‹ La ligue et Henri IVChapitre 31 sur 50 · II · texte numérisé non relu

II

avoil une nymphe qui avoit un escriteau portant ces mots : Gardez-vous de faire le veau. Et par la bouche dudict sieur lieutenant, en sortoit un autre où estoient escrils ces mois : Je le ferai. Après que l'assemblée lut entrée bien avant dedans la grande salle, la place fut assignée à chascun. « M. le lieutenant de Testât et couronne de France, crioit un héraut, montez là-haut en ce throsne royal, en la place de vostre maistre ; M. le duc de Guise, mettez-vous tout le fin premier pour ce coup sans préjudice de vos droits avenirs: madame de Montpensier, mettez-vous sous vostre neveu; M. le primat de Lyon, laissez là vostre sœur et venez ici prendre vostre rang. » Alors plusieurs entonnèrent : 6 crux, ave, spes unica, etc. Quelques-uns de l'assemblée le trouvèrent mauvais. Toutefois chascun chanta. Le bransle fini, le sort tomba à M. le cardinal de Pellevé, lequel se levant sur ses pieds comme une oie, fit de très profondes révérences : « Messieurs, s'ecria-t-il, je suis à vostre commandement, pourvu que, comme bons catholiques, vous vous soumettiez aux archi-catholiqucs princes lorrains et super-catholiques espagnols qui aiment tant la France et désirent tant le salut de vos âmes qu'ils en perdent la leur, dont c'est grand'pitié, et vous prie y adviscr de bonne heure. — Parlons des nécessités et oppressions du clergé, ajouta M. Tévesque de Lyon qui a grande réputation d'(;loquence ; vous y adviserez, s'il vous plaist ; pour mon regard, je mettrai peine que ma marmite ne soit renversée. Chascun advisera à se pourvoir si bon lui semble ; et de ma part je ne désire point la paix, que premièrement je ne sois cardinal, comme on m'a promis et comme je l'ai bien mérité. Courage, mes amis, exposez vos vies et ce qui vous reste de biens pour M. de Mayenne et pour ceux de sa maison ; ce sont bons princes et bons catholiques et qui vous aiment tout plein. Demanderiez-vous un plus beau roy et plus gros et plus gras qu'il est? c'est, par sainct Jacques, une belle pièce de chair, et n'en scauriez trouver un qui le pèse. » Il y avait de l'esprit dans ce pamphlet, des applications in-

genieuses, des èrsonnalités vives contre les hommes (iiii avaient présidé aux états; on se moquait de leurs lenteurs, des choix qu'ils avaient faits, de la politique qu'ils avaient suivie. Les parlementaires se gaussaient des ambassadeurs espagnols, du légat, de madame de Montpensier, si profondément ligueuse, de M. de Mayenne, grosse pièce de chair, de la maison de Lorraine avec ses ambitieuses temporisations; toutefois ce pamphlet ne donne des états qu'une peinture lausse et ridicule. Comme tout gouvernement qui ne pose pas des résultats saillants et prompts, la ligue s'était usée. Il n'y a rien qui tue un parti comme l'incertitude; les états n'avaient rien décidé, négociaient pour tout et sur tout ; abandonnés de l'opinion extrême des catholiques, ils ne s'étaient pas complètement rattachés aux parlementaires, et c'est ce qui les perdit. Pourtant, je le répète, ils amenèrent le grand point de la réconciliation des opinions modérées ; ils avaient préparé la fusion des catholiques des deux camps dans les conférences de Surène ; ensuite la trêve qui précéda la paix. C'étaient des services ; une assemblée qui représente réellement un pays, tend toujours au triomphe des ]jriricipes, à l'ordre et à l'intérêt de la société.

A mesure que les difficultés s'accroissaient pour la ligue, le tiers-parti devenait plus hardi; c'est le mouvement des opinions; et le 28 octobre 1595, il fit afficher par les rues de Paris une longue proclamation au profit de Henri IV qu'il appelait à la couronne : « Depuis la mort de Henri III jusques à la conversion de vostre roy, disoit-il, les armes des catholiques semblent aucunement justes; mais à présent qu'il a pris la religion de ses prédécesseurs, sans laquelle il luy estoit difficile, voire impossible de régner, est-il très malaisé et plus impossible de l'en empescher, soit que le pape l'admette ou non. S'il le reçoit, qui le refusera? s'il fait le contraire, qui peut s'opposer, persévérant en la religion catholique, à ce qu'il soit recognu et obéi et qu'il ne s'accroisse de jour en jour ? Vostre ville est la capitale et l'exemple du royaume; unissezvous tous ensemble, et qu'il n'y ait plus de divisions; quittez

VOS inimitiés publiques et particulières; ostez de vos cœurs tout désir de vengeance ; cessez de vous injurier et surnommer; secouez le joug insupportable de tant de petits princes; qu'en pouvez-vous espérer? Recognoissez (comme je vous exhorte) celuy qui vous est donné de Dieu pour roy. Dieu vous en fasse la grâce '. » On commençait à placarder en tous les carrefours les caricatures extravagantes de la ligue : une belle estampe coloriée représente sa pauvreté et ses lamentations. Une femme hideuse, toute déguenillée, est gisante au pied des murs de Paris; derrière elle se trouve un diable tout verl, jouant sur le violon l'air : Vous reviendrez en nos enfers. Madame la Ligue s'écrie piteusement « qu'elle avoit voulu joindre les fleurs de lys à un sceptre estranger; Dieu avoit abattu son dessein : qu'alioit-elle faire chétive? où alloil-clle se retirer? étoil-ce sur l'espagnole rive? elle n'avoit plus de palais; son sceptre estoit le baston que portoient les gueux. Adieu, ô France, je t'ay trop aflligéc. » Et l'on distribuait aussi le portrait de la ligue infernale, grande religieuse avec la tesTe couronnée de serpents, d'aspics et vipères, à double visage, deux griffes énormes au lieu de pieds : elle avait les yeux sanglants, la cervelle creuse, la bouche écumante ; elle avait le cœur d'acier, le corps d'une diablesse, la langue de sorcière et l'habit d'une abbesse. » A-t-on besoin de dire l'impression profonde que faisaient de telles publications sur les esprits? Les parlementaires les multipliaient dans leuis réunions secrètes. Il n'était pas de magistrat, de savant politique qui ne polit son épigramme latine, ou qui ne lançât son dizain, sa larmoyante satire en ce bon vieux français qui plaisait tant à Pasquier. Quand un pouvoir s'affaiblit, qu'il perd de son ascendant moral et de sa puissance sur les esprits, tous les coups portent i)0ur hâter sa ruine. La caricature mo(iucuse, le pamphlet léger ne peuvent atteindre une autorité d'énergie et de grandeur; c'est

1 La Ligue, 1693, par L'Estoile, in-fol. Bibliolh. royale (salle des iml)riniés).

ET HE:>IU IV. 2(i0

une piqûre à un colosse; mais dans les derniers jours d'un pouvoir débile, chaque coup est mortel.

La ligue en était là. Le gouvernement municipal et catholique de Paris eut cinq ans de durée, et je viens d'en suivre l'histoire pleine d'émotions et de vie. Au moment oi^i finit cette partie du grand drame populaire des confréries et des halles, la restauration de Henri IV se prépare. On pourrait dire qu'elle est faite ; car un mouvement politique est accompli, lorsqu'il est dans l'opinion et que tous les bons esprits le désirent. A la fin de 1595, après la conversion du roi de Navarre, la ligue, n'ayant plus de motif sérieux aux yeux des bourgeois , dut aller de décadence en décadence jusqu'à sa grande ruine. L'entrée de Henri IV à Paris fut un fait inévitable. La question n'était plus alors catholique, mais espagnole; le mouvement vaste et tout religieux qui s'opposait au triomphe du Béarnais s'était transformé en une intrigue, et 'intrigue tomba devant les intérêts de la société. En examinant de près les différentes phases de la révolution populaire dont je viens de l'etracertous les détails, on apercevra diverses nuances qui marquent sa durée. Après les barricades, toutes les classes de la population prennent part au mouvement. Un grand enthousiasme salue l'expulsion du roi, l'organisation d'un large système municipal. La bourgeoisie tout entière partage les sentiments des halles ; l'hôtel-de-ville agit, gouverne, arme ses citoyens, défend ses remparts ; les quarteniers convoquent le peuple qui remue les bonnes arquebuses, les longues couleuvrines au service de sa rehgion et de sa cité. Dans la seconde période , la bourgeoisie se fatigue; celte énergie d'un moment se calme devant les intérêts. Les bourgeois avaient fait une émeute ; ils n'avaient pas voulu une révolution. Les parlementaires, associés d'abord au mouvement populaire , se placent en tête de cette opinion mixte. Ici commencent les démarches du tiers-parti, que les catholiques considèrent comme une trahison. De là, les mesures fortes et nglantes des seize quarteniers , expression de la ferveur et

270 LA LlGLi:

du dévouement de la multitude : c'est la période démocratique de la ligue. Le peuple est maître de toute l'autorité ; il l'exerce avec ses violences. Il y a dès lors des résistances énergiques, une guerre de courage et de fanatisme. Le duc de Mayenne, qui s'était posé en tête du parti bourgeois et parlementaire, vient au secours de la classe moyenne; il prépare, avec l'appui de ses hommes d'armes, une sorte de contre-révolution au profit des esprits modérés, des classes de transaction, contre le peuple ardent. Plusieurs des seize quarteniers sont livrés au bourreau. Le conseil municipal choisit d'autres chefs; il passe lui-même sous l'empire des idées de modération. La ligue existe encore; les villes restent unies par des liens puissants; mais le peuple est hors de question; il est gouverné et ne gouverne plus. Les états-généraux de 1593 vieiment atténuer l'énergie du mouvement de la ligue. Les députés, fervents catholiques, arrivent avec le désir de mettre un terme aux tcnn-mentes du beau royaume de France; s'ils n'ont aucune prédilection pour lleni'i de Navarre, ils n'ont pas de répugnances invincibles. Ils ne lui demandent plus qu'une adhésion absolue aux lois générales et constitutives de la société, et Henri IV défère à ce vœu des députés par son abjuration. La réforme n'est point comprise par ces confréries municipales, habituées à la vie locale de la commune. C'est toujours l'action d'un principe philosophique trop avancé, tourmentant l'existence actuelle des populations, leur croyance de vierges dorées, de légendes pieuses, de saintes histoires qui se liaient à leur berceau, à la cathédrale de leur affection, à la clociie t'e leur hôtel-de-ville. Quand donc j'ai décrit avec quelque chaleur cette résistance de la société catholique, je n'ai point, vieux ligueur, saisi l'arquebuse pour la défendre contre la marche de la réforme , grand fait du seizième siècle ; j'ai seulement cherché à rendre, dans sa bruyante et douloureuse énergie, cette ligue des villes catholiques, protégeant leur liberté et leur croyance du moyen-àge.

La ligue, dans ses derniers jours, perdit de sa grandeur

ET HEMil IV. 271

primitive; les lioinmes qui la dominèronl firent de la petitesse avec la force populaire , et ce n'est point ainsi que voulaient la conduire ou la combattre les deux hautes tètes du système catholique et huguenot, Philippe II et Elisabeth. La ligue était pour le roi d'Espagne le principe de toute une politique universelle. La France s'abaissant sous la domination de Philippe et d'un sceptre de lamille , les Pays-Bas et la Hollande se replaçaient d'eux-mêmes sous la couronne espagnole ; les Hottes du grand roi ceignaient Londres do leurs myriades de voiles, et soulevaient les ferments catholiques en Angleterre et en Ecosse. Elisabeth connaissait toute la portée de cette vaste conception de Philippe II ; elle préparait partout des obstacles, et les alliances de la pouure vieille, comme elle le répèle dans ses dépèches , tendaient à opérer le morcellement de la monarchie espagnole par la triple ligue des Pyrénées, de la France et de l'Italie. A cette fin elle se servait du principe huguenot. Henri IV, l'expression de l'indifTérentisme religieux, se posa comme une transaction entre ces deux systèmes; il n'abandonna point, par son abjuration, l'alliance anglaise, pas plus que ses amitiés pour sa brave chevalerie huguenote. Dans la paix de Vervins, il ménagea tout à la fois l'Angleterre et l'Espagne. Henri est en politique ce qu'il fut en matière religieuse, indifférent pour les personnes, oublieux des services, se plaçant entre les systèmes pour s'en créer un à lui seul, dans ses intérêts personnels et dans ceux de la couronne qu'il posait sur sa tète.

L'activité de Philippe H fut déjouée dans toute cette affaire de la ligue, parce qu'il ne sut rien faire d'une manière décisive, parce que ses agents étaient plutôt hommes à petite habileté, à intrigues de personnes qu'à grand mouvement d'opinions et de choses. Ils agirent avec trop de turbulence, se croisant les uns les autres, mécontentant les princes, dépensant des monceaux de doublons que l'insatiable avidité des hauts vassaux de France dévorait sans résultats pour la question agitée entre les deux croyances. Ce qui manque surtout

dans cette révolution, comme dans la plupart des mouvements populaires, c'est un caractère d'homme fortement trempé qui s'empare de l'énergie des masses pour créer quelque grande chose.

Prenez un à un ces princes de Lorraine ; courageux de cœur, ils s'arrêtent au moment d'agir, quand il s'agit de poser la couronne sur leur front. Le duc de Mayenne, haut posé, est sans décision ; épais de corps et d'esprit, usant aux batailles toutes ses forces morales, il n'est plus rien qu'un esprit mitoyen au milieu de deux partis, mécontentant l'un et l'autre, sans se prononcer pour Henri IV, seule ressource qui restait à l'opinion bourgeoise et modérée. Le légat offre cette volonté de fer que rien n'arrête, parce qu'elle était le résultat d'une mission de conscience, conviction profonde et religieuse de la haute destinée du catholicisme. Qu'importaient les obstacles, les malheurs des batailles, le triomphe passager des huguenots devant la pensée éternelle? Le Béarnais est l'homme supérieur, parce qu'il est véritablement dans son nMe ; il ménage tout, fait des concessions sur tout, et reste maître d'un terrain que personne ne sait défendre. Il n'y avait plus qu'un dénoùment possible, la reconnaissance haute et formelle de Henri IV ; elle s'opéra par le mouvement naturel des choses ; elle était accomplie six mois avant l'entrée à Paris de la brave gentilhommerie, victorieuse sous la cornette blanche !

Page 1