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LA LI&DE

pouvaient encore paraître favorables* ou elles ne devaient jamais rétre : les Espagnols faisaient des courses jusqu'aux environs de Paris ; les grands n'étaient guère soumis; le duc de Savoie menaçait le Midi ; les huguenots murmuraient tout haut, s'organisaient, conspiraient même. On semait dans les provinces des lettres de Philippes II, qui promettait immunités aux villes, exemptions de taiHes miu peuple^ et grandes récompenses aux gouverneurs et gentilfir hommes qui prendraient son parti ^

L'archiduc Albert avait appris à Mercœur les succès dés Espa- Ciiols, et il l'engageait, par les raisons les plus fortes, par les promesses les plus séduisantes, à s'unir intimement au roi Philippe n : le duc lui répondit; mais la correspondance fut interceptée par les soins de Duplessis^, et les lettres de Mercœur firent connaître ses intentions. « Il continuerait la trêve avec les royalistes, écrivait-il, « jusqu'à la fin^de juillet seulement; on lui enverrait alors d'Espagne « nne flotte et une armée avec laquelle il soumettrait la Bretagne, et « envahirait la France, en même temps que l'archiduc marcherait « sur Paris. Si, à l'époque de la prise d'Amiens, il avait eu des trou- « |>es et de l'argent, il se serait rendu maître de plusieurs villes en Brea tagne et dans tout le royaume... Le roi serait bientôt réduit à la ft 4erniëre extrémité, comme il le méritait si bien, puisqu'il était « l'ennemi juré de tous les catholiques. Pourvu qu'on n'exige rien qui « soit contre son honneur, c'est-à-dire, pourvoi qu'on le laisse faire « la guerre en son propre nom, Henri aura bientôt des affaires dont tt il ne pourra pas se démêler; lui-même fera des choses étonnantes « mais il faut qu'on lui envoie des troupes et de l'argent d'Espagne, « de la poudre et des canons de Flandre. Il aurait bien voulu avoir « des ailes, pour voler dans les Pays-Bas^ et servir sous l'archidoc « en sim{de capitaine, pour se concerter avec lui sur les moyens de « faire à la France tout le mal possible : mais, à l'expiration de la « trêve, il faut qu'ils entrent dans le royaunie, pour se joindre

1 Dnplesns, lettre du 14 juin 1596. -r- Dom Taillandier, p. 458.

3 jUa jeune homme, nommé des Loges, et surtout un avocat de Paris, Charpentier, fils du célèbre professeur, connu surtout par sa haine contre Ramus, étaient les intermédiaires de cette curieuse correspondance; ils furent condamnés k mort, et roués «ir la place de Grëye, le 10 avril 1597. (De Thou, liv. 118. — Hist. de Duplessis, p. 116. — Méseray , t. XIII, p. 415. — L'£stoile, Reg, Journal de Henri IV^ p. 283.)

ce QiupThs de Paris oq de Rooen, où ils étaient souhaités et seraient ft secondés par beaacoop de personnes considérables... » Il parlait encore, dans ses lettres, d*un dessein formé j^ar loi, pour snrprendre le château de Saint-Germain-en-Laye, et poqr s'emparer de la personne dq roi, qui allait parfois s*y divertir^. Ainsi, Mereœnr avouait qu il trompait les royalistes par ses propositions de paix : il exagérait ses ressources, pour mieux se faire valoir auprès des ennemis ; il traitait dTégal à égal avec le roi d'Espagne, et, pour mieux s'imposer, il lui faisait savoir par ses agents qu'il était trèsvivement sollicité de prolonger la trêve, et qu*à son grand regret, il serait forcé d'y consentir, s'il ne recevait ni argent ni munitions. Au reste, la vanité de Mèrcœur semblait se complaire à entretenir ses illusions, à faijre durer son beau rêve de souveraineté indépendante : ainsi, il ne voulait pas recevoir l'envoyé du roi, Montmartin; et, à Ancenis, lé secrétaire du duc, Péchin, ne craignait pas de parler avec beaucoup de mépris des affaires du roi, et avec emphase des espérances de son maistre plus eslevées que de Bretagne. Si l'on en croit l'historien Matthieu, Philippe II, pour l'empêcher de traiter, lui promettait de nouveau de lui laisser la Bretagne en toute souveraineté, en lui abandonnant les droits de l'Infante sur le duché; et il ajoute ce renseignement curieux : « Une lettre venant de ce costé, « et laquelle je déchiffray |^ar commandement, en portqUles perte suasjons et les assurances» pour, luy Caire porter la couronne à « haqt fleurons en teste, l'espy d'or au col avec les hermines, et se « veoir assis au milieu des barons de Bretagne^. »

A cette époque, Mercœur s'efforçait, par fous les moyens, même les plus condamnables, de se procurer de nouvelles ressoiirc^s, pour profiter d'une beyreusi^ qcf^sion : M avouait toutes sortes d*actiokis; il recevait ;^ sa solde toute espèce de gens, même des huguenots; il donnait toute licence à ses capitaines, et presque tous suivaient f exemple des Saint-Offange et des Fonteqelle, dont pous avons vu les exploits 3. Au moment ou l'un de ses agents, La Ragotière, décla-

i Mém, deDnplessis, t. VI, p. 432-42». — De Pire, t. H, p. 250. -- Dom

Taillandier, p. 459. — De Thou , liv. 118. -- Mézeray , t. XVII, p. 460.

â Dom Taillandier , p. 459. — Montinartin, p. 312. ~ Matthieu, t. II, p. 252»

3 Voici un souvenir curieux et peu connu de cette époque de la Ligue en

Bretagne : c'est la Prise et lamentation du capitaine Guilleri, in-8°, 1608. Les

frères Guilleri étaient trois gentilshommes bretons , qui, après avoir suivi le duc

Tait assez insolemment aux députés da roi, que le dnc nepoavalt rien conclare ayant d* avoir reçu les avis de Philippe II, Mercœur acceptait dans son parti le gouverneur du château de Tiffauges, Chatnpagnac, qui prenait aveu de lui, pour ne pas être puni des brigandages qu'il avait commis, et pour agir avec plus de liberté. Puis, d*andacienï partisans de Mercœur couraient les pays voisins, TAn- }ou, le Maine, le Yendômois, la Touraine, pillaient et faisaient des prisonniers jnsqu'iaux portes de Paris; et le parlement ordonnait même des informations, pour découvrir et punir ceux qui les aidaient ou les recelaient. (30 sept. 1597*.)

Mais lorsque Mercœur, après avoir bien tergiversé, se décidait enfin à rompre les négociations, Henri IV' entrait victorieux dans Amiens, repoussait Tarmée espagnole, et mettait fin aux espérances de Philippe IL Le duc, étonné des quatre pieds, dit L*Ëstoile, changea aussitôt de langage; et, moins fier désormais, il se hâta d'accepter la trêve qu!il avait peu auparavant refusée^. Quelques jours après, une grande flotte de cent vingt voiles, partie des ports d'Espagne, était en vue des c6tes de Bretagne : d'autres galères espagnoles se trouvaient près dn Pellerin, à* quelque distance de

dé Mercœur dans toutes ses guerres, avaient fini par devenir des voleurs de grands chemins; ils avaient pris pour devise i Paix aux gentilshommes, ta mort aux prévôts et archers, et la bourse aux rustiques et aux mdrchancts, La vie de Philippe Guilleri ou Guillerye est en manuscrit à la Bibliothèque impériale. (Voir L'Estoile, Reg. Journal de Henri IF, p. 475, et Mercure Français, année i608.) — M.Fillon a réimprimé en 1848 une brochure extrêmement rare de 1615 , intitulée: Reproches du capitaine Cruillery faicts aux carabins, picoreurs et pillards de l'armée de MM. les Princes. « Aii milieu de ses voleries , dit avec « raison M. Fillon, Guillery apparaît comme un reflet lointain de ces chefs de « compagnies franches contre lescpiels les prévôts et les gouverneurs de pro- " vince étaient obligés de lever des armées. » ,

1 Palma-Cayet, p. 776 (collection Michaud). — De Thou, liv. 117, 118. — L'Ëstoile, Re^g. Journal de Henri IF, p. 389.

9 Voir : Articles pour la suspension d'armes accordée par MM. les députés du roi avec ceux du duc de Mercœur, 17 oct. 1597 : Mém. de la Ligue, t. VI, p. 546. — La suspension d'armes accordée par tout le royaume par MM. les. députés du roy avec ceux du duc de Mercœur; k Paris, par Claude de Montr^ceâl, 1597. — Articles pour la suspension d'armes, etc.; à Paris, par Fre4eric Morel, 1597 : les conditions sont curieuses à plus d*un titre. — Lettre de Henri IV li Duplessis, annonçant la prise d'Amiens, et son intention d'en finir avec la Bretagne, 22 sept 1597.

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Nantes, sons la direction de Fambassadenr d'Espagne, qui ne quittait plus la ville, et qui probablement attendait Toccasion d^agir ou avec Mercœnr on contre Mercœur lui-môme^. Sonrdéac, le gouverneur de Brest, averti de l'approche des ennemis, avait réuni tonte la noblesse du pays, et le tocsin devait soulever les habitants des campagnes^. Mais les éléments ruinèrent encore ces débris de Tlnvincible Armada, et une tempête furieuse dissipait,- en moins de deux heures, cette flotte formidable, à la vue d*un peuple immense qui bordait le rivage, près du Gonquet, et remerciait le ciel de cette éclatante protection'.

Le vieux roi d'Espagne, accablé de ces derniers revers, ne pouvait plus désormais lutter ; et Mercœur restait seul, sans secours étranger, sans appui à rinlérieur, en présence du roi de France victorieux. Henri lY n*était pas mort, comme le duc avait voulu souvent le faire croire, comme il Tavait lui-même désiré. Pour pacifier définitivement son royaume, il allait maintenant se diriger vers son dernier ennemi, mais non le plus redoutable, moins pour le combattre, que pour acheter sa soumission. Comme disait un pamphlet contemporain, qui prêchait la guerre contre TEspagne : « Don Juan «c sera rappelé de la Bretagne, et le duc de Mercœur aura honte « d'être espagnol en France. Il se souviendra qu*il est créature « du roi défunt, qu'il est fils de l'aumône de nos rois : il est déjà « à demi vaincu par son ingratitude; le désespoir le suivra bientôt « avec le juste jugement de Dieu. Sa conscience lui prononce un « arrêt fatal : sa félonie est à son période ; toutefois. Dieu ne veut « pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive^. » Dans un assez long pamphlet, publié contre Mercœur, au commencement de 1598, nous trouvons l'expression vive des sentiments qui animaient alors beaucoup de royalistes <^ : « Quoi? le duc de « Mercœur retiendra-t-il toujours l'embouchure de la Loire et

1 TraTer8,t. m,p.92.

3 Voir lettre de Henri IV an marqnis de Gonaisiinen (Coetqnen) , son lieutenant en Bretagne , gouverneur de Saint- Malo depuis 1596.^ JRevue rétrospective, t. U, p. 49.

3 Matthieu, t. Il, p. 250, d'après le manuscrit de Sonrdéac.

4 Mém, de la Ligue, t. VI , p. 311.

5 Libre discours sur la délivrance de la Bretagne; 1598 ; sans nom d'auteur, d'impHmeur, de ville.

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« partie de la Btetagoe contre un rey de France, un royvicto- (r rîeux, recoDQti le plus grand capitaine du monde î Verronsa noas tonjoars la sentine, Tesgout et le ramas de tous tes Tdlleurs «c et assassins liez estroictement avec ceste insolente, croule et infecte

« nation de Gastille? Allons donc promptenent ii luy la teste

(c baissée; allons chastier cesie présomption» ceste témëriié et «este « insolence... Allons déraciner l'Espagnol de Ui Bretagne, ^di n'a « pas esté réunie à la couronne du temps de nos ayeulx, pour la «( laisser démembrer en nos jours. Nantes sera bientôt foudroyée, et (c ce Catilina, ce monstre d'ingratitude, ce déloyd français qui a établi tt les Castillans dans le royaume, servira d'exemplede la justice de sa « Majesté... O âme espagnole, s'écrie le royaliste, pouvois-tof mieux « faire cognoistre icombien tu es traistre et déloyal au pais qui t'a rés-

* chauffé, enrichi, et accreu en honneurs et dignitez, qu'en voulant <r piff tons le^ ttioyens destourner et empescber ceste ^lattide et si « nécessaire conqueste?... Tu as voulu enfb|)cer ceux qui âe sauce voyent du naufirage, tu as insulté à l'affliction dé la France : et ff encore, aveugle que tu es, après ceste grande prospérité que ta « n'as peu empescher, tu t'opiniastres en ton usurpation, attendatït

* quelque coup malheureux pour publier ton investiture en Bre-

* tagne.

« Il y a neuf ans que Nâtttes ne recongnolst pins tes Fleurs de Ks : « empescbéns la prescription, et delloions du tout oèste grande el s! <k importante province, que le Roy Charles \ni préféra à tons les « Pays-Bas, et au comté de Bourgogne, afin que par l'Océan fâst <i borné nostre Empire, et par le Gtel la renommée de nostre « valeur. »

Ce pamphlet, qui se distingue de beaucoup d'autres pârr la v^ve et la vigueur dli âtyie, se termine par une éloquente itivoe^tioÉ adressée an roi lui-uième :

« Sire, c'est trop endurer l'insolence, la témérité, et les outrages tt de cet orgueilleux Salmonée, qui dans vostre royaume fait du tf souverain, tenant un Parlement et des Estais, et vous menace « d'artnées castillânnes . . . Tant qu'il y anra un Heu en Frattce « ou il sera loisible de se dire vostre ennemi, et d'y fomenter des « rebeUions, vostre Estât ne sera point asseuré. Quand il faudra, « en vous désobéissant, sortir du Royaume, et aller mendier une « pension misérable des Tbrésoriers de Castille, il se trouvera pea

« de gens qni prennent ces résolations extrêmes : mais lorsqu'on « voîl un asyle tout procbe dans les entrailles de la France, où « Targent et les autres commoditez abondent, cela donne grande « hardiesse à ceux qni croyent, qae si leur entreprise fault, ils « seront tonsjours qnittes pour se retirer en Bretagne, et qu'ils «r seront enfin compris en un Ëdict . ...» Et plus loin : « Quand «( Henri victorieux aura pacifié ses provinces, le cruel Philippe, « ennemy commun de la chrétienté, vous verra, maître de TArtois c et de la Flandre, fiefs de vostre couronne, porter le flambeau de la « guerre jusques au milieu des Hespagnes ; et, par le gain de trois « grandes batailles, délivrer le Portugal, TArragon et vostre Navarre, « de Tinsolence et barbarie de ceste nation Castillane, à laquelle « tous les clairs-voyans croient vostre Majesté avoir arraché la « monarchie de TEurope, que la conqueste de la France, par vous « seul empeschée, leur rendoit indubitable. »

Cétaient là assurément les sentiments et les espérances des conseillers de Henri lY et de Henri lY lui-même, de Duplessis et de Sully, aussi bien que de Yilleroy et de Jeannin : la politique nationale allait devenir populaire, et déjà tous les véritables Français faisaient des vœux pour la chute de Mercœnr, Topiniâtre allié des Espagnols, nos ennemis.

Mercœur ne songeait plus maintenant qu*à se rendre, aux meilleures conditions : il lui était impossible de penser à une résistance sérieuse; il n*avait plus pour lui que la populace de quelques villes, les gouverneurs de quelques places fortes, et le secours incertain des Espagnols allait même lui être enlevé ; car Philippe H traitait à Yervins avec Henri lY, et celui-ci avait nettement déclaré, dès les préliminaires, que Mercœur ne serait pas compris dans le traité ^. Philippe U, comme on le voit dans toutes les négociations qui précèdent le traité, renonçait difiBcilement à ses prétentions sur la Bretagne, et aux espérances que Mercœur lui avait fart concevoir. En 1597, son envoyé de Ledesma lui écrivait ces paroles significatives : « SMl n'est point entré dans nos intérêts de fournû: à la « Bretagne, et au duc de Mercœur en particulier, des forces suffl- « santés pour être partout vainqueur; ne nous faudrait-il pas

i Lettre du Roi à MM. de Bellièvre et Sillcry, 15 février 1598. — Lettre de MM. de Bellièvre et Sillery au roi, 4 mars 1598.

« toujours garder an pied assarë dans cette province importante par « elle-même et par sa position? etc. » fin conséqaence, Philippe II réclamait encore la Bretagne ponrsa fille: «Ces demandes sont « tellement impertinentes, que je ne les puis croire, ni de la part du « Roi, ni de ses ministres, » écrivait alors Henri IV : « sommes-nous « donc vaincus ou écrasés?... » Et, dans ses instructions à Belliëvre et à Sillery, il recommandait expressément de ne faire nulle mention de ces prétentions. Alors, les Espagnols demandèrent que Mercœur fût compris dans le traité, comme allié de Philippe II : ils espéraient, en le protégeant, « laisser toujours cette épine au pied de la France. » De son côté, Mercœur les suppliait de ne pas se hâter de conclure la paix, parce qu*il était assez fort pour arrêter toutes les forces du roi; et, dans le même temps, il déclarait quMI n'avait plus aucun rapport avec les Espagnols et qu'il désirait se soumettre à Henri lY ^

Le duc. employait toutes sortes d'artifices pour détourner le roi du voyage de Bretagne, demandant avec instance une prolongation de trêve, sous prétexte de forcer ceux de son parti à rentrer avec lui dans Tobéissance. Mais la plupart, et le fait est significatif, seigneurs, gouverneurs de place, bourgeois, s'empressaient de traiter séparément avec Henri IV, sans songer même^ réclamer la protection de Mercœur : // est semblable à ces oiseaux désemparés^ qui ne peuvent plus voler, pour la perte de leurs plumes et de leurs ailes^. « Tout s'éboule en Bretagne, écrivait Duplessis à sa feinme : Ance- « nis a composé; Rochefort, Fougères, Vannes, Hennebon, Craon « et plusieurs autres, parties ont traicté, parties traictent... Je pense « que la guerre ne s*y fera qu'en housse. M""' de Mercœur vient les « mains jointes. La résolution est que M. de Mercœur Quittera le « gouvernement de Bretaigne, remettra le château de Nantes, et « chascung en sa maison'. »

La soumission de Mercœur était, en efiet, bien tardive et bien peu méritoire : il avait résisté jusqu'au dernier moment, sans courage et sans gloire; et maintenant il allait se rendre, parce quil n'avait plus d'espérance, sans tenter même un seul combat pour sauver son honneur : « Voilà, écrivait un secrétaire d'Ëtat, dont l'historien

i Voir rinstrùction donnée à MM. de Belliëvre et de Sillery pour la paix de Vervins, en janvier 1598.

2 Montmartin, p. 314.

3 Lettre du 3 mars 1598.

EN BaSTAONE. 347

« Matthieu cite les paroles, ce que luy aura rapporté son obstina- « tion, et de n'atoir pas^cea profiter de Texemple de M. de Mayenne, « qn-il a souvent repris de n'avoir scen faire la gnerre ny la paix; « c*est maintenant à luy à jouer son personnage K Mercœnr n'avait pas non plus suivi les conseils de Mayenne, qui Tavait plus d'une fois engagé à traiter plutôt sous tes murs de Paris que sous les murs ik Nantes. Le long rêve du roi de Bretagne finissait tristement; le réveil était dur et humiliant : mais il fallait céder à la nécessité ; et déjà Henri IV était jk Angers avec sa cour et son armée 3.

Jadis Mercœur avait élevé des prétentions exorbitantes, lorsque, décidé à ne pas traiter sérieusement, il ne songeait' qu'à se faire valoir. De son côté, Henri IV, si longtemps menacé, toujours disposé à bien accueillir ceux qui se soumettaient à lui, avait fait les plus belles promesses au maître de la Bretagne, au vainqueur de Craon, qui pouvait facilement livrer la province à l'Espagnol.

Rappelons-nous les conditions qui lui étaient ofl'ertes, dès l'année 1592, par l'entremise de Duplessis et de M. Meslier: n'avait-on pas raison de lui remontrer alors que « les plus sages font leurs condi- « tiens bonnes, lorsque leurs afTaires se portent bien, et ne traitent <c jamais plus volotitiers de paix, que quand la guerre les veut amorce cer par quelque bon succès'. »

Mercœnr n'était pas alors capable de comprendre ces sages conseils : plus tard, quand il commença les négociations, c'était avec l'espoir de ne pas conclure la paix. Si nous avions le courage de suivre ces longues et misérables négociations, d'après le récit de de Thon, qui y prit une parr active, mars surtout d'après la correspond dance si détaillée de Duplessis, les plus incrédules seraient forcés d'avouer que Henri IV et ses représentants faisaient tous leurs efibrts pour terminer la guerre, tandis que Mercœur avait recours à d'indignes subterfuges, pour ne pas accepter les propositions les plus avantageuses. Tous les députés du roi étaient indignés, et souvent adressaient les reproches les plus sévères aux agents du gouverneur de Bretagne : la reine Louise, elle-même, se plaignait trèsvivement à plusieurs reprises^. Et cependant, malgré la mauvaise

1 Matthieu, t. II, p. 202.

â Montmartin, p. 314.

3 Instruction de Duplessis à M. Meslier, l»' août 1592.

4 Voir les lettres de Duplessis , 3 , 22 . 26 juillet 1595 , etc.

foi évidente de Mercœor, les dépotés de Henri IV, se conformant, mai^é eux, à ta Tolonté du roi, accordaient la plupart des condi>* tiens, an prix desquelles il paraissait vouloir vendre sa soumission ^. Ainsi, au mois d'octobre 1596, le roi consentait à approuver la guerre que le duc lui avait faite ; il s'engageait à négocier une paix ou au moins une trêve avec les Espagnols ses alliés; il n'accorderait les bénéfices de Bretagne qu'à des sujets vraiment dignes; les droits du 8aint-Siége en Bretagne seraient confirmés ; les ligueurs conserve* raient leurs charges et leurs dignités ; les gouverneurs des villes nommés par Mercœur les garderaient au moins pendant sept années encore. Il aurait le gouvernement de Bretagne, avec les droits d'amiral dans cette province, et la survivance pour son fils, si Dieu lui en accorde un; sinon, pour celui qui épousera mademoiselle' sa fille. Le roi lui accorderait 266,666 écus d'or, pour les frais de la guerre, et 24,000 écus de pension; puis, pour les droits de la maison de Penthièvre, 66,000 écus (le duc en demandait 200,000, et le comté Nantais pour gage^).

La Ragotière, le confident de Mercœur, avait solennellement déclaré qu'il était tout disposé à traiter : ces conditions exorbitantes étaient presque tout ce que le duc avait demandé, plus qu'il n'était en droit d'espérer raisonnablement. Cependant, les négociations étaient interrompues sous les plus futiles prétextes, et Mercœur continuait encore, pendant près de deux ans, à tergiverser^ à tromper, à ruiner la province, en ayant recours aux moyens les moins avouables pour soutenir la guerre et nuire à ses ennemis'. La force seule devait donc décider Mercœur à terminer sa funeste opposition ; dès la fin de l'année 1597, Scbomberg, l'un des négociateurs, se disposait à la guerre, réunissait à Angers les gouverneurs des provinces voisines, pour aviser aux moyens de former une armée; puis il par-*

1 Les conférences avaient été reprises k la fin de 1596; c^est alors que le roi envoie Schomberg et le président de Thou , pour s'unir aux autres députés (lettre du 11 oct.); c'est à Chenonceaux, à Angers, à Ancenis qulls discutent successivement avec la Ragotière, Charles de Bourgneuf et les autres agents, de Mercœur.

2 On voit toigours Mercœur réclamer Théritage des Penthièvre, malgré toutes les renonciations formelles des princes de cette famille. — Mém, de Duplessis , t. VII , passim. — Articles touchant la négociation de Bretagne , faite à Chenonceaux, près de la reine : Jrticles secrets.,, etc., t. VU, p. so-^eo.

3 De Thou, liv. il 7.

EM BBETAGNE. 349

courait, au nom du roi, la Bretagne elle-même, poar rétablir Tordre, et engage leB royalistes à faire on suprême effort et à fournir les sommes dont Henri avait le plus grand besoin pour délivrer la province. De son côté, Dnplessts-Mornay, qui, plus qae personne, devait être lassé de la duplicité de Mercœur, ne cessait d*engager le roi d*en finir avec lui par la force des armes. Sinon, Mercœur voudrak demeurer gouverneur de Bretagne, avec ses droits et ses préten-* lions au duché; et c'était un véritable dang;er de laisser dans la province un homme qui y avait si longtemps dominé en véritable souverain, germe et levain de Ligue, capable de faire aigrir toute ta pâte du royaume. Opiniâtre, comme il était, dans ses prétentions et dans ses espérances, le duc, avec le secours du roi d*£spagne, épierait toutes les occasions favorables pour troubler de nouveau la France ^ Henri ferait donc bien de donner un exemple de juste sévé* rite, en traitant avec rigueur un prince qui s'était montré si ingrat envers Henri HI, et qui depuis si longtemps avait méprisé les avances du roi. D'ailleurs, Mercœur ne pouvait se défendre : « Il est « certain, ou je me tçompe fort, que M. de Mercœur est aujourd'hui « paries inclinatus, aisé à jeter à bas;... car les peuples qui ont « «spéré de nos traités se désespèrent, et ses prétextes sont levés, « ses artifices découverts 3... Dans la seule ville de Nantes, ajoutait « Duplessis, Henri prend toute la faction de Bretagne et l'éteint « pour jamais ; les partisans du duc capituleront sans lui, étant tous « gens de peu d'honneur, qui n'auront pour but que d'ass«rer par « lâcheté ce qu'ils ont gagné par violente. Il ne saurait mettre « en tout (non compris les Espagnols) que !2,000 hommes de « pied et 300 cavaliers, la moitié pour JNantes, le reste à Mirebeau, « Rochefort, Craon, Ancenis, etc. S'il pense introduire les Espagnols « à Nantes, il se comble de haine, et Taccable de servitude, et ouvre « une grande porte à tous ceux qui d'ailleurs en auront envie^ pour « sortir de son parti et subir l'obéissance du roi. Ce n'est pas d'ail- « leurs un Amiens, forte en soi et secourafoie par une prochaine « armée : il n'y a pas de place plus facile à assiéger, pour la voi- « ture des canons, munitions, vivres ; de plus diflScile secours aussi, « parce que le premier jour on lui ôte le pont par Pirmil, du côté

1 Lettre de Duplessis au roi , !«» juillet 1595.

2 Lettre de Duplessis à de Thou, 10 mai 1597.

« du Poiton ; la yille neave, si le roi est servi dextrement da côté er de la Bretagne; la mer même, en assiégeant Belle-Isie et fermant « rembouchnre de la Loire. S*il s'enferme, pas de secours; s'il « sort, nul capable de contenir le peuple, ennuie de sa tyrannie et « en appréhension de sa propre raine, «tc^. » Les raisons des sages conseillers du roi étaient trop fortes, pour ne pas être comprises ; mais bien des embarras arrêtaient encore Henri lY dans les autres parties du royaume : les Espagnols étaient toujours menaçants dn côté de la Picardie, et le roi de France manquait surtout d'argent. Dans toules ses lettres à ses amis, à ses conseillers, il se plaignait de sa pénurie ; il réclamait avec instance les subsides de la Bretagne : mais la province était si malheureuse, si désolée par tous le^ fléaui, qu'il était bien difficile de satisfaire aux exigences impatientes de Henri IV. Cependant, les Ëtats faisaient nn grand effort et votaient des sommes considérables. Montmartin, après la prise d'Amiens, avait été envoyé en Qretagne avec des lettres du roi, qui promettait de venir bientôt dans la province et qui demandait des subsides tout à fait indispensables. Le maréchal de Brissac communiquait ses lettres aux nobles et aux bourgeois ; et ceux de Rennes s'écriaient : « Nous ferons tout ce que le roi voudra; puisque nous avons « employé nos vies pour son service, nous pouvons bien employer « nos biens pour notre délivrance s. » Alors, le roi chargeait le connétable de surveiller au nord les Espagnols, enfin abattus; et, aa commencement de l'année 1598, il annonçait hautement sa résolution de se parer du manteau d'hermine et de se faire duc de nom et dC effet en Bretagne^. Mercœur était incapable de résister sériensement ; sa ruine devait être désastreuse et pleine d'humiliation, s'il était traité conmie il le méritait.

i ilfem. de Duplessis-Momay, 26 novembre 1597.

« En la prise de Nantes nous prenons sans doute tout le reste de la Bretagne : M. et par ce moyen nous ostous la gangrené <]ui négligée pourroit un jour perdre <« le Royaume : dans cette beUe ville nous trouverons les clefs de toutes les <« autres qui suivront la eapitale , etc. » (.Libre discours sur la délivrance de la Bretagne, p. H.)

2 Montmartin, p. 313. — Lettre de M. de SiChomberg k M. Duplessis , i«' janvier 1598.

3 De Thou, liv. 120. — Matthieu, II, p. 251.

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