CHAPITRE V
VACANCE DU TRONE APRÈS LA MORT DE CHARLES X. — PRÉTEN- TIONS CONFUSES DES PARTIS.
Parti oppagnol pour l'infante. — Parti de la maison de Lon-aine. — L'enlanl de Guise. — Le duc de Mayenne. — Tiers-parli pour Henri de Navarre. — Paniplilets pour la loi saliqiie. — Etals de Reims. — Négociation de Jeauniu à Madrid. — Question des subsides. — Condition de l'élection. — Mouvement de la ligue en province. — Siège de Rouen. — Opération du duc de Parme. — Situation militaire. — Action diplomatique de Henri IV.
Le mouvement municipal, dont je viens de décrire les graves circuiisUinces , laissait entière la question d'avéncnienl à la couronne, quoique celle question se lût liée à toutes les secuusses populaires. Qui choisirait -on pour roi calholique, puur souverain de l'union? Quel serait le prince salué par les imances diverses du parti des cités fédérées? La mort de Cliarles X avait ouvert une large voie pour toutes les prétentions à la belle couronne de France. C'est en vertu de deux principes qu'agissaient les candidats à la grande dignité royale : l'hérédité et l'élection. Le principe de la vacance du trône n'était pas admis assez incontestablement pour que les prétendants ne fissent valoir que des services catlioliques et leur popularité ; tous invo(iuaient les droits de l'umille , la .transmission héréditaire à des titres divers. Les états convoqués et toujours suspendus , parce que le duc de Mayenne voulait perpétuer sa lieutenance-générale , ne devaient reconnaître que la légitimité des droits: ce n'était pas une élection aux champs de guerre, ou sous la tente , comme l'eussent lait les vieijkis as-
semblées do Franco, proclamant un roi au bruit de la framée? 11 régnait quelque chose de confus et d'indécis encore dans les prétentions à la couronne; les états-généraux n'étaient point réunis ; tout se passait en intrigues, en sollicitations, en démarches préparatoires. Alors se renouvelaient les hautes réclamations de l'infante, fille de Philippe II et d'Elisabeth de France. On a vu déjà que, dans ses instructions secrètes, le roi d'Espagne ordonnait à ses ambassadeurs de pressentir les chefs de l'union sur les droits de sa fille. Charles X régnait alors ; mais lorsqu'il quitta la vie et la couronne, Philippe II n'usant plus d'aucune précaution, réclama hautement le trône de France comme un droit et une propriété. « Don Diego d'Ibarra, écrivait-il ; je pense qu'il est de la dernière urgence pour la France qu'un roy y soit sur-le-champ proclamé; il n'y a plus à penser, ny à traiter en aucune manière avec la maison de Bourbon pour y choisir un monarque. — Le prince de Béarn d'abord est hérétique relaps , desclaré inhabile à régner par le consistoire apostolique et les estatsgénéraux de France à Blois. Tous ceux de la mesme maison sont ou entachés d'hérésie ou fauteurs d'hérétiques; quant à la branche de Lorraine, comme beaucoup de villes et de seigneurs se sont desclarés contre l'eslection du cardinal de Bourbon, il est clair que si l'un des Lorrains venoit à régner, ce seroit une guerre interminable entre les bons catholiques et les obstinés ennemis de Dieu ; la seule personne donc à qui revienne de bons droits et convenances la couronne de ce royaume, après le roy Henry III, mort sans enfants, est sans doute l'infante dona Isabelle, sœur aisnée dudict roi Henri III. Quant à l'objection de la loy salique, la response est facile de l'aveu des François : cette loy fust une violence sans cause ny fondements Pour en revenir à l'infante Isabelle, à qui la couronne de France échoit par les droits du sang, il faut
1 Archives de Simaiicas, col. A 67 -^''.
ISO LA MGIE
iiiisolnnicnl qiio losFiançois, dhr'issantà lajiislicc, ladrclaiviiî royne prupriétaire de France '. »
La maison de Lorraine invoquait sa vieille popularité ; elle aussi se divisait en deux branches de prétendants. L'héritier de Guise venait de s'échapper de sa prison de Tours. Fils du grand Henri de Guise, l'enl'ant miraculeusement délivré était chéri de la multitude et des halles; le duc de Mayenne tentait vainement de se mettre en concurrence avec lui ; l'oncle rappelait ses services ; mais le peuple n'avait d'atl'cction véritable que pour le fils du martyr de Blois. Les gros bourgeois et les parlementaires l'eussent prétéré à la succession espagnole , au cas où leur combinaison d'espérance et de prédilection, celle de Henri IV converti au cathohcisme, viendrait à échouer. Quant aux instructions subséquentes de Philippe II, elles portaient , que si son ambassadeur ne pouvait obtenir l'élection de l'infante sans condition , il proposerait son mariage avec le duc de Guise.
Quant à Henri de Béarn , il invoquait les droits de sa royauté, en vertu d'autres principes. Il ne reconnaissait pas la puissance des états - généraux, pour déférer une couronne qui lui était acquise par l'hérédité. Il appelait de son droit à son épée, des voix du peuple à l'assentiment de sa chevalerie. Pour combattre la combinaison espagnole de l'infante, qui répondait aux sympathies des halles et de l'union, les royalistes du camp béarnais publièrent une suite de pamphlets qui roulaient sur ces deux propositions: «Que les François n'ont jamais pu soufTrir estrangers régner sur eux; que la domination des femmes a esté calamiteuse. » Ces pamphlets servaientà démontrer que personne ne pouvait entreprendre guerre contre qui que ce soit sans la permission du prince. «Les femmes ]ie peuvent ny doivent régner ; si Brunehaut espagnollc n'eust pas régné en France, elle n'eust pas fait mourir dix-huit
1 Declnranilu la scnorn infmna doua Is'ibcl por reijua propiclaria de Fidiiciu. ,
princes du sang royal ; Frédégonde , femme impudique, lit tuer un roy au milieu de son armée ; la mère du roy saint Louis conseilla à sondict fils la guerre contre les Sarrazins, laquelle fut calamiteuse aux François; la femme du roi Charles YI troubla le royaume ; Clotilde , femme de Clovis, roy de France, a entretenu ses enfants en querelle, tout le royaume de France en troubles ; la régente, mère du roy François l", par tout le temps qu'elle a régné , a fait tous ses efforts pour desRiire, raser et déraciner entièrement toute la maison de Bourbon. » Ces pamphlets n'avaient pas un grand retentissement parmi des populations toutes préoccupées de la question religieuse ; que leur importaient les lois fondamentales, les principes parlementaires ! il s'agissait de sauver l'union municipale, et les secours de Philippe II favorisaient ce résultat. Il faut répéter qu'à cette époque les questions de nationalité n'avaient pas celte puissance d'opinion que depuis elles ont obtenue; la pensée religieuse agissait avec une énergie bien autrement saisissante. En résultat, c'était aux états-généraux qu'allait être déférée la solution de ces droits et de ces prétentions diverses. Le duc de Mayenne avait promis au roi d'Espagne la convocation des états; le lieu en avait été fixé à Reims, ville de France catholique, et les pouvoirs du duc de Feria étaient même spéciaux pour se présenter devant cette grande assemblée : « Grands, magnifiques et mes bien-aimés seigneurs, leur disait le roi Philippe, je prends un si vif intérest aux affaires de toute la chrestienté et particulièrement de la France, que vous me voyez tousjours prest à assister ce royaume dans toutes les circonstances qui intéresseront la religion. Je n'en veux d'autres preuves que les secours que je luy ay fournis et que je luy fourniray encore. Mais aujourd'huy je ne me suis pas borné là ; j'ay envoyé auprès de vous un personnage de la qualité, de l'importance du duc de Feria, pour qu'il assistast en mon nom aux estais, et pour qu'ils ne se séparassent pas sans avoir pris une résolution définitive : eslire un roy aussi eatholique que les circonstances présentes l'exigent, afin II. tn
1S2 1-A I-IGUE
que le royaume de France rcinonlL' à ce haut degré de splendeur religieuse qu'il occupoit autrefois. » Il n'était pas un parti à Paris qui ne se tournât vers le roi d'Espagne, parce que là étaient les deux grands mobiles dans le mouvement qui se préparait : l'argent et les hommes de guerre. Le duc de Mayenne, si antipathique de droits et d'intérêts à Philippe II, avait confié une ambassade spéciale au président Jeannin auprès de ce prince. -.< Sa majesté catholique est suppliée de la part de monseigneur le duc de Mayenne, au nom de tous les catholiques-unis de la France, de leur vouloir accorder pour quelque temps l'entretenement de deux armées conduites par tels chefs qu'il luy plaira, et si elle l'a agréable, l'une par monseigneur le duc de Parme, l'autre par mondict seigneur le duc de Mayenne, qui soient les deux ensemble de trente-six ou quarante mille hommes de pied françois; six ou huit mille Suisses. Que l'une de ces deux armées ayl charge de s'opposer au i)rince de Béarn, de rempescher d'entreprendre, et faire mieux si l'occasion s'en offre. L'autre qui pourra estre moindre s'employera à assiéger places et commencera par la liberté entière de Paris. Outre la force dont nous avons besoin, il est aussi du tout nécessaire que nous ayons un roy catholique, car les François accoutumés à ceste façon de gouvernement ne peuvent plus estre maintenus en aucune obéissance et devoir que par le respect de ce nom, tilre et dignité : seulement on n'est pas d'accord sur celui qu'ils doivent appeler à ceste dignité. Sa majesté en fera, s'il luy plaist, le jugement et le choix. Quelques-uns tiennent ceste opinion, et le nombre en est grand, qu'il se ftiudroit arrester à un prince catholique de la maison de Bourbon, comme estant ceste famille appelée par les loys à la couronne. C'est à sa majesté de juger s'il y a sûreté ou non, faire assembler, au mesme temps que nos forces seront prestes, les estais catholiques et non plus losl ; publier que c'est pour l'eslection d'un roy catholique ; montrer (ju'on est tousjours disi)ofcié à recevoir les piinces d(; !a maison de Bourbon. »
ET HEMll IV. Isa
Le duc do Mayenne était-il de bonne foi dans les oiFres qu'il faisait au roi d'Espagne? N'appelait- il pas seulement des subsides pour servir ensuite sa propre cause? Dans toutes ces circonstances, le duc de Mayenne, expression de la bourgeoisie , conservait ce caractère mitoyen qui lui était propre , ce désir de traiter avec tous les partis et de les servir tous, pour éviter une crise trop vive, trop décisive, et en tous les cas retirer le profit possible de sa situation. Le roi Philippe semblait juger cette avidité bourgeoise de Mayenne quand il écrivait à son ambassadeur , Don Diego de Ibarra : « Ce que vous me dictes sur les prétentions du duc de Mayenne me paroist fort cstrange; je devois, dict-il, lui fournir cent mille escus par mois pendant le temps mentionné? — Cette demande est sans fondement; il doit se référer à la response que je fis dans le temps au président Jeannin : j'y promettois de payer les troupes du duc de Mayenne sur le mesme pied que celles sous le commandement du duc de Parme i.»
C'était dans Fespérance d'une convocation prochaine des états que ces négociations étaient engagées. Le duc de Mayenne promettait sans cesse de les réunir, car les sollicitations de Philippe II étaient vives, pressantes, les états pouvant seuls décider la question de la couronne. Le duc de Mayenne signait des lettres de convocation, puis les contremandait ; d'un autre côté , les villes , toutes soumises à la liberté municipale, ne tenaient pas à ces réunions générales qui leur enlevaient toujours quelque partie de leur indépendance locale; elles apportaient des longueurs, des empêchements, ne permettant pas aux députés de traverser leurs murailles, de franchir leurs portes et leurs ponts-levis. Deux instructions furent envoyées par Philippe n au duc de Feria, pour sa conduite aux états-généraux. L'une est patente , l'autre secrète. On voit dans la première que l'élection d'un roi catholique ardent est le but principal de la mission du duc de Feria: Point de ré-
1 AicliivL'o de Siuiancas, col. A ô7--'-(ii novemljri; 15'JI).
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gence, ou cessation des secours de l'Espagne; éloignemcnt de tous les princes de la maison de Bourbon , et reconnaissance des droits de l'infante. La minute de cette instruction porte exclusion pour le prince de Béarn et pour ceux de la maison de BOURBON QUI l'avaient SUIVI '. Philippe II a souligné ces mots, et il a ajouté à cette occasion la note suivante de sa main : « Il se pourroit qu'an moment où la question sera traitée, les membres de la maison de Bourbon ne suivissent pas le prince de Béarn , ou s'en fussent séparés, comme vous sçavez que Ta faict le cardinal; et pour ceste raison, je crois qu'il seroit mieux d'etïacer les mots que j'ay souslignés ^ ». L'instruction secrète est toute couverte de notes marginales de la main de Philippe II. «Pour bien vous lixer, écrit -il, lorsqu'il s'agit de choisir un roi de France, voici dans quel ordre vous devez poser vos préférences: i^Vous soutiendre/ d'abord l'eslection de l'infante. — 2° La mienne. — 5" Celle d'un de mes cousins d'Allemagne. — 4° Celle du duc de Guise. . — rj" Enfin, celle du cardinal ^e Lorraine. — Et dans les troisième et quatrième cas , ce serait conjointement par un mariage avec l'infante. » Plus tard , nouvel envoi d'un long mémoire sur les droits de l'infante de Castille au trône de France, commenté et approuvé par les docteurs Puyvesino et Perla, do Salaraanqne : «Qu'est-ce que la loi salique? Elle n'est pas applicable dans ce cas; les auteurs, tant anciens que contemporains, ont tort d'admettre que l'exclusion des femmes au tlirosne a son origine dans le droit public. »
Dans toutes les instructions secrètes ou publiques de Philippe II, on voit qu'il n'est aucunement question des prétentions du duc de Mayenne pour l'associer à la couronne. Le roi d'Espagne se défiait de lui et des parlementaires dont il était l'expression. Il n'en était pas de même du duc de Guise. Le roi savait toute sa popularité ; un bon mariage entrait même
^ Y los otros de la casa de Borbon que aiidan con cl nue son todos, 2 y por eslo iju crco es mejor ([uilar lo ruijudo. ,
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dans ses deniièies iiileiiliuns. « Mon cousin, écnvait-il à riicritier de la grande maison; j'ai reçu avec les despesches de D. Mendo Rodrigues la lettre que vous m'avez escrite ; j'y vois que vous marchez d'un pas ferme vers les obligations que vous impose le service de Nostre Seigneur. Tout moyen doit estre valable pour assurer un succès durable ; vous réclamez à cet égard mon appui ; or, croyez bien qu'en marcliant sur les traces de vostre père, et de ceux qui sont morts pour la desfense de la religion catholique, vous trouverez en moy le plus zélé desfenseur et amy. » Et à quelle condition proposait-on la belle et grande monarchie de France au roi catholique? Ce roi absolu, éternel, Phihppe, accepterait-il toutes les clauses que voulait imposer la sainte-union? Ces clauses étaient de plusieurs natures : les unes se rattachaient à des ambitions personnelles, comme il arrive toujours dans les transactions humaines; les autres, plus noblement inspirées, donnaient pleine satisfaction aux opinions, aux intérêts, aux grandes libertés des villes, des partis et des états. « 1" Sa majesté procureroit de tout son pouvoir que Thérésie fust exterminée de France, avec justice exemplaire des renieurs, blasphémateurs du nom de Dieu et des saincts. Establiroit en tout ce royaume le sainct otïice de l'inquisition, formidable aux meschanls et désirable aux bons. Sa majesté ne pourvoiroit aux primaties, archeveschés, esveschés, abbayes et bénéfices de ce royaume, ny aussi aux places fondées pour l'entretenement des jeunes gens pauvres, tant es collèges que hospitaux, aucun estranger dudict royaume. Sa majesté aussi ne pourvoiroit aux estais de connétable, de chancelier, des ([uatre mareschaux, d'admiral, de grand escuyer, de grand maistre, de grand chambellan, de grand prevost et autres, que des François naturels. Toutes tailles, subsides et impositions introduites depuis le temps du roi Louis XIP, sauf la gabelle du sel au lieu où elle est reçue, et les décimes, seront cassés, révocqués et annulés. Sa majesté permettroit le trafic de tous ses pays d'Europe, Asie, Afrique, Amérique, isle de la mer Ucéane,