CHAPITRE
Mercœur se proclame le défenseur du catholicisme en Bretagne. — Les évêques se déclarent pour la Ligue; Philippe du Bec est forcé de quitter Nantes et déposé. — Rôle actif du clergé ligueur. — Les prédicateurs de la Ligue en Bretagne : Jacques Le Bossu; ses quatre Devis du Catholique et du Politique; panégyrique du père Bourgoing; sermon contre Henri IV et le président de Harlay.
C* était pour défendre les droits sacrés de la religion, répétait Mercœur, qu'il avait enfin pris les armes. Dès 1585, il était entré dans la sainte Ligue catholique, afin d'empêcher les desseins des huguenots, qui voulaient s'emparer de rÉtat; les forces des princes confédérés, la faveur générale du peuple de France , avaient effrayé le roi ; il avait alors signé Tédit d'Union, et les ligueurs s'étaient aussitôt joints à lui. Mais le perfide Henri III était toujours secrètement resté l'ennemi des catholiques et leprotecteur des hérétiqueSi Les Parisiens, pour sauver leur vie et leur religion, avaient été forcés de faire la journée des barricades ; puis les horribles massacres de Blois avaient décidé Mercœur à rompre avec son indigne beau-frère. Voyant qu'on en voulait à tous ceux de sa maison; averti de la mauvaise volonté que le roi lui portait, à lui et à tous les catholiques; sachant qu'il machinait par sousmain tout ce qu'il pouvait pour le désarçonner de son gouvernement, le perdre et le ruiner, il avait pris les armes, et pour sa défense et pour celle de là sainte religion. Uni d'intention et d'action aux différents chefs de la Ligue en France, il combattrait
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contre les prétentions de r hérétique dans la province de Bretagne, qu'il était, par sa position et par son oeiginb, amené naturellement à défendre^. Telles sont les paroles officielles du duc de Mercœur; tel est le manifes'e qui se trouve développé dans tous ses actes, dans ses proclamations, dans les ouvrages de ses panégyristes, qui soutenaient par leur plume la justice de sa cause, la légitimité de ses prétentions. Ainsi, comme le dit Biré, le plus remarquable de tous, Biré, qui faisait à Nantes, en 1592, Téloge pompeux et intéressé des princes lorrains et surtout de Mercœur : « Les princes de « Bourbon , ôté le fait de la religion , sont de grands princes ; « Mercœur les a déclarés tels... La guerre que les princes de « Lorraine ont contre ceux de Bourbon, est seulement pour la reli- « gioa, et non pour la defiense de leurs qualitez. Que Tantiguysard « demeure donc aux termes de Téquité des deux partis. Quil « deffende les huguenots par bonnes raisons, et les catholiques luy « respondront de la parolle de Dieu, et luy monstreront que hors « TËglise catholique, apostolique et romaine, il n'y a point de salut. « Si Topiniastrelé des hérétiques veut surmonter la justice des «c cetholiques , qu^on descende en cam[>agne , pour, à coups de « coustelats, et non par verrues , veoir si les catholiques seront ' « asservis à la domination des huguenots. Qu'on laisse donc les « injures aux lavandières et tripières du Petit-Pont de Paris, vu que <c par icelles la cause n'en est plus foible ny plus forte 3. »
Dans ses ordonnances, dans ses lettres, Mercœur prenait le titre de gouverneur de Bretagne, en attendant un roi catholique^ ou en attendant les JËtats-généraux. Cette formule est conservée, môme après la convocation des États-généraux, même après la conversion du roi, jusqu'en 1598. Cependant, comme le remarque avec beaucoup de sens Monlmartin, « le sieur de Mercœur publioit partout « que c'estoit le seul zèle de la religion catholique qui luy faisoit « entreprendre cette révolte. Mais les actions de la guerre estoient « sans religion; plusieurs prescheurs faisoicnt sonner bien haut, « comme j'estime par son commandement, FUnion des catholiques, « et ainsi enuivroient le pauvre peuple et Tanimoient contre le roy. « Mais c'estoit bonum publicum simulantes, pro sua quisque
1 P. Biré, passim.
2 P. Biré, p. 29.
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« poientiâ certabat. » Montmartîn, il est vrai, était protestant et royaliste^ les faits nous montreront la vérité de ces paroles ^
Dans un manifeste composé par ordre de Henri IV, contre Mercœnr, la conduite du gonveroenr de Bretagne est séyèremenl attaquée : h Son prétexte, est-il dit, fut la défense de la religion ce catholique ; avec quel sujet ? avec quelle apparence en Bretagne, « où il n*y avait aucune place tenqe par le parti contraire ? où elle « ne recevait opposition ni contradiction ? où les plus rigoureux « édits étaient obéis et exécutés? etc., etc. Et qui persécnta-t-il, qui tt chassa-t-il des villes, sinon les catholiques, les abbés, les évoques « même?.... tellement que la province de Bretagne, qui se pouvait <r vanter de n*avoir souffert aucun dommage de toutes les guerres (T qui avaient été en ce royaume l'espace de trente ans à Toccasion « de la religion contraire, peut dire avec vérité que sous la défense «r de la religion catholique, elle s*est trouvée entièrement ruinée et « désertée 3. »
La défense de la foi catholique et le salut de la religion menacée par les hérétiques, telle était la parole magique qui de toutes parts faisait courir aux armes : c^était là pour beaucoup le prétexte, mais, pour beaucoup atissi, la cause delà gnerreqni commençait. Le clergé avait presque partout embrassé le parti de la Ligue ; aussi employaitil tous ses efforts, toute sa puissante influence pour soulever les peuples. Vainement Henri IV avait^l toujours déclaré qu'il voulait conserver la religion catholique ; le clergé, depuis longtemps passionné contre les huguenots, excité d'ailleurs par le roi d'Espagne et par le pape, refusait de croire à ses protestations, et se laissait entraîner dans la triste arène de la guerre civile. Comment pouvaiton rester dans les bornes de la modération, lorsque le chef de l'Ëglise défendait, sous peine de punitions redoutables, toute réconciliation avec Henri IV?
La plupart des évéques de Bretagne s'étaient déclarés pour Mercœnr : nous avons déjà parlé d'Aimar Hennequin, évéque de Bennes, et de Charles d'Espinay, évéque de Dol ; celui-ci, après la mort de l'un de ses frères, lieutenant de Mercœur et gouverneur de cette ville, se chargeait de la défendre contre les ennemis. Charlesdn
1 Montmartin, p. 279.
â Mémoires de Duplessis, t. VI, p. 390, 391.
EN BRETAGIIB. &9
Liscoûet, éYéque de CoiHonaille, beaa-frëre deLezonnet, qni corn* mandait à Goncarneaii pour Mercœnr, après avoir hésité quelque temps, s*était également prononcé pour la Ligue, et secourait à plusieurs reprises d*Aradon, gouverneur de Yannes^ Il assistait^ avec Roland de Neufville, évéque de Léon, grand prédicateur, diton, nommé par la protection du duc d*£tampes, aux Ëtats de Mercœnr à Nantes, en 1591 ; tous deux conféraient les saints ordres, i la fin du carême, pendant Tabsence de Févéque du diocèse. Charles de Bourgneuf, évéque de Saint-Malo, fut, depuis son retour de Rome^ rnn des conseillers modérés de ce prince >. L*év6qne de St-Brieuc, Nicolas Langelier, était aussi Pun de ses principaux confidents c c*était un prélat vertueux et d*un tèle infatigable; il était depuis longtemps dévoué à la Ligue : orateur du clergé de France, à rassemblée de Melnn en 1579, il avait rédigé les décrets du concile de Tours en 1583 ; plus tard, il avait présenté au roi les célèbres remontrances du clergé, le 19 novembre 1585 : elles font assez connaître l'esprit qui ranimait à Tégard des calvinistes et à Tégard de la royauté^ Forcé de quitter sa ville épiscopale, il était à Dinan, lors^ qu*il délègue, par acte fait devaht notaires, ses pouvoirs à mattre Gbristi, théologal de Nantes, pour le représenter aux Ëtats de 1591. Henri lY devait donner à son lieutenant Saint-Luc les deux tiers des revenus temporels de Févéché, à nous acquis et confisqués, dit la donation, par la rébellion et forfaiture de messire Nie. Langelier, du nombre de nos ennemis^. Georges d'Aradon, conseiller au parlement de Nantes, dès Torigine des troubles, était élu par le chapitre de Yaimes, en 1590, grâce à la protection de Mercœnr, et secondait ce prince avec zèle : il sera Tun des députés de la Bretagne aux fitats-généraux de Paris; sa famille était toute dévouée à la Liguée
1 J. Pichârt, JoutnaL — D. Taillandier, p. 403. — Du Paz, p. 30r
Je trouve dans L'Ëstoile une anecdote, peu facile à comprendre, au siget de lévècbé de Go^nouaille ; la note est assurément erronée, puisqu'elle porte que Charles de l'Escouet ne fut évéque qtt*en 1595. — Journal de Henri 111, p. 119.
^ Dossier des États de Nantes de 1591, aux Archives d*Ille-et- Vilaine. — M<Hreau, p. 52. — D'Aradon, p. 263.
% États de 1591 : Archives d'Ille-et- Vilaine. — De Pire, t. I«', p. 215. — Albert Padioleau, sieur de Launay : Belle et curieuse recherche traictant de la jurisdiction souveraine de la chambre des Comptes de Bretagne sur le faict de la iîé^a/e, etc. ^Nantes, 1631. — Mémoires de la Ligue, t. I, p. 247-270.
4 II avait écrit une histoire de ce qui s était passé en Basse- Bretagne pendant
L*év6que de Tréguier, François de La Tour, joue un bien faible rôle à cette époque : mais il ne doit pas se prononcer pour Mercœur, puisqu'il se fait représenter par un chanoine aux Ëtats royalistes de Bennes^. L'exemple donné par Févéque de liantes, Philippe du Bec, ne devait pas rencontrer beaucoup d'imitateurs : bien au contraire, sa conduite excitait contre lui les passions et les haines des ligueurs.
Jusqu'au moment où le duc de Mercœur s'était ouvertement déclaré contre Henri III, Philippe du Bec 3, fidèle à ses devoirs et à sa mission, avait toujours cherché à maintenir la concorde; mais, depuis, il avait cessé d'assister aux assemblées de la Ligue, et son absence l'avait rendu suspect; son chapitre l'accusait de favoriser les hérétiques, et on le menaçait de l'arrêter et de le renfermer lo château de JNantes, pour y partager la captivité de l'ancien maire Harrouys. Voyant clairement, après l'assassinat de Henri III, quel était le but de Mercœur, et ne voulant pas s'associer à un parti qui vantait la révolte et préconisait l'assassin, il avait quitté Mantes, et s'était retiré à Tours, dès le mois de septembre 1589'. Un an plus tard, le chapitre délibère sur la question de savoir si l'op devait considérer comme vacant le siège de Nantes, à cause de l'absence de son évèque et de son attachement an roi de Navarre. La réponse est conforme aux désirs de ceux qui avaient consulté l'assemblée ; le chapitre est d'avis que la juridiction lui est dévolue. Il s'adresse au parlement de la Ligue à Nantes.
Celui-ci, par un arrêt du 6 octobre 1590, permet au chapitre d'administrer le spirituel en l'absence et désertion de l'évêque : le 6 décembre, le chapitre profite de l'autorisation, commence à nommer aux bénéfices de la présentation de l'évêque, et réclame pour sa fabrique le quart des revenus de Tévêché. Enfin, le 18 janvier 1591, deux grands-vicaires sont élus pour remplacer Philippe du Bec dans
les troubles : dom Lobineau avait promis de linsérer dans ses Preuves; mais ni lui, ni dom Taillandier ne Vont publiée.
1 Registres des États de Bretagne, aux Archives dllle-et-Vilaine. Il meurt en 1593, à Plougonven.
2 Philippe du Bec était loncle de Duplessis-Mornay : le sévère et consciencieux calviniste lui avait écrit (8 janv. 1583), au sujet de la religion qui les séparait, une lettre fort remarquable, que Ton trouve daas ses MémoireSy t. II, p. 186.
3 Travers, 1. 111, p. 32, 34 .
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ses fonctions ; Tan d'eux est Tarchidî acre ligaenr de Conrans^ En apprenant ce qui se passait à Nantes, FéYôqne écrivit de Toars, pour justifier sa conduite, et montrer qn*elle était honorable et ctnrétienne. Pour tonte réponse, la justification fut condamni^e, par le parlement, à être lacérée et brûlée par la main du bonrreaa (11 janvier .1591). Comme Tévêqne, dans son écrit, n* avait pas craint d'attaquer M. de Mercœar, la duchesse elle-même prenait la plume et répandait, dit-on, quelques mémoires pour défendre son mari. Pois, un autre arrêt du 15 février déclarait Tévêque infâme, déchu de ses bénéfices, incapable d'en posséder aucun; et le chapitre était invité à écrire à Grégoire XIV, ponr le prier de nommer im autre évêque : le 4 mars, Ton des chanoines fut chargé de faire la lettre an pape, et de dresser les mémoires à Tappui.
Malheur à ceux du clergé qui ne voulaient pas signer TUnion; leurs biens étaient confisqués, et ils étaient chassés de Nantes. Malheur même à ceux qui étaient, à tort ou à raison, suspects de correspondre avec Philippe du Bec ; ils devaient quitter la ville : tel avait été le sort des deux frères Touzelin, Tun scolastique et officiai, Tautre dignitaire du chapitre ; c'était par le commandement de M""* de Mercœur qu'ils avaient été expulsés. Il fallut Tintervention du chapitre, qni se portait garant de leur fidélité, et les sollicitations de la ville, pour obtenir leur retour 2.
Cependant, si Ton en croit la maligne critique du janséniste Travers, qui n'est pas toujours impartial à l'égard des ligueurs, mais qui cite ses autorités, les membres du chapitre avaient euxmêmes besoin d'une assez grande indulgence. Disons seulement que le clergé nantais ne semble pas, en général, pendant la période de la Ligue, très-disposé à soutenir de ses deniers la cause de l'Union; plusieurs fois, par exemple, il refuse de s'associer aux dépenses qu'occasionnait la lutte contre les hérétiques; était-ce pauvreté, impossibilité absolue? Le chapitre en était-il réduit, dès 1588, à vendre, à la suite d'une délibération solennelle, un calice et une patène d'argent pour payer sa taxe 3?
1 Travers, t. III, p. 36, 46, 48, 50.
2 Registres du chapitre: Travers, t. III, p. 36, 49, 50.
3 Travers, t. II, III, passim.
Plusieurs pièces des archives de Nantes contiennent les plaintes fréquentes et énergiques des habitants, (pii demandent que les gens d'église ayant des bénéfices
Le chanoine Moreau, dans son livre, cnrieax à pins d*nn titre, sur la Ligne en Bretagne, n'est pas trës-flattenr à Fégard de ses contemporains, quoiqu'il fût lui-môme ligueur. « Quant à Tétat ecclësitft- « tique, dit-il, il ne se portait guère mieux (il vient de parler des « nobles) ; car Tambition, Tavarice, le luxe, y régnaient tellement, « que la piété requise y était grandement refroidie. Accumulation « de bénéfices sur bénéfices, voire même incompatibles; des sept, « huit, douze cures à la fois, tenues, profitées par un seul homme, « et tant plus tant mieux. Cétait à qui en pouvait avoir, sans beao- « coup se soucier des services et charges, pourvu qu'ils se fissent « paraître magnifiques en banquets, équipages et autres vaines « parades, pour tenir le premier rang ; en rien plus sobres de bouche « que les séculiers, sans en dire davantage ^ » Travers confirme la vérité de ces reproches, en citant, d'après les registres du chapitre de Nantes, un arrêté du 4 juillet 1589 pour ne conférer les bénéfices de la cathédrale qu'à ceux qui y servaient alors, sans qu'ils pussent les retenir s'ils cessaient d'y servir. « Malheureusement, ajoote-t-il, « il avait été fait à l'occasion de ceux qui se retiraient à cause de la « Ligue, et il aurait été excellent s'il avait porté sur les dignitafares « et chanoines, et leur avait fait quitter les cures, les canonicats et «r les bénéfices dans lesquels ils ne faisaient ni résidence, ni service^. » Dans un livre dont nous aurons occasion de parler plus tard. Fauteur, qui écrivait k Vannes en 1597, quoique zélé catholique, quoique défenseur des richesses de l'Ëglise, fait entendre les mêmes plaintes : « Je ne puis me tenir de déplorer notre siècle misérable, auquel « plusieurs des ecclésiastiques se sont rendus si extrêmement ambi-
dans les paroisses du diocèse, soient invités à contribuer au soulagement des pauvres : je trouve, par exemple, un acte du 20 mars 1584, qui condamne U.curé. le prieur et l'aumônier du Loroux à bailler diverses sommes pour la nourrOun des pauvres^ sous peine d'emprisonnement de leurs personnes. Cest à la requête des habitants du Loroux, qui sont infestés de 1000 à 1200 pauvres, (fui y meurent de faim, sans que le curé, le prieur et l'aumônier, qui ont de bea$ix bénéfices, manifestent aucun zèle ni charité envers lesdits pauvres. Quelques années auparavant, les habitants de Nantes se plaignaient au roi de Tévêque et des autres bénéficiaires du diocèse, qui abattent et vendent journellement les bois de haute futaie de leurs bénéfices, contrairement aux édits royaux, et au grand préjudice des sujets de Sa Majesté, etc., etc., etc.
1 Ch. Moreau, p. 343.
2 Registres du chapitre, dans Travers, t. III, p. 28.
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t tieax et avarilicuz, que tontes bornes sont ostëes i la raison et « médiocrité (je laisse les mœars) ; que tout le bien du monde ne t seroit suffisant à présent à un évesque, et qu*nncuré voudroit avoir «tous les clochers de la chrestienté (c'est-à-dire le revenu) sur sa t teste. Et le pire que je trouve, c'est que les plus ignorans ont plus t de bénéfices, imitans en cela les asnes, qui tant pins sont grands « portent plus pesants fardeaux, etc., etc. » Et plus loin : « Quel « desbordement : quelle vilennie en la maison de Dieu ? quel rent versement de toutes sainctes loix! » Il se plaint bien plus durement encore de Fîgnorance et de la cupidité de beaucoup; et il demande que, suivant le souverain concile de Trente, Ton retranche cette foule de bénéfices accumulés sur quelques tètes, pour les départir i ceut qui les méritent ^
Les principaux du clergé nantais s'étaient mis, dès les premiers temps, à la tête du parti de TUnion. Il en était de même dans presque toutes les villes ; c'étaient eux qui présidaient ordinairement les conseils bourgeois. Hercœur avait Fhabileté de leur suggérer les projets qu'il avait médités; et ils venaient alors proposer de faire le siège d'une ville, d'envoyer des renforts ou des munitions, de chasser les suspects et surtout de se résigner à de. nouvelles contributk>ns. On bien ils allaient de ville en ville pour resserrer l'Union et s'entendre sur la défense. Le ^r and vicaire de Cour ans, dit le registre du 24 avril 1569, remontre au conseil établi par le bureau de ville avoir fait quelques avances de deniers à cause de certains plusieurs voyages quit convient faire de jour à autre secrètement vers Paris, Orléans et ailleurs, pour les affaires du temps...... a été résolu qu'il serait
remboursé, tant des avances du passé que de f avenir sur la collecte des deniers qui se doivent lever volontairement pour cet effet. Le 7 juin de la même année, le sieur de la Bouvre, chanoine, a rendu raison de son voyage par luy fait cy-devant vers Monseigneur le duc du Mayne, tant de la part de Monseigneur le gouverneur que de Messieurs de cette villeK Ils vont môme transmettre soit aux villes, soit aux capitaines de Mercœur, les ordres et les lettres du chef.
1 Dorléans, Lm observations sur l'État, couronne et peuple de France j^ p. 131, etc., Vannes, 1597.
L on peut comparer la remontrance faite au roi par les Ëtats de France réunie à Blois. Mém. de la Ligue, t. III, p. 101, etc.
2 Reg. de la ville : Arch. de Nantes. ^ Travers, t. III, p. si, 35.
Cest ainsi que le sieur de Launay, jacobin, apporte une de ses lettres aux habitants d'Hennebont* (14 septembre 1589).
Souvent c'est à leurs risques et périls que les religieux se font les messagers de la Ligue; le parti royaliste en Bretagne se montra plus d'une fois trës-rigourenx à leur égard : plusieurs furent pris et pendus sans pitié, comme traîtres. Par exemple, le jeudi 12 avril 1590, dit J. Pichart, Jean Perche, de la paroisse de Cesson^
près Rennes, religieux de fut pris au couvent de B , avec
des lettres qu'il portoit de cette ville à ceulx de la Ligue à Châr teaubriant. Le Jeudi 19 de ce mois, il fut, par le siège de Rennes, condamné à estre pendu et estranglé, par avant faire Feanende honorable et à la torture^
Un cordelier allait souvent de Vannes à Auray porter les dépêches des ligueurs : il est arrêté ; et on le trouve muni d'une lettre, adressée au sieur de Bascol, pour tuer le prince de Dombes : celuHci est pris; il a la tête tranchée, et le moine est pendu 3.
Aussi, l'un des prédicateurs les plus célèbres de Nantes, Jacques Le Bossu, excitait la colère de ses auditeurs, en leur rappelant les cruautés des royalistes à l'égard des prêtres et des religieux, soit en France, soit en Bretagne : « On sçait, disait-il, qu'ils ont porté des « escharpes faictes d'oreilles et d'autres parties de prestres : ils ont « escorché les uns, etharquebuzé les autres par plaisir, comme tirant « à la butte.... » La suite ne peut se répéter... Puis, il ajoute : — « N'a-t-on pas pendu à Bennes un cordelier, sans pouvoir rien dire « contre luy, que n'avoir eu son habit, lorsqu'il fut pris, combien « que pour la commodité des champs il eût pris un habillement « court, qui n'étoit point messéant à un homme d'église.... El, à la « prise d' Auray, tuèrent-ils pas le prédicateur cordelier, qui presse choit le caresme en bas-breton, par onze coups mortels qu'ils luy « donnèrent, et cherchèrent le jacobin qui l'avoit presché en langue « françoise, pour le massacrer pareillement? Et qui ne sçait que le « sieur de Cansillon^ fendit aussy la teste à un vénérable et docte
i Journal d'Aradon , p. 240.
2 Journal de J. Pichart, col. 1710.
3 Moreau, p. 115.
4 Le prédicateur veut-il parler de François Toumemine, baron dé GamsiUon, dont le château, situé dans la paroisse de Mesquer, fut complètement détruit par les Espagnols de Mercœur.
EN BRBTAGME. 65
« homme d'église et prestre,- aux portes de Guerrande, pensant tuer t le prédicateur da mesme lieu ? Ainsi les huguenots veulent mast sacrer ceux qui sont de taostre Sainie-Uoion, pour avoir leur « revencbe du jour tant renommé de la Saint-Barthélémy ^ »
A la fin du xvr siècle, les membres du clergé ne se contentaient pas toujours d'exciter le peuple à courir aux armes : souvent, s'il fallait agir, ils ne reculaient pas devant le danger; ils conduisaient les émeutes, guidaient les soldats au combat, et combattaient enxmémes. Tai déjà parlé du belliqueux évoque de Dol, qui, après la mort de son frère, se chargeait de défendre la ville, assiégée par les royalistes^. On pourrait citer en Bretagne un grand nombre d* exemples semblables, dans tous les rangs du clergé : ainsi, le curé de Cordemais, près de Savenay, à la solde de sa propre paroisse, se mettait à la tête des soldats chargés de défendre l'endroit, et agissait en véritable capitaine'. Ainsi, les moines de Bedon, après avoir corrompu la garnison de leur ville, faisaient ouvrir les portes aux troupes de Mercœur^. A Qnimper, Ton apprend l'assassinat de Henri III ; vainement le sénéchal Jacques Laurent , sieur de la Motte , seconde par la grande majorité des magistrats , déclare que quand le roi serait un diable incarné, qui aurait les[cornes missi longues que les bras, il serait toujours son serviteur; les troubles éclatent dans la ville; les religieux, les cordeliers surtout, s'arment d'arquebuses, guident le peuple, et arrivent à grand bruit aux portes de l'auditoire du présidial, menaçant tous ceux qui iroulaient rester fidèles à Henri IV^ Un moine, raconte Pichart, frère Jean, du couvent de Dlnan, avait quitté l'habit religieux, et, prenant accoutrement d homme de guerre^ il suivait les compagnies de Mercœur : arrêté par les royalistes, il fut condamné, par le parlement de Bennes, à être pendu et étranglé; ce qui fut exécuté, quoiqu'il alléguât ses lettres de cléricature, et qu'il fût théologien distingué^.
1 Sermon pour la mémoire du père Bourgoing, Nantes, 1590. Le prédicateur exagère assurément les violences des royalistes, pom* exciter les passions de son auditoire.
3 D. Taillandier, p. 403.
3 ArchiTes de Nantes.
4 Daru, Jffist. de Bret., t. III, p. 302.
SMoreau, p. 53, 54.
6 J. Pichart, col. 1706.
Les recteurs allaient surtout à la tôte des paysans de leurs paroisses. Le chanoine Moreau raconte les exploits d*un de ces prêtres gentilshommes de la Basse-Bretagne : il était le chef d'une grande troupe qui se précipitait sur Carhaix, pour tout détruire ; soit par jactance, soit par politique, pour encourager ses compagnons, il se vantait de combattre seul les ennemis, et déjà Ton ne parlait plus que de partager les dépouilles des vaincus. Les royalistes sont d'abord surpris dans la ville; mais ils reprennent courage, une môlée furieuse s*engage dans la rue. Le prêtre, comme il Tavait dit, combattait au premier rang, et, d*un coup de sa hache, il abattit là maio de Liscoët, Tun des lieutenants du prince de Dombes, qui commandait les ennemis. Mais il fut tué. Les paysans furent massacrés en grand nombre ; peu échappèrent : voilà Tun des épisodes les pins ordinaires de cette guerre ^
Remarquons, du reste, que depuis longtemps les membres da clergé portaient les armes, faisaient le guet, même la nuit et le jour, dans les villes, logeaient les gens de guerre, enfin étaient soumis à toutes les corvées militaires des autres habitants. A plusieurs reprises, ils avaient réclamé ; ainsi, par ordonnance idu roi Henri III (5 février 1580), les gens d'église de Nantes obtiennent d'être deschargez de ladite garde, parce qu'ils sont tenus assister H se rendre subjects aux matines, messes, vespres et services, qui se font en l'église de jour et de nuici, edccepté qu'en évident périt ils seront tenus de servir en personne esdites gardes, ainsi quili ont toujours faict. De son côté, le chapitre arrêtait que le jour où les chanoines seraient sous les armes et au corps de garde, ils seraient censés présents au chœur, avec le gain ordinaire de Pégliâe. Le chanoine de la cathédrale de Mantes était capitaine du feu; il doit, en cas d'incendie, diriger dix hommes par compagnie de la milice, et tous les jacobins, carmes, cordeliers, pour éteindre le feu : oolear confie, sous leur responsabilité, les paniers de clisse goudronnés, crocs, cordages, etc., etc. Les minimes, récollets, capucins, sont également forcés plus tard de courir les premiers au feu. Eu 1543, Henri, dauphin de France et duc de Bretagne, était forcé de défendre aux chanoines, prêtres et religieux de prendre part au jeu de Tarquebuse ou du papegaut, comme contraire aux saints canons^. Ces détails
1 Moreau, p. 89^
3 P. deCourcy, I^otice sur Saint- Pol de Léon, 1841.
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nendent plus fiiÉte à comprendre le rôle belliqaeax da clergé pendant les troubles de la Ligne en Bretagne, comme dans le reste de la France^.
Les moines deyaient principalement se distinguer par lenr dévouement. Hercœur, qui savait tout le parti qnll pouvait en tirer, les favorisait singulièrement. Les minimes et les capucins avaient été attirés par lui en Bretagne, et établis à Nantes : il leur avait acheté les terrains nécessaires, et fait bâtir des couvents, sans demander le consentement du chapitre. La ville s'était opposée précédemment aux lettres de Henri lU qui permettaient rétablissement des minimes ; mais il fallut céder à la volonté de Hercœur, qui mérita, par ses libéralités à lenr égard et par sa protection, d'être appelé leur fondateur.
Mercœur et la ville soumise à sa direction écrivent au légat du ps^e à Paris, pour l'établissement des capucins à Sautes : ils vinrent demeurer au Marchix^ Les cordeliers étaient spécialement protégés par le duc et par la duchesse ; ce fut à Kantes qu'ils tinrent en 1593 leur chapitre général. P. Biré énumère avec complaisance les fondations religieuses de Mercœur et de sa femme jusqu'en 1593 : aux Jacobins, en l'honneur de la victoire sur le comte de Soissons; à réglise de Saint-Vincent, en l'honneur de l^otre-Dame-des- Victoires, pour sa victoire de Graon ; à l'église collégiale de Notre- Dame, aux Minimes; à la cathédrale ; au couvent des Capucins; à la chapelle de l'Ile d'Indret, etc., etc. Aussi, comme le remarque l'abbé Travers, que de gens dévoués au duc et à l'Union en Bretagne et même dans les différentes provinces du royaume^
Cétait par eux surtout qu'il soulevait le peuple contre l'hérétique. Pour enflammer les esprits, on avait recours à deux puissants moyens, les processions et les prédications'. Vainement le parlement de Bennes poursuivait de ses édits les prédicateurs, et les ecelésiAStiques qui publiaient au prône des libelles diffamatoires
i Travers , t. U et III , passim ; d'après les Registres du chapitre.
9 Travers, t III, p. 33, 38, 67, 76. — P. Biré, 1" partie, p. 247, S48.
3 La chaire deYient alors ime tribune. On peut juger, par le fait suivant, de lusage auquel elle était employée : un vol de bois avait été conunis au préjudice de Nantes; un monitoire est lu dans les diverses églises, pour inviter, sous peine d'exGonununication , à révéler les détails que Ton pourrait connaître k ce siqet (35 mai 1590). Arch. de Nantes.
contre le roi ; les ordonnances du parlement étaiiÉil méprisées on brûlées partout où la Ligue dominait *.
Tous les événements de quelque importance sont ou précédés ou suivis de processions solennelles ; Ton n'entendait à Nantes que Te Beum au moindre avantage sur les troupes du roi, à Télargissemenl ou à la prise de quelque seigneur, à Tarrivée de quelque secours. C'étaient des saints, des prières -de quarante heures à la nioindre disgrâce, ou pour demander à Dieu sa bénédiction, etc., etc. Ainsi, procession pour obtenir le succès des armes de Monsieur de Mercœnr; procession pour célébrer la défaite de Thérétique ; procession et Te Beum pour Tarrivée des Espagnols à Saint-Nazaire ; procession pour la lecture de la bulle de Grégoire XIV qui excommunie Henri de Navarre, ou pour brûler Tarrét hérétique rendu contre cette bulle par le parlement royaliste de Tours 3.
Tout ce qui doit frapper les yeux de la foule est mis en usage: les boutiques sont fermées ; M*"*' de Mercœur assiste à la procession, avec Tambassadeur d'Espagne, messieurs du parlement, le maire» les écboyins, les notables : c'est à l'issue de la cérémonie que les arrêts donnés à Tours sont brûlés devant la grande porte de la cathédrale, par les mains des enfants de la psallette.
Ordinairement, les plus fervents s'y trouvent pieds nus, la torche au poing, une croix dans la main gauche, en chantant les psaumes de la pénitence. C'est quelquefois en plein jour; mais, dans les grandes circonstances, c'est à la clarté funèbre des torches que s'avance le cortège lugubre. Ce n'était pas seulement à Nantes, c'était dans toutes les villes de la Ligue, dans les villages môme, que ces moyens étaient employés. Ainsi, le gouverneur d'Hennebont ordonne aux quarante-deux recteurs de cette juridiction de jeûner le 12 février 1590, et le vendredi suivant de faire des processioûs générales, afin d'apaiser IHre de Bien, et qu*il luy plust préserver les tons catholiques qui bataillent pour lafojf, leur donner victoire sur les hérétiques qui le veulent abolir, et qu'il luy plaise libérer nostre Roy qu'ils détiennent prisonniers entre leurs mains. Ainsisoit'il^.
i De Pire, 1. 1, p. 93. — Jetés du parlement de Bretagne,
2 Travers, t. III, p. 46 , 53 , 57 , 69 , 93 , etc. , etc.
3 Journal d'Aradon.
EN BaBTAGNE. 69
A chaque instant, on réonissait le peuple pour jurer de nouveau le serment de TUnion ; ainsi, à la nouvelle de la prise du comte de Soissons par Mercœur, après un violent sermon du fameux prédicateur Le Bossu, on prétait un serment solennel dans la cathédrale, dans la forme de celui des bonnes villes de rVnion: Paris, Lyon^ Toulouse, etc., etc. Chaque corps, chaque corporation, allait signer à son tour; et malheur à ceux qui refusaient : le maître de la psallette de Saint-Pierre était, pour ce motif, exilé par le présidial et privé de ses honoraires par le chapitre. Mercœur conflsquait les biens de tous ceux qui ne Tapprouvaient pas, et les chassait de Nantes comme fauteurs d*hérésie. Quelques jours après, nouveau serment de fidélité à TUnion, en présence du président Carpentier, par Tordre de Mercœur : chacun doit mettre les mains sur lecru^ cifix de Notre Seigneur étant en un tableau de bois. Les membres du clergé renouvellent souvent leurs serments : quelquefois, il faut protester d'obéir et d*étre fidèle serviteur et vassal à Monseigneur legovLverneur, duc de Mercœur ^.
km processions venaient se joindre les prédications c depuis longtemps déjà la voix des préures, et surtout celle des moines, s'élevait injurieuse et menaçante contre les huguenots ; depuis long^ temps les prétendus fauteurs des hérétiques, les rois avaient été inille fois attaqués, injuriés, anatbématisés dans les chaires de nos églises. L'assassinat des Guises fut le signal du déchaînement le plus furibond et contre Finfftme Henri UI, et contre son nouvel allié, le perfide Béarnais. L'exagération, cruellement passionnée, des prédicar teursdu xiv* siècle, fut dépassée par les ligueurs du xvp : Paris donna encore une fois ce triste exemple ; et tandis que les sermons démocratiques et régicides des Boucher et des Guincestre armaient la main du moine Jacques Clément, des missionnaires de la Ligne allaient répandre dans les provinces leurs erreurs et leurs haines, La Bretagne eut aussi ses prédicateurs passionnés : partout, dans les campagnes comme dans les villes, leurs paroles véhémentes souler vaient les populations contre les défenseurs de l'hérésie ; partout leur influence était immense, et si le nom de la plupart n'a pas acquis une triste célébrité, leur rôle n'en fut pas moins considérable^ Ainsi le jacobin de Launay, de Morlaix, se distinguait par son zèle
^ Registres du chapitre et do la ville : Travers, t. III, p. 27, 39, 46, etc., etc.
nrdeot et son activité eitraordinaire : Mercœtir Vemoymi soavent en mission, pour transmettre ses volontés on ranimer le courage des ligueurs ; nous le rencootronâ taotôt à Uennebont (1 589) ^ tantôt à Morlaix (1590), etc., partout prêchant et agissant. Ses services étaient récompensés; après la mort de Pierre du Vieux-Cbâtet, tué par les paysans eu 1590, il le remplaçait comme abbé de Saint-Maurice de Carnoët. Sa réputation se répandait au loin; et Henri lY disait de lui qu'il faisait plus de mal en Bretagne par ses sermons, que Mercœur avec ses canons et ses arquebuses. Nous avons déjà parlé des prédicateurs qui semaient le trouble h Dol, à Bennes, à Nantes : nous voyons successivement, dans cette dernière ville, le cordelier Feoardent ; puis Julien Cormerais, docteur de Paris, qui prêchait le carême à la cathédrale, et se faisait entendre tous les dimanches à Saint-Nicolas ; puis Nicolas Bernard, cordelier, bâche* lier en théologie de la faculté de Paris, qui prononçait plus tard Toraison funèbre du marquis de Belle-fsle, Tun des lieutenants de Mercœur* Edmond Bourgoing, prieur des jacobins de Paris, qui devait être envoyé au supplice par le parlement royaliste de Tours, avait égatemeut fait admirer par les Nantais son imprudente éloquence. I
Mais le plus célèbre de tous, celui qui jooa le premier rôle, et le seul, à ma connaissance, dont nous possédions encore les ouvrages, c'est frère Jacques Le Bossu, Il était né en 1546, h Paris; parent, peut-être neveu de Mathieu Bosâuliis, que Bayte qualifie de grand orateur, il avait de bonne heure embrassé la règle de Saint-Benott ; docteur en théologie dans T université de Paris, il avait acquis nne grande réputation dans son ordre, et était prieur de Tabbaye de Saint-Denis, au moment où la Ligue commençait. La Biographie universetU dit que, précepteur du cardinal de Guise, il n'avait pas cessé d'entretenir des relations avec son élève * : lui-même se cou* tente de répondre à ceux qui raccusaient d'être de la maison des Guises, que le cardinal était son abbé, qui avait puissance de lui commander; et qu'il l* avait appelé auprès de lui alors qu'il estùii nécessaire que mondict Seigneur eut avec soyquelquhm de sa profession de docteur en Théologie et Prédicateur, tant pour ce qu*H estait de nouveau sacré et Presîre et Archevesque, que pour un
i fiiotjmphie universelle^ ^u\^^\émçn\^l. IJX,
concile provincial par M convoqué en sa ville Métropolitaine de Reùns : lequel fui tenu très-célèbre au tnoys de may, mil cinq cens octante et trois. Bayle avance qa*il fat ron des plus emportes prédicateurs de la Ligne, avant et après la mort de Henri III, sans ponvcûr aflBrmer sMl se fit entendre d'abord dans les chaires de Paris. Moréri le pense; mais c'est à Nantes qa*il a sortent parlé et écrit, c'est là qu'il soutint la cause de la Ligne en général et de Mercœnr en particulier. Il est à croire qu'il vint seulement dans cette ville vers l'époque où Mercœur se déclara contre Henri III, et non pas dès 1585, comme le dit son dernier biographe^
Pendant la période de la Ligue à Nantes, Jacques Le Bossu fut l'un des adversaires les plus passionnés de Henri IV, l'un des hommes les plus opposés à tonte concession, à tonte réconciliation. Les témoignages contemporains nous le représentent comme très-iùfluent et très-actif, soit qu'il faille exciter le peuple, soit qu'il faille diriger les conseils de la bourgeoisie. Le peuple Téconte avec plaisir ; et les fidèles Nantais, comme il les appelait, le récompensent de ses peines en l'honorant et en le payant t ainsi, le bureau de la ville faisait quêter à son profit, quoique, peu d'années auparavant, l'on eût répondu au chapitre que des quêtes pour un prédicateur -scandalisaient le peuple^.
Tous les auteurs bénédictins l'ont comblé d'éloges : suivant l'un des historiens de SainNDenis, c'est Vornement de son siècle, un grand et unique prédicateur; mais ils ne font pas mention de sa conduite pendant les troubles et de ses écrits en faveur de la Ligue. Les documents contemporains que nous avons pu consulter, nous le montrent définitivement fixé à Nantes; il devient économe de Tévêché en 1592: il ne néglige aucune occasion de combattre, par ses paroles et par ses écrits, les hérétiques et les politiques ; il adresse les plus grands éloges au duc de Mercœur, auquel il dédie ses premiers DeviSk Cependant, dans les lettres de Duplessis-Mornay nous trouvons une indication assez curieuse, qui pourrait nous faire douter
\ Dans son second Devis, I^ Bossu dit formellement qu'au mois d*août 1588 il était encore attaché à la personne du cardinal do Gaise, et qa'il prêcha k Langres après une procession générale en action de grâces de Fédit de réunion.
Lorsque ledit fut solennellement juré à Blois, il prêchait également dans léglise de Saint-Sauveur de cette ville (p. 67 et 73).
2 Travers, 1. 111, p. 39, etc.
72 LA LIGLE
de rattachement sans réserve da prédicateur pour le politique prétendant au duché de Bretagne. Duplessis, dans un mémoire qu*il adresse au roi le 6 novembre 1592, lui raconte qu*il a envoyé secrètement M. Meslier, pour tenter une négociation avec Mercœur; mais Le Bossu découvre tout, prêche à rencontre, on ment faire remontrance à Mercœur, avertit l'agent du roi d'Espagne qui proteste; et Mercœur est arrêté dans ses projets de négociation ^
Le Bossu était-il à Mantes le surveillant de Mercœur, au nom des ligueurs sincères qui pouvaient se défier de lui ? Ëtait-il dévoué à FEspagne?
Le Bossu a laissé, outre les sermons dont nous allons parler, un traité sur la grâce, intitulé : Animadversiones in XXV propo» sitiones P. Lud. Molinœ, Rome, 1606, in-lS»; un traité contre l'adhésion aux hérétiques, qu*il aurait probablement publié à Nantes. Voici ce que Bayle en dit : « Les excès de ce furieux « prédicateur contre le parlement de Paris séant à Tours et contre « tous les catholiques qui demeurèrent fidèles à Henri IV, ne « sauraient être assez détestés. Il soutenait que les catholiques « qui avaient commerce avec les hérétiques, encouraient ipso facto « la peine d'excommunication ; et que, Thérésie étant pire que le « paganisme, et le paganisme étant un véritable athéisme, il falloit « qualifier Thérésie athéisme et le plus énorme péché qui soit entre « les plus meschans, et fuir tous les hérétiques comme la peste^. »
Hais Fœuvre principale de Le Bossu, son livre souvent cité et cependant très-mal connu, ce sont les Devis d'un Catholique et d'un Politique^ : nous croyons utile d*en donner une analyse impartiale
1 Mémoires de Duplessis, 6 novembre 1592: — HisU de Duplessis, p. 186, éd. de 1647.
2 Traité contre l'adhésion aux hérétiques, p. 56 et 3, notes de Bayle. — Je soupçonne que ce livre n*est autre chose que le pamphlet de Le Bossu contre de Harlay et le parlement de Tours.
3 Voici le titre véritable : Deux Devis d'un Catholique et d'un Politique, sur l'exhortation faicte au peuple de liantes, en la grande église de Sainct- Pierre, pour jurer l'union des catholiques, le huictième jour de juin mil cinq cens quatre-vingts et neuf; par F. Jacques Le Bossu, religieux à Sainct-Denys en France et docteur en la faculté de théologie à Paris, 133 pages; puis, Droisième Devis du Catholique et du Politique qui a esté réuny, sur la mort de Henry de Falois, selon ce quen a esté presché à diverses fois en la grande église de Nantes, etc., 104 pages, avec les pièces de vers.
EM BBBTAGIIE. 73
et assez complète. Cb. Labitle, dans son livre estimable, n'a pas même nommé Le Bossa ; la plapart des bistoriens de la Bretagne paraissent avoir ignoré son existence, et ceux qui en ont cité quelques fragments, n*en ont donné qu*ane idée très-imparfaite et même fausse. Voici ce qu'en dit le curieux manifeste contre Mercœur, rédigé par ordre de Henri lY :
« Le duc de Mercœur se faict imprimer ung livre auquel il donne « privilège, composé par Le Bossu, par lui installé en revescbé de t Nantes, auquel il déclare le feu roy pire que Néron, qu'Hérode, « que Judas, tyran du royaulme, traistre au genre humain, tralstre « à TËglise, approuve et exalte l'assassinat commis en sa personne, « procédé, dit-il, du mouvement du Sainct-Esprit ; l'assassin, par « conséquent sainct et martyr, digne d'estre canonisé, le cousteau « d'estre gardé en relique pour oraison funèbre à ce grand roy qui « l'ayoïi faict son beau-frère, et pour consolation à la royne sa « sœur, qui l'aroit faict ce qu'il estoit, etc., etc^ »
Ces Devis ne sont pas des sermons; mais des dialogues entre un politique et un catholique qu'il s*agit de convertir à la cause des ligueurs. Tous deux sortent de la cathédrale, tous deux viennent d'entendre le fameux prédicateur qui attire la foule à Saint-Pierre : le Politique, bourgeois honnête et modéré, n'a pas dormi au sermon ; sa mémoire est bonne; il a tout écouté, tout retenu, et pourtant f éloquence de Jacques Le Bossu ne semble pas l'avoir complètement convaincu. Dans la Ligue, il ne voit pas le côté religieux ; il est royaliste avant tout: la Ligue, dit-Il, est une rébellion; Henri III a été contraint de s'unir au roi de Navarre contre les ligueurs, qui en voulaient à son autorité. Le Catholique, c'est-à-dire l'auteur, se charge de répondre aux deux reproches des politiques, en expliquant . ou plutôt en reproduisant les arguments dont le prédicateur s'est servi dans ses derniers sermons. De là les deux premiers Devis, dans lesquels le Politique, très-faible de raisonnement, ne semble parler que pour donner au Catholique l'occasion de le battre impitoyablement. Ils sont dédiés à très-illustre et très-magnanime prince. Monseigneur le duc de Mercœur et de Penthièvre, etc. Dans cette dédicace assez curieuse, l'auteur représente l'Église catholique amoindrie par les hérétiques. Dieu lui-même attaqué pur Cimpiété;
1 Mémoires de Duplessis, t. VI, p. 392.
les deux Henris mariant ensemble Chérésie et l'hypocrisie, peut téduire l'Église en ce royaume au point où elle est en Angleterre. Mais Dieu s'est réservé en tous temps (t illustres familles pour défendre sa gloire et la religion ; ainsi les Machabées sous l'aH'cienne loi; ainsi les princes Lorrains dans ces derniers temps ^.
Vient ensuite Félage obligé de Herccear : « C'est soos le tiom et « la protection de sa grandeur qu'il met ce petit discours faiet en « ce pays, pour justifier les actions et levéea d*armes de Hessei-" « gnenrs les princes de Lorraine, sous leur chef, Monseigneur le car^ « dinal de JBburbon, et pour monurer la nécessité et utilité de Tinitoii « de tous les zéle^ catholiques jurée et rejurée par la France. »
Dans son premier Devis, il répond au premier reproche du Poli'^ tique que : « Lear catholiques ont fait ligue par ensemble, sans « Texpresse volonté deceliqr qui estott pour lors recogneu pour Roi, « laquelle tontes (ois a depuis pris tel pied, que sous le nom de i< TËdict de Réunion^ elle a été jurée par toute la France sous bob « authorité. »
Tout d* abord, les prédicateurs doivent-ils, comme le prétendent Henri III et ses adhérents, s'abstenir de parler des affaires de TËtat? « Mais cpelle beste est-ce que cest Estât, qui sans la Religion n^'à
« ny teste ny àme? Que si vous n*en séparez point la Religion,
« et luy baillez enfin Dieu pour chef : pourquoy n*en pourra ou devra « parler le Prédicatetir, qui est appelle pour ce Tbéolo^en, qu'il doit « parler de tontes choses qui se peuvent réduire à Dieu ?....(p. 13)^
« La Religion a pareille direction sur TËstat, que Fâme sur
« le corps... faictes que TEstat soit sans vice, et lors le prédicateur « n'en parlera, sinon qu'en lonange et en bien.... (p. 14). D'ailleurs, « ceux qui sont en la chaire de vérité sont si advisez, qu'ils ne vou-
1 Dans le livre des DeîVis, jcr trouve, après la préface du troisième et la signa* ture du prédicateur, quelques vers, qui pourraient bien être dp Fauteur lui-m6me, et qui rappellent la même idée :
« Quand le Tyran (lequel au Loup reiaenible)
« Et le Regnard font leur complot ensemble,
« Pour dissiper des Brebis l'union,
« Et miner notre Beligion:
« De tous deux la malice et renardise
« Faut descouvrir. Bien fol est qui s'arreste
•< A leurs propos. Car quoy que Benard dise,
K Garder s'en faul : c'est une fousse beste. >*
EN BRBTAftlfB. 75
« drdent mettre en avant Tincertain poor le certain (p. 15). » Le prédicatenr, comme on le voit, n'est pas embarrassé pour trancher tontes les difficultés.
• Pourquoi donc les catholiques se sont-ils lignés contre les hérétiques? Après avoir pris patience sous François H et Charles IX, trop jennes pour agir avec discernement et énergie, ils ont dû se réunir, sous Henri III, moins excusable qne ses devanciers, afin de détruire la cause de toutes les misères de la France. Or, il est impossible d*avoir une paix stable et assurée, si elle n'est fondée sur rétablissement d'une seule religion. L*hérésie doit toujours être proscrite ; les édits de pacification accordés par les rois ont été rendus, en dépit de Dieu (p. 30) : pas de transaction, pas de tolérance ; telle est la loi divine, « et les puissances séculières, quelques charges « qu'elles ayent, doivent estre averties, et, si besoin est, contrainctes « p^r censures ecclésiastiques..... d'exterminer des terres de leurs « juridictions tous les hf^rétiques dénotés par TËglise.... » Si un prince néglige de purger sa terre de l'hérésie,... « que le pape « dénonce ses vassaux absoubs de la fidélité qu'ils dévoient, et expose t en proye ceste terre, pour estre occupée par des catholiques, qui « en chassent les hérétiques (p. 20). » Voilà la doctrine de Le Bossu clairement énoncée : c'est l'intolérance religieuse, c'est la théocratie du moyen-âge dans toute sa rigueur; il en tire facilement les conséquences. Puisque le roi ne peut autoriser rbérésie^ il faut préférer l'obéissance à Dieu à l'obéissance au roi : tel est le fondement de la Ligue (p. 21-25).
La religion a été confiée, comme un dépôt précieux, à ses ministres ; ils doivent la conserver pure et intacte par tous les moyens : voyant qu'après Henri III, qui pouvait mourhr d'un instant à l'antre, la couronne devait tomber entre les mains d'un hérétique, ils se sont unis ponr que la France n'eût pas le sort de l'Angleterre (p. 28).
Ce n'est pas par ambition que les ligueurs ont pris les armes ; les Guises n'ont jamais voulu s'emparer de l'État, car ils auraient pu le faire plus d'une fois, s'ils l'avaient voulu : ils avaient pour eux la force et l'opinion, quand ils ont traité avec le roi à Kemours; à la journée des Barricades, le duc de Guise ne « pouvait-il pas prendre « le roi comme à la ratoire dans son Louvre, et se mettre la con- « ronne sur la tête (p. 32)? » Mais il n'a péché que par trop de clémence, et il en a été puni par la permission de Dieu.
La Ligae était seulement défensive pour la religion coiilrc led hérétiques; si elle avait été offensive, est-ce à dire pour cela qu*dle eût été injuste, puisque le roi négligeait de s'opposer aux progrès et aux menaces des protestants (p. 35) ?
Depuis la mort du duc d'Aiençon, ils se préparaient à dominei' en France ; puis, soulevant TAUemagne, ils devaient nommer un empereur hérétique^ et commencer la guerre contre le pape, pour la ruine complète de la religion catholique (p. 36-38). — Otiest la preuve de cette singulière assertion ? Le Bossu aflSrme ; mais ici, comme dans beaucoup d'autres endroits, il se contente d'aflBrmèr.
Henri III était incapable de combattre les protestants, pour s'ôtre trop mêlé avec eux, et les avoir quasi tous de nouveau embrassés par ses traités honteux; il était T allié de tous les hérétiques français et étrangers. Les ligueurs ne devaient donc avoir confiance qu*en eux-mêmes. On leur reprochait à tort d'être alliés auï Espagnols : car l'Espagne était catholique et amie de la France! (nouvelle assertion contestable et contestée) ; tandis que leurs adversaires s'unissaient depuis longtemps « à l'Anglais, le plus ancien et tt acharné ennemy des François, et avec cette Jezabel, cette louve, « reine d'Angleterre, qui a fait passer par le bourreau cette tant « vertueuse royne d'Ecosse, probablement avec le consentement « de l'indigne Henri ///*. »
La Ligue a été solennellement approuvée par les papes ; tous les religieux, chartreux, célestins, jésuites, capucins, théologiens, se sont ouvertement déclarés pour elle : bien plus, la France entière a manifesté son allégresse lorsque, par l'édit de réunion, Henri III a fait alliance avec les ligueurs ; alors, combien de feux de joie, combien de Te Deum, combien de processions solennelles (p. 45-46) f
Depuis, le roi perfide n'a cherché qu'à manquer à ses promesses : il a soutenu secrètement le parti hérétique, qu'il s'était engagé à exterminer \ il a fait venir en France des étrangers mercenaires, il les a soudoyés ou s'est engagé comme caution des protestants^. Il a voulu et préparé la ruine des Guises; il a empêché l'armée de
1 Le prédicateur dit même que M. de Rambouillet est allé en Angleterre , de lai part du roi , afin de solliciter et daccélérer cette exécution si funeste. — Voir Ch^ Labitte, La Démocr, chez les prédicateurs de la Ligue, p. 31.
2 Où est la preuve de cette nouvelle assertion ? Le Bossu ne met-il pas encore en avant l'incertain pour le certain, quoiqu'il parle dans la chaire de vérité.
EN B&BTA6NE. 77
Mayenne, qui se dirigeait yers la Guyenne, d* accomplir sa mis^ sîon, etc. (p. 46-54).
Dire (j[ue le roi est an-dessos des lois, c*est soutenir une fausse et tyrannique proposition : il devait donc t^ir son serment, et faire partout exécuter son édit. D^aillenrs, quand les États ont été réunis à Blois, les députés ont deinandé que cet édit de réunion devint une loi fondamentale du royaume, et par conséquent inviolable : leurs instances Foiit emporté sur la mauvaise volonté de Henri ; et, le 18 octobre 1588, il a été reçu et juré solennellement par le roi comme par les Ëtats, au milieu des plus grandes démonstrations de la joie publique (p. 57-61)^
Tel est le premier plaidoyer de Jacques Le Bossu en faveur de la Ligue ; il n*a pas besoin de commentaires : remarquons seulement qn*il est habile, logique, d'une allure raisonnable, sans trop de passion ou d'emportement. Mais, dans son second Devis, cette adroite modération ne se retrouve pas toujours.
Le lendemain, à pareille heure, le Politique, déjà sensiblement ému par les raisonnéinents et Féloquence du Catholique, est exact au rendez-Vous. Celiii-ci a entrepris une tâche plus difficile assurément que la première; il se propose de répondre au second reproche adressé aux ligueurs, à savoir : Qu'ils ont renouvelle par ensemble une saincte Union, non-seulement sans le gré et la volonté du Roi, mais pour lui faire bonne guerre, et le déposséder de cesteauthorité qu'il veut retenir injustement.
La grande différence qui sépare les catholiques des politiques, dit-il en commençant, c^est que les premiers sont ligués pour préférer la religion à TËtat, tandis que les autres préfèrent TÉtat à la religion* Il cherche môme à prouver, par un singulier abus de rhétorique, que les ligueurs sont vrais et seuls serviteurs du Roi ; car ils veulent la paix, la force, Tunité du royaume : tandis que Fhérétique et le politique ne jouent qu'à le dépecer (p. 66). Pour le prédicateur convaincu, la tolérance est un mot complètement inconnu. Le mépris de Dieu qui fait endurer deux religions, fait qu'un royaume tend en ruine et est proche de désolation selon r Évangile (p. 68).
Ainsi, le roi, dans son intérêt même, ne doit souffrir qu*une seule religion; et voilà pourquoi les ligueurs servent bien mieux la cause du roi que leurs ennemis. Quelle gloire aurait-il méritée pour toute
la postérité, si Ton avait pa dire que Henri III avait extirpé las bé-^ résies, et les avait entièrement chassées de son royaume : 8*il 8*élait uni franchement aux ligueurs, il s'en alloit esire le Roy le plus obéf, respecié, honoré et aimé gui jamais fût en France. Nous eussions baisé, par manière de dire, les pas oit ileust marché, ou au moku il eusi eu et nos mains et nos cœurs (p. 70-73). Qu importe que les députés de Blois aient été pratiqués par les Guises, si les cboses qu'ils lui demandaient étaient d*équité et de raison (p. /4) !
Le Bossu prêche et justifie franchement le droit d'insurrection; le passage est curieux, et peut donner une idée de l'éloquence assea ferme du prédicateur. « Quelle violence luy a-t-on faict, que de « rimportiiner de justice ? Si une femme en l'Evangile a importuné * un juge qui ne respectoit ny Dieu ny homme ; si une autre fenune « adict à l'empereur Trajan qui luy disoit ne la pouvoir ouyr, ces- « sez donc d'estre Empereur, toute la France n'aura-t-elle crédit « vers un Boy qui se dict Très-Chrestien, de l'importuner des cboses « justes? Pourquoy donc s'est-il moqué de nous, nous appellant aux a Estats, s'il n'a point voulu ouyr nos doléances? Et au cas qu'il « eust esté forcé à ce jurement comme vous le dictes, encore fau- « droit-il nous escrier avec un des anciens Pères de TËglise : Félix « nécessitas, quœ ad meliora compellit : Heureuse nécessité qui « nous force à choses meilleures. Que s'il ne reste autre occasion « du despit qu'il a eu, sinon que les demandes faictes estoient contre « sa volonté ; reste à conclure qu'il a eu une volonté bien mes-" « chante, laquelle il a seule opposée contre toutes voyes de justice et « raison, desquelles luy-mesme (mais cauteleusement et mescham- « ment) nous avoit faict l'ouverture. Et en effect, c'est icy un des « principaux griefs de la France, pour laquelle elle faict sa prêtes- <c tation d'appeller de luy comme incapable d'estre Boy, devant Dieu « et devant ses anges, afin qu'il luy plaise qu'ayons un autre Juge « ou Boy que luy, devant lequel nos plainctes soient justifiées : A « sçavoir que toutes choses estantes disposées à la manutention et « conservation de nostre Beligion, et au bien de TEstat contre une « générale corruption de tous les ordres.... que requerans de luy « comme à mains joinctes qu'il y mist ordre, nous en avons esté es- « conduicts et frustrez, de telle façon qu'il n'y a plus d'espoir de « l'impetrer de luy, puisque tous les Estats ne l'ont sçeu faire, et ne « pouvons avoir recours sinon qu'à Dieu et à la force pour nous op^
BN BRETAGNE. 79
« poser à l'oppression qu'il faict à TÉglise et è tout le public « (p. 74-75). »
VoHà pourquoi, pour sauver le royaume, Ton a été forcé de faire une nouvelle Union, puisque celle du Roi était captieuse, fraudu-lente, véritable piperie; f est celle qui vient d'être jurée à Nantes, sons Tantorité (fe Monseigneur de Mercœnr. Henri III doit être re|kté comme indigne, parce qu'il a violé le droit divin et le droit humain : il s*est moqué publiquement des choses les plus saintes de la religion ; il a méprisé le saint nom de Dieu, il a été plus méchant, plus inique que Judas, car il n'a pas péché seulement contre le propre corps de Notre Seigneur, mais en a abusé indignement au macquerellage du violement de l'Église, qui est aussi son corps mistic. Un' est ni hérétique, ni catholique, mais sans Dieu et sans religion,^ il se montre comme athéiste et mocque-Dieu (p. 78-81).
Il a violé le droit ecclésiastique, en rendant TËglise tributaire par décimes, aliénations, impositions extraordinaires; en emprisonnant le cardinal de Bourbon et le primat de Lyon ; en faisant assassiner cruellement par viles canailles de soldats, la sainte veille de Noël, un très^élèbre.clere, prestre, archevesque, légat-né du Saint-Siège, cardinal de la Sainte Église de Rome (p. 82).
n a violé le droit humain, en emprisonnant traîtreusement tant de princes et d'hommes de toute qualité et de tout âg;e; mais surtout en faisant massacrer par ses dagueurs t illustre due de Cuise et son frère le cardinal, et cela, sur de prétendus avis mensongers et ridicules. C'est ainsi qu'il a récompensé les services de cette famille, qui a sauvé la France des étrangers et des hérétiques; de ces prin«cesglorienx,,qui même lui ont assuré et ccmservé sa couronne (p. 86-87).
Il a violé le droit commun, en n'écoutant aucune des demandes de réforme faites par les députés de la France, en outrageant la foi publique par l'emprisonnement brutal et tyrannique des trois présidents des trois chambres. Aussi sommes-nous quittes de son obéissance: car seroit se mocquer de dire que le peuple fust pour le Roy, veu que et le Roy et toutes les puissances ecclésiastiques et séculières sont pour le peuple et les subjects. Les Français ne sont pas des esclaves, qui doivent toujours obéir à leur maître: ils ne sont pas des Turcs, régis par servitude: nos Rois ne nous ont point acquis, mais nous nous sommes donnez à eux, et avons transigé avec eux
(p. 91-93). Ici nous retrouvons quelques-unes des idées démocra^* tiques des prédicateurs de la Ligue.
Or, Henri III est excommunié, quand il ne serait coupable que du meurtre des Guises : maintenant qu'il est hors de TËglise, il est donc nécessaire de faire une nouvelle Union (p. 97).
Ce n'est pas pour venger les Guises que les ligueurs prennent les armes : car les Guises ont acquis par leur martyre une gloire et (ftie félicité immortelles; mais c'est pour venger les injures faites à Dieo par rimpie. La guerre est sans contredit un dur moyen, un remède extrême; mais c'est le seul, et il faut y avoir recours pour sauver l'jQtat et la religion. C'est une saignée, et elle ne peut être pratiquée sans quelque perte de bon sang; mais, dit sans hésiter le Catholique, ralegement du sang corrompu qu'en espérons, nous apportera mille fois plus de bien que ne sera grand le dommage (p. 101).
Henri III s'est uni à l'hérétique ; rien ne Texcuse, car il fallait plutôt mourir que d'offenser ainsi Dieu -. tous les politiques qui le soutiennent, sont également coupables (p. 112).
C'est une grave erreur de penser que le Navarrais, s'il pouvait arriver au trône, laisserait à tous la liberté de conscience ; les protestants n'ont jamais été tolérants : en France, n'ont-ils pas toujours persécuté les catholiques, quand ils le pouvaient ^ Jezabel ou Elizabeth d'Angleterre souffre4-elle en son royaume autre secte que de Calvin ? A Genève, a-t-on jamais eu permission de dire la messe depuis que Calvin y a été établi ? Le Turc même ne permet pas aux siens diversité de religion. En droit, l'hérétique n'endurera jamais la piesse là où il commandera. Celui-là est un véritable athée qui tolère dans le même royaume la messe et le prêche; et les promesses de Henri de Navarre ne sont qu'hypocrisie et ruses semblables à celles de Julien l'Apostat (p. 115-119).
La race des Valois a été frappée de mort, comme jadis la famille de ri^abuchodonosor; c'est au:^ bons catholiques à s'unir, à se dévouer, pour sauver la France et la religion (p. 120-133).
Le Politique est convaincu par toutes ces raisons : il est touché de Dieu : il jure d'endurer plutôt mille tourments que de ne pas vivre et mourir fidèle à la SainterUnion.
Quelques semaines s'étaient à peine écoulées, et l'assassinat des
^ Comment les protestants avaient-ilp pu pers^uter les catholiques ?
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Goises était tristement eipië par le meurtre de Henri III. Jacqnes Clément, jeune fanatique égaré, avait mis en pratique les théories régicides chaque jour eiposées par les prédicateurs de Paris : les ligueurs avaient poussé des cris de triomphe, en apprenant le crime ; et Tassassin avait été préconisé, sanctifié, par le parti dont il s*était fait le vengeur ^ Le duc de Mayenne, quoique par caractère Fun des hommes les plus modérés de ta Ligue, annonce avec joie cet heureux événement aux gouverneur, maire et écbevins de la yille de Nantes : « A Tinstant qu*il se vantoit de faire saccager ceste « yille très catholique, et que desjà il avoit faict le partaige de tous « ses cantons, Dieu a permis qu*an simple religieux, poussé d'ung « saint zèle, nous en ayt délivrez et garantizdu péril auquel il pensoit « nous avoir réduitz, etc., etc 3 »
Il appartenait à Jacques Le Bossu de glorifier le crime; il n'avait qu'à suivre, d'ailleurs, les recommandations des Seize, qui firent tenir aux prédicateurs une circulaire dans laquelle, dit Ch. Labitte, on leur indiquait les trois points de leur prochain sermon : 1"* justi-^ fier l'action du Jacobin en la comparant à celle de Judith; 2<* établir que le Béarnais ne peut succéder à Henri de Valois; 3* montrer que tous ceux qui soutiendront son parti devront être excommuniés'.
Le Bossu ne devait pas manquer cette occasion; un immense concours de peuple se réunit à la cathédrale, pour entendre son prédicateur fayori. Le sujet de son sermon est la mort de Henri de Valois; pour que l'effet de son éloquence soit durable, il le publie, sous forme de dialogue, et dédie, dès le 12 septembre, son troisième Devis aux fidèles Nantais, avec un nouvel accompagnement de hnictains et de sonnets, adressés par les poètes de la ville à Monsieur notre matlre Le Bossu. « Vous sçavez, jeur dit-il dans son épttre « dédicatoire, qu'en ceste misérable saison nous avons eu deux « sectes à combattre, desquelles deux Henris ensemble confédérez « ont esté chefs; l'une est des hérétiques...., Tautre est de ceux « qu'avons nommé Politiques, pour ce qu'ils maintenoient la domi* « nation de ce Vilain Herodes (c'est l'anagramme de Henri de Valois) « toute pleine de tirannie, etc. » Dieu jusqu'à ce jour les a préservés des pattes de ces Loups et de ces Renards, plutôt que leurs voisins
i 1^8 assertions de rhistorien de Thou sont vraiment incroyables, liv. 96.
2 Lettre de Mayenne, datée de Paris, ce 11 aoust 1589.
3 Les Prédicateurs de la Ligue, p. 79. — De ïhou, liv. 96.
8^ LA LIGUB
de Rennes et d'Angers, grâce surtout à leurs assistances aux^^rédications, qui valent mieux que corps de garde et sentinelles. Cest pour les forlifler dans leur zële, que leur bien dévoué servHcftir leur adresse ce troisième Devis.
Le Bossu triomphe; il est cruel dans sa joie : pas une parole de pitié pour Henri ni; pas un mot de regret. Sa prédiction est accomplie ; la mort de Henri de Valois est un juste jugement de Dieu, et il n'y avoit si petit qui ne di$t quHl ne vivroit jamais an et jour après ce massacre. Maintenant il poursuit Fennemi de la Ligue jusqu'au delà du trépas : non-seulement il loue le meurtre et célèbre le meurtrier, non-seulement il condamne la mémoire de la victime ; mais encore il veut qu'il n'y ait aucun doute sur la perte de son âme, sur sa damnation éternelle. Il prouve que Henri est mort excomqiunié solennellement, dans toutes les règles, parle pape ; il est damné, il ne peut ôtre que damné : notre prédicateur semble tellement heureux de cette certitude, qu'il se laisse entraîner à de tristes jeux de mots : « Pour le mépris qu'il a faict des liens de « Saint-Pierre et de ses successeurs (la citation du pape), Dieu « juste juge, le jour des liens de Saint-Pierre, l'a cité à comparoistre « en personne en 24 heures seulement et plus tost, devant soy, pour « expérimenter la rigueur de son rude, mais juste châtiment (p. 4). »
Henri avait méprisé l'excommunication : Dieu a voulii lui infliger l'autre peine, celle du glaive matériel ; et l'on ne peut. Ton ne doit pas prier pour le repos de son âme, car il n'y a pas apparence de présumer que Dieu lui ait fait miséricorde (p. 7*9). En effet, en droit, quiconque meurt excommunié, est condamné aq ciel par Dieu lai* même; en fait, la colère divine contre Henri Ills^est visiblement manifestée par les particularités admirables de sa fin : « la condition du « mort, la considération de celuy qui l'a tue, la manière, le « temps, l'heure et autres circonstances sont toutes pleines d^oémi-^ « ration ijp, 11). »
Henri était vraiment un tyran (il le prouve par le sombre tableau qu'il retrace de son gouvernement et de ses crimes) : Dieu, le vengeur de toutes les tyrannies, l'a fait périr, pour chastier et empes^ cher le cours de son fier et félon courage (p. 16).
Jacques Clément, qui l'a tué, simple religieux, vraiment clément et débonnaire, a été choisi par Dieu, qui choisit les faibles pour confondre les forts, qui a châtié Pharaon par les moucherons et sauterelles, qui a fait tuer Holophernes par une femmelette, etCv
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Aussi, combien est ridicule ceue déclaration du Navarrais et de ses partisans, qui offrent tous leurs Ties et moyens pour faire justice exemplaire de cet énorme meurtre. Veulent-ils s'en prendre à Dieu et à ses anges, et renouveler une gigantomachie (p. 20)!
Pour punir ceste grande audace d'un Roy puissant en malice à abuser des choses religieuses, Dieu s'est servi d'un simple religieux. Qui pourr oit estre tant aveuglé qui n'aperçoive bien comme il a ainsi vaincu le faux par le vray, disposant qu'un vray frère por^ tant vrayement l'habit de religion, tua ce faux frère, qui sous les habits de Religieux se mocquoit de toute Religion, etc., etc. (p. 21).
C'est alors ^e, dans le dialogue, le Politique a la hardiesse de poser la grande et périlleuse question du régicide : le Catholique r4MU>nnatt toute la gravité de ce sujet; mais il n'hésite pas à reproduire ks arguments dont s*est servi le prédicateur dans la chaire de la cathédrale, le dimanche 27 août. Yoici le raisonnement dans toute sa sônplicitéc
Dieu défend de tuer t i:ependant, la loi évangélique, les Pferes et les Docteurs permettent de^uer celui qui veut nous ôter la vie. Or, le tyran qui accable la république, peut et doit même être tué par le 4roit naturel, comme par les commandements de Dieu (p. 25).
Sans doute ce n'est que dans certaines conditions, qu'il est loisible .de faire périr un tyran. J. Clément était dans ces conditions ; car il n'y avait aucun antre moyen d'en avoir raison : et Qenri, quoique successeur légitime de Charles 1%., de la mort duquel ce pervers nous a accreu le regret, s'était yéritablement montré l'invaseur et f^presseur de son royaume.
Donc lé bon Jacobin a tué louablement le tyran, et en a dépêtré la France , au grand àien de C Église catholique et de tous les gens de àien*^ (p. 29). Quant à l'onction sainte, qu'il avait reçue lors de Sun sacre, ne s'en était^it pas ouvertement moqué, comme la Jezabel d'Angleterre, qui disoit à ses dames qu'elles reculassent, parce qu'elle puoyt, pour la vieille huille de laquelle elle avoit esté grès- JS4k{p. 81).
Enfin la mort de J. Clément ne doit point faire penser que son XBovre ne ylent pas de Dieu : au contraire. Dieu a manifesté hautement sa protection; car il a voulu que son vengeur reçût immédiatement, par la main de ses ennemis, la couronne du martyre (p. 36-37).
1 Quelle dangereuse doctrine ! 7
Tout, d'ailleurs, dans la mort de Henri III, est admirable : il avait fait poignarder deux grands princes très-catboliqpes, et c'est par od couteau qu'il a été puni de son crime : le tueur d'homme d'église est tué par un homme d'église; le tueur d'un sacré, quelque sacré qu'il fust, est tué par un sacré (p. 40). — Il est mort avant que Tannée fût expirée, lorsque Paris n'attendait plus aucun secours des hommes; et voilà que le premier jour de ce mois d'août, un simple Cousteau, fiché dans son petit ventre, empesche le cours de tous ses desseings, entre les huict et neuf heures du matin, à pareille heure qu'il avoit faict tuer Monseigneur le duc de Guyse, — Le mot du guet le jour de ce massacre était C/emen^/ présage évident que celui qui le vengerait, serait clément de nom et de mœurs. Henri, qui était en son cabinet lors du meurtre des Guises, a été tué dans son cabinet, etc., etc.; puis l'orateur énumère bien d* antres particularités non moins dignes d'admiration, que le Politique n'avait pas en le bon esprit de remarquer, mais que son ami le Catholique lui rappelle avec une complaisance triomphante (p. 42-45).
Henri est mort vraiment excommunié ; il n'a pu être réconcilié avec l'Ëglise, lui surtout qui l'a livrée à Thérétique, en nommant le Navarrais son successeur : quant à la prétendue promesse de vivre catboiiquement, faite par celui-ci à Henri III, elle ne prouverait que la méchanceté de tous deux, parce que ce n'est évidemment qu'Aypocrisie et vaine forfanterie politique (p. 54).
L'auteur insiste de nouveau et s'étend assez longuement sur cette maxime que deux religions ne peuvent subsister dans un Ëtat. D*aU- ItMirs, le INavarrais n'est-il pas le premier-né de l'Antéchrist, lui qui lance l'injure et le blasphème contre le chef delà chrétienté ; lui qui appelle le Pape Monsieur Sixte, qui adjouste soy disant Pape^ et par-après ce Pape prétendu, qui dict que faussement il Ca accu-se d'hérésie, et reproche que Sa Saincteté (d impudence effrontée /) en a faussement et malicieusement menty, taxe le Saint-Père destre luy-mesme hérétique (p. 65).
Comment des hommes qui se prétendent catholiques, peuvent-ils soutenir la cause de cet hérétique sacrilège ? IN'offensent-ils pas les lois du royaume, les Ët^ts-généraux, qui se sont unanimement prononcés contre Henri de Bourbon (p. 70) ? INe se portent-ils pas à eux-mômes le plus grave préjudice, en s'exposant au contact mortel de la ladrerie de l'hérésie (p. 75) ?
BN BRBTÀGNB 85
« Jiisques à qaant donc les catholiques aaront-ils les yeux selliez « pourne point yoir que leur fortune est en condition ? ]N'a[q[>ercevez- « vous point, Messieurs (c'est ici évidemment un morceau emprunté « au sermon de la yeille), que ces si bons serviteurs de Rois, ou bien « fauteurs de la tirannie du prédécesseur, et hérésie du successeur, « vous dénoncent tout ouvertement la guerre? Me voyez- vous point « qu'ils demandent vos biens avec la vie? Messieurs de TËglise, on « demande vos despouilles de vos Bénéfices, pour en enrichir le fils « d'un hérétique,. et en donner une bonne part ou aux ministres « huguenots ou à une noblesse corrompue, qui a tellement aprins « dudit tiran de tûranniser les bénéficiers et les subjects des lieux « de leurs seigneuries, que ledits grand tiran à faict et engendré « autant de tiranneaux qu'il y a pour le présent de Princes, Sei- « gnenrs et Gentilshommes qui suivent ce party-là. — Messieurs de « la Noblesse qui avez eu des ancestres si zelez qu'ils ont esté pro- « tecteurs et deffenseurs, voire quelques-uns fondateurs des Ëglises « de ce Royaume, bien que soyez plus petit nombre que ceux « qu'avons dict estre des tiranneaux, si est-ce qu'on vous en veut « et tasche l'on à vous faire ou hérétiques ou fauteurs d'iceux, à « peine de donner à ceux icy vos seigneuries, et vous dégrader de « noblesse, si vous maintenez la catholicité qui a annobly vos « ancestres.... Messieurs qui restez d'une justice qui avoit esté par « le mesme tiran .fort corrompue, on demande vos Ëstats et ojDBces « pour récompenser ceux qui ont passé les Ëdicts tiranniques et « passeront encore pareils Ëdlcts à ceux qui sont publiez et pratiquez « en ikngleterre en faveur des hérétiques, pour faire autant de « crimes de lëze-majesté qu'il y a de manières d'exercer les actions « particulières de nostre Religion. — Et vous Messieurs des villes, « qui avez mis tant de peine à vous préserver des pattes des Ours, « Loups et Lions, c'est à vos biens, c'est à vos fortunes, c'est à vos « vies que ceste déclaration de guerre et de vengeance s'addresse, « encore que n'ayez rien sçeu de l'entreprinse d'un bon frère qui a « tué un Tiran, afin que, vous estans misérablement massacrez, vos « possessions soient baillées à vos adversaires, et que ceux qui ont ic maintenu l'hérésie et tirannie soient salariez et 'récompensez de « vos despouilles (p. 77-78).... Ne voyez-vous pas que ceste guerre- « cy demande de nous, que nous mettions en defTence comme les « anciens Romains disaient, pro aris bt fogis, c'est-à-dire pour la
<c conservation do nostre religion et de nos familles et possessions? ce .... Pourquoi faisons-nous la sourde anreille à la déclaration do « Navarrois qui sonne la trompette de la guerre pour appeler les « fidelles serviteurs du Roy et les siens, c'est-à-dire les libertins, (c athées, hérétiques, fauteurs de tirannies, simoniaques, pipears, « mensongers, machiavetistes , rabeletistes , moqueurs, perfides, « tirans, juges iniques, ambitieux des bénéfices et biens de TËglise, « ingrats et traistres i Dieu et à la Religion, et tons excomm«nez, « etc. (p. 79). »
Notre prédicateur, après cette éloquente invective, qui avait dû lui servir de péroraison dans Tun de ses discours précédents, rentra dans la discussion, et poursuit par le raisonnement et le sarcasme les ennemis de la Ligue. C'est faussement et ridiculement que Ton attri* bne aux ligueurs le fait de Jacques Clément : le bon religieux n*a été inspiré que de Dieu; mais s*il en était autrement, il y aurait bien plus de raison de croire que le bras de Tassassin a été armé par le Navarrais luî-môme. C'est là une odieuse supposition, dans laquelle 86 complaît Le Bossu, et il s'escrime de toutes les forces de son esprit pour la rendi'e plus vraisemblable (p. 82-84).
Il ne faut pas se laisser tromper par l'hypocrisie de Henri, qui feint de vouloir être enseigné dans la religion catholique, etdemmde on concile. C'est nn apostat, qui n'a jamais voulu et qui ne vondra jamais renoncer à ses erreurs. Sst-ce que c'est aux c^Miciles de s'occnper d*instruire? Et d'ailleurs, de quel front ose-t-il réclamer un concile, lui qui n'a pas voulu reconnaître le concile général de Trente ? Qui ne rira plutôt d'une « badinerie qui est en la déclara- « tion du navarrois quant il promet de maintenir le& catholiques en « l'exercice de leur religion, jusques à la résolution d'un concile ou <c général ou national, lequel (dict-il) nous assemblerons dans six « mois ? Yrayement voicy un bean pape et souverain chef de tonte « l'Église, créé par le petit cousteau d'un bon jacobin (p. 93). * En«> fin, après avoir de nouveau montré la ruse, la perfidie hypocrite de Henri, qui ne veut que la ruine de TËglise de France, le Catholique engage son auditeur convaincu à venir avec lui aux Carmes, afin d'adresser à Dieu les plus ferventes prières, pour sauver la patrie el la religion ^
1 On peut comparer ces D^vis de Le Bossu avec le traité célèbre de Boocher de Jtistâ Hennci tertii abdicatione.
EN BaBTAGNB. %î
Tels étaient les sermons politiques, tels étaient les pamphlets Religieux, si contraires à Tesprit divin du christianisme, qui poussaient à la résistance, à la guerre civile. Il ne faut pas s'en étonner ; car, à toutes les époques de révolutions, Ton a vu se reproduire les mêmes exagérations, les mêmes erreurs, si tristes et si déplorables qu'elles fussent : mais aussi faut-il sévèrement condamner ces théories immorales, ce langage haineux ; et, quant à nous, nous tious associons complètement à ces paroles de Thonnête historien de la Commune et de la milice de Nantes: « Que le religieux de Saint-Denis eût défendu ^ la religion, nous le concevons ; c'était son droit, son devoir : mais, « de nos Jours, y a-t-il jamais eu de paroles dures, àmères, passion- « nées, plus que celles que nous venons de transcrire ? Elles ne se ft disaient pas dans un journal ; c'était bien plus, elles se disaient ^ sous les voûtes sonores de la vieille cathédrale, en présence de « 5,000 auditeurs, avides de recueillir ces paroles ai habilement et « si adroitement haineuses, dans un langa^ révolutionnaire qui ne y s'est jamais fait si hardi. »
Cependant, les paroles de J. Le Bossu étaient applaudies par le peuple; la docte université nantaise allait solennellement remercier le prédicateur; et les poètes lui adressaient de nombreuses pièces de vers en français et en latin, mêlant ainsi, par un contraste qui plus d'une fois s'est rencontré dans l^'histoire, le ridicule à l'horrible.
Cest, par exemple, le carme frère Dàdier, qui s'écrie dans son admiration :
<c T'oyant, mon Le Bossu, d'une attentive oreille, « Dans le temple prescher nos fideDes Nantois, « J'admire ta doctrine et ta diserte voix, te Et ton zèle et ta grâce à nulle autre pareille.
^< Mais ton sacré livret me ravit de merveille, t< Dont le discours a tant d'efficace et de poids « Pour nous faire abhorrer un tas de mescbans roys, tt Qu'il fault que nuict et jour à le lire je veille.
u Vous qui oubliez Dieu, et perdez vostre foy,
« En suivant le parly d'un infidelle roy,
« Lisez ce beau livret, malbeureui politiques ^
(( Et quittans vostre fausse et vaine ofûnion , « Embrassez, je vous pry, nostie Sainete Union « Sans plus ainsi vous perdre avec les hérétiques. ))
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Un antre poète est encore pins élogienz :
« La voix qae nous oyons de ta bouche couler « Tout ainsi qu'un torrent d'une roche hautaine, a Non, non, mon Le Bossu, elle n'est point humaine ; « Sans mentir, un mortel ne peut si bien parler.
« C'est pourquoy je te veux à bon droit esgaller ce A l'un des Pères saincts de la saison ancienne, « Qui prophètes souloient d'une voix très-certaine « De Dieu les Jugements aux pervers révéler.
« Ta nous Pavois bien dict, que Dieu prendroit vengeance « De Henry, non pas Roy, mais Tyran de la France; « Que peut donc espérer son relaps Navarrois ?
«c Car ton esprit divin et ta voix prophétique,
« Et tes sacrez escrits sont fléaux d'hérétique,
u Qui mesme^ ont pouvoir contre les meschans Rois. »
Le sieur de Broon applaudissait, comme le recteur de Bretagne, comme La Vallée, Michel de Saint-Remy, La Farrinière, etc., aux théories de notre prédicateur; et Jacques Clément recevait sa part de ces hommages poétiques :
« Petit fils de Judith, dont l'âme généreuse a A d'un traistre Holopherne, arresté la fureur, « Tu as plus faict tout seul, que toute la valeur Xi D'une puissante armée, ardamment belliqueuse.
« Ta mémoire à jamais, florira glorieuse
« Entre mille lauriers, et la rude froideur
« Des plus forts Aquilons, pleine de froide horreur
« Ne gèlera les fleurs de ta mémoire heureuse.
c< Ce traistre avoit cent fois, pris en dérision « Les habits monacaux, et sans Religion, « S'étoitmocqué de Dieu, l'athée manifeste.
« Cela n'estoilrce pas cracher contre le ciel ? « Dont le mesme crachat, retombant sur sa leste « L'a justement comblé et d'absynlhe et de fiel. »
Voilà des vers inspirés par les Devis de J. Le Bossu : pauvres vers 1 la forme ne vaut pas mieux que le fond.
Le quatrième Devis do Catholique et du Politique réuni est encore plus rare que les premiers devis: il est d'une allure moins vive, moins franche, d'un style moins ferme, d'un intérêt moins soutenu. C'est toujours le même système de composition : les partisans de Thérétique prétendaient que les catholiques devaient se soumettre à la domination d'un roi môme infidèle, et faisaient sonner bien haut ('exemple du peuple juif, placé, par la volonté de Dieu, sous le joug de Nabuchodonoson Le prédicateur a répondu, à ces politiques Nabuchodonozoristes dans son sermon «lu dimanche 18 novembre, et rappelle dans son Devis toutes les raisons qu'il a données pour combattre cette détestable opinion.
Il serait assez difficile d'analyser en quelques mots le pamphlet long et diffus de Jacques Le Bossu : remarquons seulement quelques passages plus significatifs. L'orateur, après avoir énuméré toutes les entreprises des calvinistes, s'écrie : « Ont-ils eu droit ou tort, à leur « advis, de faire ces choses si meschantes^ depuis près de trente « ans, contre les Rois et le Royaume, d'avoir pillé, bruslé, pendu, «.massacré, démoly, prophané lesËglises, etc., etc. ? SMls pensent « avoif eu ce droit et ne le peuvent pallier que du masque de leur re- « ligion, pourquoy trouvent-ils mauvais que nous rayons pareil, mais « en meilleure cause et vraye religion ? » (p. 26-27)^ Le raisonnement ne manque pas d'une certaine force à l'endroit des calvinistes.
Henri IV est sans cess^ maltraité sans pitié: « c'est le relaps, « l'excommunié, plus cruel, plus impie que Nabuchodonosor; vain- « queur à Coutras par trahison, il a fait tuer de sang-froid le trèr- « catholique seigneur de Joyeuse^, après avoir répandu le sang « d'une grande partie de la noblesse la plus catholique et généreuse « de ce royaume : c'est le bourreau de pieu ; mais qu'il craigne sa « vengeance. Qu'il lui souvienne de deux grands fléaux de Paris, « desquels Dieu s'est servy et puis les a mis au feu, voire au feu « éternel, après leur mort temporelle, à sçavoir Qaspar de Colligny, « ranl572, et Henry de Valois, Tannée dernière, etc.. (p. 26-29). »
Il ne faut pas espérer que Henri de Navarre se convertisse jamais, comme on a voulu le faire croire; car il a déclaré franchement qu'il ne changerait pas de religion : s'il était victorieux, la religion catholique serait vraiment exilée, et à cette occasion se perdraient et
1 Le Bossu répète cette accusation daus plusieurs de ses sormous.
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damneraient plusieurs millions d'âmes (p. 39-41). Donc, pas de pacte, pas de compromis a^ec rhérëtique ; ce serait une trahison à Fëgard de TËglise qui Ta condamné : les hérétiques sont pires que les paiens; le sacrilège du schisme surpasse toutes les autres méchancetés^.
Henri lY n'ignorait pas la violence des prédicateurs à son égard : il savait combien leurs paroles étaient puissantes et dangereuses.^ Aussi, dès le commencement de son règne, avait-il cru nécessaire de les effrayer par quelques eiemples de sa sévérité : le cordelier Robert Chessé, pris à Vendôme, avait été pendu; quelques mois après, Edmond Bourgoing, prieur du couvent des Jaeobins, auquel avait appartenu Jacques Clément, était arrêté, les armes à la main, dans les faubourgs de Paris, traduit à Tours devant le parlement, à la requête de la reine Louise, veuve de Henri UI, et eondamné à être écartelé et brûlé ^.
La constance qu'avait montrée au milieu d'affreuses tortnres cette malheureuse victime des haines politiques, ajoutait encore à rintérél que son sort méritait^ C'étaient les prédicateurs de la Ligue que Henri IV avait voulu frapper en sa personne : les prédicateurs de Nantes eurent le courage de répondre à ce déff sanglant. N^'était-ce pas d'ailleurs un beau sujet pour animer le peidple contre la tyrannie cruelle et sacrUége du roi des hérétiques ? Aussi Raoul le Malstre, frère jacobin de Nantes, l'un des plus zélés partisans de Mercoeiir, fait célébrer dans l'église d^s Jacobins un service funèbre, en Fbonneur da martyr, le 18 mai 1590 ; et frère Jacques Le Bossu prononce le sermon pour la mémoire de dévote et religieuse personne^ Edmon Bourgoing, en son vivant docteur en la faculté de théologie, etc., etc.
Voici en quelques mots la biographie du père Bourgoing, d's^ës
1 Ce quatrième Devis renferme 71 pages, avec une table des matières, et deux pièees de vers de cireonstance. — Voici le titre exact : Quatrième Devis du Catholique et Politique réwai sur l'exemple de Nabuchodonosor, rapporté en l'église de Nantes, en un sermon^ le dimanche^ 18 jour de novembre mil cinq cens quatre vingts et dix, par F.-J. Le Bossu, religieux k Saint-Denis en France, et docteur en la Faculté de théologie k Paris, Nantes, 1590.
i De Thou, liv. 98. — Ch. Labitte, p. 83. — Bourgoing venait de publier un pamphlet, intitulé : Estrange mort de Henri de FalôiSi aéoenue par permission, qui oflbre certaine analogie avec le 3« devis de Le Bossu. Voir Jrch. cur, de l'Hist. de France, ï^^ série, t. XII, et Mémoires de la Ligue, U IV.
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notre prëdicaleur : Né en Champagne, d'ane pauTre famille, il était tenu enfant à Paris, pour mendier; et, comme il pourchassait son pain par les rues, un frère lai du couvent des Jacobins, touché de aOD bon naturel, le mène pour lat>er les écUellesdans les cuisines eu eouî^ent, et pour étudier dans ses moments de loisir. Il se «distingue : il est protégé par le docteur F. Claude de TEspine, puis par ll"*^de Boulancourt, mère de messieurs les Hennequins; grâce à Tappui de celte famille, il prend ses grades, et devient docteur de la facultédeParis.Commeprieur des jacobins de Paris, comme vicaire gteéral de la province de France, il mérite Testime de ses supérieurs, Fafiection et le respect des religieux de son ordre i son dévouement est sans bornes, surtout (|uand la peste ravage son couvent ; son déâintéressement dans toutes ses missions est digne d*éloges. Prédicateur renommé, il se fait entendre à Paris, à Rouen^ à Angers, à Saint-Quentm, à Dieppe, etc., et même à Nantes, lorsqu'il allait en Espagne : à Fontenay-le-Comte, prêchant devant Catherine de Médicis, il déclare hardiment qu'il coûterait la vie à 300,000 hommes, avant que le roi de Nayarre fût paisible roi de France, si elle et son fils pensaient rétablir. Plus tard, Henri III avait ordonné à Tévéquift de Paris de défendre aux prédicateurs de parler des affaires 4'Ëtat : Bourgoing répond que le roi n'a aucune puissance sur la liberté de la prédication, et qu'il ne craint pas la prison dont on les menace. Arrêté sous les murs de Paris, il est jugé à Tours. Il déclare, malgré les douleurs de la question, qu'il n'a pas même connu le projet de Jacques Clément : s'il a combattu contre les royalistes, il a agi par conviction, par devoir; car le prince hérétique a été rejeté par les États du royaume comme par les catholiques. L'on ajoute, dans son arrêt de mort, qu'il est coupable d'avoir prêché scandaleusement. Sa fermeté ne se dément pas au milieu des supplices : tiré à trois reprises par quatre chevaux, placé par le bourreau sur une jtable, pour être découpé aux quatre membres, le visage couvert de sang, il ne cesse de louer Dieu, et de lui recommander son âme.
Le sermon de J. Le Bossu est remarquable par la fermeté sans emphase, par la dignité sans mélange de l'orateur; il est bien composé, sans hyperbole, sans mauvais goût: même au point de vue de l'éloquence de la chaire, il mériterait d'être connu. Bourgoing est un noble martyr, qui a terminé une vie pleine de bonnes œuvres par une mort glorieuse : c'est au pieux Ëléazar de l'Écriture que le pré-
dicateur le compare ; comme lui, il a succombé, toujours ferme dans sa foi, simple dans ses paroles, sous la rage des ennemis acharnés de Dieu. Les principaux événements de sa vie, ses souffrances, son supplice, sont ra[>pelés avec habileté : c*est pour Forateur Toccasion naturelle de maudire ses meurtriers, ses bourreaux, et d*énumérer les cruautés des hérétiques, les carnages sanglants dont ils se sont rendus coupables en Angleterre, aux Pays-Bas, en France, et même dans cette province de Bretagne. Il termine ainsi : « Eu égard à sa tt bonne vie qui Ta rendu digne d*un si grand trophée, à ses durs « supplices qui ont tant esprouvé sa patience, qui est le fondemeut « de martyre, et tout en un mot à ses actions et passions, qui nous tt apportent un très-bel exemple en T Église chrestienne parmy tant c( de tempestes et misères, et qui nous font croire que son âme tt est déjà au ciel bienheureuse, je m*adresseray à elle pour la fin « de ce discours, et lui diray, suivant les propos de Saint-Pierre : « Louange soit à Dieu et Père de Nostre Seigneur Jésùs-Christ, qui, « selon sa grande miséricorde, par la resurrection.de son fils, vous « a rendue jouissante de l'héritage immortel, après avoir esté un peu « de temps contristée en diverses tentations, afin que la probation <c de vostreFoy, beaucoup plus précieuse que For, soit trouvée en « louange, gloire et honneur, au jour de la révélation de Jésus- « Christ nostre Sauveur, en la présence duquel vous vous réjouissez « de joie inénarrable et glorifiée ^ »
Des pièces de vers, résumant Fesprit du discours^ étaient ajoutées, comme de coutume, an Uvre publié par Fauteur. Voici quelques guatrains :
« Nantois, dont les remparts en ce temps malheureux « Servent aux gens de bien de refuge et d'azile : « Vous est-ce pas grand heur qu'encore en vostre ville (c On célèbre la mort d'un homme bienheureux ;
« La mort d'un vray martyr qui, pour avoir toujours c< Opposé son savoir, son zèle et sa constance u Aux mutins huguenots qui troublent nostre France , « Par eux fut massacré dans la ville de Tours.
1 Le sermon rdnferme 40 pages. — On peut comparer les sermons de Porlhaise, théologal de Poitiers, (iui,lui aussi, s efforce de représenter flonri IV comme un princo sanguinaire.
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Q Vous qui youlez mourir pour la saincte Union a Prenez-le pour exemple , et d'une bellg envie c( D'acquérir comme luy une immortelle vie, ce Endurez constanmient la persécution.
a bienheureûi Bourgoing, malgré tous ces pervers ^ « Ton âme vit au Ciel en repos et en gloire : <c Et tocyours malgré eux ta louable mémoire u Vivra parmy les bons en ce bas univers. » Etc.
L*œavre la plus passionnée, la plus vîoletite de Jacques Le Bossa est assurément le sermon qu'il devait prononcer Tannée suivante dans une circonstance solennelle. Le pape Grégoire XIV avait publié des bulles célèbres, par lesquelles tout ceux qui suivaient le parti de THérétique étaient excommuniés , s'ils ne Pavaient quitté sous quinze jonrs : ces bulles avaient été lues publiquement à Nantes, comme dans les autres villes de TUnion, pour raviver Tenthousiasme religieux et les bainesdu peuple. Le parlement de Tours les fit brûler, après avoir déclaré le pape ennemi de la paix, de Fanion de TËglise catholique, adhérant à la conjuration d'Espagne, et fautear des rebelles^.
A Nantes, le parlement de Mercœur condamna Farrêt de Tours aa supplice du feu : ce fut l'occasion d'une démonstration solennelle, comme nous l'avons déjà rappelé; et Jacques Le Bossu fut encore chargé de prononcer le sermon devant une foale immense, rassemblée dans l'église de Saint-Pierre, le 22 août 1591.
Ce n'est pas, à proprement parler, un sermon ; c'est une longue et violente paraphrase de ces trois versets de l'Ëcritnre :
Quid gloriaris matitiâ qui potens es in iniquitate ?
Totâ die injustitiam cogitavit lingua tua, sicut novacula acuta fecisti dolum.
Propterea Deus destruet te in finem, evellet te et emigrabit te de tabernacùlo tuo, et radicem tuam de terra vivent^um. Psalm., 51 3.
1 Isambert , Recueil des anc. lois franc, , t. XV, p. 27.
3 Voici le titre exact de ce livre si rare , qu il n est cité nulle part, à ma connaissance du moins : Proposition d'erreur détestable en un prétendu arre^t donné à Tours le 5 du présent sur la seconde déclaration du Roy des hérétiques, du 4 dupasse, selon le subjet discouru aa sermon de ce jour, 22 d'Joust 1591^ en la grande église de Nantes,- par F. J. Le Bossu, ISantes, 1 591. —11 renferme 46 pages, plus des vers de circonstance.
Jamais le prëdicatear n'a été plas fougtienx dans ses déclamations, pins injorieux dans ses reproches, plus menaçant dans ses imprécations : ses paroles respirent la colère, la haine et le mépris; «ans cesse, dans ses furieuses apostrophes, il lance Tinjuré contre le parlement, contre le président de Harlay, contre Henri principale^ ment; sans cesse, il invoque contre eux la vengeance de Dieu et des hommes.
tf Cest de toy, Henri de Bourbon hérétique, relaps et excom-» « munie, que je forme ma complainte pour ma proposition d'et^renr « ou plutôt de mescbanceté, qui réprouvé par la sentence du souve- « rain Pontife, dejeté de ton royanlme de Navarre et de ta prétention tt de celuy de France, veux neantmoins retenir par violence et tt tirannie la dignité royale, faisant la guerre ouverte et aiî Pape« et « au^x Prestres, et aux Moynes (p. 4). » Henri est pire que Cham^ le réprouvé, fils de Noé| pire que Saul; pire que Sennachérib le tyran : c'est un pipeur eflOronté, c'est Tenfant du diable, qui est mensonger dès le commencement ; c'est lé père du mensonge. L'impudence de ce maudit hérétique est extrême : c'est un très-misérable athée, qui prend le saint nom de Dieu, pour se gausser et mocqner de nous, etc. « Nous ne remarquons, s'écrie-t-il, ni en vostre roy^ « ni en vous, que signes de bastard et François dénaturés. »
C'est le président de Harlay qu'il attaque ensuite avec la i;uèaie violence de langage : a Harlay, demi-catholique de cœur, ou hérétique « de cœur et catholique de bouche, on plutôt athéiste, comme la pia«« « part de ce sénat-là, toi qui as prononcé un jugement si scélérat « qu'il n'en fut jamais donné de plus maudit en France : Harlay, « puissant en iniquité, toi qui as voulu tout d'un coup mettre à mort (f tout le clergé, luiôtat^tla tête qui est le Pape : voilà, Harlay, toi « banni et chassé, par ta mescbanceté, du vrai parlement de Paris, ce comment ta langue a parlé iniquité en faveur de l'hérésie; voilà a comment, faisant dol et tromperie, sous couleur de la liberté de « TËglise gallicane, tu tranches comme le rasoir pour la couper par
c< la racine (p. 35) L'antechrist, voire le Diable, ne sauroient
« avoir plus d'aigreur et de félonie. »
Le parlement de Tours est une autorité pestilentielle, protectrice de l'hérésie, athéisme et de toute impiété; l'impudence, l'arrogance de cette troupe effrontée, dépassent toute limite : « L'on a horreur « de ces choses que l'assemblée impure et impie de Tours a vomy
« Crès-mescbamment et blasphématoirement par la bouche de ce c maudit Doeg d*nn autre Saûl contre la sainte Église. » Cest un attentât sur TËglise, sur Jésus-Christ, sur Dieu môme, que les laïques aient jugé, condamné, brûlé l'ordotinance du chef de FËglise, ratifiée du juge souverain du ciel, qui est Dieu même, etc. (p."9, etc.).
Au milieu de ces injures et de ces anathëmes, le prédicateur réfute, non sans force et sans habileté, la déclaration de Henri IV qui proclamait son intention bien formelle de maintenir la religion catholique et de se faire instruire, aussitôt que les circonstances le lui permettraient.
« Mais le Juge des jugea^aura bien réformer cet inique et sacrilège c arrêt prononcé par forgane diabolique de du Harlay ; et pour cela « Dieu te destruira et ton Saûl pareillement, et t* arrachera et te « transportera de ton tabernacle, et ostera ta racine, c'est-ànlire ou « U famille ou ta puissance, de (a terre des vivans (p, 37). Vous « mourrez ignominieusement comme hommes abjects....
« Donc, TOUS tous qui estes appelez pour ceste procession gén^ « rale^ dictes en vos cœurs ce que je vay dire de bouche : Levésc TOUS, 6 Dieu, jugez vostre cause, ayez mémoire des opprobres que « vous faict journellement Tinsejisé ou celuy qui n'a point senti- « ment de vous. L'hérétique s'^est attaqué à vostre peuple, pour le « veier; il a voulu dissiper vostre héritage, il t voulu brouster « vostre vigne et la mettre du tout en degast. Le porc sauvage sior-- V tant de la forest d*hérésie, qui est ce Henri i^hef des hérétiques, et « le sanglier cruel qui est Harlay, qui t déjà faict tant eiécuter de « Prestres, voire de vos Prophètes qui sont les Prédicateurs, veûl* « lent arracher nostre £glise que vostre main droite a plantée.., « Nous ne vouions aucune part avec Saul reprouvé, ni avec Dœg c demy juif; nous les fuyons et détestons, et les avons plus en exé* « cration que Coré, Dathan, Abyron et leurs complices..., etc. « Ainsi, seigneur Dieu, voicy la copie des déclarations et arrest c prétendu sur icelle que je tiens en main, et comme pleins de blas- « phèmes contre vons-mesme : je vous les présente au nom de ce c peuple, qui slattent que vous escoutèrez nostre plainte (p. 43). »
Dieu les exaucera, Dieu leur accordera le châtiment des coupables et la ruine des hérétiques : pour couronner Tœnvre, le prédicateur termine en évoquant le souvenir lugubre de la Saint-Barthélémy^ ce jour si renomme, commet il n*a pas craint de le dire plusieurs fois:
tt Samedi prochain, nous vous rendrons des grâces solennelles, pour « la délivrance miraculeuse de M. le duc de Guise, à la feste de « Saini-Barthélemy, d'autant aymée des catholiques que haie des « hérétiques (p. 46). ».
Après le sermon, suivant les instructions du prédicateur, la foule, réunie sur la place de la cathédrale, assistait, pleine de colère, à la scène lugubre que Ton avait préparée : les enfants de la psallett» allumaient le feu du bûcher; Ton récitait les versets terribles de FËcriture contre les impies, les sacrilèges et les excommuniés; pois, les assistants, jetant leurs torches à terre, les foulaient aux pieds,- en répétant cet anathème : Sic iucerna eorum extinguaiur^ que leur lumière puisse ainsi être éteinte ^.
L'effet produit par de semblables discours était immense : en les relisant, nous comprenons comment les populations devaient être facilement soulevées contre les hérétiques et contre les royalistes, qui se trouvaient enveloppés dans les mêmes malédictions. Assurément, au xyp siècle, à cette époque de luttes ardentes et de fongueuses croyances, la passion religieuse remportait de beaucoup sur la charité chrétienne; et c'est ce qui explique, sans les justifier complètement, ces écarts malheureux, ces haines, si contraires à l'esprit de paix et de mansuétude de TËvangile. Mais le duc de Mercœur, fort de l'appui du clergé, qui prêchait ainsi la guerre, devait trouver dans toutes les parties de la catholique Bretagne des ressources en quelque sorte inépuisables, pour soutenir la cause dont il se déclarait le dévoué défenseur. Cependant, d'autres passions entraînaient encore au combat les hommes de cette époque; la ferveur religieuse n'enflammait pas seule les courages : nous pourrons nous en convaincre, en recherchant quel fut le rôle des bourgeois, des gentilshommes et des paysans, pendant cette déplorable guerre de la Ligue.
1 J. Le Bossu, après avoir soutenu la cause de la Ligue à Nantes, jusqu à la fin des troubles, fut contraint de quitter la France, et de se retirer à Rome : accueilli par le cardinal Alexandrin et TËspagnol François Pegna, il fut nommé par Gément Vill consulteur de la congrégation de Auxiliis, Malgré la considération dont il jouissait à Rome, il avait le désir de revoir sa patrie, et ne fut retenu quavec peine par le pape Paul V. U mourut le 7 juin 1626, Qt fut enterré dans réglise des Minimes de la Trinité-du<Mont.