‹ La ligue et Henri IVChapitre 45 sur 50 · SU · texte numérisé non relu

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recours des grands princes du monde et refuge des honorables empereurs; au plus glorieux, magnanime et grand seigneur de la créance de Jésus, eslu entre les princes de la nation du Messie, médiateur des différends qui surviennent entre les princes chrcstiens, seigneur de grandeur, majesté, richesses, Henry IV% empereur de France ; que la fin de ses jours soict heureuse ! Nous avons commandé que ceste capitulation soit escrite en la teneur qui s'ensuit : Les ambassadeurs, consuls, envoyés par sa majesté à nostre Porte et résidans en nos terres, et généralement tous les subjects qui vont et viennent par icelles, ne seront inquiétés en aucune façon que ce soit, au contraire bien reçus et honorés selon la capitulation faicte par nostre desfunct père l'empereur Mahomet, heureux en sa vie et martyr en sa mort. Toutes les nations, quelles qu'elles soient, pourront librement venir et trafiquer par nos pays, sous l'aveu et siireté de la bannière de France, laquelle ils porteront comme leur sauvegarde; et ce seulement tant que ledict empereur de France conservera nostre amitié, et ne contreviendra à celle qu'il nous a promise. » Une longue série d'articles stipule ensuite les divers avantages concédés aux Français, les privilèges des ambassadeurs, consuls, marchands et autres, la reconnaissance du droit de sauvetage, la permission d'aller pécher poissons et corail sur les côtes de Barbarie. «De plus, pour l'honneur et amitié d'iceluy empereur, nous voulons que les religieux qui demeurent en Jérusalem et servent l'église de Coumame, c'est-à-dire, le Sainct Sépulchre de Jésus, puissent demeurer, aller et venir seurement et sans aucun doute, et y soient bien reçus, protégés, aydés et secourus; commandons aussi que les subjects dudict empereur de France et ceux des princes ses amys, alliés et confédérés, puissent, sous son aveu et protection, venir librement visiter les saincts lieux de Jérusalem, sans qu'il leur soit faict ou donné aucun cmpeschement. » Un curieux document constate toute l'aclion que la Porte, par la médiation de la France, exerçait alors sur les affaires générales de l'Eu-

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rope. Il y eut promesse par le sultan aux princes d'Allemagne, d'Italie et de Hollande, de les protéger contre les invasions de Rodolphe, roi de Vienne en Autriche, et de Philippe, roi d'Espagne, protection accordée à la sollicitation de l'ambassadeur Savary. Cette intimité s'étendait à toutes les puissances musulmanes, même à celles des côtes d'Afrique. L'Espagne était la rivale naturelle des peuplades mauresques. Ne se souvenait-on pas des etforts de Charles-Quint pour établir sur ce rivage les couleurs de la grande monarchie? L'empereur de Maroc écrivait à Henri IV dans l'intention de l'csserrer ces liens. A ces avances des Musulmans, Henri répondait par des lettres gracieuses et desambassades. Les Barbaresques avaient alors la plus belle marine; leurs corsaires faisaient de terribles dégâts sur les côtes d'Espagne. Qu'importaient les croyances et les opinions religieuses dans ce mouvement d'intérêts politiques qui se croisaient depuis le seizième siècle? Ce qu'il fallait à Henri IV, c'étaient des auxiliaires dans ses vastes projets d'agrandissement de territoire et d'influence européenne. Ce n'était pas la première fois que les rois de France avaient cherché des appuis parmi les infidèles. Le droit public du moyen âge n'était plus qu'un souvenir pontifical; l'idée de croisade était encore dans quelques tètes ardentes de chevalerie; les souverains restaient en dehors.

En résumant la question diplomatique sous Henri IV, on pourrait dire : la pensée religieuse s'effaçait du système européen; alors arrivaient les intérêts positifs de dynastie, de peupies, de territoires. La France, alliée de l'Angleterre, protectrice de la Hûllaiide et de la Suisse, avait à lutter contre la maison d'Autriche, l'Espagne et la Savoie; elle devait les vaincre par la guerre ou les attirer sous sa main par des pactes de famille et une communauté de principes. C'est ce système que Richelieu développa si admirablement. Il y eut, dans les douze années du règne effectif de Henri IV, une série de larges transactions : 1° le traité de Vervins, pacification des dllférends de l'Espagne, de la France et de la Savoie, arrange-

/i(ii LA LIGUE

ment territorial favorable à la maison do Bourbon; ±' Irai lé entre l'Espagne et l'Angleterre, qui mettait un terme à la grande licence ouverte entre deux partis qui s'essayaient par la révolte, les catholiques et les anglicans ; il y eut trêve aussi (mtre ces deux hautes puissances navales et leurs formidables hottes ; 5" reconnaissance de la Hollande et développement d'un gouvernement intermédiaire au nord de la monarchie; 4" maintien et consolidation de la confédération helvétique ; rj" établissement d'un état mixte dans les Pays-Bas catholiques au profit d'un archiduc indépendant de l'Espagne ; 6" alliance intime avec les sultans de Constantinople et les puissances barbaresques d'Afrique, auxiliaires actifs dans les questions maritimes ; 7° enfin réunion du Béarii et de la Navarre, qui couvraient les frontières méridionales de la monarchie. La France était désormais la grande nation.

CHAPinVi: IV.

SITUATION DES PAUTIS ET DE l'elROPE JUSQu'a LA MOKT

Le parli royalislc. — Biron. — MéconU-nlcments. — liiiriguos do l'Ksp.ii^uc. — De 1 il Savoie. — Guerre eouUe le duc de Savoie. — l'arU liULnienot. — Le due de Bouillon. — Arrcstalion de Biron. — Le maréchal à la Bastille. — Proeès. — Motif de la sévérité de Henri IV. — Condamnation. • — Kxéeution à mort. — Concessions aux calliolifiues. — Prise d'armes duduede Bouillon. — Préiiaiatils de î,'uerre. — Idées de Henri IV sur un remaniement de l'Europe. — Derniers jours et assassinat de Henri IV.

1002 — IGIO.

Deux yiartis avaient suivi la fortune de Henri IV, les huguenots, cl les royalistes calholiiptcsque conduisairnl les Birons.

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Les hugLiciiols avaient déjà exhalé leurs niécontentcments, et prenaient loiUes leurs précautions pour ressaisir les armes au besoin ; on les avait à peine satistàits par l'édit de Nantes. Dans plusieurs villes le prêche était défendu: n'était-il pas dur pour les braves compagnons du Béarnais, ses amis d'Ivry et d'Aumale, de se voir réduits à cacher leur sainte cène dans le palais de madame Catherine de Navarre, sœur du roi, dont la mort taisait un vide récent au sein de la réforme? Les catholiques royalistes murmuraient à leur tour de voir leur fidélité méconnue; et en faveur de qui? au profit de ces ligueurs qui avaient combattu le roi et proscrit la dynastie. Quand un parti a Riit un pouvoir, qu'il l'a pétri de ses mains, il ne peut souffrir qu'il lui échappe: c'est son bien, sa propriété. Ce parti veut le garder; il parle d'ingratitude, d'oubli de serment; il se montre insatiable : tel était Biron, chef des royalistes. Le roi avait fait beaucoup pour lui; mais était-ce assez par rapport aux services? Biron tenait le gouvernement de la Bourgogne ; mais Brissac, Villars, Mayenne, Guise, Mercœur, ligueurs acharnés, n'avaient-ils pas des gouvernements plus vastes, une indépendance quasi-royale? était-ce ainsi qu'on récompensait les fidèles compagnons d'Arqués, les soldats de la cornette blanche, couverts d'arquebusades?

Henri IV avait du penchant pour ses vieux compagnons de bataille ; il les comblait d'amitiés et de famihari tés intimes. Toutefois, la voix qui vous rappelle sans cesse les services rendus, et murmure journellement qu'elle a créé votre puissance, cette voix est importune ; on la secoue volontiers : c'était non seulement un ennui pour le roi, mais encore un danger, car la gentilhommerie royaliste pouvait se lever en armes sous un chef mécontent. Tant que la guerre générale avait appelé la noblesse aux armes, il y avait eu fraternité de batailles. Dans l'agitation des camps, on songeait peu aux ingratitudes du roi, on mourait pour lui et pour l'honneur de la gentilhommerie. Après la paix de Vervins, il y eut agitation parmi les royalistes : lanuijlcs:ies"e!i relDun!aJliii.iii''('danstfcsdouiaiiies ;iln'y avait

d'argent et de bonnes conditions que pour les ligueurs. Dans ses vieux châteaux, aLiuics par les guerres civiles, la gentilhommerie rêvait des fortunes nouvelles ; elle désirait se montrer encore aux champs de guerre, pour une cause moins ingrate. L'Espagne et la Savoie avaient signé la paix de Vervins, mais il entrait dans le système politique de ces deux puissances de se mettre en rapport avec les mécontentements. L'esprit catholique ne dominait plus exclusivement les relations européennes; les idées politiques surgissaient. L'Espagne et surtout le duc de Savoie ne se firent donc aucun scrupule de sonder ceux même qu'ils avaient combattus au temps de la ligue ; des négociations secrètes s'entamèrent par la Savoie avec les ducs de Biron et de Bouillon, chefs des grands partis qui murmuraient. Ce que cherchaient alors les étrangers, c'étaient des auxiliaires, et peu importait à quelle couleur ils appartinssent. En ce moment éclata la guerre contre le duc de Savoie. Biron obtint un commandement militaire ; il se comporta avec honneur. A la tète d'un camp, jamais il n'eût trahi les armes qui lui étaient confiées. Charles de Gontaut-Biron était un homme d'une moyenne taille, d'une force musculaire si remarquable qu'il brisait le miheu d'une arquebuse de sa main gantée. Son caractère était indomptable ; orgueilleux et lier de son origine, avec un besoin sans cesse renaissant d'éloges, de pouvoir et d'argent, il avait toutes les prodigalités de la vie des gentilshommes; il aimait les chevaux à tout crin • et de race; dans ses accès de colère, il eût précipité femmes, filles, roi ou prince, de la tour du Chàtelet ou du bourdon de Notre-Dame, sur le! parvis, et vu sans émotion leurs cervelles jaillissant sur les dalles sanglantes. Comme Henri IV, il eût mis ses terres et ses châteaux sur le fol, le pendu, la malemort du tarot ; il eût joué son ame sur une carte ; il aimait les travaux pénibles, les exercices violents; il restait à cheval quinze heures de suite : vie aventureuse commencée dans les camps, et qui ne pouvait s'assouplir aux régularités d'un revenu fixe et d'un gouvernement économe.

Après les agitations de la ligue , rien n'était plus dans les idées féodales que les rapports avec les puissances étrangères. Ces luttes longues et désordonnées entre les huguenots et les catholiques^ cette suite de traités faits par les partis avec l'Angleterre, l'Allemagne, la Suisse et l'Espagne, en avaient rendu l'habitude commune. Quand un mécontent en était là, quand sa tète était menacée ou ses espérances ambitieuse déçues, il entamait une négociation au dehors , comme il se faisait chef de parti; à l'intérieur, il s'armait: c'était son droit public, sa loi de vieille féodalité. Le plan était simple : Biron , à la tète des royalistes, éclatait, en même temps que le duc de Bouillon prenait en main la cause des calvinistes déjà organisés. C'était donc une situation semblable à celle qui s'était produite sous Henri III, pendant la grande puissance du maréchal de Damville et de Montmorency. La France voyait se renouveler les guerres rehgieuses sous le règne d'un roi indifférent.

Le caractère personnel de Henri IV n'allait pas aux mesures violentes : toute sa vie s'était passée en ménagements ; comment fut-il dès lors entraîné à cet acte de fermeté cruelle envers un de ses amis de bataille ? Biron , se considérant comme chef de parti , voulait traiter avec Henri IV ; les ligueurs n'avaient -ils pas obtenu de bonnes conditions? la révolte n'avait-elle pas été récompensée? Pourquoi n'en seraitil pas ainsi pour Biron le chef hdèle , le conducteur du parti qui avait jeté la couronne sur la tête du Béarnais? La différence était simple : quand Henri IV traitait avec les hgueurs, il pacifiait son royaume, acquérait des provinces, des villes, en échange des conditions qu'il faisait. Que pouvaient lui donner Biron, son parti de noblesse et de gentilhommerie? Mais ce parti aurait grandi par les concessions, et serait devenu plus exigeant. En frappant le chef, au contraire , on finirait par le contenir , et cela décida tout à fait Henri IV , lorsqu'il ne put obtenir du maréchal des révélations qui l'eussent avih et perdu aux yeux des partisans de sa propre cause. La procédure contre Biron fut poursuivie avec une vigueur sans

\i\'^ LA LÎGIJE

(i\iirii)U\ « ï)i'S ic Yoyaa;n de l'oiclicrs, Hi nri IV lui advôHi (jil(^ plusieurs seigneurs lasclioienl d'csbraulor sou estât et luy susciter plusieurs affaires : aussi, pendant ce voyage, qui dura près de deux mois, la cour sembloit triste et le roy pensif. Geluy qui advertit le roy de la conspiration du mareschal de Biron, estoit le sieur de Lafin, lequel avoit luy-mesme trempé en ceste conspiration. Au voyage que le maresclial de Biron fit à Bruxelles pour voir jurer la paix à rarcliiduc , les chefs espagnols l'entourèrent, exaltèrent son crédit et sa puissance on France, le peu de cas que le roy faisoit de ses services. Au retour de M. de Biron en France, le roy le voulut maiier; il refusa, tandis que, d'un autre costé,on luy proposoit ralliancc de la sœur Lastarde du duc de Savoye avec deux cent mille escus. Le voyage que le duc de Savoye lit à Paris déracina le peu de fleurs de lys que le mareschal avoit encore dans le cœur. La guerre déclarée en Savoye , le mareschal de Biron prend plusieurs places en Bresse , et envoyé auprès de d'Albigny et du duc de Savoye , pour leur dire en quel estât estoit Tarmée du roy. Quelque temps après, il envoyé Lafin à Turin vers le duc de Savoye et vers le comte de Fuentès à Milan. Le mariage proposé fut de nouveau remis en question, lorsque la paix fut conclue à Lyon. Il est adverti que le roy a sçu quelque chose des pratiques de Lafin touchant ce mariage. Il s'advise (VaHer trouver sa majesté, qui se promenoit dans le cloistre des cordeliers à Lyon, et luy révéla une partie de ses menées. Le roy luy pardonna, à la charge de n'y plus retourner; et le mareschal ne tint pas parole.

« Lafin le traître vint en cour et arriva à Fontainebleau an mois de mars. Il montra à sa majesté, on particuher, tant de preuves et si véritables de tout le progrès de cette conspiration, qu'il en fut émerveillé. Ainsy on fut certain de tous les desseins du mareschal. Le roy, en partant de Fontainebleau pour Blois, manda au mareschal de le venir trouver, 1 equel luy renvoya des excuses sous divers prétextes : d'abord 1 'J^spagnol vouloit fiiire entrer une arnK'e ; ensiiile l'assein-

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hlée des (Hats de Bourgogne ofi il devoil assister pour le service de sa majesté. Le roy luy envoya de nouveau le sieur d'Escures luy dire que, s'il ne vouloit venir, il iroit luy-mesmc le cherclier ; en mesme temps il donnoit ordre au président Joannin de se rendre à Dijon pour assurer le maresclial de la Ijonne volonté de sa majesté. Ce que voyant, M. de Biron se deslibéra venir à la cour, nonobstant les advis des siens qui luy conseilloient de ne pas aller se livrer. Il arriva à Fontainebleau le mercredy treizième juin, à six heures du matin. Ainsi qu'il arrivoit, le roy entroit dans le grand jardin et disoit à un de son conseil : « Non, il ne viendra point. » Mais à l'instant, le mareschal parut accompagné de sept ou huict des siens, et d'aussi loin qu'il vit sa majesté, il fit trois révérences ; puis le roy s'avançant, l'embrassa, et luy dict : « Vous avec bien faict de venir, car autrement je vous allois quérir. » Le mareschal luy dict plusieurs excuses sur son retardement; puis le roy le prit parla main en se promenant, luy montrant le dessin de ses bastimens, et passèrent ainsi d'un jardin à l'autre; là sa majesté luy parla des advis qu'il avoit eus de quelque mauvaise intention qu'il avoit contre son estât, et qu'il lui dict la vérité. Le mareschal luy respondit quelques ]"taroles assez hautaines : «Je ne suis ven^ pour me justifier, mais pour sravoir quels sont mes accusateurs ; je n'ay pas besoin de pardon n'ayant faict aucune offense. » L'heure du disner approchant, le mareschal fut disner chez M. d'Espcrnon. Après son disner, il vint trouver le roy qui faisoit un tour dans la grande salle, lequel luy montrant sa statue en relief triomphant de ses ennemys, lui dict : « Hé bien, cousin, si le roy d'Espagne m'avoit vu comme cela, qu'en diroit-il ?— Sire, il n(î vous craindroit guère », respondict le mareschal avec légèreté. Ce qui fut bien noté par tous les- seigneurs présens ; et lors le roy le regarda d'une œillade rigoureuse dont il s'aperçut, et soudain se reprenant : « J'entends, sire, en ceste statue que voilà, et non pas en personne. — Bien, M. le mareschal », répliqua le roy. Car quelquefois il le eousinoit, li. 40

d'autres l'appeloit duc de Biron, et quelquefois encore M. le mareschal. Le roy incontinent entra en son cabinet et commanda à deux ou trois d'entrer; le maresclial fut plus d'une demi-heure au coin du lit, jusqu'à ce que M. de Rosny luy vint dire d'aller parler au roy. Il entre seul dans le cabinet , le roy le conjure de luy dire la vérité : luy seul auroit connoissance de ceste affaire. Mais le mareschal, confiant dans l'assurance que luy avoit donnée Latin, nia obstinément ce dont on l'accusoit : « Qu'on me nomme mes accusateurs, sire, qu'on me les nomme ! » Le roy, voyant qu'on n'en pouvait rien tirer, sortit pour jouer à la paume, et voulut que le mareschal avec le duc d'Espernon jouassent contre luy et le comte de Soissons.

« Le mareschal soupa ce jour à la table du grand-maistrc où il mangea peu ; il estoit tout pensif sans parler à personne. Après le souper , le roy pria le comte de Soissons d'aller exhorter le mareschal à dire toute la vérité au roy ; le comte y va, et après quelques propos, luy dit : « M. le mareschal, quand on a offensé son roy, il faut craindre son indignation et rechercher sa clémence. — Monsieur, respondict le mareschal, on n'aura jamais autre response de moy que ce que j'ay dict à sa majesté ; j'ay peut-estre occasion de me plaindre des doutes que le roy a sur ma fidélité, laquelle cependant est bien prouvée par les nombreux services rendus cà sa couronne. » Ceste response fut rapportée le soir à sa majesté. Le lendemain, le roy se lève de bon matin et va se promener au petit jardin près de la volière. Il faict appeler M. de Biron et luy parla assez longtemps ; on voyoit le mareschal teste nue, frappant sa poitrine en parlant au roy. Après le disner, le roy fut quatre heures en sa galerie. Là il prit la résolution de se rendre maistrc du duc de Biron et du comte d'Auvergne, puisqu'ils ne vouloient rien desclarer de leur conspiration, de laquelle sa majesté avoit tant de preuves littérales. Henry voulut cependant luy parler encore une fois : «Je neveux point perdre cet homme, s'écrioit-il , c'est luy

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qui va à sa porte de bon gré ; ne le faictes pas arrester, messieurs, si vous ]i'estimez qu'il mérite la mort; je veux encore luy dire que, s'il se laisse mener par justice, il ne s'attende à grâce quelconque de moy. » Le conseil respondict ouvertement que pareils attentats méritoient la mort. Le roy fit aussitost appeler MM. de Vitry et de Praslin : « Tenez-vous prests à recevoir mes ordres», leur dit-il avec dureté.

« Le soir du jeudy, le mareschal soupait chez le sieur de Montigny ; après le souper ils se rendirent chez le roy. Comme ils entroient, un quidam remit au mareschal une lettre sous le nom de la comtesse de Roussy sa sœur. Ayant ouvert ce billet, il trouva qu'on l'advertissoit de son arrestation dans quelques heures ; le mareschal le montra à un des siens qui luy dict : « Ali ! Dieu ! monsieur le mareschal, je voudrois vous savoir en Bourgogne. — Si j'y estois , respondict-il , le roy m'ayant mandé près de luy, j'y viendrois. » Cela dict, il entra chez sa majesté, et joua à la prime avec la royne. Quand il fut près de minuict, le roy rompit le jeu, et tirant à part le mareschal, il exigea de nouveau la révélation de ses projets. Le mareschal continua ses dénégations. » Bien mareschal, dit brusquement Henri IV, je vois que je n'apprendray jamais rien de vous ; je m'en vais trouver le comte d'Auvergne pour tascher de savoir quelque chose. » Le roy sort de sa chambre , entre en son cabinet, et ordonne aux sieurs de Vitry et de Praslin , capitaines des gardes, de se saisir l'un du comte d'Auvergne , l'austre du mareschal. Le sieur de Vitry, sur sa demande, obtint la permission d'arrester le mareschal. « Allez, leur dict le roy, et ne faillez pas ; vous en respondez sur vos testes. » Et pendant ce temps les cours du château se remplissaient d'arquebusiers ayant tous l'arme au bras ; vieux compagnons du mareschal, ils avaient tous la triste mission de prêter mainforte au coup d'état violent qui frappait Biron et le conduisait à l'échafaud. « Le roy rentre encore dans son cabinet à pas précipités, il sort de nouveau ; et franchissant le seuil de la porte , il s'escria avec une émotion profonde : « Adieu , baron

de Biron, vous sçavez ce que je vousay dict. » Le niareschal quitte le cabinet; à peine dans Tantichambre, Vitry s'approche de luy, et mettant la main surrespée du mareschal : « J'ay ordre de sa majesté, monsieur le mareschal, de rendre compte de vostre personne, baillez-moy vostre espée. — On te raille , respond le mareschal, — Monsieur, ajouta Vitry, le roy me l'a commandé. — Hé! respliqua le mareschal, je te prie, que je parle au roy. — Non, monsieur, le roy est retiré dans sa chambre. — Ha! mon espée, s'escria le malheureux Biron, ccstc espée qui a fait tant de bons services » ; et en luiissanl ces paroles, il la remit au sieur de Vilry. Il y eut supplique du sieur de La Force , assisté des sieurs de Sainct-Blancard , comte de Roussy, de Chasteauneuf , de Temine, Salignac, Sainct-Angel, parens et alliés du sieur duc de Biron, suppliant le roy de luy sauver la vie; sa majesté estant à Sainct-IManrles-Fossés, en une galerie du chasteau, accompagné des princes de Condé, connestable et autres seigneurs, le 17 juillet JGOS. Tous lesdicls parens s'estant jettes aux pieds de sa majesté, à genoux , et sa majesté leur ayant osté le chapeau , et dict : « Messieurs, levez-vous;» le sieur de La Force parla ainsi : « Sire, j'ay tousjours cru que vostre majesté recevroit noslre reciueste en bonne part; c'est pourquoy nous venons nous jetter à vos pieds. Je vous diray encore une fois que nos très- Immblcs requestes ne tendent qu\à vous demander pardon et non justice. Nous savons tous qu'il est coupable d'avoir entrepris sur vostre estât ; ayez égard aux services de son père et aux siens ; que votre clémence ne manque point à son endroict qui n'a eu que la volonté de vous otrenscr, puisqu'elle a esté tousjours preste de pardonner à ceux qui avaient jà commis la faute. » Comme le sieur de La Force achevait, sa majesté les lit tous relever, et répondit: « Messieurs, j'ai tousjours l'eru les requestes des amys du sieur de Biron en bonne part. Quant ù la clémence dont vous désirez que j'use envers le sieur de Biron, ce ne seroit pas miséricorde, mais cruauté. S'il n'y alloil que de mon intérêt particulier, je luy pardonncrois comme jo

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luy pardonne de bon cœur; mais il y va de mon estât auquel je dois beaucoup, et de celuy de mes enfants que j'ay mis au monde, car ils me pourraientreproclierquej'ay laisse en mon royaume un mal que je connoissois, si je venoisà desfaillir. 11 y va de ma vie , de mes enfants et de la conservation de mon royaume. Je laisseray faire le cours de la justice, et vous verrez le jugement qui en sera donné ; j'apporteray tout ce (]ue je pourray à son innocence ; je vous promets de faire ce ({ue je pourray jusqu'à ce qu'ayez cognu qu'il soict criminel de lèzemajesté, car alors le père ne peut solliciter pour le fils, le fils pour le père, la femme pour le mari, le frère pour le frère. Ne vous rendez pas odieux à moy pour la grande amitié que luy avez portée; quant à la note d'infamie, il n'y en a que poi:r luy ; le connétable de Saint-Paul de qui je viens, le duc de Nemours de qui j'ay hérité, m'ont-ils moins laissé d'honneur? le prince de Condé mon oncle n'etàt-il pas eu la teste tranclK'e le lendemain, si le roy François ne fût mort ? Voilà pourquoy vous autres, qui estes parents du sieur de Biron, n'en aurez aucune honte. » Alors le sieur de La Force dit au roy : « Sire, nous avons cet avantage qu'il ne se trouve point qu'il ait entrepris sur voslre personne. » Le roy respondict : « Faicles ce ({ue vous pourrez pour son innocence, je leray de mesnie. »

a Aux premiers jours de sa prison, le mareschal mangeoit peu et ne pouvoit dormir; il ne sortoit de sa bouche que des paroles otfensantes : «Ah! je vois bien qu'on veut me faire aller en Gresve ! « Il se décida dès lors à écrire à son compagnon de bataille, à implorer sa clémence. N'avoit-il pas quelque droit à l'indulgence royale? et ce Béarnois proscrit, déshérité, qui luy devoit en partie sa couronne, le livreroit-il à la rigueur inflexible de la justice? N'auroit-il aucun souvenir pour les services rendus, et son cœur seroit-il sourd aux prières du guerrier qui appeloit pardon et miséricorde? «Si jamais vostre majesté (disait Biron) de qui la clémence a tousjours honoré les victoires, désire de signaler et rendre mémorable sa, bonté par une seule grâce, c'est maintenant qu'elle peut pa-

roistre en donnant la vie et la liberté à son très humble serviteur, à qui la naissance de la fortune avoit promis une mort plus honorable que celle qui le menace. Je suis vostre créature, sire, eslevée et nourrie avec honneur à la guerre par vostre libéralité et vostre sage valeur : car de mareschal-de-camp vous m'avez faict mareschal de France, de baron, duc, et de simple soldat vous m'avez rendu capitaine ; vos combats et batailles ont esté mes écoles où, en vous obéissant comme à mon roy, j'ay appris à commander les autres. Ne soulTrez pas, sire, que je meure en une occasion si misérable , et laissezmoy vivre pour mourir au milieu de vos armées. A présent, sire, le mareschal de Biron vous demande le même bénéfice , et conjure vostre pitié de se montrer en cela aussi puissant que mon malheur est grand, et vous desrober le souvenir de nia faute , afin qu'ayez mémoire de mes services et de ceux de feu mon père de qui les cendres vous adjurent de pardonner à son fils et de vous laisser esmouvoir à sa requeste. Laissez-vous toucher, sire, à mes soupirs, et destournez de vostre règne ce prodige de fortune qu'un mareschal de France serve de funeste spectacle aux François, et son roy qui le voyoit combattre dans les périls de la guerre ait permis, durant la paix en son estât, qu'on luy ail ignommieusemcnt ravi l'honneur et la vie. Biron. »

Cette supi)licalion triste, cette prière agenouillée et tremblante ne produisit aucun eifet ; les lettres pour faire et parfaire le procès du maréchal furent expédiées au parlement. « Afin que la vérité d'un crime si énorme, et que la punition des coupables, de quelle qualité et condition qu'ils soient, s'en fasse selon qu'il est porté par les lois et ordonnances du royaume, vous avons renvoyé et renvoyons ledict duc pour luy estre faict et parfaict son procès criminel et extraordinaire, et par vous procédé à l'instruction et jugement d'iceluy, gardant et observant les formes qui doivent estre gardées ' en

* Registres du parlement, 1602.

affaire de toile et si grande importance. 48 juin 160. » Par un autre mandement du même jour, le roi nomma pour l'instruction du procès, et afin de le mettre en élat d'être jugé, messires Achille de Harlay, premier président en la cour, et Nicolas Potier, premier président et conseiller d'état ; messires Estienne Fleury et Philibert de Turin, conseillers en la cour. Le procès du maréchal fut instruit à la Bastille; on employa trois jours à la révision des pièces, et le samedi aT^juilletBi- 1 un fut conduit au palais dans un bateau. On lit aux registres de l'hôtel-de-ville ; «Le vendredy,-26 juillet 1602, sur les cinq heures du soir, M. de Montigny, gouverneur de ceste ville, e.st venu au bureau de la ville advertir messieurs que le lendemain, dès quatre heures du matin, l'on mèneroit M. le man'chal de Bii'on de la Bastille au palais pour respondre devant mi. de la cour. Et d'autant que l'on conduisoit par eau ledict sieur de Biron, pour empescher que le monde ne passast à costé du bateau dans lequel estoit ledict sieur maréchal, et pour esviter à tous inconvéniens, défenses furent faictes à tous les maistres passeurs d'eau et autres mariniers de passer personne du monde, d'un bord à l'autre. Ledict sieur maréchal, peu avant cinq heures, estant dans un bateau couvert de tapisseries, dans lequel estoient aussi M. de Montigny pour l'assister, et M. Rappin et quelques exempts des gardes, fut mené au palais ; il y avait deux autres bateaux, pleins de soldats, qui l'accompagnoient, dont l'un marchoit devant et l'autre derrière. L'on mit aussi, pour garder les avenues, un corps de garde sur le Pont-Neuf, et un autre dans la cour du palais, à costé du logis de M. le premier président.

« Arrivé dans la salle du palais, on le fit asseoir sur un escabeau, et se voyant trop esloigné pour entendre et estre entendu, se leva et apporta son siège plus près, en disant au chancelier : « Excusez-moy, monsieur, je ne vous puis entendre, si vous ne parlez plus haut. » Le chancelier lui dict pourquoy, se sentant si assuré en sa conscience, il ne s'estoit pas ouvert davantage avec le roy, qui le recherchoit de [grande

aOectioii à Fontainebleau pour sçavoir la vérité : « Je croyois, lépondit vivement Biron, que le roy ne sçauroit rien de mes rapports avec Lafin, car cet homme m'avoit assuré, avec d'horribles imprécations, qu'il n'avoit rien dict pour me nuire. Mon malheur a ceste consolation que mes juges n'ignorent les services que j'ay faicts au roy et au royaume ; ils scavent avec quelle fidélité je me suis porté aux plus grandes et importantes occasions pour rendre le roy en son royaume et le royaume à son roy, conserver les lois de Testât, vous remettre, messieurs, en ce lieu duquel les saturnales de la ligue vous avoi(;nt chassés : ce corps, duquel vous tenez la vie et la mort en la disposition de vostre justice, n"a pas une veine iiui n'ait esté ouverte et que je n'ouvre librement pour vous; ceste main qui a escrit les lettres que l'on produit maintenant contre elle, est la main qui a faict le contraire de ce qu'elle escrivoit : il est vray, j'ay escrit, j'ay dict, j'ay parlé plus que je ne devois, mais on ne montre pourtant pas que j'aye t'aict mal, et n'y a point de loi qui punisse de mort la légèreté d'un simple mot, ny le mouvement de la pensée; mes paroles ont lousjours esté femelles, et les effets de mon courage maslcs ; la colère et le dépit m'ont rendu capable de tout dire, non de tout laire. J'ay trop servi le roy pour qu'il ne m'estime son serviteur ; le ' roy a trop vu de preuves de ma foy pour soupçonner ma fidélité ; j'étois assuré que le roy m'avoit pardonné, et que je ne l'avois point offensé depuis le pardon ; j'ay cru aussi ne devoir spécifier ce que j'avois honte d'avoir entrepris ; je croyois que la considération du bien faict au service du roy eiaporteroit toujours le poids du mal que j'ay voulu faire. Si le roy ne m'a donné la vie que pour me faire mourir, il devoit considérer qu'il est plus louable à un prince de la donner que do l'oster à celuy à qui on l'a donnée. Quoy qu'il en advienne, messieurs, je me confie plus en vous que je ne fais au roy; autrefois il m'a regardé des yeux de son amour; maintenant il ne me voit plus que de l'œil de sa colère ; il tient à vertu de m'estrc cruel ; il vaudroit mieux pour moy qu'il ne m'cust pas

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pardonné la première lois, que de m'avoir donné la vie pour me la l'aire perdre honteusement \ »

On éprouve je ne sais quel sentiment douloureux en lisant cette défense si noble, si éloquente; ce lier duc, cet homme des batailles qui avait placé le Béarnais sur le trône de France, implorait miséricorde au nom de ses immenses services ! Aussi la harangue produisit - elle une impression profonde sur l'assemblée. «Si l'on juge de la faveur d'un discours par ralteiition, il y avoit longtemps que personne n'avoit esté mieux écouté en ce lieu : il y en eut qui jetèrent des larmes et pleurèrent en leur maison par la commisération, nun de son innocence, mais de sa fortune , si misérablement précipitée et abattue. Il avoit esmu quehiues - uns de ses juges ; plusieurs détestèrent son accusateur ; tous désiroicnt que le bien de Testât permist son absolution. Ce discours fut si long qu'on ne put opiner. On reconduisit le maréchal à la Bastille ; son large front étoit calme, et il s'en retourna plus allègrement (pi'il n'estoit venu ; il ne cessa tout le samedy et le dimanche de l'aconter aux capitaines et archers ce qu'on luy avoit dcmandi' , ce qu'il avoit respondu ; on ajoute mesme qu'il contrefaisoit le chancelier. 11 avoit l'air de penser, disoit Biron , à ma défense, et il sembloitdire: «Voilà un mauvais homme, il est dangereux en un estât ;• il s'en faut défaire , il mérite la mort. «

«Lelundy 29 juillet, M. le chancelier retourna au palais pour faire opiner la cour : l'on demeura aux opinions jusqu'à deux heures après midi ; elles furent toutes unanimes : il falloit es- Icindre ces llammes ardentes d'ambition dans le sang du duc de Biron, si l'on ne vouloit voir le royaume en feu ; que l'on ne dise plus que l'accusé n'a pas faict mal, il sufht qu'il l'ait voulu ; les lois n'estoient pas faictes seulement pour les mauvais effets, mais encore pour les conseils et les résolutions. Oui avoit plus mérité de Rome, que iNlanlius, le sauveur du Capitole? qui avoit rendu plus de services à Xcrcès que Pythys

1 Mss. de Cangé, 07 ; Bibliotli, rojulc, cot. 97G9/5,

Bylliynius? cependant l'mi est précipité de la roche Tarpéïennc , l'autre est coupé en deux pour avoir méconnu les lois. Telles lurent les raisons de la cour, longuement déduites par le procureur général et les conseillers. Le chancelier recueillit les opinions et prononça l'arrêt de mort. Le maréchal, recevant cette nouvelle , envoya prier M. de Rosny de -le venir voir , ou s'il ne pouvoit venir, d'intercéder auprès du roy pour sa grâce lequel répondit ; « qu'il avoil un extresme regret de n'oser l'aire le premier et de ne pouvoir le second. » L'infortuné maréchal était abandonné par ses meilleurs amis! Livré à lui-même dans un sombre appartement de la Bastille , ses moindres mouvements étaient épiés, tandis qu'un échai'aud s'élevait dans une des cours de la vieiUe prison ; car l'ingrat Béarnais, le hoid Henri IV,le Gascon, enivré de sensualisme, avait froidement accordé , comme une grâce, à son ami, à son vieux compagnon d'Arqués et d'Ivri, couvert de trenle-deux coups d'arquebuses, de ne point mourir, ainsi qu'un malfaiteur, en place de Grève. Ce fut le mercredi 51 juillet que l'on dénonça l'arrêt au duc de Biron : d'aussi loin qu'il aperçut le chancelier il s'écria : « Vous venez me prononcer mon arrest; je suis condamné injustement! qu'on dise à mes parents que je meurs innocent. Ah ! M. le chancelier, n'y a-t-il point de pardon, point de miséricorde? » Puis reprenant ses forces abattues un instant: «Vous m'avez jugé, ajouta-t-il en frappant sur le bras du chancelier, mais Dieu m'absoudra : il fera cognoistrc l'iniquité de ceux qui ont fermé les yeux pour ne voir mon innocence : vous, monsieur, vous respondez de ceste injustice; je vais devant Dieu par le jugement des hommes, mais ceux qui sont cause de ma mort viendront après par le jugement de Dieu. » Se tournant vers Roissy, il lui demanda s'il avait été de ses juges : « Mon père vous a tant aimé, qu'encore que vous fussiez de ceux qui m'ont condamné, je vous pardonnerois ! Je ne suis pas le plus méchant; je suis le plus malheureux ; la clémence du roy est faillie pour moy en France ! Est-il possible que cet homme ne pense plus aux ser-

viens que je lui ay feicts ! il montre bien qu'il no m'a amais aimé que tant qu'il a cru que je luy estoit nécessaire ; il esteint le tlambeau en mon sang après qu'il s'en est servi. Mon père a enduré la mort pour luy remettre la couronne sur le chef; j'ay reçu trente -cinq playes sur mon corps pour la luy mainlenir, et pour récompense il m'abat la teste des espaules. Qu'il prenne garde que la justice de Dieu ne tombe sur luy; il cognoistra quel profit luy apportera ma mort ; elle n'augmentera pas la sûreté de ses atîaires et diminuera la réputation de sa justice; mon courage m'a eslevé, et mon courage me ruine. » Il fit ensuite son testament d'un esprit fort clair et sans émotion ; il rccognut ses serviteurs et amis , et n'oublia pas le baron de Luz, qu'il regrettoit sur tous ; il tira trois anneaux qu'il avoit aux doigts et les remit à Baranton pour les donner à sa sœur de Saint-Blancard. Il demanda à voir ses parents ; aucun n'estoit à Paris : « Tout le monde m'abandonne! » s'écria-l-il. « Il estoit près de cinq heures lorsqu'on luy dict qu'il fallait partir. Il se mit à genoux devant l'autel, fit sa prière avant de sortir de la chapelle ; à la porte, le bourreau se présenta ; le maréchal demanda qui il estoit. « C'est l'exécuteur de l'arrest, luirespondit-on. — Va, retire-toy, s'écria le duc , ne me touche point qu'il ne soit temps! » Et comme il craignoit d'estre lié, il ajouta: « J'iray librement à la mort, je n'ay point de mains pour me défendre contre elle ; il ne sera jamais dict que je sois mort lié comme un voleur ou un esclave » ; et se retournant vers le bourreau, il jura Dieu que s'il approchoit , il Festrangleroit. Il dict aux soldats qui gardoient la porte : « Mes amis, je vous serois bien obligé de me donner une mousquetade : quelle pitié de mourir si misérablement et d'un coup si honteux. » A la lecture de l'arrest, il protesta tousjours de son hmocence. Les théologiens l'admonestèrent d'implorer les secours du ciel. Prenant son mouchoir, il se banda les yeux et dict qu'il vouloit mourir debout, selon l'avis de Vespasien ; le l)Ourreau luy respond qu'il lalloit qu'il se mist à genoux : « Non, non, dit le duc dcBiron, si tu ne peux en un coup, mets -en trente, je ne bou-

iso LA ).i(;lE

i^eray non plus qu'un liibou. » H lut presse do s^agenouillni', et linit par obéir. Le bourreau le pria de pcrmcUrc qu'il luy coupast les cheveux ; à ceste parole le maréchal s'écria : « Je ne veux point qu'il me touche tant que je seray en vie ; si on me met en colère, j'estrangleray la moitié de ce qui est icy et contraindray l'autre à me tuer. Le bourreau demeura tout eslonné, craignant plus la mort que celuy qu'il devoit tuer.

« Jusqu'à ces derniers moments, en face de la mort, le ma~ réchal de Biron espéra à la clémence de Henry IV; trois l'ois il se déljanda les yeux, croyant voir arriver son pardon. Le bourreau , qui s'étoit aperçu qu'il s'estoit levé et débandé par trois fois, qu'en se tournant devers luy, il considéroit s'il avoit l'espée en mains, et que n'estant point lié il la luy pouvoit arracher , jugea qu'il ne le pouvoit faire mourir que par surprise : c'est pourquoy il luy dict qu'il lalloit dire sa dernière prière pour recommander son àme à Dieu. Le bourreau disant cela, Hiit signe à son valet de tendre l'espée, de laquelle il luy trancha la teste ; le coup passa si subtilement (juo peu de gens l'aperçurent ; la teste sauta sur Téchafaud, et d'ini bond en bas. Sur les neuf heures du soir on le porta en l'église Sainct-Paul, où il fut enterré au milieu d(! la nef au-devani de la chaire. Les Céleslins refusèrent de luy donner la sépulture , car ils n'en avoient ny permission ny commandement. » Ainsi tomliail la. tète de Biron , le chef du parti (jui avait si puissamment secondé l'avènement royal. Il ne faut point s'en étonner : en politique il n'y a pas plus de reconnaissance qu'il y a d'ingratitude; le parti importun est toujours celui qui vous a fait,, parce qu'il a souvenir de ses services et besoin de vous les rapi)eler; il sait toutes les faiblesses de votre nature, toutes les inlirmilés de votre origine ; il est hardi à vous llétrir. Tour Biron, Henri IV n'était pas roi de France, mais le compagnon d'Anpies et d'Ivri , le chef des gentilshommes ses (?gaux, (jui avaient vu les misères royales , le haul-de-chausses percé, le vieux cas([ue noirci. C'était toujours pour le maréchal le Bj''arnais iiauvre et suppliant à (jui on [xiuvait imposeï' ses

ET HENRI iV. -ISÎ

i^ondilions; si Biroii aviiil réussi, la ç:onliriiomm(îri('. rallioliquo i'aisaiL son roi, comme leshugucuols avaicnl lait le Icu!'; et pourquoi la Bourgogne n'aurait-elle pas vu renaître la vieille famille de ses ducs, si brillants dans leur capitale de Dijon? Tout cela était possible et légitime à ime époque de fortunes si merveilleuses et de révolutions si désordonnées.

Jamais acte de Henri IV n'avait produit une si vive et si profonde impression. Mille vers populaires furent lancés contre ce déplorable événement : « En ce mois d'aoust, les devis ordinaij'es et entretiens des compagnies de Paris n'esloient que de la mort du maréchal de Biron. Comme aussi le roy, souvent et tout haut, raesme en jouant à la paume, voulant allirmer une vérité , disoit, afin que tout le monde l'entendist : « Cela est aussi way qu'il est vray que Biron estoit traistre '. » Le peuple n'imitait pas son roy ; des sonnets, des vers, racontaient la catastrophe « de ce grand duc de Biron , invincible aux alarmes, redouté pour son propre courage, périssant pour bon honneur, et disant : Adieu, soldats, plaignez mes destinées. .Te vais quérir au ciel une éternelle paix, puisque le monde ingrat me refuse la terre. » Puis on lisait sa lamentable épilajihe : « Le vieux Biron, suivant son prince au milieu des gens d'armes, avoit eu le chef emporté d'un coup de pièce; son fils, un second Mars, se voyoit décapité à la Heur de ses ans, exemple qui montroit la vanité des choses humaines! »

L'arrêt lut sévère; j'ai fait plusieurs fois remarquer que le parlement voulait racheter ainsi sa conduite passée; et d'ailleurs il y avait rivalité des hommes de robe contre cette chevalerie dont Biron s'était posé le chef dans les armées de Henri IV : faire tomber la tète d'un haut baron était une victoire dont les parlementaires s'étaient toujours applaudis; ces arrêts politiques grandissaient la juridiction des cours et leurs prérogatives. Henri IV se montra im[)lacab[e, quoiqu'il sût bien que le complot n'existait qu'en projet. J'en ai dit les motifs ;

1 Journal dr. Henri IV, ;inn. l(j()2.

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