‹ La ligue et Henri IVChapitre 20 sur 50 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

LES ÉTATS-GÉNÉRAUX POUR l'ÉLECTION d'uN ROI.

El;its de Reims. — Sans résultais. — L'Espagne presse la convocation dos états régnliers. — Mouvement de troupes. — Garnison espagnole et napolitaine à Paris. — Correspondance de Philippe li pour dominer les états. — Arrivée des députés. — Comiplions. — Pn'mière épocjue des états. — Intrigues pour l'élection. — Seconde époipie des étals. — Conférence de Surèue.

La pensée dominante de Philippe II était la convocation des états du royaume. Il avait cette conviction profonde que le catholicisme étant la base de cette société, les députés qu'elle enverrait à la grande assemblée y apporteraient des dispositions favorables à l'unité d'une couronne posée sur la tète de l'infante et d'un roi type de la pensée religieuse. D'ailleurs les sacrifices d'argent étaient tout préparés, pour seconder un si haut intérêt ; on en avait déjà beaucoup dépensé pour le soutien de la ligue, ce n'était pas au moment oi^i l'on touchait le but qu'il fallait s'arrêter. Le duc de Mayenne, et surtout le •bureau municipal de Paris, ne pressaient pas réiection d'un

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roi, l'vrnemcnt qui limileraiL dans d'élroitos bornes le pouvoir qu'ils exerçaient sur les cités liguées. Un simulacre d'états avait été réuni à Reims, mais sans résultat, quoique Philippe II y eût délégué le duc de Feria. Les députés arrivaient lentement à Paris ; et pour reliaus-er leur zèle , le roi d'Espagne leur envoyait une nouvelle lettre gracieuse et continuait les pouvoirs ta son ambassadeur. Cette lettre était à peu près dans les mêmes termes que la précédente ; tant Philippe II paraissait préoccupé du vaste objet de la délibération! « Nos révérends, illustres, magnifiques, et bien-aimés; je désire tant le bien de la chrestienté et en particulier de ce royaume, que voyant de quelle importanc:- est la résolution qu'on traite pour le bon establissement des affaires d'iceluy, je veux que chascun sçache ce qui a esté cy-devant procuré de ma part et quelle assistance j'ay donnée et donne encore à présent. Je ne me suis néanmoins contenté de tout cela ; j'ai voulu, en outre, desléguer par devers vous un personnage de telle qualité qu'est le duc de Feria , pour s'y trouver en mon nom, et de ma part faire instance quô les états ne se dissolvent qu'on n'ait au préalable résolu le point principal des affaires, qui est Teslection d'un roy; lequel soit autant catholique que le requiert le temps où nous sommes, à ce que par son moyen le royaume do France , restitué en son ancien estre, de rechef serve d'exemple à la chrestienté. De Madrid, le 2 janvier. Moi le Roi. »

Les états de Reims n'avaient été qu'un simulacre ; on y était seulement convenu d'un point, à savoir : que l'assemblée se tiendrait à Paris, où quelques députés étaient déjà arrivés. Le duc de Mayenne avait promis cette réunion solennelle, si longtemps retardée, sous ditférents prétextes de batailles ou d'un défaut d'argent. Il était en cela secondé par les parlementaires qui poussaient à un arrangement avec Henri IV, lequel aurait évité la bruyante expression d'une assemblée d'états catholiques. Philippe II se croyait joué : voulait-on exploiter son argent sans lui donner satisfaction? «Don Dié^o

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de Ibarra cl J.-B. Taxis, écrit le roi; j'ay reçu vos lettres concernant la grande ncgocialion dont il s'agit; j'y retrouve vostre zèle du bien, et vous engage à continuer avec la confiance que je mets en vous. Il est facile de voir qu'il existe peu d'empressement à assembler les estats-généraux. On peut mesme soupçonner que la conduicte tortueuse que l'on tient par rapport à l'eslection de l'infante n'a d'autre but que de s'emparer de nostre argent, de retarder les estats et d'arriver à leurs lins. Geste considération doict nous engager à ne pas nous commettre avant que la négociation soit dépouillée de toute incertitude et les estats-généraux bien dessinés. Il faut croire que les desputés ecclésiastiques et ceux des bonnes villes, comme on les appelle en France, et en général tous ceux intéressés à la justice et à la tranquillité, seront plus liiciles à gagner et à moins de frais. Il faut s'en servir pour modérer les prétentions de la noblesse. On dict encore, et j'ay lieu de le soupçonner, que le duc de Mayenne aspire à la première place de Testât ; rien ne sçauroit nous convaincre davantage de sa mauvaise iby à l'esgard des droicls de l'infante que les raisons spécieuses dont il colore et ses retards et ses intentions ultérieures. Il paroist d'ailleurs que l'oncle et le nepveu ne sont poinct d'accord quant à leurs prétentions respectives; sçacbez tirer party de ceste division. »

« Don Diego, ajoute-t-il dans une autre dépêche, vous vous entendrez avec mon neveu pour la réparation des deux cent mille escus nécessaires à gagner les voix au moment des estats ; vous devez par ce moyen atteindre un bon résultat, c'est-à-dire obtenir de ces gens-là la promesse de vous servir, en leur donnant parole de la récompense promise un an après l'effect obtenu'.» — «Juan Baptiste de Taxis; ce zèle que vous déployez pour mon fds et nioy, c'est en faveur de l'infante (]u'il faudroit plustost l'employer; en faveur de l'infante qui

' Arcliives de Simanuas, col. A 57*. l'iiiliiniu à J.l>. Taxis, aO mai 1Ô92. / .

scruit un lien enlie les deux couronnes; de Tinfanledont les droicts sont mieux establis que ceux de tous les autres potentats ou princes. C'est avec une confiance d'autant plus grande que je vous adresse ces instructions, que vostre zèle et vostre intelligence peuvent seuls nous soutenir, au moment où mon nepveu vient de nous faire faucte. Il ne faut pas perdre de vue les négociations continuelles du prince deBéarn pour la])aix. Remarquez bien que ses succès derniers ont pu luy en faciliter les voyes. Cependant je crois qu'en mettant tous vos soins à faire persévérer les catholiques dans ceste route de salut, comme il leur importe, vous parviendrez à les destourner d'une affaire de dupes. Je félicite le duc de Guise de la noble persévérance qu'il monstre; je ne sçaurois mieux la recognoistre qu'en vous donnant l'ordre de faire compter de ma part cinq mille escus par mois à celuy qui si jeune a scu se monstrer si ferme en toute circonstance'.»

Pour seconder le mouvement politique des états, Philippe H promit aussi des secours d'hommes. Des régiments espagnols et napolitains durent occuper Paris, que la gentilhommerie de Navarre menaçait à chaque moment. Les bourgeois étaient fatigués; les seize quarteniers, le bureau de ville même appelaient une aide de troupes régulières pour défendre leurs hautes murailles. On avait fait beaucoup d'efforts; pourrait-on les renouveler encore? Les quarteniers partageaient les sentiments de Philippe II sur la nécessité de tenir les états-généraux afin d'élire un roi ; cl pour favoriser les prétentions de l'Espagne n'était-il pas nécessaire d'avoir quelques régiments à la dévotion des bons partisans de madame l'infante? Telle était l'opinion des halles, des confréries, des métiers; tous avaient salué l'intervention de l'Espagne. Quand le duc de Parme avait marché sur Rouen, n'avait-on pas fait prières et processions à Sainte-Geneviève ? n'avait-on pas porté le rcli-

1 Par conscrvarsc lai en todo caso. Tous ces mots sont ajoutés de la l)ioiii'c luuiii du roi d'E^ijagne. ^

ET HEMll IV. -Jo-:.

quuire du glorieux martyr Saint-Denis; et en Notre-Dame u \ avait-il pas stations et actions de grâce pour les bonnes victoires des Espagnols, et la délivrance de Rouen, la cité confédérée?

« Sire, écrivaient les seize quarteniers au roi d'Espagne ; le repos de la France consiste à avoir promplement un roy, lequel, avant tout, soit agréable à sa majesté catholique, et tellement lié avec elle que il se puisse dire une mesme chose. Il faut regarder les princes qui ont droit sur ceste couronne : M. le duc de Mayenne , on ne luy peut oster que la rehgion et Testât ne luy doivent beaucoup ; mais sa majesté n'en peut faire un gendre, ce qui est nécessaire pour la guérison des maux de la France. — M. le duc de Lorraine pourroit suppléer à ce défaut, car il est vt^uf; mais il a des enfants qui pourroient un jour estre un fort objectde grandes guerres. La personnedeM. leduc de Guise, descendu du roi Louis XII est convenable, cai' la pluspart des peuples et bonnes villes se souvenant du sang de feu M. de Guise injustement espandu pour la cause de la religion et conservation de Testât, seroient fort disposés à favoriser l'accroissement de M. de Guise son fils, deslivré miraculeusement en ce temps si misérable pour la consolation des catholiques et espérance de leur triomphe. Quant à prendre le titre de roy, ne se peut faire comme anciennement par l'armée prestorienne, car il faut que Ton tienne en ce faict une forme d'estats qui consistent des trois ordres de la France. Tout celu despend de la volonté de sa majesté catholique. Il ne se peut avec raison passer par oubliance le bien que ladicte ville a reçu de l'assistance de la garnison espagnole depuis le siège levé, ayant par leur moyen esté garantie des inhnies entreprises que les ennemis de Dieu ont faictes sur ladicte ville, lesquelles, à la fin, l'eussent ruinée et perdue sans les gens de guerre de sadicte majesté. C'est pourquoy il la faut honorablement remercier afin qu'elle recognoisse que nous sentons etcognoissons tant d'obligations. » Cette garnison espagnole tant sollicitée par le peuph,' de Paris et son conseil de ville, pour la dé-

l'eiisc des privilèges de la cité, Philippe la promeltail dans une autre de ses dépèches : « J. B. de Taxis , .fenvoye, ainsi qu'on l'a demandé, le secours dont a besoin le party catholique à Paris ; le duc de Mayenne, après de tels engagements, ne reculera pas probablement devant la convocation des estats. Vous me ferez sçavoir si cinq mille homme d'infanterie et quinze cents chevaux sont suflîsans pour assurer le calme, la liberté aux deslibérations desdicts estats'. C'est pour le moment tout ce que l'on a pu distraire des régiments, dont on renouvellera les cadres au moyen de recrues levées en Allemagne. Dictes bien au duc de Mayenne quel service il me rendra à moy personnellement en hastant l'issue de ceste affaire ; ajoutez que l'argent ne luy manquera ; qu'il lui sera envoyé spécialement de Milan : les sommes sont prestes, si je vois -que les choses marchent vers l'exécution que je désire. Je vous ay laissé le maistre de disposer encore d'une somme de 200,000 escus pour nous rendre favorables les François récalcitrans-, ou pour distribuer à ceux qui rendront quelques services importants, mais seulement après le service rendu. L'expérience ayant prouvé que l'on obtient plus par l'espoir de la récompense promise (lue par k' payement anticipé. » Jointe à ces dépèches, était la note exacte de ce que coûtait un régiment espagnol en France. Ce régiment devait se composer de 5,000 hommes, divisés en 15 compagnies avec leur mestre-de-eamp, 8 halh^bardicrs, I ^capitaines, ïo alfarezesou porte-drapeaux, 15 sergents, 120 chefs d'escouade ou caporaux, 571 portc-mousciuels, juge et gens de justice, le capellan major ou aumônier, 600 arquebusiers, 20,000 piquiers et corselets, 30 tambours, 15 fifres ; et cette dép(nise s'élevait à 12,154 écus. Don Diego de Ibarra envoyait également à Philippe II la note détaillée de ce que coûterait un régiment françnis au service de l'Espagne; maistre

1 y se aseijuren los eslados y resiiclva en ellos libremente lo que couvienc.

^ Makonlenlos. '

de camp, sergent-major, maréclial-de-logis, aumônier, chirurgien, prévôt avec archers, capitaines, lieutenans, 20 tambours, 10 fourriers, 40 caporaux, 40 lances, '120 mousquets, 500 piquiers, 410 arquebusiers. Ces renseignements avaient été demandés par Philippe II à son ambassadeur à Paris; le roi, ayant le projet de solder lui-même des régiments français, s'enquérait avant tout de la dépense. Lorsque le duc de Parme d'un côté, et le duc de Mayenne de l'autre, marchaient contre Henri IV, ces deux corps, appelés la i/rande et la. petite année, coûtaient par mois 261,000 écus à Philippe II.

Toutes les troupes espagnoles furent reçues à Paris avec un ' sentiment de joie populaire et des fêtes publiques. Les pieux habitants portaient eux-mêmes les vivres, faisaient des collectes pour les blessés , augmentaient la solde par des dons volontaires. On pressait la main de ces vieux arquebusiers; on supportait la pesante cuirasse de ces hommes noircis de poudre et du soleil de Naples ou de l'Andalousie, de ces braves gardes wallonnes qui venaient défendre les murs de Paris. Les envoyés de Philippe II virent tout d'un coup leur crédit augmenter. Aussi le roi d'Espagne formula mieux ses prétentions. « Don Diego de Ibarra, si j'en crois ce qu'assure le duc de Mayenne, les estats devroient estre assemblés ; soyez bien au courant de ce qui s'y passe ; que rien ne se fasse sans que vous n'y ayez participé, et advertissez-moy de tout.» — «Don Diego , quant aux gouvernemens et provinces que le président Jeannin, estant en Espagne , a demandés au nom du duc de Mayenne, il est impossible d'accorder la Normandie. C'est là une concession trop g4'ande , que ne fera aucun des roys qui prendra la couronne : ceste province seroit dangereuse dans d'autres mains que celles du souverain. Je consens à ce qu'il soit donné au duc deux cent mille francs de rente, et le duché de Bourgogne en garantie: de plus , je luy promets deux cent mille ducats payables dans deux ans sur mes propres revenus. Je trouve juste que le nouveau roy paye les dettes que le duc de Mayenne a contractées durant le temps qu'il a esté à la tète

des calljulJij ucb. » — « Duc de Feria, je prévois l'objection (iiie l'on pounoit luire aux estats-généraux , sçavoir que si rinliinte estoit recognue royne, les deux couronnes de France et d'Espagne pourroient estre réunies sur la teste de ceste princesse. Mon intention est que ces deux couronnes soient après sa mort divisées entre ses enl'ans; tel est Tavantage du royaume de France, avantage que je lais assez sentir en repoussant mon eslection,en faveur de ma fille aisnée'. » Tous ces mouvements diplomatiques précédaient la convocation des étals, qui se réunissaient lentement" à Paris en face des troupes espagnoles. Les états répondraient -ils aux volontés de Philippe H? proclameraient-ils l'infante reine et propriétaire un royaume de France, ainsi que le demandaient les dépêches du roi d'Espagne, ou adopteraient -ils les projets du tiers-parli? suivraient-ils cet entraînement général vers les idées de transactions, caractère dominant de la grosse bourgeoisie, dont les parlementaires se proclamaient les organes auprès de Henri IV ? La souveraineté des états était ainsi admise, comme base fondamentale de toute organisation politique en France. Ligueurs, villes de l'union, gentilshommes, bourgeois catholiques, Phdippc II, le duc de Savoie, l'empereur d'Allemagne, tous, excepté le prince de Béarn, proclamaient comme un principe irrévocable le droit absolu des députés élus dans les trois ordres , pour choisir un roi et placer sur sa tète la grande couronne de la ligue catholique. Ces états-généraux, réunion de clergé, noblesse et bourgeoisie , parlements, cours des aides, finances, bailliages , sénéchaussées, avaient été convoqués par le duc de Mayenne en sa qualité de lieutenant-général du royaume; des lettres envoyées aux baillis, prévôts, gens de tous les états , exprimaient le but de l'assemblée : « L'hérésie s'est glissée si avant dans le royaume , que les catholiques mêmes se sont, par un exemple prodigieux et nou-

1 Archives de Simancas, eot. A 67 '•"'■'. Philippe au iiiôiiic. ^ — 6 dé- ■ceirilire 151)2. <

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veau, aiTut's les uns contre les autres, et séparés, au lieu de se joindre ensemble pour desfendre leur religion. Nous devons recognoistre que Dieu est grandement courroucé contre ce pauvre et désolé royaume, et qu'il nous veut encore chastier pour nos péchés. Nous supplions donc les catholiques qui favorisent et assistent Thérésie, de se séparer d'avec ladicte hérésie et les hérétiques, de bien considérer que demeurant contraires les uns aux autres , nous ne pouvons prendre aucun remède. Nous les supplions de le faire promptemcnt, de se remettre devant les yeux que la religion doict passer pardessus tous autres respects et considérations. Nous leur donnons advis que pour y procéder de nostre part avec plus de maturité de conseil, nous avons prié les princes, pairs de France , preslats , seigneurs et desputés des parlemens, villes et communautés de ce party, de se vouloir trouver en la ville de Paris le 17'^ jour du mois prochain, pour ensemble choisir sans passions le remède que nous jugerons en nos consciences devoir estre le plus utile pour la conservation de la religion et de Testât. »

L'acte de convocation émané du duc de Mayenne était une manière de formuler les opinions de la bourgeoisie. On se gardait de rompre absolument avec Henri de Navarre : pourquoi ne se faisait-il pas catholique? voilà le grief que les parlementaires lui reprochaient; il l'avait refusé jusqu'ici; qui sait? plus tard, mieux éclairé peut-être, il viendrait au parti bourgeois. C'était un bon choix que le Béarnais catholique et sans conditions. Sur tous ces points les états avaient une mission immense ; ils allaient fixer la loi fondamentale, par rapport à la succession de la couronne, et de plus, solennellement proclamer le principe religieux. Aussi toutes les provinces avaient mis un soin particulier à préparer leurs cahiers ; toutes avaient député de fervents catholiques ; mais les élections s'étant faites sous l'influence du parti modéré, alors uni au duc de Mayenne, les états arrivèrent en majorité pour les idées de transactions ci de paix publique. Philippe II attachait le

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plus haut intérêt à cette convocation immédiate des étals ; Ibarra, Tun de ses ambassadeurs, se hâta d'écrire encore à son souverain sur les premières impressions qu'elle avait i)roduites dans les esprits : « Les estais seront assemblés certainement pour le 17 de ce mois. Nous aurons soin d'avoir des conférences antérieures, avant l'entrée en deslibération, avec les ducs de Lorraine, de Guise et de Mayenne. L'archevesque de Lyon s'y prépare un grand rôle; il penche visiblement pour le cardinal de Bourbon (le jeune). Si de Rome il ne nous arrive point quelque secours sur ce point, cela pourroit mal tourner pour nous '. » Le duc de Fcria ajoutait : « J'ay escril, il y a quelques jours, à don Juan de Idiaquez pour luy parler do la nécessité que nous aurions d'avoir à présent une bonne somme de deniers atin de gagner des voix. Et en ayant communiqué avec J. B. de Taxis, il m'a monstre l'ordre de vostre majesté pour disposer de deux cent mille escus payables dans un an ; mais il seroit beaucoup mieux que ceste somme arrivasl de suictc, plusieurs ayant maintenant la volonté de recevoir des présents en argent comptant, et il seroil à craindre plus tard qu'ils n'exigeassent des rescompenses d'une autre nature. » — « Les desputés arrivent, continuait don Di(''go de Ibarra, mais assez lentement ; ceux de Guyenne, de Languedoc et de Périgord manquent encore. On dit môme que ceux de Bourgogne ne sont pas investis du pouvoir d'élire un roy ; ce qui seroit un nouvel embarras. On peut desmesler, à travers tout cela, que le duc de Mayenne tient à se faire confirmer et continuer la lieutenance du royaume. »

Les trois chambres qui composaient la grande assemblée étaient dominées par le parti modéré, mais fervent catholique. Partout alors où s'était réunie une expression sincère du pays, s'était aussi produit l'esprit de nationalité, un dfîsir d'en finir avec les guerres civiles qui désolaient la patrie. Les états-généraux étaient décidés à une transaction délinitive. La com-

1 Si de Ilonui HO ic rcuwdia, se pucdc Uazcr mal pur nos olios.

position des bureaux se personnifia spécialement dans le tiers-état : les députés Marteau, Depilles et Cordier furent chargés de la direction de rassemblée politique. La présence des états suspendait le conseil de l'union, espèce de gouvernement provisoire qui déposait ses pouvoirs. Les députés réunissant tous les droits exerçaient la plénitude de la souveraineté sur le plus fondamental des intérêts sociaux : Télection d'un roi au milieu des éléments disparates et des prétentions diverses. Toutes les nuances du parti catholique reconnaissaient également ce droit ; les huguenots seuls et quelques fractions du parti royaliste dévouées à Henri IV leur opposaient l'hérédité, principe qui, ne pouvant s'accorder avec réleclion déférée aux états, appelait invariablement le Béarnais à la couronne. Les députés des provinces arrivaient lentement à travers mille empêchements de route, quelquefois arrêtés par les soudards de Henri de Navarre , et lorsqu'ils étaient trop^tièdes et politiques, emprisonnés par les partisans de la sainte-union. Ils venaient tous avec des sentiments modérés et la ferme intention de calmer les troubles qui depuis si longues années agitaient le royaume. Les grandes crises avaient fatigué la majorité du pays; la classe bourgeoise plus calme reprenait son ascendant ; il se manifesta dans les états un besoin de transiger. Les fervents catholiques s'effrayaient déjà de cette tendance conciliatrice. « Tenez-vous fermes, disait un de leurs pamphlets. Nostre estât est monarchique ; le peuple, ayant secoué le joug d'un roy tyran et refusant d'obéir à un roi hérétique, n'a point désiré Testât populaire ou aristocratique, mais a toujours requis etdemandé un prince souverain. Croyez, messieurs, que l'issue de vostre assemblée doit estre Feslection d'un roy catholique, et sivousle faictes, vousenaurezun grand honneur, et les gens de bien auront ce qu'ils désirent. Si au contraire vous ne les faictes, vous establissez le roy de Navarre, et ruinez la religion, l'église, la noblesse, le peuple. » Les catholiques n'avaient pourtant point à désespérer d(!s états- généraux. La pensé'e dos députés n'alU\it pas jus-

qu'il lultiT avec le peuple des villes; ils av.aienl garde de rompre hautement avec l'Espagne, la puissante protectrice de la ligue et de la foi. « Sire, écrivait Ibarra à Philippe II, voici le moment oi^i nous allons profiter des instructions de vostre majesté dans les estats-généraux. J'ai les meilleures espérances* qu'avant la lin de ceste session nous aurons laict adopter une résolution qui nous sera favorable. M. de Rosnc m'a dict que le duc de Mayenne lui avait faict part des intrigues et des projets de Tarchevesque de Lyon. Ce ne seroit rien moins que de placer la couronne sur la teste du duc de Savoye, par la raison, ajoute-t-il, que c'est de tous les princes estrangeis le seul qui convienne, et, parce qu'il acroit indifférent à vostre majesté que ce fust l'infante Dona Catherina ou l'infante Duna Isahel qui devinst roijuo: que c estait d'ailleurs ce que pourrait certifier le duc de Savoye luy-mesme. J'ai respondu à de Hosne qu'il falloit croire que si pareille chose estoit, vostre majesté en auroit informé le duc de Savoye ; or, gue jusqu'à ce moment on ne pouvoit rien advancer de pareil. 11 est possible que cet homme me trompe plus tard, mais pour le moment c'est celuy qui paroist le mieux intentionné pour nous. »

Les états s'ouvrirent avec solennité. Après la vérification naturelle et légale des pouvoirs et la division par chambre, les députés de la bourgeoisie eurent à s'occuper de deux questions fondamentales, à sa\oir : quel roi serait choisi et quel principe on proclamerait comme base constitutive de la société. Ces questions étaient difficiles : il s'agissait d'un immense intérêt au milieu des prétentions diverses, et du trouble violent de doctrines et d'opinions jeté dans le pays. Le duc de Feria reçut ordre non seulement de gagner individuellement des suffrages, mais encore de reconnaître hautement le droit d'élection par les états, principe qui se rattachait intimement au choix d'un roi catholique pour le royaume de France. Kii pleine séance, le duc de Feria lit eiileiidrede longues haran-

' GrawJa. esperauçu iemjo.

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gues; il mit successivement sous les yeux des états les grands services rendus par le roi son maître à la couronne, depuis son mariage avec Elisabeth, fille du roi Henri II : « Sa majesté catholique a voulu pourvoir de bonne heure à vos atlaires, de peur que vous ne vinssiez à vous perdre et ruiner de fond en comble ; elle a foncé grandes sommes de deniers, et vostre roy a esté contrainct de se tourner du party de la religion. Depuis, il a fallu derechef fournir argent , et enfin on est entié en gueri'e ouverte. Le très vaillant capitaine Alexandre Farnèse a deslivré des mains de l'ennemy cette noble cité de Paris, sur le poinct qu'elle se voyoit jà perdue : autant en a esté faicl à Rouen. Il a faict tout devoir et instance pour la convocation et assemblée de ces très célèbres états ; il a sollicité nos sainctspères de vous chérir et espouser vostre cause, et m'a envoyé à vous pour vous assister en tout et partout. Lesquels ofiices et courtoisies semblent estre si beaux, si magnifiques, si assurés, si signalés, que je ne sçais si la France ou autre royaume quelconque en a jamais expérimenté de semblable. »

Ces paroles étaient de nature à donner bien des suffrages. Les catholiques pouvaient-ils oublier tout ce qu'ils devaient au roi d'Espagne ? N'était-ce pas Philippe II qui avait pris si vivement leur cause? Si Paris avait été préservé du pillage et de l'hérésie, à qui le devait-on? Il y avait à peine deux années que la reconnaissance aurait entraîné les états ; les motifs de l'Espagne auraient été appréciés et applaudis ; mais les députés commençaient alors à être dominés par l'espiit modéré des parlementaires et de la bourgeoisie; leurs vomix étaient la paix. Pouvait-on l'avoir, cette paix, en se donnant à l'Espagne , en présence de l'armée des gentilshommes dévoués à Henri IV, si brave et si souvent victorieuse? Après le duc de Feria, le nonce du pape parla longuement devant l'assemblée. Quelle puissance n'exerçait pas ce vigoureux cardinal de Plaisance, si dévoué à l'unité catlioliquc? C'était le véritable roi du bas peuple, qui se réunissait en son bel hùtel, rue ùc la Plalnère, pour le s,uluer tous hs jnalins et solliciter 11- jy

sa bénédiction : « Les hérétiques cherchent ù vous distraire entièrement, dit-il, de la desvotion et obéissance que, comme vrays enfants de l'éghse, vous avez tousjours très religieusement rendue au souverain chef d'icelle et au sainct-siége apostolique. Quelle apparence y a-t-il de penser que le chef de l'église chreslienne veuille aucunement aider ou consentir à la ruine et dissipation de ceste très chrestienne couronne? Il est temps que descouvriez hardiment ce que vous avez dans le cœur, et s'il n'y a rien que de catholique, prononciez librement que vous ne désirez rien tant que de vous voir tous réunis sous l'obéissance d'un roy de nom et d'effect très chrestien et vray catholique. C'est prudence d'avoir telle pensée, c'est magnanimité d'en poursuivre l'effect, et faire l'un et l'autre est une vertu parfaicte de tout point. »

La harangue du légat, toute dans la pensée de l'exclusion de Henri de Béarn, appuyait les intérêts de l'Espagne. Porter une infante sur le trône, proclamer le concile de Trente comme loi fondamentale, tel était le but des instructions de Rome. L'élection d'Isabelle n'était pas sans diflicultés; (juant à la grande loi du concile, les états ne demandaienl qu'à en faire la concession , car leur penchant conciliateur n'affaiblissait en rien l'effervescence religieuse qui les dominait. Au reste, toutes ces discussions aux. étals n'étaient qu'une manière de cacher les intrigues réelles. Les paroles du duc de Feria et de Taxis n'étaient elles-mêmes qu'aime expression officielle des intentions de l'Espagne et du pape. Toutes les affaires pour l'élection se faisaient en sous - main , et se détei'minaient par d'autres moliiies que les discours publiquement protérés. Les négociations s'engagèrent dès Torii gine pour l'infante, qui, avec le consentement des états, deviendrait la femme de l'archiduc Ernest, frère de l'empereur. Dans une instruction envoyée au duc de Feria, celui-ci dut exposer les raisons pour lesquelles le roi catholique ne pouvait donner sa fille qu'à un prince de son sang: « Sa majesté n'avait qu'un lils unique encore jeune, qui ne pouvait se ma-

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