. 982.

9 L^Ëstoile, p. 283. — Biographie universelle, t. XX. -^ Gh. Labitte, De ta Démocratie chez les prédicateurs de la Ligue, p. 7. — Satire Ménippée, t. U, p. 217, édition de Ratisbonne, 1726. — Herrera, Mist de los sucesos de Francia, Madrid, 1598.

3 Gest de lai que Henri m disait, en écrivant vers cette époque an marquis d'Espinay, son firère : « Je sais les mauvais services qae me fait Févéque de Dol , » votre frère, et desirerois, pour votre contentement et le sien, que fust pins « avisé et se gouvernast mieux selon sa vocation et la charge à laquelle il est " appelé. » 23 avril 4589. — Jetés de Bret., t. 111, col. 4497.

ses sermons, attaquait le roi et ses fidèles ofSciers. Les représentants du clergé breton, réanis à Bennes, venaient, à leur sollicitation, de nommer Mercœur capitaine de la Ligne en Bretagne et défenseur de la religion, au moment môme où, dans les églises, les prêtres retranchaient la prière que Ton avait coutume de faire pour le roi. Probablement par les ordres de révéque, on commençait, avec le carême, à célébrer des processions, pour demander à Dieu la conservation de la foi catholique; c^était un puissant moyen d'exciter les esprits, d*exaUer les imaginations : comme à Nantes, comme à Paris, beaucoup d'hommes et de femmes y assistaient, la torche à la main, pieds nus, plusieurs mêmes couverts d*un simple vêtement blanc ^.

Cependant, le parlement cherchait à défendre la cause royale contre les ligueurs : il faisait arrêter et punir ceux qui parlaient mal du roi ; un marchand était emprisonné, pour avoir dit que Henri était assiégé à Blois, et qu*il ne pouvait échapper (17 fév. 1589) : il enjoignait aux prédicateurs et autres ecclésiastiques de la province de faire des prières pour le roi, aux évêques et à leurs grands vicaires de les y contraindre, sous peine de saisie de leur temporel : il défendait de prêcher contre le service du roi, et d*exciter à la sédition le peuple directement et indirectement, dans les sermons et autrement (23 févr.); enfin le lieutenant-général la Hunaudaie demandait formellement que Ton fit des informations contre un prédicateur de Dol, plus audacieux que les autres; et toute la cour assistait en grande pompe à une procession pour la santé du roi 3. (27 févr.)

Quelques membres du parlement et des autres corps judiciaires étaient du parti des ligueurs: les uns, catholiques sincères, croyaient la religion menacée et se préparaient à la défendre; les antres, patriotes bretons, avaient conservé tous les vieux et cbers souvenirs de rindépendance celtique, toutes leurs préventions, toutes leurs haines à Tégard de la France. Le plus illustre de tons était sans contredit le grand historien, le savant jurisconsulte de la Bretagne, Bertrand d*Argentré, sénéchal, président an siège présidial de Rennes'. D*Argentré, après nue longue et glorieuse carrière (il était né à Vitré en 1519), après avoir composé de nombreux ouvrages sur

1 De Pire, t. I, p. 33. — Mallet, HisU de Rennes, p. 261.

2 TabU raisonnée des actes du parlement de Bretagne.

3 II s'était démis de ses fonctions depuis quelque temps.

le droit et la coutume de Bretagne, avait écrM, à la pt*iëre deB Ëtats, rbistoîre de son pays, et la leur avait présentée lorsqu'ils étatettc réunis à Vannes en 1582. Mais il ayait depuis retouché son otivragè, et venait d*en publier une seconde édition ft Pans, en 1588. Aussitôt le procureur général du parlement de Paris, Jac<}ues de la G«esle, avait lancé un foudroyant réquisitoire contre le livre de d*Argeiitré : le parlement Pavait poursuivi de ses arrêts; plus ts(rd, il devait éité saisi, supprimé, comme téméraire, pernicieux, attentatoire au repos du royaume, parce que Tauteur y avait glissé des faictsconirê ta dignité de nos rois, du royaume et du nom françois*. IMicolas Ylgnier, historiographe de France, eut ordre de réfuter les erreurs oo les mensonges de Técrivain breton; mais son Traictéde TancienËtat de la Petite-Bretagne ne devait paraître que longtemps apfës^ Bertrand d^Argentré était alors âgé de 70 ans; faut-il penser cepeidduit, aveô rbistorien du Paz>, qu'on lui fit accroire qu'il estoit de la Ligué, parce que plusieurs désiraient mettre la main sur sa riohe bibliothèque? Ëtait-il persuadé, comme on Ta répété, quie Henri de Navarre ne manquerait pas d*abolir en France le catholicisme, à Te^etnple de son amie, la reine Elisabeth?

D'Argentré avait toujours regretté, dans ses paroles et dans ses écrits, le temps de l'indépendance ; sa vie tout entière, ses ouVraged de droit et d'histoire, prouvaient ses attachements, ses croyances^ ses sympathies : partout et toujours il avait manifesté et hautement proclamé son inimitié contre la France, victorieuse de la Bretagne.

Ses fils, magistrats comme lui, partageaient ses opinions, et furent, dès le commencement des troubles jusqu'aux derniers jours, partisahs dévoués du duc de Mercœur. Charles d'Argentré était conseiller de son parlement de Nantes, et Guillaume d'Argentré exerçait à Dinan la charge de sénéchal de Bennes.

Dé nos jours, en lisant l'histoire de Bertratid d'Argentré, écrite avec tant de verte et d'agrément, nous comprenons difficilement les

1 Je ne connais pas le réquisitoire de Ik Gneslc; mais il est rappelé dans la remontrance qa*il prononça, le 29 juillet iS9i, au parlement siégeant k Tours, p. 904 ànHecueil des Bemonstrances de Messire Jacques de la Gués le, Paris, 1611.

2 Voir l'avis au lecteur qui précède le Traité de l'ancien État de la Petite-Bretagne et du droit de la couronne de France sur icelle, par lo fils de l'auteur, Paris , 1619.

3 Du Paz, Ilist. généal., p. 700.

accimations passionnées des contemporains. Uais, à la réflexion, Ton décoSvre toute Timportance politique de cet ouvrage remarquable : en effet, il prouvait que la Bretagne avait eu des souverains longtemps avant que la monarchie française fût établie en Gaule ; elle notait donc pas un fief démembré de la couronne, et ne devait pas être assimilée aux autres provinces de la France^ Puis Tbistorien avait raconté les différentes phases de la réunion de la Bretagne au royaume, de manifere à montrer la faiblesse de cette union, de manière à faire regretter Tépoqne de Tindépendance. Son livre devait donc seconder les vues ambitieuses de Mercœur, qui soutenait que Henri lY n*avait aucun droit sur la province, au préjudice des héritiers légitimes. De plus, les opinions historiques de d'Argentré se troiivaient favorables aux descendants de la duchesse de Penthiëvre, Jeanne de Blois. Aussi, les royalistes disaient qu'il avait composé son histoire quasi en faveur de la maison de Penthièvre^ dont Jf"^ de Mercœur était issue, ou rappelaient plus brutalement, comme Jacques de la Guesle, le faciendaire de Mercœur^.

Parmi les ligueurs de Rennes, tous n'avaient pas les mêmes convictions, la même renommée d'honneur et de probité que Bertrand d'Argentré; les mémoires contemporains, le Journal de mattre Jehan Pichart, comme la narration de Montmartin, ne parlent pas avec beaucoup de respect des principaux partisans de Merco^r. Suivant leur témoignage. Ton comptait dans leurs rangs beaucoup de gens avides de troubles, n'ayant rien à perdre, mais tout à gagner ; de ceux dont parle Salluste, comme le remarque le judicieux Montmartin, quitus opes nullœ sunt, etc. Puis des émissaires du duc de Mercœur, le vicomte de Talhouet, par exemple, s'étaient répandus dans la ville, et excitaient le peuple à se soulever; lorsque l'on avait appris à Rennes l'enlèvement de Faucon de Ris, le parlement avait immédiatement dirigé une députation vers Mercœur, pour réclamer la liberté de ce magistrat; mais les envoyés avaient manqué à leurs devoirs les plus sacrés, trahi le parlement, et, suivant l'expression énergique dé Pichart, trafiqué la ville de Bennes avec le duc de Mercœur, comme on le sut plus tard : depuis leur retour, ils s'étaient mis à la tête d'un complot tramé en sa faveur. Enfin, l'abbesse

1 Montmartin, Menu, p. 278.

de Saiot-GeorgeSy dame de Beaucaire ^ tante maternelle de la docheaae de Mercœur, avait le privilège de garder les cleEs de la porte de Saint-Georges : elle devait ao duc son bénéfice, et il pouvait compter sur elle. Cependant, Ton des dépotés de Bennes, François de Fontenay, grand mattre des eanx et forêts, avait fait au parlement nne déposition cnriense ao sujet de Tenlèvement do premier président : il avait va à Nantes Mercœor et le président Carpentier, mais u*avait pu obtenir d*eax des renseignements satisfaisants. Évidemment le duc se déclarait, lorsqu'il répondait à la cour qu'il ne savait où étaient les prisonniers : aussi le priait-on de ne pas venir dans la ville avec des soldats, et les habitants offraient leur vie pour la défense des magistrats (7, 11 mars)^ Le gouverneur de Bretagne, instruit de tout par ses émissaires, s'acheminait de Nantes vers Vannes, où devaient se réunir les Ëtats du pays ; en route il s'emparait de Bedon» qui lui était livré par les moines de Fabbaye. Il était temps d'agir. A Bennes, comme à Nantes, les ligueurs faisaient courir le bruit que l'on voulait livrer la ville aux huguenots : Bené Tournemine, baron de la Hunaudaie, et le sieur de Hontbarot, gouverneur de la cité, étaient accusés de menées hostiles, d'autant pins qu'ils croyaient devoir prendre plus de précautions; l'on répétait, avec crainte et indignatioD tout à la fois, que le seigneur de Bienx-Sourdéac, réputé huguenot zélé, avait reçu une commission spéciale pour lever des protestants et autres scélérats, au grand détriment des catholiques et des Bennais en particulier'. Les ligueurs, écrit d'Aubigné, « persuadèrent tox « peuples qu'ils estoient à leur ville pour la saisir et traiter à la mode « d'Angers, d'où ils comptoient beaucoup plus de maux qu'il n'y en « avoit eu, et ainsi préparoient la populace à faire sauter les mo- « railles à ces trois, et surtout les animèrent contre le dernier, do- « quel ils trouvoient tous les propos sentir le fagot ^. »

Ces mensonges, à force d*ôtre répétés, échauffent la populace : Talhouet s'empare de la tour aux Foulons, l'émeute éclate; Salomcm Kerbonnez, recteur de Mordelles et chanoine de l'église cathédrale

i Et non de Beanquesne, comme lécrit M. Marteville, k Farticle Remies du Dictionn. dOgée^ nouv. édit., t. II, p. 590. 1 Table raisonnée des actes du parlement de Bretagne.

3 Biré, JUiences généal., p. 256. — Du Paz, p. 169.

4 D Aubigné, JfisL univ., t. III, p. 164.

EN BRBTAGIIB. 43

de Bennes, était no des principaux chefs da moQTement, et soivait les ordres de Mercœur. Les rnes sont barricadées, les portes fermées, pour résister aux ennemis imaginaires, qui venaient, disait-on, do Boftage, place forte des protestants, afin de mettre tont à fen et à sang. Les arrôts du parlement sont méprisés ; les gens modérés ne peuvent, au milieu du tumulte, faire entendre la voix de la raison; et les oflBcîers du roi sont forcés, par surprise, d*abandonner la ville aux séditieux. Le peuple avait pris les armes sans trop savoir pourquoi. « Car il ne sçavoit pas où gissait Tencloueure, estimant que lesdits « chefs et moteurs disoient la vérité^. » Mais les chefs avaient profité du mouvement, donné les mots d*ordre, placé les corps de garde, arrêté ou surveillé les suspects. Puis, Mercœur, qui se trouvait alors à Lohéac, venait d'arriver et d'entrer à Bennes par la porte aux Foulons, dès le soir de ce même jour, 14 mars 1589^ Il était le plus fort, il croyait Bennes pour (oujonrs en son pouvoir; et, le lendemain, il avouait hautement tout ce qui s'était passé, révélait sans détours ses projets contre le roi, et nommait de non-veaux ofSciers pour commander en son nom dans la place. Montbarot s'était jeté dès le commencement de la sédition dans la tour Mordelaise ; il avait d'abord refusé de se rendre même à Mercœur, déclarant qu'il préférait mourir avec sa femme et ses enfants plutôt que de commettre une lâcheté '. Il avait prié ses amis, les cinquanteniers, et surtout la compagnie des notaires de venir à son secours ; ses efibrts n'avaient pas été récompensés, quelques jeunes gens seulement avaient répondu à son appel. Alors, perdant l'espoir d'être secouru, et reconnaissant qu'il ne pouvait tenic contre l'artillerie de Mercœur, il capitulait honorablement, et était remplacé par le capitaine Charonnières.

Le duc, voulant profiter du grand succès qu'il venait d'obtenir, allait s'emparer de Fougères, dont le gouverneur était son prisonnier ; le capitaine, qui commandait pendant son absence, vendait la place et les meubles pour 1500 écus. « Là, sans faire autres approches, « on se mit sur le combien, et la place fut prise à coups de pistoles^. »

i Pichart, col. 1696.

2 Montmartin, p. 278. — Pichart. — P. Biré, p. 256-258.

3 Pichart, col. 1698. — D Aubigné, t. III, p. 164.

4 D Aubigné, p. 164.

Mercœur faisait aussitôt investir Vitré ; tandis que Ton de ses lieutenants les plus dévoués, raventurier Jean, espagnol ou corse de nation, parcourait le plat pays, commettant les plus grands eicès, pillant et ravageant tout, sans distinction de parti et de religiA^.

CSependant, malgré les efforts des ligueurs. Bennes ne devait pas longtemps rester en leur pouvoir : beaucoup d'habitants étaient, par origine, par intérêt ou par conviction, attachés à la France et à la royauté; ils avaient été surpris, mais ils trouvèrent bientôt des chefs, qui leur permirent de reprendre Tavantage. La grande ma]o*rite des membres du parlement et de tous ceux que leurs charges on leurs relations unissaient aux parlementaires, ne voyaient avec raison dans ce soulèvement qu'une rébellion contre Tantorité royale, dont ils étaient les défenseurs naturels. Le 16 mars, comme Mercœur se plaignait d'un arrêt de la cour, qui donnait à la Hunaudaie le droit de lever le ban et l'arrière-ban , M" Jean Roger lui avait répondu, au nom de l'assemblée, et lui avait donné une leçon indirecte, assez facile à comprendre. Le 21, des conseillers étaient envoyés v^rs le duc, pour se plaindre de la licence des prédicateurs, qui ne cessaient de scandaliser le peuple, et pour le prier de réprimer leur trop grande liberté de parler 3. Aussi, quand les lettres de Henri III eurent dénoncé la trahison de Mercœur, et ordonné aux fidèles serviteurs du roi de s'armer pour la punir', les royalistes, dirigés par Mondbarot, qui rentra dans Rennes à l'heure convenue, par les présidents Barrin et Harpin, et surtout par le courageux et honnête sénéchal Guy Le Meneust, sieur de Bréquigny, se répandirent dans les rues au cri de: Vive le roi! et, sai^ être forcés de verser le sang, ils reprirent It ville, capitale de la Bretagne (5 avril 1589). Le corps des notaires, qui montait la garde ce jour-là, avait été mis dans le secret; on connaissait les sentiments de cette qualité de gens, plus politique que pieuse^ dit le chanoine Moreau. Aussi secondèrent-ils les royalistes, et la plupart des ligueurs furent faits prisonniers ; entre autres, le capitaine Jean et le sieur de la Courpéan^. L'on remarqua dans

1 Biogr. bretonne, à l'art. La Roche, — Mémoires de ta Ligue, t. III, p. 248- 249. — Montmartin, p. 278.

2 Totble raisonnée des actes du parlement de Bretagne,

3 Lettres de Henri III aux habitants de Rennes et à M. de Montbarot, 23 mars, 1" avril 1589. — Actes de Éret,, t. lïl, coï. 1489-1491.

4 J. Pichart, coi. 1699. — Du Paz, p. 128. — Moreau, p. 53.

EN BftBTAGNE. 45

cette jcmrnëe, non sans quelque sourire de mépris, non siitis quelque iodignation, la conduite du fameux prédicateur de la Ligue, Tufi des apôtres du parti. Le 23 mars, le parlement s*ëtait plaint de ce prédicateur, qui tous les soirs tenait des discours contre le roi : il s'était adressé au grand-vicaire de Tévéque, sans avoir obtenu de réponse *. Aussi, le 3 avril, dans tout Forguéil de sa confiance, il avait, de nouveau i indignement insulté Henri ni : au grand étotmement du peuple lui-même, il Tavait traité d*excommunié, et avait pompeusement déclaré qu*il mourrait plutôt que de reconnaître Fantorité de rhnpie. Il altaU moiitar en chaire, quand les cris de : Vive le roi I se firent entendre : il eut bien vite oublié le sermon violent quMI avait préparé et la promesse qu*il venait de faire. Eb cherchant à se sauver, il tomba au pouvoir des royalistes, qui Tépargnèrent, et le sénéchal même le laissa aller quelques jours après ^.

Mercceur arriva trop tard pour empêcher ce malheureux événement, ou pour reprendre la ville : la noblesse, fidèle au roi, s*était hâtée d*accourir ; et Rennes devait rester, pendant toute la durée de la guerre, la place d*armes des royalistes, la base de toutes leurs epérationii dans la lutte qui allait commencer contre Fambitieux ennemi de la royauté et de la France elle-même. Mercœtir fut plein dMrritation, en apprenant qu'il venait de perdre Bennes : « Nous vous « donnons commission, écrit-il, de faire amaS de soldats pour faire « la guerre à ceux dudit Bennes, prendre des prisonniers, leur faire cr payer rançon, courir^ ravager, prendre et enlever de leurs maisons « et reUraites leurs vivres et munitions, rompre les passages, etc., « etc*. »

Les États royalistes de Bretagne comprirent également Timportance de cet événement, et accordèrent an sénéchal une médaille d*or du pcrfds de 350 écus, avec les armes de Bretagne d*un côté, de Fautre celles du sieur de Bréquigny et cette inscription : Vt olim de repUbticâ benè meritis, sic et urbis liberatori patria contutit^.

Plus tard, Henri IV, pour récompenser la fidélité des habitants de

i Ihble raisonnée des actes du parlement de Bretagne,

2 J. Pichart, col. 1698, 1700. — Décret de prise de corps contre le prédicateur de Saint-Pierre, 17 avril .• Registres du parlement de Bretagne.

3 Jetés de BreU, t. 111, col. 1496, 19 a?ril 1589.

4 Actes de Bret., t. lll, col. 1572.

Bennes, constituera d'une manière définitive leur communauté bourgeoise, afin de leur donner, disent ses lettres, plus de force pour le servir et les maintenir contre les entreprises des ennemis ^

La séparation fut dès lors complète ; et, pour la consommer, le parlement de Bennes procéda immédiatement et avec vigueur contre Mercœur et ses partisans. Toute ligue contraire au service du roi est défendue, sous peine de haute trahison (7 avril). Le duc et ses adhérents sont déclarés rebelles, criminels de lèse-majesté, et dépouillés de toutes leurs charges et dignités (13 avril) ^. Le parlement ordonne de saisir le temporel des évèqoes de Bennes,«de Dol, des abbés de Saint- Gildas et du Tronchet, des prieurés de Bourgouin, Bécherel, Saint-Cyr, etc., etc. Il charge le procureur général de poursuivre les membres de la compagnie qui se sont déclarés pour Mercœur «.

Tous les gentilshommes sont tenus de se trouver en armes, sous huit jours, auprès des sieurs de la Hnnaudaie et de Fontaines, lieutenants-généraux du roi en Bretagne, sous peine d'être condamnés comme criminels de lèse-majesté, déchus des privilèges et titres de noblesse, et eux et leur postérité déclarés roturiers et contribuables aux fouages. La chambre des Comptes et le bureau des Finances et de la Monnaie de Nantes doivent se transporter à Bennes dans Tespace de quinze jours ^.

Quelques mois après, Henri III transférait Funiversité de Plantes à Bennes, et le présidial de cette ville à Gbâteaubriant ; mais cette dernière place étant tombée presque aussitôt au pouvoir de la Ligue, le roi transfère à Guérande, puis au Croisic, le présidial de Nantes et la juridiction de Ghàteaubriant : le présidial de Yannes est également transporté à Ploêrmel (22 août 1589) '^. La guerre était donc ouvertement déclarée : les armes allaient décider la question ; et, pour donner plus de courage à ses fidèles serviteurs dans cette lutte pé-

i 30 mars 1592. Lettres missives de Henri IF, t. III, p. 603. 3 Actes de Bret,, t. m, col. 1492, 95, 96, 97.

3 Begistr, du parlement de Bretagne, 21, 24, 29 avril 1589. — Injonction de faire arrêter ceux qui suivent le duc de Mercœur, pour les représenter morts ou vifs : arrêt du 4 mai. — Saisie des biens des rebelles, pour être employés aux frais de la guerre : arrêt du 9 mai, etc.

4 Ordonn. de Henri III, 12 avril 1589. — Jetés de Bret., t. lll, col. 1492.

5 Travers, t. III, p. 23.

nible, le roi promettait, si Ton de ses ofSciers, de quelque qoalitë, de quelque condition qu*il fût, mourait à son service, de conserver sa charge à sa venve et à ses héritiers, pour en faire leur profit, comme ils pourraient (13 avril 1589) ^

A cet instant-là même, Henri III était abandonné par une grande partie de la France; les chefs de la Ligue soulevaient avec un ensemble menaçant toutes les provinces du royaume. Jamais, depuis longtemps, la royauté ne s'était trouvée dans un aussi grand péril ; et Tunité nationale allait périr dans ce funeste naufrage de la seule puissance capable de maintenir Funité et de retendre encore. G*est alors que Henri UI, cessant, mais bien tard, de se faire illusion, vit toute rétendue de son danger, et chercha, pour sauver la royauté, Tassistance de tous ceux qui, par intérêt ou par patriotisme, voulaient préserver la France de Tanarcbie et du démembrement. C'était enfin une guerre tonte politique qu'il déclarait à ses ennemis; et, ens'unissant au prince le plus capable de défendre sa cause, en se réconciliant avec le roi de Navarre, Henri HI faisait non pas seulement un acte de nécessité, mais un acte d'intelligence et de sagesse. L'union des deux princes, symbole frappant de la nouvelle politique qu'ils inauguraient à Tours, aurait eu certainement de grands et rapides résultats : et déjà Henri HI, presque seul au mois de mai, se trouvait k la fin de juillet devant Paris, à la tête d'une armée de 42,000 hommes, quanc^ l'assassin Jacques Clément vint porter un coup terrible au parti royaliste^.

Tant que Henri de Valois avait vécu, les catholiques pouvaient encore, sans blesser leur conscience et sans trop braver l'opinion, marcher sous les drapeaux du roi. Mais les droits de Henri de Navarre, parent du dernier prince au 22* degré, souverain étranger et surtout protestant, étaient certainement pour la plupart un grand sujet de doutes sincères'. La guerre, à laquelle la présence de Henri IH donnait un caractère essentiellement politique, reprenait malheureusement une couleur religieuse, quoique au fond la question fût en

1 Jetés de Fret., t. UI, col. 1494.

2 Voir la justification remarquable de Tunion des deux rois dans les Mémoires de DupL-Momay, t. IV, p. 372-379.

3 lYaité de ta prise d'armes, par le duc de Nevers : Archives curieuses de l'Hist, de France, t. XIII, p. 132.

grande partie la même. Cétait toojoars la lutte de ranarchie coittrë l'ordre et ronité; comme le disait avec vérité le duc de Nevers,.« ai « nous demeurons longtemps en Testât où nous sommes, bigarez et <c mi-partis, nous tomberons en la tirpnnie d*une infinité de petits « Boys bertaux, et en tel abisme serons si divisez qu'il ne sera plus « en nostre pouvoir de nous en tirer dehors^. » Mais, par suite d« tristes erreurs ou d'ambitions funestes, on allait encore longtemps combattre au nom des intérêts respectables de la religion. Les riva^* lités des chefs de la Ligue, les talents de Henri IV mis an servies d'une bonne cause, et surtout sa prudente conversion au catholicisn^ devaient seulement, mais après bien des souffrances, ramener les esprits à la véritable question, depuis longtemps obscurcie par les passions et surtout par les intérêts des principaux meneurs du parti.

Dans les derniers mois du règne de Henri HI, la puissance royda s'affaiblissait chaque jour en Bretagne. Bennes, toujours menacée par les ligueum; Saint-Halo, Vitré, Chàteaubriant, sur la frcmtifans de Test; Brest et Quimper, à l'extrémité de la péninsule; Halesteoit, Josselin, Ploêrmel, Montfôrt, Guérande, le Groisic et Cli^son, teUes étaient les seules places qui fussent encore an pouvoirdes royalistes, avec quelques châteaux plus ou moins importants, comme KerouT zeré, Tonquedec en Tréguier, Latte près de Saint-Malo, Bostïenm, Gorlay en Cornouaille, Châteaugirop, etc^. Le ps|ys de Beta, an sud de la Loire, observait une sorte de neutralité, qui ne 4épiaisait pas à Mercceur, grftçe à la politique du maréchal de Qetz, iqui s*était éloigné de France pendant les guerres civiles'. La plupart df ces places étaient peu ccmsidérables; Josselin, d'ailleurs, était assiégé par les troupes de la Ligue : la ville avait été surprise à Timprovisle par Saint-Laurent, Tinfatigable lieutenant de Mercœur; mais l&ûbAf* teau, où s'était retranché Sébastien de Bo6made&-MoIac, résista jusqu'à la fin de juillet: faute de vivres et de secours, il fut alors forcé de capituler; et Josselin, situé presque au milieu de la province, devait être l'une des principales places d'armes de Mercœur pendant toute la guerre. Saint-Laurent s'était également emparé de Dinan

1 Draité de la prise d'armes, p. 181.

2 Moreau, p. 28.

3 Travers, t. III, p. 23.

et de Dol; il tenait par là la roate da nord^ Maîtres de Bedon, d*Aaray et de Vannes, les royalistes tenaient la route du midi : Vannes s'était déclarée pour la Ugne dès la mort des Guises; Auray, on instant au pouvoir des royalistes, était repris par les ligueurs, commandés par Saint-Laurent. Mercœur s'emparait de Quintin, de Tréguier ; et Quimperlé, après avoir été pillé par les troupes du {«rince de Dombes, s'efforçait de garder la neutralité entre les deux partis; Guérande et le Croisic se soumettaient bientôt aux ligueurs. Sur les frontières orientales de la province. Fougères, Craon, Laval, Cbâteau-Gontier, Mayenne et Sablé étaient du parti de la Ligue^. SanH-Malo, toat occupé déjà, comme nous le verrons bientôt, de ses intérêts locaux, allait complètement s'isoler et se soostraire à l'obéissance du roi de France. Quimper était menacé par son isolement au milieu d'un pays ennemi, et se sépara du parti royaliste peu après la mort de Henri ni'. Cbàteaubriant tombait également au pouvoir de Mercœur. Si Vitre, position très-importante, alors vivement pressé par les ligueurs, était forcé de se rendre, il occupait toutes les entrées de la province, l'isolait complètement, resserrait fiennes de toutes parts, et détruisait facilement, en prenant cette capitale, toute résistance des royalistes dans la Bretagne^. Bappelons-notts que Mercoour possédait depuis longtemps le duché de Penthièvre et ses dépendances, dont les principales places étaient Guingamp, Land)alie, Honcontour, toutes trois fortifiées : de plus, le duc d'Elbeuf, son parent, avait Àncenis, sur la Loire, avec un bon château. Aiussi la puissance et les succès de Mercœur étaient, dès le premier jour, célébrés dans toute la France, et môme au loin, à Paris et dans les villes où la Ligne dominait. « Toute la Bretagne, « dit un pamphlet contemporain, s'est rendue à l'Union; M. de Mer- « cœur est un très-valeureux prince du sang l<Nrrain, duquel le « Bom seul vaut autant comme une armée de cinquante mille R hommes : cda s'est fait sans coup férir ; ce n'est pas par la

1 Jfém. ée la Ligue, t. m, p. S50. — De Pire, t. I, p. 79.

d Deffaite de f armée du prince de Dombes au pays et duché de Bretaigne, k Paris, chez Nie. Nivelle, 1589. — Discours de ce qui s'est passé au pays ëe Bretaigne, Maine et Jnjou, à Paris, chez Pierre Ramier, à lenseigne du Serpent, 1589.

3 D. Taillandier, p. 380. — De Pire, t. I, p. 32. — IVtoreau, p. 51, etc.

4 Montmartin , p. 279.— D. Taillandier, p. 370. — Crevaia, p. 284-285, 290.

« force des armes, mais par la force de Dieu^ » L*oq exagérait même, dans une intention politique facile à comprendre, les victoires qu*il avait remportées, pour donner du courage et de Tespoir aux défenseurs de Tunion ; ainsi, j*ai sous les yeux une petite brochure imprimée à Lyon, comme tant d'autres, par le ligueur Tantillon. C'est une lettre écrite par un capitaine de Mercœur, appelé Saint- Maixant ; il raconte longuement toutes les particularités d'une victoire gagnée par le duc en personne sur les royalistes : plus de douze cents anglais sont restés sur la place, et ceux gui eschap^ pèrent l'espée du soldat rieschappèrent point les mains des paysans, aucuns desquels y ont fait un beau butin; r ennemi, outre les étrangers, a perdu plus de cinq cents hommes, etc. Or, je n*ai pu trouver aucune autre trace de cet événement, assez considérable cependant pour ne pas être resté inaperçu; et plusieurs passages du récit font croire qu il a été complètement inventé^.

Toutefois Mercœur était réellement très-puissant dans presque toute la province ; et les défenseurs de l'autorité royale ne semblaient pas pouvoir longtemps lui résister. Tous les gentilshommes bretons n'avaient pas répondu aux pressantes convocations de Heuri III : ceux qui soutenaient avec le plus d'ardeur la cause de la royauté étaient on des officiers du. roi, souvent étrangers à la province, et par cela môme suspects et peu influents, on des seigneurs, descendants d'illustres familles bretonnes, qui s'étaient attachées depuis longtemps déjà aux intérêts comme aux idées de la France. C'étaient aussi des protestants, qui maintenant combattaient pour la royauté, parce qu'eux-mêmes étaient aussi poursuivis par la majorité catholique, et parce qu'ils trouvaient honnête et glorieux de défendre la légitimité, après l'avoir si longtemps combattue; puis, désespérant désormais de faire triompher leur cause dans le royaume, ils pensaient obtenir pour eux-mêmes de meilleures conditions, en assurant la victoire de leur ancien chef, Henri de Navarre. Ils étaient, au reste, peu nombreux;

1 La réduction de ta duché de Bretagne à l'union des villes catholiques par Monseigneur le duc de Mercœur, avec une lettre d'un bourgeois de la ville de Hannebon en Bretagne, touchant la réduction dudit pays, Paris, chez MichelJouiu, 1589.

2 Jdvis de la deffaite des Jnglois et autres hérétiques venuz en Bretaigne, pour le Roy de Navarre, près de Chasteau-bourg, k Lyon, par Louys Tantillon ,

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et, s'ils rendirent des^rvices su parti da roi, principalement en saovant rimportante place de Vitré S ils contribuaient aussi par leur présence, suspecte môme à leurs alliés, à envenimer les haines de la foule catholique, qui croyait toujours combattre le parti détesté des huguenots.

Le parti royaliste était donc trës-faible en Bretagne ; on en peut juger par le petit nombre des députés qui se réunirent aux États de Bennes en 1590: de Tordre de l'Église il n*y avait pas un seul évéque; seulement, un chanoine de Bennes se présenta pour révoque de Tréguien Hathurinde Hontalais, abbé de Saint-Mélaine, était le seul abbé { des neuf chapitres des églises cathédrales, il n*y eut que le député de celui de Bennes. Au lieu de cent députés de la noblesse, on en comptait à peine quarante ; et dès quarante villes qui avaient droit de se faire représenter aux États, sept seulement avaient envoyé des députés*.

Henri III, au moment oà il se réunissait an roi de Navarre, était pressé par plusieurs gentilshommes bretons de descendre la Loire, pour accabler Mercœur. « // dit, écrivait Duplessis-Mornay à son « mattre, qu*il faut qu'il aille à Angers, de là à Nantes, pour ém^ « pescher les desseings de M. de Mercosur, qui commencent à « eselater enBreilaigne.... Sa Majesté vous prie que son desseing ne « soit point divulgué, » Mais Henri de Navarre avait bien compris qu*il fallait avant tout marcher sur Paris, et frapper au cœur les défenseurs de TUnion ; aussi répondait^il aussitôt : « Si le Roy va en t Bretaigne, il est ruyné.^ » Ses raisons étaient tellement fortes, que Henri III se laissait entraîner par son allié, et venait bientôt assiéger là capitale. Guidé probablement par les conseils du roi de Navarre, il nommait, comme gouverneur de Bretagne, son cousin le comte de Soissons, fils du premier prince de Condé. Ce choix était une nouvelle preuve de Tunion des deux jrois ; mais le comte de Soissons, avant d*arriver à Bennes, se laissait honteusement surprendre par Mercœur, à Châteangiron (1«' juin) : fait prisonnier

1 La baronnie de Vitré appartenait au comte de Laval, petit-fils de d'Andelot ; beaucoup de protestants s'y étaient réfugiés. M. de la Borderie a donné d'intéressants détails sur les protestants de Vitré. Voir le Calvinisme à Fitré , Rennes, 1851. »

2 Registres des États. — De Pire, t. I, p. 259-260.

3 Mém, de Dupl.-Mornay, lettres du 23 mars 1589, etc.

avec la plupart des gentilshommes qui raccompagnaient, il étak conduit au château de Nantes. Il parTÎnt bientôt à s'échapper, en se cachant dans un vaste panier, dans lequel on mettait chaque jour les plats destintfs à son dînera Mais dëjà son gouvernement avait été donné par Henri III au jeune prince de Dombes, Henri de Bourbon , petit-fils du duc de Montpensier, qui jadis avait été dépouillé, pour faire place au duc de Mercœur; et plusieurs pensèrent alors que M™* de Mercœur avait favorisé Févasion du comte de Sôissons, pour le mettre aux prises avec le nouveau gouverneur, et diviser le parti royaliste : ce fut en effet Toccasion de longs démêlés entre les deux princes, et plus tard Henri IV eut beaucoup de peine à les faire cesser. Henri devait, dès les premiers jours de son règne^ confirmer le prince de Dombes dans le gouvernement de la Bretagne (14 août) : « Henri UI, disait-il, reconnaissant que la Bretagne était (c la plus infeclée de toutes les provinces de la peste contagieuse « de la rébellion, avait fait choix d*un grand, notable et signalé « personnage, etc., etc. ^ »

Malheureusement, ce prince, très-jeune encore, sans expérience, imprudent et léger de caractère, n'était pas à la hauteur des dangers qu'il avait à conjurer ; souvent il devait exciter le mécontentement des royalistes et mériter les reproches ofiiciels du grave parlement '. C'était cependant un prince du sang, et son nom devait rallier autour de sa personne les partisans de la royauté. « Je suis ici, disait « le prince de Dombes au parlement, pour vous protester d'employer (c ma vie à votre conservation, n'ayant antre but et intention que de « maintenir le service de Dieu et nostre Religion catholique, apos- « tolique et romaine, avec les immunitez, libériez et privilèges, « tant de ceux de l'Église que de la Noblesse, et pour le repos el « soulagement du peuple, que les autheurs de ces troubles ont fc réduit à une misère, et pauvreté insupportable^. » D'ailleurs, il allait recevoir des secours importants de la basse Normandie, dool

1 Moreau, p. 48. — La deffaite de Lavardin et prinse du comte de Sôissons par Monsieur le duc de Mercure, gouverneur du pais et duché de Brétaigne^ à Paris, pour Hubert Velu, rue St-Jacques, 1589.

2 Jetés de Bret., t. III, col. 1499-1501.

3 Jetés de Bret., t. III, col. 1718, 1729, etc.

4 Déclaratioif faite parle prince de Dombes au parlement de Bretagne : Jetés de Bret., t. III, col. 1502. — Reg, du parlement de Bretagne,

son père avait le gODTernemeDt; sans cela, dit ThistorieD Davila, il se fût vu ou chassé par les forces de la £Âgue, ou entièrement défaite Sa présence à Bennes fat surtout très-utile à Henri IV au début de son règne ; car elle ne fut pas sans influence sur la conduite du parlement. La décision de ce grand corps judiciaire devait avoir du retentissement, même au dehors de la province. En reconnaissant Henri lY, il donnait le premier à son autorité mal alTermie la force et Tappui de la légalité, et aux catholiques royalistes et modérés un exemple à suivre. Mercœur Tavait compris : à la nouvelle de Tassassinat de Henri HI, il avait envoyé à Bennes, pour y porter le trouble et la confusion, le sénéchal de Fougères; les Liseurs voulaient profiter de celte heureuse occasion, pour se rendre maîtres de la ville. Mais^ dès le 4 septembre, le prince de Dombes avait annoncé au parlement Tassassinat du roi, et la nomination de Henri IV par les princes et seigneurs de son armée ; Témissaire de Mercœur, arrêté par les ordres de la cour, était jugé et pendu dès le soir même, comme perturbateur du repos public. Le coup était manqué ; Bennes devait rester fidèle, et Mercœur se vengeait cruellement de' cet échec, en faisant froidement, par représailles, pendre an Bouffay de Nantes le sénéchal de Laval, son prisonnier depuis quelque temps ^. Dès le 11 septembre, après avoir vu la proclamation par laquelle Henri promettait de maintenir la religion catholique et de se faire instruire dans six mois, le parlement le reconnut pour son roi, mais en même temps défendit tout autre culte que le culte catholique. Telle devait être sa conduite pendant toute la guerre ; c*était montrer, dès le premier jour, que la cause de Henri n*était pas celle des protestants, et qu'il y avait dans la lutte engagée contre la royauté autre chose que la raison religieuse.

Quelques jours après, le parlement prêtait serment à Henri IV, à condition que la religion catholique serait maintenue, et que le roi serait supplié de Fembrasser ; puis, il nommait des commissaires , pour aller, dans toutes les villes de la province, détniire les faux bruits que la Ligue ne cessait de répandre contre lui' : mission difficile, et qui sans doute ne put être remplie ! Ces actes sauvèrent

1 Davila, p. 839.

2 Moreau, p. 50. — De Pire, 1. 1, p. 80, 81.

3 Registres du parlement de Bretagne. — D. Taillandier, p. 378.

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Bennes et probablement le parti royaliste en Bretagne : c*élait le premier parlement qui reconnût Henri IV, et Ton a remarqué que seul pendant les troubles il ne fat pas transféré.

Cependant, malgré ces efforts, le parti de la Ligne semblait dcToir triompher en Bretagne, comme dans le reste de la France ; et ai le parlement de Bennes déclarait coupables de haute trahison tous les partisans de Mercœur, il n'arait pas à sa disposition des forces suffisantes pour faire exécuter ses sentences : puis, un parlement rival opposait arrêt à arrêt, et ses décisions étaient soutenues par la grande puissance de Mercœur, qui commençait à organiser son gouTemement sur des bases assez solides. Aussi, comme le dit Mézeray : « Mercœur, tendant è ses fins particulières, était maître « de la plus grande partie de la Bretagne, province fort catholique, « abondante en ports de mer plus qu'aucune autre de rEurope, &ï « hommes propres pour la guerre, en. richesses que le commerce « lui apporte de toutes parts; outre cela, de difficile accès do côté « de la terre, et s* avançant presque toute en mer pour recevoir da « secours; enfin, très-bien placée pour faire un état particolî«r, « comme elle avait fait pendant Tespace de plus de mille ans^. »

Je ne me propose pas de raconter les différents incidents de la

lutte, qui s'engage dès lors en Bretagne entre les ligueurs et les

royalistes; de Pire et dom Taillandier se sont surtout attadiés à

exposer la suite des événements de la guerre : leur récit laisse sans

doute beaucoup à désirer; mais enfin il est assez complet. D'aiUeurs,

je partage Tavis du premier de ces écrivains, lorsqu'il dit : « Oo na

« vit autre chose, dans la suite de cette guerre, que prises et reprises,

« saccagements, ou incendies de maisons particulières, avec les

« maîtres pris à rançon. Ce fut, dans quelques-uns de ceux qui eser-

« cèrent ces violences, l'effet d'un zèle de parti ; dans les antres,

« communément et avec plus de vraisemblance, l'ayidité du bntin,

t( et très-souvent l'effet des animosités particulières... Conmie ce

« serait trop m'engager que d'entreprendre de les raconter, parce

« que ce serait charger cette histoire d'une infinité de petits faits

« plus capables de Tembarrasser que de la rendre complète, je tfeo

« parlerai qu'en passant 3. » De Pire n'a pas été malheureasement

I Mézeray, t. XV, p. 941. Bist. de France, éd. de iS30. 3 l)e Pire, t. 1, p. iiS.

BN BRETAGNE. 55

tODjoars fidèle è sa promesse, et 8*est perda pins d^ne fois daos le récit fort compliqué et fort ennnyeax des marches, contre -marches et combats. Tai mieux aimé étudier et exposer le caractère de la lutte, montrer quelles passions animaient alors le clergé, les bour* geois, la noblesse et les paysans, quelle fut leur conduite pendant la guerre civile, et surtout comment Mercœur, mattre de presque toute la province, véritable souverain dans Nantes, sa capitale, parut sur le point de réaliser le rêve d'autorité indépendante que son ambition commençait alors à former.

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