‹ La ligue et Henri IVChapitre 27 sur 50 · II. VI · texte numérisé non relu

II. VI

princes et officiers catholiques, unis au roi de Navarre, signèrent la charte suivante : « Nous, princes et officiers de la couronne et autres seigneurs du conseil du roy, voulant oster à ceux de la religion dicte resl'ormée toute occasion de doubter ; promettons tous par la permission de sadicte majesté, qu'en attendant ladicte résolution, il ne sera rien faict et passé en ladicte assemblée parles desputés de nostre part, au presjudice de la bonne union et amitié qui est entre lesdicts catholiques qui recognoissent sa majesté et ceux de ladicte religion. » C'était là une simple déclaration de confraternité d'armes, une promesse de tolérance religieuse. Était-ce assez pour rassurer les ardents huguenots, quand ils voyaient surtout le roi si disposé à adopter la religion catholique? Que deviendraient-ils avec un prince sur lequel ils ne pouvaient compter et qui s'agenouillait devant le pape ?

En face de ces plaintes , Henri IV , toujours entouré par le parti parlementaire et la bourgeoisie, pénétré de la nécessité de l'abjuration afin d'opérer la soumission de la ligue, écrivait à toutes les cours du royaume: « Monsieur le président, ne voulant laisser aucun scrupule à mes bons subjects catholi(pies sur ce que j'ay de longtemps et plusieurs fois protesté en ce qui touche la religion ; par bons renseignements , j'ay résolu de m'instruire à la vraye piété et religion ; de quoy je vous ay bien voulu advertir. » Et le même jour il écrivait également de Mantes à M. l'évèque de Chartres: « J'ay advisé d'appeler un nombre de prcslatset docteurs catholiques ; vous estes l'un de ceux desquels j'ay ceste bonne opinon. A ceste cause, je vous prie de vous rendre en ceste ville près de moy dans le dS«jour de juillet où je mande aussi à aucuns autres de vostre profession se trouver en mesme temps, pour tous ensemble rendre à l'efïect les offices despendant de vostre devoir et vocation. Vous assurant que vous me trouverez disposé et docile à tout ce que doibl un roy très-chrestien , qui n'a rien plus vivement gravé dans le cœur que le service de Dieu et la manutention de sa vraye église. » Cette instruction religieuse,

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sollicitée par Henri IV, eut lieu tout à la fois à Chartres et à Mantes, tandis qu'une suspension d'armes mettait un ternie aux opérations belliqueuses.

La cérémonie de l'abjuration s'annonça en toutes ses pompes à Saint-Denis : «Le dimanclie, entre huict et neuf heures du matin, lorsque le roy sortit pour aller en la vieille abbaye, les princes et ofiiciers de la couronne formoient un nombre do mille et plus; puis venoient les Suisses de la garde avec le tambour battant, à la teste desquels, suivant Tinstitution ancienne, niarchoit le prevost de Thostel, assisté d'un lieutenant de robe courte et de plus de cinquante archers revestus de leurs hocquetons. Les rues par lesquelles sa majesté devoit passer furent toutes tendues et tapissées et le chemin tout couvert d'herbes et de fleurs. Sa majesté estoit vestue d'un habit de satin blanc, chausses et pourpoint avec le long bas de soie blanche et souliers blancs, revestue d'un manteau noir et chapeau de mesme couleur. Arrivé qu'il fut au grand portail de ladicte église, estoit assis en une chaise le sieur archcvesque de Bourges, revestu de son habit d'archevesquc, et demanda au roy : « Qui estes? » lequel respondit : « Je suis le roy. — Que demandez-vous? — Je demande cà estre reçu en l'église catholique et romaine. » Le sieur de Bourges ajouta : « Le voulez- vous? — Oui, je le veux et le désire. » Lors ledict sieur de Bourges luy présenta un livre, et à l'instant sa majesté se mit à genoux, et, teste nue avec beaucoup de tesmoignage d'un cœur contrit, fit sa profession. La desvotion fut remarquée très-grande en sa majesté, laquelle pendant la consécration et élévation de l'eucharistie eut perpétuellement les mains jointes, les yeux adorant l'eucharistie , ayant frappé sa poitrine trois fois tant à l'élévation de l'eucharistie que du calice. La messe finie, fit faire sa majesté largesses au peuple de quatre cents escus en grands blancs, et après avoir esté reconduite par les mesmes gardes qui l'avoient menée, fit faire l'aumosne de trois mille pains et trois mille sols par la ville. »

Ilcmi de Navarre désii'ait imprimer une grande solennité ù

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celle réconciliation avec l'église calholiqiie. S'il ne se trouvait pas autour de lui de hauts prélats, des gentilshommes catholiques, des bourgeois dévoués, la ligue ne nierait-elle pas sa conversion ? Il fallait parler aux esprits et créer à la royauté nouvelle un parti dans le clergé ; opposer la foi orthodoxe à la foi orthodoxe, diviser ainsi complètement Topposition rehgieuse et politique de la sainte-union. Voilà ce qui explique es grandes discussions de doctrines, les longues conférences de Mantes et de Saint-Denis sur la conversion. Il était à craindre que, si toutes les formalités légales n'étaient remplies, les membres ardents de la sainte-union n'altaquassent la régularité de la belle et grande cérémonie. Il faut se reporter à l'époque de la toute-puissance catholique: quand la société était pleine de croyances, un acte de loi était comme le symbole politique de la royauté, comme la constitution qui la rattachait aux formes sociales. Pour donner un incontestable caractère à l'abjni aliun royale, Henri écrivit de sa main à plusieurs des curés de Paris les plus modérés, afin qu'ils répandissent cette bonne nouvelle dans leurs paroisses et vinssent l'instruire des véritables dogmes.

Le clergé de Saint-Denis, l'archevêque de Bourges, cette portion de la hiérarchie ecclésiasiique qui s'était attachée à la fortune de Henri IV, consigna dans une longue charte toutes les moindres démarches du roi pour son abjuration. On constata comment la conversion s'était faite, les miracles que la foi avait opérés dans le cœur du Béarnais, toutes choses qu'on voulait justifier à la cour de Rome. « Le soir, estant sa majesté arrivée , les preslats se présentèrent en sa chambre, auxquels elle fit entendre vouloir, premièrement que parler à toute la com])agnic, commencer à conférer avec trois ou quatre d'entre eux ; et commanda que l'archevesque de Bourges, les évesques de Nantes et du .Mans, et Du Perron nonuué ;\ Évreux, se trouvassent le lendemain sur les dix heures à son lever. Le lendemain vingt-troisième, sur les trois heures après midi, tous les preslats s'assemblèrent, et monseigneur

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l'archevesque de Bourges lit rapport de ce qui s'estoit passi' le matin au cabinet du roy entre sa majesté, luy et les autres évesques ; et estant entrée sur les sept ou huict heures, après avoir faict sortir toutes autres personnes, leur avoit dict que dès son avènement à la couronne, à la prière de ses bons et loyaux subjects de tous ordres, il avoit résolu et promis recevoir instruction pour se réunir à l'église catholique, apostolique et romaine, et ne l'ayant pu faire sitost, pour les continuelles guerres et traverses que luy ont données ses ennemis ; touché de compassion de la misère et calamité de son peuple, cognoissant aussi que plusieurs excellens personnages en doctrine et piété contred isolent aux opinions qui le tenoieni séparé de l'église, esclairé et inspiré de l'esprit de Dieu, il avoit désiré avec sûreté de sa conscience pouvoir contenter sesdicts subjects. Et pour ce, leur ordonna de dresser la protcssion de foy telle qu'ils estimeroient qu'il la faudroit l'aire, et luy apporter dès le soir pour la voir. Sur ce rapport, l'ut advisé entre lesdicts sieurs, deslibérer et résoudre entre eux touchant l'absolution de sa majesté; si sans attendre mandement du sainct-siége, elle se pouvoit donner, de quelle façon on y procéderoit, ou bien si l'on renverroit le tout à sa sahicleté. Et comme lesdicts sieurs deslibéroient, sa majesté envoya demander si ladicte profession de foy estoit faicte (!t dressée, laquelle ayant esté lue en pleine compagnie, fut approuvée et portée par lesdicts archevesques de Bourges et trois autres nommés à sa majesté; lesquels de retour rapportèrent que sa majesté l'avoit lue tout du long. Et adjoutant qu'il avoit esté instruit et satisfaict des principaux doubles auxquels il estoit; partant vouloit vivre et mourir en l'union de l'église catholique, apostolique et romaine, assubjectir sa foy et créance en la doctrine qui est enseignée en icelle. Ce qu'entendu par lesdicts prélats et ecclésiastiques, ils en auroient rendu grâces à Dieu, loué et gratifié sa majesté de ceste boinie volonté. Soudain les prières et oraisons accouslumées esliint faictes, aui'oit esté absous de ladicte excommunication par

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ledict sieur arclievesque de Bourges, remis et réintégré à la l)articipation des sacremens d'icellc église, et de là conduict au grand autel, monseigneur le cardinal de Bourbon l'accompagnant et les prélats et autres allant devant. Et s' estant sa majesté mise à genoux devant ledict grand autel, après avoir faict sa prière, auroit de nouveau réitéré sa profession de foy, et s'estant levée auroit baisé l'autel, et à Tinstant auroient esté rendues grâces à Dieu et le cantique Te. Deum chanté, pendant lequel ledict seigneur roy s'est retiré en un oratoire préparé derrière le grand autel, où il auroit esté reçu au sainct sacrement de pénitence. »

Dans ce formulaire d'abjuriition on avait cherché à éluder la plupart des ditlicultés sérieuses. Il y avait excommunication par le pape, et un simple archevêque prononçait Tabsolution ! Henri de Navarre était hérétique, relaps, et il sulllsail d'une contrition sans pénitence pontificale pour l'absoudre. C'était le renversement de toute la hiérarchie ecclésiastique. On pi-enait pour prétexte le danger de mort, par suite des clianc(!S do bataille ; mais ce danger n'exislait- il pas depuis longtemps pour le Béarnais , sans qu'il manifestât le désir de se convertir? Le véritable motif, c'était donc une transaction politique!, mobile purement terrestre pour gagner une couronne ; et cela pouvait-il justifier la précipitation apportée à cet acte immense? car alors le principe religieux étant le principe social, adopter une formule de croyance, c'était là se soumettre à une charte, à une constitution politique. Au reste , le texte de celte abjuration était une renonciation absolue à la foi calviniste, à ce drapeau qui avait armé une brave et noble gentilhommerie : Henri de Navarre reconnaissait et conlessail tous et un chacun des articles contenus au symbole de la Foi, duquel use la sainte église romaine. Dans les idées du temps, c'était abdiquer les lois d'un parti pour passer à un autre.

A peine cette conversion était accomplie, que Ileinl IV se hâta d'en tirer les fruits : pour*juoi avait-il reconnu et salué la foi romaine? dans quel but abaissait- il sa tète devant la

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vieille société? Pour consolider son asceiidiuil, pour grouper autour (le lui les villes de la ligue, pour jeter la confusion et le désordre parmi les puissances qui résistaient à sa couronne : il écrivit donc à toutes les cités, afin de leur annoncer cette giande nouvelle: quel obstacle pouvait-on s'opposer encore à son autorité royale? Henri était roi de naissance et catholique. «Nos amés et féaux, disait-il , suivant la promesse que nous tismes à nostre advénement à ceste couronne, et la convocation par nous faicte des prélats et docteurs de nostre royaume, pour entendre à nostre instruction par nous tant désirée et tant de fois interrompue par les artifices de nos ennemis; enfui nous avons, Dieu mercy , conféré avec lesdicts prélats des points sur lesquels nous désirions estre esclaircis, et nous sommes en la religion catholique. »

Et le roi écrivait au pape son acte de soumission et d'ohédience : de Rome devait venir sa force , car toute la puissance de la hgue résultaitdc son union avec le pontife : « Très-saincLpère, je me suis volontiers soumis le dimanche Ta" juillet; j'ai ouy la messe etjoinct mes prières à celles des autres bons catholiques, comme incorporé en ladicte église, avec ferme intention de persévérer toute ma vie et de rendre l'obéissance et le respect dus à vostre saincteté et au saint-siége, ainsi qu'ont faict les roys très-chrestiens mes prédéceseurs. » 11 avait bien raison, le roi, d'envoyer une ambassade à Rome. Henri IV voulait obtenir la pacification du royaume par sa conversion, et il venait d'apprendre la publication qu'avait faite le cardinal légat contre la validité des actes de Saint- Denis. Le cardinal de Plaisance , avait aperçu la portée politique de l'abjuration royale; s'il n'en atténuait le résultat moral, c'en était fait de la ligue. Henri de Navarre une fois catholique, que pouvait -on désormais lui opposer? Alors, avec celte autorité populaire que possédait l'image vivante de la grande figure papale, le légal éleva la voix dans un moniloire solennel , et le placard suivant fut affiché dans toutes les villes de l'union : « Philippe, par la grâce de Dieu, prestre,

cardinal de Plaisance, du titre de Sainct-Onuphre , légat latéral de nostre sainct-père le pape Cli-ment VIII , et du sainctsiége apostolique au royaume de France; à tous les catholiques du mesme royaume, salut en Nostre-Seigneur, Nous avons entendu que Henry de Bourbon, soy-disant roi de France et de Navarre , a faict assembler quelques prélats et autres ccclésiastitiues de son party en la ville de Sainct-Denis, où il a encore invité quelques-uns du party catholi(iue; et ce, princi- |ialement sous le semblant et prétexte vouloir estre par eux absous de l'excommunication dont il a esté nommément lié par le sainct-siége apostolique. Et d'autant que ceux-là notamment qui ont le jugement plus imbécille pourroient, par ce moyen , estre induicts à quelque erreur , nous avons pensé estre du devoir de nostre charge d'admonester tous et chascun les catholiques , afin que nul n'en puisse prétendre cause d'ignorance, que, puisque le pape, d'heureuse mémoire. Sixte V, a nommément desclaré ledict Henry de Bourbon héréticpie, l'elaps et impénitent , chef, fauteur et défenseur manifeste des hérétiques, et comme tel avoit damnablement encouru les sentences, censures et peines ordonnées par les sacrés canons et constitutions apostoliques; il appartient à nostre sainct-père, privativement à tous autres, de cognoistre et juger de ceste affaire. Exhortons le plus qu'il nous est possible tous vrais catholiques qui jusqu'à présent sont demeurés fermes en la desfense et manutention de la religion catholi(iue, apostolique et romaine, de ne se laisser décevoir en chose principalement de si grande importance, et qui regarde non seulement l'intérest de ce royaume de France, mais aussi de toute la chrestienté. »

Indépendamment de cette publication émanée de l'autorité puissante du légat, toutes les chaires de Paris relentircnt do violentes déclamations contre l'abjuration de Henri de Navarre. II y eut neuf sermons pi'ononcés à Saint-Merry par maître Jean Boucher, le prédicateur si éloquinil, si inventif, si lorlement populaire, sur «la simulée conversion et nullité do la

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