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CHAPITRE XII

Prétentions de Philippe II sur la Bretagne. — Mercœnr introduit les Espagnols dans la province « et les établit k Blavet. — Politique ambitieuse du roi d'Espagne; Mercœur est délaissé après la victoire de Craon; don Juan d'Aquila refuse de combattre les royalistes près de Morlaix. -r- I^s Espagnols élèvent le fort de Crozon, près de Brest; Mercœur, k son tour, ne soutient pas les Espagnols, qui perdent Crozon; défiances réciproques.

L*uDe des plus grandes fautes de Mercœnr, c'est d'avoir introduit les Espagnols dans la Bretagne : rien ne le justifie, rien ne Texcnse. lilercœur ne devait pas ignorer les intentions ambitieuses de Philippe II, qui depuis si longtemps voqlait soumettre, ou du moins affaiblir et démembrer le royaume. Depuis un siècle, les rois d'Espagne étaient les ennemis acharnés de notre pays ; et, dans ces derniers temps, Philippe II avait assez clairement proclamé ses prétentions sur la couronne de France, et sur la province de Bretagne en particulier. Comme prince français, Mercœnr devait généreusement repousser les tentatives avouées du roi d'Espagne ; «t et cependant tt il fut le premier de ceux de son parti (qui doit estre noté) qui (c ouvrist nostre frontière et nostre mer aux Ëspaignols. ^ » Comme prétendant secret au duché de Bretagne, il était intéressé, plus que tout autre, à éloigner Philippe II de la province. Le salut de la religion catholique exigeait-il cette alliance coupable ? Qui pourrait le soutenir? Qui, du moins, pourrait croire consciencieusement que

1 JHém. de Duplessis , t. VI , p. 392.

les calhoUques de France en étaient alors réduits à la dare extrémité de réclamer humblement, pour sauver cette noble cause, le secours des ennemis de la France ? Mercœur, en s'unissant aux Espagnols, doit montrer son imprévoyance, et trahir les faiblesses peu honorables de son ambition. Au moment où commençait la huitième guerre civile, Philippe II avait déjà demandé la couronne de France, pour sa fille aînée, Tinfante Isabelle-Claire-Ëugénie^ petite-fille de Henri II par sa mère, et nièce des trois derniers rois; mais il soutenait avoir des droits plus incontestables encore sur le duché de Bretagne'. En efiet, sa fille descendait directement d'Anne de Bretagne et de Claude de France; et, à défaut d'héritier mâle, la province, fief féminin de temps immémorial, devait lui revenir par droit de succession, quand bien môme Henri de Navarre monterait sur le trône de France. Philippe II faisait bon marché de la réunion du duché à la couronne en 1532; et les défenseurs de ses droits publiaient de nombreux écrits pour soutenir ses prétentions^. Alors, comme récrit Duplessis, au nom de Henri de Navarre : « Les ligueurs le c< leurrent d'un espoir de faire tomber la couronne en la main de ses « filles ; et, pour le commencement, le debvoient introduire en la (t Bretaigne. Choses découvertes par leurs lettres et mémoires... jus- « ques là que le roy d'Espaigne a eu quelque temps son armée preste « et à la voile, pour y fondre : mesmes a voit jà ses manifestes a prests et composés parles docteurs d*Espaigne, par lesquels il préa tendoit justifier sa descente en Bretaigne, et comme à lui de droict « appartenant, tout ainsi qu'il avoit faict son usurpation en Porte tugal^. » De bonne heure il avait espéré pouvoir s'emparer d'une position aussi importante ; de là il lui serait facile d* attaquer la France et de profiter des circonstances favorables; de là surtout il menacerait

1 La question des droits de Flnfante sur la Bretagne fut alors plus d une fois discutée : Ton peut consulter la remontrance ou discours du procureur général J. de la Guesle contre ces prétentions. — Remontrances de J, de la (ruesle , p. 479-547; Paris, 1611.

2 De la Guesle parle, dans ses remontrances, d'un livre adressé à Hnfknte, sous les qualitez de duchesse de Bretaigne, comtesse de Blois et de Montfort, et dune lettre trës-significative écrite k Philippe II par le comte d'Olivarez, le 5 août 1589 , au sujet des droits de la princesse. — Voir Nevers , Traité de la prise d'armes, — Remarques sur la Satire Ménippée, t. II, p. 143, etc.

3 Remontrances à la France, faite par Duplessis, après la bataille de Coulras : l. IV, p. 8 de ses Mémoires.

continaéllement les côtes de TAngleterre, cette riyalé désormais si redoutable de TEspagne. Au moment où il réunissait rinvmcible Armada, il reprenait son dessein, et faisait pai*attre un nouveau manifeste de ses droits sur la province : la tempête brisait la grande flotte qui devait soumettre l'Angleterre, et Philippe était encore forcé d'ajourner ses espérances. Déjà cependant il était entré en relation avec Mercœur sous d'assez tristes auspices : don Antonio, prétendant à la couronne de Portugal, s'était retiré dans un château de Bretagne : Philippe II, dit-on, s'adresse alors à Mercœur, qui s'engage à lui livrer le malheureux fugitif; et des soldats, conduits par le capitaine de Montigny, étaient sur le point de prendre don Antonio, lorsqu'il fut prévenu et sauvé par Françoise deRohan; plus tard, il parvenait à gagner la Rochelle et à fuir en Angleterre ^

Après la mort de Henri III, les prétentions du roi il'Espagne deviennent nécessaù*ement plus sérieuses et plus menaçantes : vainement les raisons qu'il avançait dans plusieurs écrits étaient-elles facilement réfutées; Philippe II espérait, maintenant plus que jamais, réussir, au milieu des fatales divisions qui semblaient devoir ruiner la France. C'est alors qu'il écrit à son ambassadeur, en approuyant l'élection du cardinal de Bourbon, qu'il ne manque pds dHnsinuer adroitement les droits de CInfànte, que lui ont acquis les alliances et mariages de familles royales : mais tout cela doit être dit avec une bonne dissimulation, pour sonder le terrain et les esprits, et voir quel effet cela produira, sans toutefois indisposer personne (1589). Après la mort de Charles X, il est plus pressant : « La seule personne à qui revienne la couronne de ce royaume, est « sans doute r Infante, Quant à l'objection de la loi salique, la « réponse est facile : de l'aveu des Français, cette loi fut une vio^

« lence sans cause ni fondement // faut absolument que les

« Français, obéissant à la justice, la déclarent reine propriétaire « de France : si cette condition leur paraît dure, qu'ils fassent au a moins, sous les apparences dune élection, ce qui appartient par « droit de succession. » Aussi Philippe II devail-il accueillir avec empressement les avances de Mercœur, qui, dès l'année 1590, lui demandait des recours, et offrait d'introduire les Espagnols dans la province dont ils ambitionnaient surtout la possession.

1 D Aubigné, t. II, liv. v, ch. 3. — Remarques sur la Satire Ménippée, t. Il, p. 209. — Mém. de la Ligue, t. IV, p. 194, etc.

G^était le Florentin Lorenzo de Tornabnon, Thomme d'affaires de Mercœiir, qui avait négocié le traité en Espagne; il avait été facilement conclu : (T Je suis infiniment aise, écrivait le duc à sa femme, ce de la bonne espérance que le sieur de Tornaboni nous donne des « régiments d'Espagne; s'ils viennent durant cette belle saison, je « m'assure que, avec Tayde de Dieu, je les employray si bien que « leur maistre recevra contentement et que je gagneray ses bonnes « grâces, autant et plus que nul des autres qui sont en ceste cause. « Mandez à Tornaboni que 6,000 hommes seront bien nécessaires en « ceste province, afin que je puisse reconquérir tout le pays du « Maine, où j'ay d'assez bonnes intelligences; mandez-lui aussi que « s'il avoit moyen d'avoir quelques chevaux, cela m'accommoderoit « de beaucoup, car je n'en ay plus ^ »

Conformément au traité conclu par Mercœur, les Espagnols devaient être postés à l'embouchure de la rivière du Biavet, sur la côte méridionale de la Bretagne : là se trouvait le bourg fortifié de Loc-Péran ou Biavet. Le duc François II avait déjà, dès le xv* siècle, reconnu l'importance de cette belle position ; et , après une enquête solennelle, il avait résolu d'y établir une ville et un port de commerce: mais les troubles et les malheurs de la Bretagne avaient empêché la réalisation de ce projet. Au xvi*" siècle, et surtout depuis la guerre, le bourg était occupé par de braves marins, bretons, rochelais et même anglais, qui, par leurs courses le long des côtes, désolaient le commerce des ligueurs ; si Ton en croit même l'historien Biré, il était alors défendu par deux ou trois cents pièces de canon. Ce qu'il y a de certain, c'est que les Espagnols avaient habilement choisi « ce port, le meilleur et le plus assuré de la province, situé sur une « pointe aisée à fortifier par un retranchement d'avec la grande « terre, dans lequel les vaisseaux peuvent entrer de tous vents et de « toutes marées, et y sont en toute sûreté et toujours à Dot, quelque «f grands qu'ils soient 2. »

Mercœur, pour tenir sa promesse, vint attaquer la place par terre et par mer ; malgré le courage héroïque des habitants, que leurs .femmes elles-mêmes* excitaient au pombat, en donnant l'exemple, elle fut prise, et le massacre fut horrible : « L'insolence de ceux de

1 Davila, p. 839. — jérch. de Simancas, dans Capefigue, t. VI, p. 127, 128. Je cite ayee défiance les pièces contenues dans les ouvrages de cet écrivain : car Tony trouve à chaque instant de graves erreurs , qui font douter du reste.

2 Moreau , p. 105.

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« rUnionfut grande; car, étant d'assaut, ils passaient tont au fil de « l'épée, se souvenant des maux qu'ils avaient regus aux tranchées, « aux assauts, et quelques capitaines qu'ils avaient perdus qu'ils « regrettaient fort. » Pour toute excuse de ce iait, que l'on a sans bonne raison mis en doute, le ligueur Biré dit que les assiégeants étaient trës-irrités de ce qu'un des maîtres de camp de Mercœur avait été tué. L'on raconte encore que quarante jeunes filles se jetèrent sur un vaisseau, pour échapper à la brutalité furieuse des vainqueurs; sur le point d'être prises, elles préférèrent la mort au déshonneur, et, se tenant toutes parla main, elles se précipitèrent dans les flots (juin 1590) ^

Les Espagnols pouvaient arriver : ils avaient mis à la voile dès le mois d'août; mais, dans le golfe de Biscaye, ils avaient été attaqués et repoussés par ui^e flotte anglaise: au mois de septembre, ils s'embarquaient de nouveau en Biscaye, et, après une heureuse traversée, ils prenaient terre à Saint^Nazaire, vers l'embouchure'de la Loire; ils étaient au nombre de 5,000, commandés par don Juan d'Aquila. La flotte, composée de quatre galions et de trente-six navires, sous les ordres de don Diego Brochero, se dirigeait ensuite vers le Blavet, et y arriva le 28 octobre 1590. On célébrait à INantes cet heureux événement par des processions, un Te Deum solennel et des réjouissances publiques. Puis les Espagnols, conduits par Jérôme d'Aradon et plusieurs autres capitaines royalistes, marchaient par la Boche- Bernard vers Vannes 3, et, après avoir aidé Mercœur à reprendre Hennebont, ils s'établissaient à Blavet, et s'empressaient de s!y fortifier, de manière à pouvoir envahir la Bretagne, quand ils le voudraient: « ils bâtissaient, par exemple, dit un historien, deux forts royaux à <c l'entrée du port; remparant la place, le. mieux qu'ils purent, de « fossés, de bastions, et de toute sorte d'architecture militaire, du « côté de la terre 5^. »,

i Montmartin, p. 285. — Moreau, p. 107. — De Thou, liv. 99. — Dict. d'Ogée, art. Port-Louis, —P. Cayet, coUect. Petitot, t. XL, p. 163.

3 Quelques soldats de ces vieilles bandes castillanes sont restés dans le pays : près de Brandu et de Piriac, on reconnaît leurs descendants à leur physionomie et k leurs noms d'origine espagnole. Ces Espagnols avaient commencé par soumettre à Mercœur tout le pays entre Loire et Vilaine ; c'est ainsi qu'ils prirent et détruisirent, dans la paroisse de Mesquer, le château de Camsillon , qui appartenait au seigneur de Tournemine.— (Améd. de Franchcyille.— Crevain, etc.)

3 Davila, p. 840. — Journal d'Aradon.

Pendant quelque temps, Mercœor s'applaudit de cette alliance : « Sire, écrivait-il à Philippe II, pour le remercier, le secours qa*il « a plu à Yostre Majesté m*envoyer pour ayder aux catholiques de « cette province est tel, qu'il rend beaucoup de contentement à tous, « pour Tespérance qu'ils ont que par l'assistance d'iceluy, les affaler res iront bien et la religion catholique y sera assurée. »

Il réclame même de nouveaux secours : « car nettoyant bientôt « ceste province, comme j'espère faire, par la grâce de Dieu, et « l'appuy qu'il plaira à Yostre Majesté me donner, Ton pourra tirer « des commodités non-seulement pour la conserver, mais aussi pour « employer au service de l'Espagne dans l'entreprise d'Angleterre « on autre, ainsi qu'elle voudra conimander, tant pour lever des « gens de pied et de cheval que pour armer des navires. Tay donné « charge à ce porteur de vous faire entendre particulièrement toutes (t les affaires qui se passent par-deçà et les nécessités qui y sont, « afin qu*il vous plaise me secourir, conformément à la promesse « que Yostre Majesté m'a faicte, et le tout sera employé pour la <x manutention de la religion catholique et le service du magnanime « roy d'Espagne*. »

Grâce aux soldats espagnols , grâce à l'argent qu'il recevait de Philippe II, Mercœur put presser vivement le prince de Dombes; et la victoire de Craon, à laquelle ils contribuèrent beaucoup, semblait devoir assurer le triomphe des ligueurs en Bretagne (1592).

Cependant, la présence des Espagnols n'avait pas été bien accueillie par tous : le prince de Dombes dénonçait aux Ëtats de la proYince la conduite indigne de Mercœur, qui avait mis te comble à ses attentats, en appelant et recevant les Espagnols, dont les excès et les cruautés avaient désolé tous les pays de l'Europe et des Indes ou ils avaient mis le pied^, Henri lY accusait les ligueurs, corrompus par l'or de Philippe II, de lui avoir vendu l'entrée de la France, et de lui avoir honteusement livrée comme une proie, la province de Bretagne. Enfin, nous avons vu que, pour s'opposer adx{desseins ambitieux du roi catholique et de Mercœur, l'on réclamait et Ton obtenait les secours d'Elisabeth.

Si les royalistes acceptaient avec défiance et regret l'assistance

i Jrch. de Simancas, dans Capefigue, t. VI, p. 129. 2 De Thou, liv. 99. — Jetés de Bret., t. 111, col. 1521.

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nécessaire des Anglais, beaucoup de ligueurs, gens honnêtes et bons Français, étaient mécontents de la présence des Espagnols, encore moins désintéressés; et plus d'un Breton devait penser, an fond du cœur, ce qu*écrivait aux États de Rennes Tambassadeur Beauvoir La Ifocle : « La province est menacée de la tyrannie d*une race de gens d plus composée de Maures et de Juifs que de vrais chrétiens, et a desquels la tyrannie est insupportable aux hommes libres, vous « assurant que si je me mesle jamais d*adjouster à la Litanie, j'y a mettrai : A tyrannide Hispanorum libéra nos. Domine^. »

On peut juger du mauvais effet produit dans la province par cette uoion de Mercceur avec les Espagnols, en lisant le Journal de Pichart, recueillant et enregistrant tous les bruits, qui couraient dans le pays; ainsi il écrit, en mai 1591 : « On parle beaucoup que « le sieur de Mercœur a vendu an roi d'Espagtie les villes qu'il avait « en son obéissance en Bretagne pour un million d'or, que l'on dit « lui avoir été fourni par ledit roi dans Nantes, où est venu le pre-

« mier des princes d'Espagne, le duc de Médina D'ailleurs, que

« ledit roi d'Espagne et le duc de Mercœur ont fait un échange, par « lequel ledit sieur de Mercœur a baillé le duché de Penthiëvre^ et « patrimoine de sa femme en Bretagne au roi d'Espagne, lequel lui « baille en retour et en échange le duché de Luxembourg. C'est une « chose uil peu difficile à croire^. » Assurément, beaucoup de Bretons, môme dans le parti de Mercœur, craignaient Tambition du roi d'Espagne et n'approuvaient pas la politique imprudente de leur chef; on retrouve ce sentiment dans les écrits des contemporains, Biré, Moreau, etc. : le ligueur Dorléans, qui compose son livre contre les prétentions de Philippe II, ne dit-il pas ? « Voyant ce « royaume misérablement entaché d'erreur et d'heresie, et le peuple « branslant, et des principaux, les uns tenans le party de l'Estat, « et les autres pour la Religion, il a trouvé beau de pescher en eau « trouble, soubz prétexte de quelque prétendu droict, a pacifié tous « ses différends avecques les autres Princes et Potentats, mesmes « avecque le Turc, pour jetter ses armées en France, et la rendre « sienne, pendant que nous autres François nous entremengeons et « ravissons le fruict et la fleur de nos Lys '. »

i Actes de Bret, t. III, col. i589.

2 Pichart, col. 1722.

3 Dorléans, p. 151.

La bonne intelligence ne devait pas d'ailleurs longtemps dorer entre Mercœur et le roi d'Espagne. En 1592, Philippe II se croyait sur le point de triompher : il ne se contentait plus du titre de protecteur de la religion catholique en France; il revendiquait la couronne. Son avidité le perdit : ses prétentions avouées, et soutetenues principalement aux Ëtats généraux de Paris, devaient ouvrir les yeux des plus aveugles, froisser bien des intérêts particuliers et réveiller le sentiment national. Philippe 11^ Fallié de Mercœur, voulait s'en servir comme d'un instrument utile à ses desseins; mais craignait de rencontrer en lui un obstacle : il l'avait aidé à vaincre les royalistes, Tennemi commun ; mais il se gardait bien de le rendre trop puissant. Il espérait posséder bientôt la France entière; Mercœur ne devait donc pas devenir indépendant dans la grande province de retagne.

Assurément, si Philippe avait été n^oins ambitieux, il aurait beau- , coup mieux fait, dans ses intérêts, soit de porter toutes ses forces en Bretagne, avant la conversion de Henri IV; alors il aurait pu rester maître de la province : soit de soutenir franchement la cause de Mercœur, et de tenter pour la Bretagne ce que les Français contribuèrent plu$ tard à faire pour le Portugal. Heureusement pour nous, Philippe II n'eut ni assez de modération dans ses désirs, ni assez d'habileté dans sa politique ; et, comme il arrive souvent, en voulant tout avoir, il perdit tout. Voyons les faits.

Après la belle victoire de Craon, Mercœur se dispose à frapper un coup décisif. Que fait alors le général commandant le$ troupes espagnoles ? Fidèle aux ordres de son maître, don Juan d'Aquila déclare qu'il ne peut servir de trois mois; il ne. donne aucun motif: il se retire, malgré les prières de Mercœur; il fortifie Blavet, et avoue hautement son intention d'en faire une retraite assurée, et d'y former un vaste port, capable de recevoir tous les secours venant d'Espagne. Philippe H envoie désormais plus de soldats que d'argent, et ses soldats ne sont pas placés sous la direction de Mercœur. Le duc est mécontent; car il vient d'échouer au moment du triomphe, et par le mauvais vouloir de son allié : il revient tristement à Nantes; et chacun s'aperçoit facilement que la discorde règne dans le camp des ligueurs. Il est évident pour tout le monde, comme l'écrit Montmartin, que l'Espagnol fait « sa prétention toute opposite (c audit sieur de Mercœur ; que ces imaginations seront très-utiles

« au service da roy et au bien de la France ; que Mercœar ne yeut ce nullement rétablissement des Espagnols, et les Espagnols aussi « peu le sien^ »

Dnplessls-Mornay se hâte d*avertir Henri lY de cette heureuse mésintelligence: a M. de Mercœur, écrit-il, est en grand soupçon « de FEspagnol, lequel le presse de reconnoistre Tlnfante, lui envoya « des forces plus qu'il ne veut, et monopole les villes, sans quMl y ose « contredire. L'agent qui est à Nantes fait une despense de printe. « Don Juan se sépara après le siège de Malestroit, protestant de ne « penser de trois mois qu'à la fortification de Blavet, où ils n^ont <f laissé un seul Breton. Leur insolence lasse tout le monde. Surtout « M. de Mercœur craint qu'ils ne s'aillent loger à Saint-Plazaire, « comme ils ont desseing au premier renfort qu'ils auront ; et n'ose « les prévenir, en le fortifiant, pour ne donner jalousie à ceux de « Nantes 3. »

Mercœur ne peut s'empêcher de faire entendre quelques plaintes : ce Sire, écrit-il à Philippe II, sont arrivés depui» quelques jours à « Blavet deux mille Espagnols, lesquels je ne pouvois penser estre « destinés au secours de ce pays, vu que Yostre Majesté ne m'en (c avoit mandé aucune chose. Et, pour moi, je vous supplie trës- « humblement trouver bon que lorsqu'il vous plaira envoyer des « soldats en ce pays, je ne sois taqt mesprisé que je n'en sois <c adverti. C'est chose qui est accoustumée à l'égard de ceux qui « ont les charges et gouvernements en ee royaume. Tai pensé estre « de mon devoir de représenter à Votre Majesté comme chose « importante à son service, que les forces qu'elle a à présent en ce « pays sont suffisantes avec celles qui sont nées en la province « pour la desfendre et entreprendre sur les ennemis, etqu'afibiblie « par une longue^ guerre, elle n'en peut porter davantage. Je la (( supplie très-humblement qu'en l'autorité et charge que j'ay, il lui « plaise commander au seigneur don Juan et à ses capitaines de « m'obéir sur ce que la raison de la guerre présentera, et que je « sois reconnu. Et priez de même le seigneur don Juan de ne se « montrer si difficile à l'exécution des choses nécessaires. Tai eu ce « malheur depuis six mois de n'avoir aucune despêche' de Yostre

2 Duplessis, lettre au roi , du 6 septembre i592.

« Majesté, qui me fait la supplier très-humblement de me vouloir « donner response aussi favorable, comme par mes services j*ai « essayé de le mériter^. »

Mercœur songea-t-il alors sérieusement à traiter avec Henri IV ? Cela n'est pas probable; mais il est certain que, par dépit et sans doute aussi pour donner à réfléchir aux Espagnols, il entama quelques négociations indirectes avec Duplessis-Mornay, par Tentremise de Talhouet. Nous avons à ce sujet les instructions mêmes données parDuplessis à M. Meslier, agent de M. deMalicome, gouverneur de Poitou, et à M. Charrette, sénéchal de INantes (1" août et 10 sep^ tembre 1592), et de plus un mémoire au roi sur la même négociation (5 septembre).

« Le roi, écrit Duplessis, ne désire rien tant que la paix en son « royaume, et fera trës-volontiers toutes choses raisonnables pour

(c y parvenir Il est disposé à traiter avec tous les chefs réunis,

« mais il ne laisse pas de témoigner à M' de Mercœur en parce ticuller ses bonnes intentions Sa Majesté le maintiendra dans

« son gouvernement, et désire en outre Thonorer dans les occasions

c< qui pourront se présenter à Tavenir Il est temps et nécessaire

« de faire la paix ; Tambition de TËspagnol ne tient pas de mesure, (c lequel eschafaudera d'eux le bastiment de sa grandeur, et puis les « bruslera, » etc.,etc2.

Ces avances n'étaient pas à dédaigner : mais le rêve de Mercœur n'était pas alors près de finir; il avait de plus hautes espérances. Aussi, quand le prédicateur Le Bossu, averti de ce commencement de négociations, eut fait murmurer le clergdet protester Tambassadeur d'Espagne à Nantes, Mercœur rompit, toutes les relations : c'était un avertissement donné aux Espagnols ; c'était aussi le début de cette politique sans franchise, dont Mercœur allait user désormais dans ses rapports soit avec Philippe II, soit avec Henri IV.

Lorsque le roi d'Espagne crut pouvoir solennellement réclamer pour sa fille la couronne de France aux Ëtats-généraux de 1592, Mercœur, comme les autres princes lorrains, se montra peu disposé à soutenir ses prétentions. Si l'Infante, en efiet, devenait reine de France, toutes ses espérances d'indépendance en Bretagne s'éva-

1 Jrch. de Simancas, dans Capefigue.

2 Lettres de Duplessis ; voir plus haut, p. S68.

noDissaient. Aussi ayait-il enyoyé à Paris son fidèle Tornabuon, pour s'opposer indirectement à Tëlection de la princesse; et il est probable, sans que rien puisse permettre de TafiBrmer, que les députés bretons aux États avaient reçu les mêmes instructions.

Mercœur ne devait-il pas être sérieusement efirayé, quand il apprenait que les Espagnols proposaient de marier Tlnfante avec le duc de Guise, et de les placer sur le trône, en donnant pour dot à la prmcesse la souveraineté de la Bretagne ? Pouvait-il être sincèrement dévoué à la cause de Philippe II? surtout lorsque Philippe séparait, dans la province, ses intérêts de ceux de Mercœur, cherchait à s'y établir d'une manière indépendante, et déjà même semblait sur le point d'étendre sa domination sur les provinces voisines d'Anjou et du Maine. De Ledesma, son ambassadeur à Nantes, lui écrivait, en efifet, que « lesdictes provinces et leurs « gouverneurs recognoissaient pour cejoord'huy qu'il n'y a roy en (c France, ni autre seigneur que Sa Majesté, sous la protection de « laquelle s'était conservé jusqu'à présent ce qui reste de pays « catholiques audit royaume. » On demandait au roi 2,000 soldats espagnols et 200 chevaux, pour réduire ces provinces au service de Dieu et de Sa Majesté^ Cependant, Mercœur envoyait à Philippe II un agent spécial, pour lui expliquer sa conduite, et protester de son dévouement : « Aux États-généraux de France, n'avait-il pas emtt hrassé de toute affection les propositions faites par les ministres « de Sa Majesté, et essayé par tous moyens à lui possibles qu'elle « reçust le contentement qu'elle en désiroit ? Ayant à cela disposé « de telle façon les desputés de la Bretagne, qu'il n'y a autres, de « toutes les provinces du royaume, qui ayent apporté^ plus de bonne « volonté, sincérité et ardeur aux affaires qui se sont présentées

« auxdits Estats pour le service de Sa Majesté Que s'il eust plu

« à Dieu permettre que l'eslection d'un roy très-chrétien et de la « sérénissime Infante fust sortie à effet, comme le désiroient les plus « gens de bien d'entre les catholiques, outre que la France se fust « ressentie de ce bonheur, et ne se fust réduite en un abyme de « misère, comme elle se voit à présent, le duc de Mercœur est « celui qui en eust reçu plus d'aise et de contentement; n'y ayant « chose an monde que plus il a souhaitée et désirée. Recognoissant

i Jrch. de Simancas, dans Capefigue, t. VI, p. 130.

« que de ladicte esléction dépend (après Taide de Dieu) Tentiëre « défense de la religion, conservation du royaume de France et la « fin de nos calamités : au moyen de quoi, il désireroit voir repren- « dre le cours de ladicte eslection, et d'y apporter de sa part tout « ce qu'on peut espérer d'un prince catholique et vrai serviteur de « Sa Majesté. » J'ai cru devoir citer cette curieuse déclaration : elle sert à faire juger Mercœur. Est-ce là l'expression sincère de ses sentiments ? Mais alors, comment louer, comment admirer la générosité, la loyauté, l'intelligence patriotique d'un prince qui voulait livrer la France à ses ennemis ? Est-ce un acte d'adroite politique, destiné à séduire et gagner Philippe II? Ou plutôt n'est-ce pas une flatterie hypocrite et servile, qui n'avait pas même le mérite de tromper celui auquel elle s'adressait 7^

A la même époque, la mésintelligence régnait toujours entre Mercœur et les Espagnols, qui combattaient en Bretagne, malgré ses plaintes, ses réclamations ou ses protestations de dévouement. Ainsi, quand, vers la fin de Tannée 1593, Mercœur était forcé de ratifier pour la Bretagne la trêve conclue entre les deux partis pour le royaume, les Espagnols, intéressés à repousser tout rapprochement, refusaient d'y souscrire, ne laissaient échapper aucune occasion de l'enfreindre, et mettaient tout en œuvre pour soulever les populations fatiguées de la guerre. Don Juan d'Aquila s'emparait d'un grand nombre de gentilshommes» qui s'étaient reti* rés daps leurs maisons: le maréchal d'Aumont les réclamait; Mercœur insistait pour qu'on les remît en liberté: Mais ses prières étaient complètement inutiles; et les Espagnols, comme le remarque M. l'abbé Oresve, pour défendre la religion catholique, n'en étaient pas meilleurs chrétiens, et commettaient alors des dégâts et des crimes effroyables aux environs de Rennes^.

Quelque temps après (1594), le maréchal d'Aumont pressait trèsvivement Morlaix; le château seul tenait encore. Mercœur et don Juan d'Aquila rassemblent leurs forces, et s'avancent à quelque distance de la ville, qu'il s'agissait de sauver : les avis se trouvent partagés sur la bataille; les défiances se réveillent, plus fortes que jamais. Mercœur, s'adressant aux Espagnols, leur demande s'ils ne

1 Capefigue,t. VII, p. 19-21.

2 Montmartin, p. 299. — De Thou, liv. 107. — Mézeray, t. XVIL

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soDt pas disposés à donner. •— Non, Monseignear, répond don Joan; comment voodriez-voos donner?^— Comment? je me mettrai, i pied, à la tète de trois cents gentilbommes, qui, tous, la pique à la main, donneront tête baissée: suivez-nous seulement avec les vôtres. — Et don Juan réplique : Ma troupe ne donne pas tête baissée, mais piano, piano. — Puis il se retire, malgré toutes les instances du duc. Moreau ajoute même que TEspagnol craignait qne les Français des deox partis ne se réunissent au miliea dn combat, pour accabler les étrangers. D*Aumont avait encore, dit-^n, augmenté ces défiances en faisant tomber entre les mains de don Jnan d*Aquila une lettre, adhressée an duc dé Mercceur, dans laquelle il rengageait à accomplir la promesse qu'il lui avait faiie de se joindre à lui pour délivrer la France des Espagnols. Toujours est-il qne Mercoeur était forcé d'abandonner Morlaix aux royalistes. Quelques jour^ après cet échec, il était à Quimpei^, et paraissait triste et soucieux : Talhonet lui demande la cause de son chagrin : « Que diriez-vous, s'écrie le « duc, de cet Espagnol, qui n'a pas* vonln donner, et qui nous a fait « perdre une si belle occasion ?» Et comme Talhonet l'engageait alors à accepter les propositions de Henri IV, et à abandonner les Espagnols, Mércoeur se contentait de garder le silenicei.

Il eut bientôt l'occasion de se venger ; il ne la laissa pas échapper. Blavet, malgré tous les ouvrages que les Espagnols y ajoutaient sans cesse, ne lenr semblait pas suffisant : vers cette époque, ils avaient jeté lés yeux sur une position encore plus importante, qu'enviaient également (es Anglais; c'était Brest, que défendait contre tons le bravé Sourdéac. Les Espagnols, désespérant de surprendre ou d'emporter la place, la menacent en élevant un fort, à l'extrémité de la presqu'île qui s'étend au sud de la grande rade de Brest, près da village de Crozon. Le fort de Crozon, ou de Gamaret, dominait complètement l'entrée de la rade; de là leà Espagnols étaient véritablement mattres du commerce de Brest,- du Conquet, et des passages qne suivaient alors les navires, allant chercher du vin en Guyenne, dn sel en Brouage : les historiens disent même que ce 4arnier port renfermait parfois plus de quatre cents bftiiments anglais, écossais, flamands, hanséatiques, moscovites, etc. De plus, les Espagnols se procuraient une rade capable de contenir toutes les flottes

1 De Pire, t. II, p. 47-49. — Moreau, p. 197-203. — De Thou, liv. 411.

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qu'ils pourraieot rëonir, lorsqu'ils voudraient faire contre TAngleterre une expédition plus heureuse que Flnvincible Armada. Les Espagnols avaient Tintention de bâtir uù antre fort de Fantre côté du goulet ; mais ils n en eurent pas le temps ^. '

Heureusement pour la France, les fortifications ne purent avancer que très-lentement; et jamais elles ne furent achevées : le terrain était dur et difficile à creuser; les paysans des envhrons étaient seulement employés aux ouvrages extérieurs, car Ton craignait de découvrir à tin Français les dispositions de la place ; Ton faisait venir d'Espagne non-seulement tous les autres ouvriers, mais les outils nécessaires, jusqu'aux pierres et jusqu'au ciment. Un brave capitaine, nommé de Praxëde, et quatre cents soldats d'élite défendaient Crozon : ils venaient de recevoir des vivres, des canons, des muni* tions de toute nature, des matériaux, etc^

Le maréchal avait reconnu toute la grandeur du danger; Sonrdéae le pressait vivement de délivrer Brest : Elisabeth, justement effirayée» ordonnait à Horris de seconder' les Français. Aussi, après la prise de Morlaix et de Quimper, d'Aumont vint mettre le siège devant le fort de Crozon. La lutte fut acharnée; des deux côtés, on combattit avec le plus grand courage, et les historiens ont longuemept raconté lés curieuses particularités du siège. Les Anglais rivalisaient de valeur et d'opiniâtreté avec les Français; car ils comprenaient les périls auxquels ils seraient exposés, si les Espagnols restaient maîtres de la place. Enfin, un dernier assaut donna la victoire aux Français; treize Espagnols seulement avaient survécu: les assiégeants avaient fait de grandes pertes; l'illustre marin Forbisher avait été tué, à la tête des Anglais qu'il conduisait au combat^ (1& novembre 1594).

C'était là un succès très-important et comme te. chef-d'œuvre de tous les exploits de guerre du maréchal, non-seulement en Bretagne^ mais en toute la France'^, D*Aumontse hâtait d'en informulés dé-

i Montmartin, p. 303. — Moreau, p. 159.

La place était située k la pointe N.-O. de la paroisse de Roscanvel, dans la presqulile de Kelem; un fort tracé sur les plans de Vauban pour défendre la rade et un château de retraite bâti en 1808 , ont remplacé la forteresse: on nomme encore ce lieu la pointe Espagnole. (Note de 1VI. Le Bastard de Mesmeur.)

2 Moreau, p. 242, 256. — De Thou, liv. 111. — Mézeray, t. XVII.

3 Moreau , p. 252.

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pûtes des États, les suppliant d*en faire rendre grâces à Dieu; ceax-ci annAçaient immédiatement cette benrense nonyelle au roi : « Sire, « nous n'avons voulu faillir à vous advenir de la prise deGroson,qui « importe le plus an bien de vostre Estât eh cette province, etc. » La lettre qu1ls adressaient au maréchal d'Aumont, ressemble à un cbant de triomphe : « Monseigneur, les grandes obligations que « cette province vous a eues, ne se peuvent représenter. Nous « vous en recongnoissons le vrai përe et restaurateur. La joye, que « tout le peuple ressent de la grande défaite des Espaignols et de la « prise de Crozon, est si grande, que le bruit en retentit de tous « costez. Les pauvres gens des champs en viennent en cette ville se « réjouir en admirant vos faits ; ce ne sont que priët'es pour vostre « -santé et prospérité. Aussi quand on y revient à penser, et en la « fatigue que vous avez endurée, ce sont miracles; car c*estoient « choses du tout hors du pouvoir des hommes. Tons avez conquis « en deux mois de Thyver et au plus fascheux teiàps soixante lieues « du pays perdu, et en avez expulsé et chassé les mortels ennemis de « la province, qui sans doute s*én fussent rendus maistres. Le roy,

« ni là patrie. Monseigneur, ne peuvent vous récompenser » Les

ligueurs eux-mêmes n*étaient pas fâchés de ce revers des Espagnols. « L'avantage fut grand pour le pays, dit Môreau, d'être délivré de « ces étrangers, qui, en peu de temps, si Dieu n'y eût pourvu» « eussent rendu leur place imprenable^. »

Don Juan d'Aquila, des le commencement du siège, avait prié Mercœur de s'unir à lui pour essayer de sauver Crozon. Mais le duc désirait se venger de l'abandon des Espagnols, auprès de Morlaix; puis il était loin de redouter la prise de Crozon par les royalistes: tous les historiens s^accordent à reconnaître qu'alors il craignait surtout les progrès menaçants (^ Espagnols; car il savait, comme le remarque Davila, qu*ils voulaient « se rendre maîtres de ce « golfe plein d'îles, de ports assurés, de villes bien peuplées, et « qui était merveilleusement propre à recevoir du secours d'Es- <c pagne et à nourrir une longue guerre ^ » Aussi, Mercœur, quoique vivement pressé par don Juan, sans donner même une raison spécieuse, refusa nettement d'unir ses forces à celles du roi

i Jetés de Bret., t. III , col. 1624. — Moreau , p. 253. 2 Davila, p. 1144.

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d'Espagne ; et rEspagnol, qai avait le plus graod besoin de sa caralerie, ne put s'ayancer que trës-péniblemeat, n'osa pa» aitacHpr les ennemis, et u*arri?a^ devant Grozon que poqr assister à la prise du fort : Sourdëàc et les gens du pays le renversèrent de fond en comble, •pour ainsi dire, sous ses yeux ^. >

Cependant Mercoeur, dans, ses lettres à Philippe II, se plaignait toujours de don Juan d^Aquila ; Tornabuon allait même en Espagne, pour demander le remplacement du général : de son côté, Fambassadeur d^Espagne à Nantes, de Ledesuxa, surveillait de trësprës la conduite de Mercoeur, et correspondait journellement avec son maître; don Juan d'Aquila, et beaucoup d'officiers ou d'agents secondaires adressaient également. de fréquents rapports à Philippe H. Désormais, Ton était plein de défiance des deux côtés ; et cette défiance^ preuve de l'ambition des deux alliés, était une cause de succès pour le parti royaliste. Les contemporains l'avaient déjà remarqué : « Sans les défiances, dit Horeau, qui étaient parmi les « Espagnols, qui ne se fiaient plus aux Français, croyant que a Mercœur fftt d'accord avec le roi, moyennant qu'il abandonnât « au besoin les étrangers à la boucherie, ce qui était très-faux : « néanmoins, cette <erainte s'imi^ima tellement cbes les Espagnols, « qu'ils ne voulurent depuis combattre parmi les Français, « et c'est ce qui mina le parti dudit duc et avança celui du ce maréchal 3. » Aussi, lorsque Mercœur, après la mort du maréchal d'Aumont, crut pouvoir reprendre l'offensive, ces dissidences avec les Espagnols vinrent encore l'arrêter. Il les engageait à attaquer Redon; ils refusèrent : il songeait à s'emparer de Clisson, il avait tout préparé pour que la place ne. pût être secourue du côté du Poitou ; mais les Espagnols, dont il réclamait le concours nécessaire, s'obstinèrenl à ne pas traverser ia Loire^: « Car ils tenaient pour maxime, observe encore Davila., de ne se « môler que des affaires de la province ; de sorte que s'il se présen* «c tait de belles occasions d'attaquer les provinces voisines, jl semblât <Bi alors qu'on leur eût coupé les ailes, et qu'ils eussent pris à « tâche de ne pas sortir des limites de la Bretagne. De leur côté,

1 Montmartin , p. 304 , 305.

2 Moreau, p. 266.

3 Lettre de Duplessis à Villeroi, 10 septembre 1595. — De Pire, t. II, p. 162 , 163.

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« ils étaient mécontents^ à causé q«e te due^ les ayant comme borni^s « dans le circuit de Blavet, ne leur permettait point de prendre « pied pins avant dans la province ^ »

Don Jaan d'Aqnilisi cherchait alors k gagner sm parti de Philippe II ptasieors des capitaines de Mercœnr : ainsi, d'Aradon et de Montigny, Tnn des députés de la province aux ËtatS'^oéraox, avaient reQQ deux ou trois cents Espagnols dans Vannes, et leur permettatent de s*y fortifier, au grand méeontentesiem des habitants ; le gonver^ neur de Josselin penchait pour eux; les aventuriers pillards ne demandaient pas mieux que de se rapprocher de Philippe II, dans Fespoir de continuer plus longtemps la^ guerre en toute impunité ; et la Fontanelle lui-même commençait alors à être plus à la dévotion du roi d'Espagne qu*à celle de Mercœur^. La désorganisation se mettait dans le parti des ligueurs, en Bretagne comme par toute la France : et au moment où Mercœur déclarait qu'il ne vouAit être le sujet ni de Guise ni de Mayenne, et désirait vivement voir échouer toutes les prétentions de Tlufante, plus d'un capitaine de son parti s'associait aux espérances du ligueur d'Aradon, qui écrivait ces mots dans son Journal:^ L'on disait de certain que M. de « Guise avoit esté esleu roy de France, et que le mariage estoit « conclu entre luy et Tlnfante d'Espagne. Je prie le bon Dieu de « toutmoncœur qu'ainsi soit, pour r augmentation de son honneur « et de son église'. »

Plus tard, nous verrons Mercœur, constant dans sa politique à l'égard des Espagnols, chercher toujours à s'appuyer sur leur secours pour se rendre redoutable au roi de France, tandis qu'il mepace sans cesse Philippe II ûe traiter avec Henri IV, 9fin de se rendre plus important aux yeux de ses dangereux alliés. L'on a vainement essayé de justifier Talliance de Mercœur avec les Espagnols : c'était, a-t-on dit, une erreur des temps, qu'il ne faudrait pas apprécier au point de vue des justes susceptibilités de notre âge : puis Mercœur, pour sauver la religion catholique, ne devait-il pas rechercher l'appui du roi, qui défendait par toute l'Europe la cause du catholicisme? Je crois qu'au xvr siècle le sentiment

i Davila, p. 1141.

2 Montmartin, p. 308. — De Thou, liv. 118.

3 Journal d'Aradon , 27 juin 1593.

3!28 LA UGCE

national était assez fort, assez général pour qu'il y ait en pins qu'une erreur à introduire dans le pays un ennemi d<^claré de la France ; et les faits prouvent que le salut de la religion n'était ni le senl, ni le premier motif qui mît les armes à la main de Philippe II et de Mercœur, son allié. Il est dangereux, plus qu*on ne pense, de réhabiliter on nfiême de justifier, avec des intentions honnêtes, les actes manvais et injustes : avec le système des circonstances atténuantes, Ton s'expose à détruire la moralité de Uhistoire.

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