‹ La ligue et Henri IVChapitre 12 sur 50 · ET HEMU IV. UT · texte numérisé non relu

ET HEMU IV. UT

adjoula : Je veux mourir en la religion catlioli(iue, apostolique et romaine ; mon Dieu, ayez pitié de moy et me pardonnez mes péchés, disant : In manus tuas, etc., et ce psaume : Miserere met, Deus, lequel il ne put achever pour estre interrompu par l'un de nous qui lui dit : Sire , puisque vous désirez que Dieu vous pardonne, il faut premièrement pardonner à vos ennemis ; sur quoi il répondit : Oui, je leur pardonne de bon cœur. — Mais, sire, pardonnez-vous à ceux qui vous ont pourchassé vostre blessure? — Je leur pardonne aussi , et prie Dieu leur vouloir pardonner leurs fautes comme je désire qu'il pardonne les miennes. » Et Henri III expira en disant ces paroles. Un roi de France mourait encore au milieu des secousses de guerre civile. Henri de Valois n'avait pas encore trentehuit ans ; sa jeune vie avait été grandement remplie, car à dixhuit ans il avait vaincu à Montcontour et à Jarnac; à vingtdeux il régnait en Pologne, à vingt - quatre en France. Il avait été la véritable personnification de la genlilhommerie de cour, de cette jeunesse folle, dissipée, passant sa vie au jeu, à la paume, au bilboquet, à lâchasse, aux mascarades et processions; muguetant filles et femmes ; puis, courant aux grandes batailles et s' exposant à la mort, comme s'il se fût' encore agi de plaisirs. Avec une plus haute capacité militaire qu'Henri de Navarre et le prince de Condé, les ayant toujours vaincus en batailles rangées, il n'avait pas, comme le Béarnais, cette activité des gentilshommes montagnards, cette force de rudesse qui le faisait coucher sur la dure en plein air. Les ministres huguenots, toujours pleins des souvenirs de l'Écriture, aimaient à comparer ses armées à celles de Darius; et pourtant cette chevalerie etféminée que conduisait Henri , alors duc d'Anjou, avait fracassé les dures cuirasses, les brassards épais des Béarnais et des Allemands. Insouciant, prodigue, Henri pressurait le peuple au profit de. la jeunesse dévouée qui mourait pour lui ; comme sa mère , il aimait l'éclat et les fêtes, les jeux , les ris, tout ce qui jette quelque distraction dans une vie agitée. Il était rhéteur, maniait la

lis LA LKjLE

liuiulc buLivciil avec noblesse et lacililé. Sa ligure n'eluit pas parfaite; mais il avait cette grâce des bonnes manières, ces formes séduisantes qui le distinguaient même au milieu d'un cortège de brillants jeunes bommes. Indiscret pour les femmes, conteur d'aventures scandaleuses, il passait sa vie à écouler ce petit caquetage, ces causeries de mignons qui babillaient de leurs bonnes fortunes. Il y avait en lui des cbarmes, car, entouré de méfiances dans le royaume de Pologne , il était parvenu à s'y faire adorer. En France , les bailles étaient trop vivaces , et peut-être cette indolence qu'on lui reproche tenait- elle à la nécessité de ne pas prendre de parti tranché. Les affections de Henri étaient calboli(iues; il avait là commencé sa vie et l'on en garde souvenir; il s'était jeté dans les mesures violentes de la Saint-Bartbélemi , s'associant pleinement alors aux Guise. Devenu roi, il s'en sépara , et cela s'explique : il se formait à eôté de la couronne une ligue, c'est-àdire un gouvernement avec ses chefs , ses lois , ses habitudes politiques , ses conditions d'avenir. Ce gouvernement proclamait le duc de Guise ; Henri ne pouvait plus être qu'une figure de roi, s'il n'engageait une guerre avec un concurrent si puissant ; esprit borné , il s'imagina qu'un coup d'état sanglant, qu'un assassinat privant la ligue de sa tète chérie , il n'avait qu'à se substituer au duc de Guise , et que le parti catholique l'adopterait: il se trompa. La ligue brisa sa couronne, et après sa couronne elle chercha son cœur pour le trapper, car Henri de Valois l'excommunié, le persécuteur des martyrs de Lorraine, était désormais en haine au parti catholique. Il y avait eu dans cette vie royale je ne sais quoi de triste et de débauché. Cette amertume du cœur, cette lie au fond de la coupe; d'or, ce mélange des idées de dissipations et de tombeaux se rencontrent dans les âmes épuisées de plaisir. Henri UI aimait les images sombres; des têtes de mort i)arscmaicnt ses vêtements; les ossements des cimetières étaient ses aiguillettes et se mèlaicnit à ses ordres de chevalerie , comme si la pensée de l'iiiévilablc lin de toutes choses rendait plus vives les éuiv-

lions, si prnililcmorit ivvcilliVs dans los sons (''monssrs! Les deux grands laits qui avaient dominé loiis le?, rapports à rexlérieur, pendant les huit mois d'émolions populaires et de dramatiques mouvements de la place publique, étaient l'assassinat des Guise et de Henri III, les deux chefs d'opinions armées et alors en lutte. Les relations de Philippe II avec la maison de Lorraine, ses ambassades officielles auprès du roi de France,, tout dut se ressentir de ces scènes tragiques, dernier coup que les partis se portaient dans leurs excès. Le duc de Guise n'avail cessé d'être jusqu'à sa mort l'expression des intérêts catholiques en France comme auprès du roi d'Espagne. Tandis que l'enfant du Lorrain, le pauvre captif, restait en otage dans les mains du conseil de Henri III, le duc de Mayenne était naturellement appelé à remplacer son frère, ce martyr de la cause religieuse. Depuis longtemps il s'était mis en rapport avec l'Espagne, et sous le nom de Jacobus, il entretenait une correspondance active avec Philippe II et son ambassadeur à Paris. Quand le duc et le cardinal de Guise tombaient à Blois, le duc de Mayenne écrivait au roi d'Espagne : « Sire, si nous avions failli au devoir envers nostre roy, je supplie très humblement votre majesté vouloir embrasser nostre conservation, nous ayder de son auctorité et de ses moyens, en la poursuicte d'une juste vengeance, et considérer, s'il luy plaist, qu'on cherche en nostre ruyne celle de la religion catholique et l'establissement de l'hérésie, au préjudice de la respulation de tous les princes et potentats catholiques, et principalement de vostre majesté. Sire, Dieu a monstre avoir tel soin des siens, que, au lieu de frayeur et d'estonnement dont on pensoit que les catholiques dussent estre saisis par le sang et la mort de nos princes, ils ont pris courage et se sont, avec une merveilleuse constance, résolus de s'opposer à tous les desseins, violence et tyrannie du roy, et de ne poser jamais les armes qu'ils n'ayent achevé sa ruine, sans laquelle ils ne peuvent plus espérer de sûreté pour eux ny pour la religion, ayant desjà donné un si

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oiaiid corn mcnco ment el progrès ù leur juste ontreprise que plus des deux tiers du royaume y sont entrés, non seulement du peuple et des grandes et meilleures villes, mais de la noblesse et des principaux seigneurs, et de toutes sortes de personnes d'honneur et de qualité de ceux qui sont les plus zélés à la religion. Défendez donc, s'il vous plaist, sire, ceste cause, non plus comme la cause d'autruy, mais comme la vostre, et le royaume vous en aura perpétuelle obligation. J'ay donné au seigneur don Bernardino, vostre ambassadeur, un mémoire qui contient sommairement Testât auquel sont les affaires en ce royaume et la très humble supplication que nous faisons à vostre majesté de nous secourir. Elle entendra aussi que le conseil général de l'union des catholiques de ce royaume m'a eslu avec le titre de lieutenant-général de Testai et couronne de France, ce que, depuis, les autres princes et parlement ont confirmé. J'ay accepté ce qui est du péril, qui est de prendre la charge des armées et de pourvoir aux places où le besoin le requeiToit. » Philippe, à San-Lorenzo, avoit été profondément affecté de la mort du duc de Guise, car il sentoit toute la portée de ce coup d'état, capable d'effrayer l'opinion catholique: la sainte union allait-elle se dissoudre? les états-généraux allaient-ils s'assouplir sous la main qui s'était ensanglantée par une résolution si épouvantable? Philippe II se hâta de répondre à son ambassadeur à Paris : « Don Bernardino, par vostre dépesche du 25 décembre passé et les détails qui y estoient joincts, j'ay appris ce qui est arrivé au duc de Guise et au cardinal son frère, ce que j'ay ressenti profondément, sous tous les rapports, et plus particulièrement pour la grande perte que faict la religion catholique dans ces hommes qui combaltoient pour elle avec tant de valeur, bien que leur faute ait esté très grande : après tant de raisons qu'ils avoient de se mesfier, pourquoy se livrer et se mettre à la mercy ? Les uns et les autres n'avoient qu'à s'excuser en se rejettant sur leurs occupations, surtout après les advis que vous leur aviez donnés de ma part qui les préservoient tous-

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jours de ce danger. Pauvres princes! prions pour eux. Pour le mom;.nl il est, impossible d'arrester une résolution et de fonder un jugement sur les aU'aires de la France jusqu'à ce qu'on puisse voir la tournure que vont suivre les choses ; tenez-moy au courant de tout et advisez-moy promptement des résolutions que Ton prendra et de ce que vous aurez faict. Il est inutile de parler au roy très chrestien, mon frère, de ma part, il faut attendre ce qu'il me fera dire par Longlée, et ce n'est pas un mal de le laisser parler le premier '. J'ay des raisons pour soupçonner que le secrétaire du duc de Guise, à qui on a accordé la vie, ne descouvre les alliés des princes morts; cependant par vostre manière de vous conduire en toutes choses, vous ne devez craindre aucun danger en vostre personne. Pour ne donner l'idée d'une altération dans vostre crédit, il n'est pas temps encore que vous quittiez l'ambassade; mais dans quelques jours, selon la tournure que prendront les choses, je vous enverray vostre licence et nommeray vostre successeur. Quant aux papiers et diverses choses que vous avez à Paris, le plus sûr pour le présent doit estre de les laisser dans le mesme endroict, jusqu'à ce que vous trouviez un moment favorable pour les enlever ; dans le cas oi'i vous verriez la chose impossible, il faut vous entendre avec un domestique de confiance pour les sauver : et de toute manière, si vous le croyez plus sûr, faictes-les emporter en Flandres où ils resteront jusqu'à ce qu'on puisse les placer ailleurs. Vous m'advertirez du party que vous aurez pris.— (Le roi ajoute de sa main :) Si cela vous paroist plus convenable, vous i)ouvez les faire passer en Italie.» Cette dépèche, qui révèle les craintes et les méfiances de Philippe II sur les résultats de la mort des Guise, fut suivie quelques jours après d'autres ordres. « Si vous voyez les catholiques hors de crise et en bon chemin de succès, ne dictes rien au roy très chrestien, sans en avoir reçu de moy un nouvel ordre. — J'ay vu le danger au-

i Y sera bien entandcr primera eslo. , .

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quoi VOUS avez (''cliappé, lorsqn'en sortant do Saincî-Dié vous avfiz esté esgiiré par des guides probaljlement vendus, et conduict dans deux villages douteux. Je ne crois pas cependant que la mesclianceté du roy soit arrivée à ce point de se desclarer si ouvertement contre vous surtout, qui estiez si loin de vous mosfier d'aucun piège. Il sera convenable de vous tenir très soigneusement sur vos gardes, et cela dans l'intérest de vostre sûreté- Quand vous aurez demeuré quelques jours à Blois, revenez-vous-en par le Havre-de-Gràce avec les couleurs du bastiment que vous monterez ; si vous aviez au contraire l'occasion de passer à Paris, vous sçavez ce que je vous ay cscrit et ce que vous avez à faire des papiers en question ; voyez au surplus le duc de Parme et entendez-vous avec luy pour tout ce qui peut nous estre advantageux '. » Toujours plus rassuré par les dépèches de son ambassadeur sur l'attitude qne prenaient les catholiques, Philippe II ajoutait : « Je juge, d'il près vos lettres, de Testât oili se trouvent les affaires du roy de France. Il faut faire en sorte de réchautVor snns cesse le zèle et le courage au cœur des catholiques, afin qu'ils ne se laissent point tromper et séduire ; mais il faut faire cela avec toute la finesse et la dissimulation possibles, de telle sorte que ny le roy, ny son entourage ne se doutent le moins du mondfî de vos menées. Il faut, autant que vous le pouiToz, ne pas quitter la personne du roy, afin que l'on ne cherche point des motifs àvotre absence ; car, autant que vostre sûreté personnelle vous le permettra, c'est là qu'il convient que l'on vous trouve tousjours. Voyez aussi le légat ; sondez-le sur la pensée qu'il conserve de l'union probable du roy très chi'esticn avec les hérétiques; mais que tousjours vos paroles respirent le bien de la catholicité tout entière. Prévenez de tout ce que a^ous ferez le duc d'Olivarès. Informez-vous aussi de la valeur d'un bruit répandu, celui d'une alliance entre les familles du duc de Montmorency et du mareschal de Joyeuse;

1 Afpliivosfle Simancas, r>ot. A 57. — lî) Janvier 15S9. ,

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sçacliez si les liens d"amitiù se sont , coimne un le dicl, lesserrés entre ce duc et le roy par rapport aux guerres du pays de France ^ »

Tandis que Philippe II hésitait à se dessiner en présence de faits qui n'avaient pas pris couleur encore, le conseiller du roi Henri III, de Fresne-Forget arrivait à San-Lorenzo avec dos instructions secrètes. Son but officiel était de présenter des compliments de condoléance sur la mort de Catherine de Médicis; mais encore pour donner des explications sur lu ligue, pure rébellion à laquelle tous les souverains étaient grandement intéressés pour Pexemple et la conséquence ijui en résultent. « Pour procéder d'une manière précise dans cette alfaire avec sa majesté catholique, le roi très chrétien la prie de lui donner son assistance en trois choses : 1" de lui envoyer un secours do trois ou quatre cent mille écus en numéi'aire pour l'assister dans ses besoins présens ; 2» il demandera aussi que le roi d'Espagne tasse une démonstration publique par laquelle il témoigne qu'il n'est porté, en aucune manière, à liivoriserceux de la ligue ; 5° sa majesté catholique est priée de faire entendre au pape qu'elle est elle-même bien informée que la ligue n'est autre chose qu'une révolte et une cause do division entre les bons catholiques. Le sieur de Fresne demar;dera le rappel de don Bernardino de Mendoça, pour les diverses raisons qui ont été rapportées à sa majesté catholique, en déclarant de la part du roi son mailre que ce prince est détermnié à ne plus traiter avec lui, et de plus l'admettre ni autour de sa personne, ni à sa suite ^. » Tels étaient les douilles rapports de Philippe II avec les chefs de la ligue et Henri IIÎ avant sa mort. Rien n'était dessiné précisément. Le roi d'Espagne voulait voir venir les événements, pour se donner le loisir d'étudier la crise politique et de prendre un parti détinitif. Ses penchants étaient pour la ligue ; mais avant de la se-

1 Arcliives deSimancas, col. A 67. — 13 avril lùS'J. ^ Ai'cliivcà de SimaiieaB, col. I! Ul.

conder activement, nNMait-il pas essentiel qu'elle s'organisât elle-même, qu'elle formât un ensemble et (lu'elle témoignât de ses forces? Sur ces entrefaites, une dépèche pressée de don Bernardino de Mendoça arriva par courrier à San-Lorenzo : «Sire, par mes lettres du 50 du passé, j'ay escrit à votre majesté à quel danger et extrémité se trouvoit réduicte la ville de Paris et la cause catholique. Il a plu à Nostre-Seigneur de nous en deslivrer par un événement si heureux qu'on ne peut l'attribuer qu'à sa main toute-puissante, et qui faict espérer qu'on en a fini avec les liérétiques. Un moine de l'ordre de Sai net- Dominique de Paris partit de ceste ville avec la résolution de tuer le roy pour la plus grande gloire de Nostre-Seigneur, ce qu'il a exécuté le 1" aoust, à huict heures du matin ; il a l'ra[ipé le roy de deux coups de cousteau au bas-ventre, doiU, il est uKji't à deux heures de la nuict suivante. Vostre majesté jugera donc si ce peuple a des actions de grâces à rendre à Nostre- Seigneur pour le bienfaict signalé qu'il vient d'accorder à la reUgion catholique non seulement en France, mais dans toule l'Europe. Ce qui rend cet événement plus heureux, c'est le descouragement où se trouvoicnt les bourgeois qui, n'ayant plus d'espérance de secours, relusoient de sortir pour monter la garde aux tranchées, et la disposition où estoient les soldats (lu duc de Mayenne de passer au roy dans le but de venir piller Palis; les hommes qui faisoient le service estoient entretenus à force d'argent provenant des marchandises vendues et à force de promesses. Le peu de temps qui me reste ne me permet pas d'exprimer toutes mes pensées à votre majesté ; je le ferai lorsqu'on aura proclamé pour roy le cardinal de Bourbon par la voie des catholiques. Dieu leur lasse la grâce de sçavoir i)rofiter du bienfaict qu'il leur a accordé à eux et à la cause de vostre majesté ^ »

C'était pour l'Espagne une situation nouvelle. Le tiers-parti cathohque allait s'ellacer; il n'y avait plus en face que deux

' Archives de Simani-as, cote H 02. — 2 aoi'il I5S!). ,■ -

opinions tranchées. L'organisation des villes municipales s'étendant sur tous les points, la ligue voyait s'agrandir ses l'orces et sa puissance. Y avait-il encore à hésiter pour Philippe H? Fallait-il proclamer roi de France le Béarnais, le chef de la chevalerie huguenote, et le roi catholique pouvait-il saluer son implacahle adversaire ?

La mort de Henri III soulevait tout entière la question de succession à la couronne. La déchéance avait été prononcée à Paris et dans toutes les villes soumises à l'union ; mais le prestige attaché au nom du loi vivait encore, et la ligue n'avait point osé saluer un monarque de son choix. Henri III expirait; le trône était naturellement en vacance ; quelle résolution allait être prise? choisirait-on Henri de Navarre, hérétique, relaps, excommunié par le saint père ? ou bien ne valait-il pas mieux couronner quelque noble et digne catholique, le descendant de Gharlemagne, le rejeton du Balafré si chéri du peuple, vaillant défenseur de la couronne et de la foi en France ? Sous la tente, ces diversités d'opinions s'étaient produites, même parmi les royalistes qui suivaient la cornette de Henri III, unie alors avec celle de Henri de Navarre.

Le Béarnais multipliant les témoignages de la plus vive tendresse pour le roi défunt, n'avait pas quitté le chevet de son lit, et les huguenots publiaient hautement et partout qu'avant d'expirer le roi de France avait désigné Henri de Navarre pour son successeur. Le Béarnais se hâta de donner avis de son avènement, de faire acte de royauté dans des lettres qu'il adressa de sa main aux villes et aux officiers qui pouvaient servir sa fortune ; il disait à M. de Montholon : «M. le garde des sceaux , la mêsme loy et la mesme prud'hommie qui vous ont contenu en k fidélité que vous avez gardée au feu roy jusques à sa mort, me promettent de vous la mesme loyauté, à moy, votre roy légitime et naturel par les lois de la France, plein de vie, grâce à Dieu, et de volonté, non seulement de vous conserver en la religion catholique, apostolique et romaine, sans y changer aucune chose, mais aussi vous main-

tenir en tous vos droits et privilèges accoulamés, el vousgra- ■ tifier en tout ce que je pourrai, selon le mérite de votre loyauté.» — «Chers etamés, (écrivait-il aux habitants de La Charité) ; puisqu'il a plu à Dieu nous appeler à la succession de ceste couronne, ayant bien délibéré aussi de donner tout le meilleur ordre que faire se pourra à ce qui sera du bien el conservation de Testât, sans y rien innover, aufaictde la religion catholique, apostolique et romaine ; nous avons voulu escrire la présente pour vous assurer notre bonne intention, à ce que vous soyez d'autant plus confortés à persévérer en la fidélité que vous avez par ci-devant gardée à vostre roy. » Les témoignages de sa vénération et de sa reconnaissance pour Henri 111 furent multipliés après sa mort : Henri de Navarre voulut que de magnifuiucs funérailles vinssent attester la grandeur de la perte qu'il avait faite. Une gravure contemporaine reproduit ce convoi funèbre où assistent les huguenots en costume militaire, leur large chapeau sur la tète, leur manteau noir jeté sur les épaules ; tous suivent un cercueil drapé en larmes d'argent fleurdelisées; ce cercueil se dirige lentement vers Saint-Cloud que Ton voit sur une hauteur comme couvert d'un crêpe. Ces pompes lugubres avaient pour objet de rattacher le parti royaliste à la fortune des vaillants montagnards du Béarn.

Quelques instants avant d'expirer, Henri IH, en désignant son successeur, lui avait dit : « Soyez certain, mon cher beaufrère, que jamais vous ne serez roy de France, si vous ne vous faictes catholique.» Vérité profondément sentie ! la monarchie était catholique; on n'aurait point souffert un roi huguenot; mais Henri de Navarre pouvait-il subitement abandonner son parti, pour se faire encore une fois transfuge? A la tète de la noblesse calviniste, devait-il trahir ses intérêts, pour apporter une parole incertaine dans un parti qui n'avait pas confiance en lui ? Ce fut dans l'objet de ménager toutes les opinions, et pour s'attirer les royalistes, que Henri de Navarre, tout en gardant sa croyance léfurmalrice, publia sou grii^id

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édit de lolérunce : « Nous, Henry, par la grâce de Dieu roy de France et de Navarre, promettons et jurons en foy et parole de roy, à tous nos bons et fidèles subjects, de maintenir et conserver en nostre royaume la religion catholique, apostolique et romaine en son entier, sans y innover ni changer aucune chose, soit en la police et exercice d'icelle ; nous sommes tout prests et ne désirons rien tant davantage que d'estre instruits par un bon, légitime et libre concile général et national, pour suivre et observer ce qui y sera conclu et arresic ; et les estats-généraux d'iceluy royaume seront par nous convoqués et assemblés dedans le temps de six mois. Davantage, nous promettons conserver tous les princes, ducs, pairs, officiers de la couronne, seigneurs et tous nos bons et obéissants subjects indifféremment en leurs biens, charges, dignités, privilèges et prééminences; finalement d'exposer, si besoin est, nostre vie et nos moyens avec l'assistance de tous nos bons subjects pour faire justice exemplaire de l'énorme meurtre , meschanceté, félonie et desloyauté, commises en la personne de feu le roy Henri IH de bonne mémoire, nostre très honoré seigneur et frère. »

Cette concession s'appliquait aux trois points pour lesquels la ligue était formée : liberté municipale, indépendance des états-généraux, maintien du catholicisme ; et cependant elle n'était point suffisante! Le parti catholique était trop fort pour n'exister que par concessions; il voulait dominer, et n'eût accordé qu'avec peine à la réforme cette tolérance que Henri concédait comme une grâce au peuple.

Si Henri IV fut salué roi de France par les calvinistes et ses braves compagnons d'armes du Béarn, la plupart des vassaux attachés à Henri UI déclarèrent qu'ils refusaient de servir un roi huguenot ; plusieurs quittèrent l'armée , entre autres le duc d'Épernon qui se retira avec toutes ses troupes dans son gouvernement d'Angouléme. Un tel abandon inquiétait Henri de Navarre ; seul avec sa chevalerie du Béarn, avec sa gcniilhommcne de montagne, il ne pouvait rien; il fallait

repasser la Loire, se retrancher dans le Midi. Pressé par les calvinistes, Henri fit contre mauvaise fortune bon cœur : au milieu de ses troupes et en présence des chefs de l'armée, il leur adressa une fière harangue : « Messieurs, j'ai esté adverti qu'il y en a quelques-uns de la noblesse de ceste armée qui font courir le bruict qu'ils ne me peuvent faire service si je ne fais profession de la religion romaine, et qu'ils quitteront mon armée, voulant par là essayer si je serois assez pusillanime pour laisser ma religion et mon serment. Je vous ai à ceste occasion faict assembler, messieurs, pour déclarer en vos présences que je suis résolu de ne changer de religion et contrevenir à mes serments, avant d'estre instruit par un sainct concile auquel d'abondant je me soumets; ne désirant rien tant que telles gens vuident mon armée, aimant mieux cent bons fidèles Français que deux cents tels enfarinés, parce que je m'assure que Dieu est du costé des gens de bien ; et davantage, messieurs, je vous laisse à penser combien il est insupportable à moi, qui suis vostre roy, et (pii vous laisse en liberté de vostre religion, qu'il y en ait d'entre vous, voire des moindres, qui s'efforcent à mé vouloir ranger iiiconsultement à leurs frivoles opinions. « Cette harangue lit quelque impression sur les uns; plusieurs persistèrent à ne point obéir à un roi hérétique ; il fallait quelque chose de plus que la vague promesse de la liberté religieuse ! La séparation de ces seigneurs était décisive. A quoi avaient tenu les succès du parti huguenot, celte marche rapide vers Paris, ce siège de la grande cité, ce campement à Saint-Cloud? tout cela résultait de l'union des catholiques dévoués à Henri III avec les huguenots du Béarnais. Maintenant, hélas ! ces royalistes s'en séparaient ; l'armée devant Paris perdait cette vaillante chevalerie. Henri de Navarre était compromis en face de l'armée du duc de Mayenne, plus torte, plus considérable. La retraite devenait pour lui une impérieuse nécessité: il divisa son armée en trois corps; à hi tète du premier, Henri gagna la Norninndie, afin de se réunir aux troupes qu'envoyait Elisabeth; le ilj.ic

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de Longueville, chef du second corps, fut envoyé en Picardie pour résister aux Espagnols, et le duc d'Aumont, commandant la troisième bataille, dut se rendre en Champagne.

Ainsi le résultat que s'était proposé le conseil de l'union par l'assassinat de Henri m était accompli: cet attentat avait dénoué Falliance impie des royalistes avec les hérétiques; la mort du roi contraignait la noblesse montagnarde à se retirer dans les provinces; Paris était libre ! Et ce Paris était tout plein de pompes et de fêtes pour célébrer sa délivrance ; une foule de pamphlets étaient destinés à reproduire les joies du peuple ainsi débarrassé de l'oppression." Le tyran meschant avait méprisé les seigneurs, desdaigné les princes haut titrés ; il avoit poussé aux honneurs des coquinaux et bélistres ; c'étoit un hypocrite dissimulant son infamie. Voulez-vous sçavoir le testament de cet exécrable tyran? à d'Épernon, il luy donne nne flusle et une bougie ; à Chastillon un fouet pour estre le postillon d'enfer, où gist l'amiral son père, et la mule de Pacolet, qui avoit été le varlet de madame sa mère.» Il existe encore une nmllitude de gravures reproduisant la mort du roi hérétique sous mille formes diverses d'abord : « L'hermitage préparé pour Henry de Valois; un monstre effroyable, la gueule béante, entouré de nuages épais, est la peinture de l'enfer ; Henry de Valois est au milieu de deux diables desguisés en capucins, qui le conduisent dans le susdict hermitage. » Ensuite : «Le portrait des charmes et signes de sorcellerie de Henry de Valois, III'' du nom, où se voyent une trentaine de cercles au milieu desquels sont gravés certains caractères hébreux, grecs et latins ; les uns estoient contre tous dangers, contre le tonnerre et la tempeste, pour surmonter les malins esprits, pour commander aux diables, ou contre les serpens ; les autres pour se faire aimer des hommes et des femmes, pour ne point estre trahi et ne point crahidre les phantosmes. » Puis, venait « fadjournement faict à Henry de Valois pour assister aux estats tenus aux enfers, où l'on voyoit un diable à longue queue, huissier infernal, toucha ul la main à Henri 111. » Que d'éloges pour le taiiil.

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iiuLir le brave niaiLvf qui armô d'un couteau avait tranché la vie à l'Hérode couronné ! « Les théologiens et prédicateurs crioient au peuple dans leurs sermons que ce bon religieux qui avoit enduré la mort si constamment pour libérer la France de ce chien, Henry de Valois, estoit un vray martyr ; et furent faicls divers escrits et libelles à ce subject. » On publiait et chantait par les rues plusieurs complaintes larmoyantes, chansons spirituelles el actions de grâces à Dieu : « Ce jeune jacobin avoit vertueusement enfoncé un cousteau bien pointu dans la panse du tyran ; c'estoit un envoyé du ciel pour sauver Téglise du Seigneur et le peuple catholique. » On devait le mettre dans un riche temple, tout resplendissant d'or ; à Tentour de sa luisante effigie, on rappellerait que «ci-gisl le Clément heureux qui avoit deslivré la France du dernier des Valois, persécuteur du pauvre peuple. » Voulez-vous avoir sa belle image le reproduisant trait pour Irait? elle ne coûte qu'un sol tournois : vous en verrez de quatre diverses natures. Il y en a une où se trouve la chanson nouvelle de la linesse du jacobin : « Un homme illustre et sainct étoit sorti de Paris, portant une lettre à Henry le vaurien; il tira de sa manche un couteau bien pointu, dont il frappa le tyran dans le petit ventre dedans son (jrns bowlin; Lucifer emporte Henry pour servir de compagnie à sa mère catin.))On répétait en chœur ce refrain joyeux : Tu ne l'entends pas, le latin, la, la, la^ !

Et que de bénédictions n'adressait pas le peuple à la sainte mémoire de Clément! quelle joie ne portait pas au cœur des halles cette mort de Henri de Valois! On n'avait plus affaire qu'aux huguenots; plus de souverain tiède et politique; on pouvait élever un roi véritablement nmnicipal el catholique, un roi de la sainte-union !

En envisageant cette question de succession royale, plusieurs noms devaient également y prétendre : si l'on eût suivi l'avis de messieurs les quarteniers et seize colonels, on aurait prolongé l'interrègne, parce qu'en l'absence de la royauté, le pou-

1 Voliiiuc des [gravure» de lu ligue. (biL'liolhùquc royale.) ,

ET HENRI IV. m

voir municipal grandissait, et qu'on chMlnitive l'aiitoritô restait dans leurs mains; mais le conseil régulier de Tunion, les gros bourgeois, les parlementaires, ne voulaient pas de cet interrègne, et pour échapper à l'autorité arbitraire des quarteniers, ils désiraient un roi catholique, défenseur de leurs immunités. Oh! si le bon duc de Guise, le brave et digne balafré, eût vécu encore, si le peuple des barricades avait pu saluer sa belle et grande figure, le roi eût été tout trouvé ; les halles, les métiers, les corporations eussent entouré le chef de guerre qui savait mourir pour elle; mais ni lui ni le cardinal de Guise n'existaient plus; son fils aîné, l'héritier de ses titres, était captif des huguenots dans le château de Tours ; le duc de Mayenne ne pouvait être élu roi à sa place, et d'ailleurs, homme modéré, il n'inspirait pas assez de confiance aux halles; Mayenne avait déjà la lieutenance-générale du royaume; il gardait une couronne et ne pouvait la poser sur son front; jamais il n'eût pu se mettre en égales prétentions avec son neveu, l'illustre héritier du guerrier populaire, du martyr catholique.

La concurrence de l'Espagne n'existait point encore. Philippe II pouvait revendiquer la succession des Valois, par son troisième mariage avec Elisabeth de France, lille de Henri II et de Catherine de Médicis ; c'était, comme on le voit, l'abolition de la loi salique. Lorsque le peuple de Paris, au temps des Bourguignons, salua l'Anglais Henri V pour son roi, il n'avait tenu compte de cette loi surannée; pourquoi n'en ferait-il pas autant aujourd'hui pour l'Espagnol? Mais ce parti n'était pas très avoué ; les forces de Philippe II n'étaient pas assez considérables à Paris, quoique plein d'agents secrets de San-Lorenzo. Ce prince favorisait alors l'élection du cardinal de Bourbon, parce qu'en définitive elle ne pouvait être qu'une mesure provisoire qui laissait tous les droits en suspens. « Commandeur Moreo, écrit-il à un de ses agents à Paris , la nouvelle de la mort du roy Henry UI m'est parvenue; mais si on doit s'en réjouir sous un poipt de vue, encore fautil faire juger aux catholiques que le moment est devenu pro-

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pice pour résister aux liéréliquos que conduit la main du Béarnois. Ce qu'il y auroit de plus advantageux pour nostre saincle cause, seroitde nommer de suite unroy catholique et aussi intéressé à la conservation de la ligue que Test le cardinal de Bourbon : vous le sçavez assez du reste. Autrement, il va en résulter une confusion dans les opinions, à la faveur de laquelle le Béarnois s'introduira dans Paris. Ce seroit là le ]iire des maux, auquel vous devez vous opposer par tous les moyens en vostre pouvoir'.

Le choix du cardinal de Bourbon était donc une transaction et un moyen terme pour accorder toute chose; ce l'ut une idée parlementaire qui laissait l'avenir libre de tout engagement. On pouvait, avec indépendance , se tourner à droite et à gauche; le cardinal était sans lignée; on reconnaissait les droits de la maison de Bourbon; on en éloignait les membres hérétiques ; le duc de Mayenne restait lieutenant-général du royaume; le duc de Guise, mineur, pouvait prétendre à la succession. Le cardinal de Bourbon n'était pas sans capacité ; tète à ménagements, il ne pouvait braver aucun parti ; il était doux de caractère et dévoué catholique.

Cep(!ndant Henri de Béarn lui faisait éprouver de durs traitements. Tandis qu'on le faisait roi , le pauvre cardinal écrivait aux princes de Condé et de Conti : « Mes msveux, on nous a adverti de nous tenir prest à partir d'icy demain au matin pour aller en tel chasteau/qui sera desclaré par les guides et escorte. Je suis prisonnier; et le danger où je me vois me faict entrer en désespoir. Si vous ne vous employez à ce dessein, chacun pensera que je suis abandonné de tous les miens, desquels j'ay dû espérer consolation et support. Adieu, messieurs mes neveux. Dieu vous veuille conserver. »

Le cardinal fut élevé à la dignité royale, ou, pour parler plus exactement, proclamé roi par la succession directe et naturelle : le parlement et le conseil d'union reconnurent ce

* Archivea de Simancua, rot. A 67.

principe, qu'à Foxclnsion do Ilciiii de Bourbon, rejeté par hérésie, son oncle arrivait à la couronne de plein droit; tous les sujets devaient lui prêter serment de fidélité; tous étaient tenus de lui donner aide d'argent et d'armes pour le délivrer de la captivité, comme autrefois tous les sujets du domaine de saint Louis avaient contribué à la rançon du roi aux mains des infidèles en Palestine. Le nouveau roi prit le nom d(^ Charles X ; il fut reconnu par toutes les villes de l'union catholique et municipale ; il y eut fêtes et pompes pour son avènement. Personnification du catholicisme, le cardinal de Bourbon fut très populaire ; il fit tous les actes de la royauté, battit monnaies, rendit quelques ordonnances. Dans un scel royal, d'une dimension vaste, le cardinal de Bourbon est reproduit revêtu de ses habits royaux, sa couronne d'or sur la tête, tenant le sceptre et la main de justice; sa figure est douce et grave; il y a en lui tout à la fois du sacerdoce et de la dignité de roi : il semble que le graveur ait voulu reproduire cette dernière pensée de l'union catholique, à savoir, que le plus gi'and progrès de ses opniions était d'élever un prêtre, un cardinal , l'expression de l'église romaine , sur le trône. Pourtant, le conseil de l'union se maintint sous son règne, parce que le catliolicisme et la cité voulaient conserver leurs garanties et que le roi était captif. Toutes les formes municipales furent soigneusement préservées ; les quarteniers et colonels gardaient leurs pouvoirs. Tandis que le duc de Mayenne, heutenant-général du royaume, portait les armes en dehors de Paris, le conseil de l'union et le bureau de la ville prenaient des mesures de surveillance et de répression politique. En quittant Paris, le lieutenant-général publiait une déclaration pour exhorter les bons catholiques à se réunir : « En attendant la liberté et présence du roy nostre souverain seigneur, admonestons, requérons, prions et exhortons tous princes, prélats, ofticiers de la couronne, seigneurs, gentilshommes de quelque état, qualité et condition qu'ils soient, de se joindre, réunir et rallier avec nous, soit pour porter les

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