‹ La ligue et Henri IVChapitre 46 sur 50 · II · texte numérisé non relu

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il on était d'autres encore : le roi avait voulu marier Biron avec une femme de son choix ; Biron l'avait refusée pour une fille de Savoie , et ce mariage pouvait reconstituer le grand duché de Bourgogne sur la tête d'un vassal puissant, autour duquel se serait groupée toute la gentilhommerie. A mesure que le roi se faisait bourgeois de Paris, qu'il prenait des habitudes paisibles et vieillissait sous les plaisirs , les gentilshommes songeaient à leur indépendance, en se créant un chef de guerre. Henri IV voulut alors l'atteindre et le frapper : ce ne fut point un arrêt de justice, mais un acte de politique à froid, un de ces coups que les pouvoirs lancent contre les opinions hautaines qui les menacent.

Le procès du maréchal de Biron, cette mort odieuse, avaient profondément retenti parmi les masses : c'était un chef puissant du parti royaliste qui était atteint par l'arrêt du parlement, et les douleurs de la capitale trouvaient de l'écho. Paris offrait alors un aspect de tristesse et de désolation ; tous les fléaux y pullulaient : la peste , des morts étranges et subites, des calamités inconnues, et jusqu'à des bandes de chiens enragés (jui poursuivaient les hommes dans les rues étroites et malsaines de la Cité. Quand on parcourt le Journal de Henri IV, on dirait qu'il ne s'agit plus que d'un nécrologe dans une ville de sépulcres et de tombeaux. Le naïf parlementaire qui nous a laissé le tableau de ses pénibles émotions, raconte chaque jour le nombre des parents qu'il a perdus et des vieux amis qu'il pleure. Gomment s'étonner encore qu'au milieu do ces peuples décimés, les jeux et mascarades prissent une teinte sombre , et qu'on jouât avec la mort comme avec un spectacle habituel ? De là ces danses macabres où la malemort apparaît sous tons les costumes, dans toutes les conditions, coupant, à coups de faux redoublés, l'existence incertaine des rois, des prélats et des grands du monde. Puis, des plaisirs bruyants, une vie courte et libertine , une licence de mœurs corrompues. L'Étoile raconte dans son simple langage des scènes singulières de ce libertinage ciïréné ; on diraitqu'ainsi

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que Pasquier, il se complaît à narrer « comment les pucelettes perdent leurs lleurs, comment les maris sont serfs du cocuage, tant qu'ils se fosclioient de sortir d'une si honorable compagnie ; comment un conseiller du parlement, de fort amoureuse manière, pour se faire aimer des dames, tenoit une procédure bien vilaine et bien orde, leur faisant ordinairement montre de ses pièces principales pour les mettre en rut et en appétit'. » Henri IV donnait l'exemple des adultères publics et avoués; dans les palais de la reine, en face même de sa nouvelle épousée , il entretenait des maîtresses en litre ; après la jeune d'Antragues, mademoiselle de Bueil,et par un outrage plus flétrissant encore, il donnait ses femmes ainsi souillées à des gentilshommes complaisants, qui couvraient de leur honteuse fortune les tristes débauches d'un roi vieilli. « Le mardy 5 de ce mois d'octobre , à six heures du matin, mademoiselle de Bueil, nouvelle maistresse du roy, espousa à Sainct- Maur-des-Fossés le jeune Chauvalon, gentilhomme, bon musicien et joueur de luth, piètre, selon le dire, de tout le reste, mesme des biens de ce monde. Il eut l'honneur de coucher le premier avec la mariée, mais éclairé, ainsi qu'on disoit, tant qu'il y demeura, des flambeaux, et veillé de gentilshommes par commandement du roy, qui le lendemain coucha avec elle à Paris au logis de Montauban, où il fut au lit jusqu'à deux heures après midy. On disoit que son mari cstoit couché en un petit galetas au-dessus de la chambre du roy, et ainsi estoit dessus sa femme, mais il y avoit un plancher entre deux, » Le système de politique intérieure et d'administration, adopté et suivi avec persévérance par Henri IV, n'était pas aussi de nature à lui assurer une grande popularité. Il avait frappé alternativement tous les partis; les catholiques ardents l'accusaient d'un secret entraînement pour le prêche; n'avait-on pas entendu Henri, chez sa sœur Catherine , au Louvre , entonner de sa voix rauque les psaumes de Marot en français?

1 Journal de Henri IV, juin 1605.

Les pi L'dica Leurs de paroisses continuaient à exciter le peuple; les bruits les plus incroyables trouvaient créance parmi les halles; on accusait Henri de Béarn de magie, d'impiété et des plus abominables absurdités ; il était l'orcé d'écrire au gouverneur de Paris : «Mon cousin , depuis peu de jours je suis adverli que l'on a faict courir un bruit aussi peu véritable qu'il est esloigné de toute humanité, aucun supposant que par mon commandement Ton faisoit surprendre et tuer quelque (juaiilité d'enlants pour en tirer du sang et faire servir à quelque indisposition que l'on présuppose estre en mon neveu le prince de Condé. Aussitôt que j'en ay eu la nouvelle, désireux d'en prouver la fausseté et réprouver un si cruel dessein, j'ay mandé à mon procureur général, comme aussi au prevost des marchands de ma ville de Paris, que chacun d'eux list tout devoir possible de recognoistrc les auteurs de tels bruits i)our les faire chastier selon leur démérite; mais ils l'ont trouvé aussitôt esteint et étoulle, comme sinistrement il estoit né, ne s'estant trouvé personne quelconque plaintive de la perte d'aucun enfant, non seulement en ville et fauxbourgs, mais aussi ez villages circon voisins. Tout ce que Ton a pu tirer de lumière est qu'un certain Grec, distillateur, fréquentant la maison du marquis de Pisany, qui a la conduite de mon neveu, a recherché quelquefois des barbiers et chirurgiens de Paris pour luy faire recouvrer du sang humain, pour s'en servir, comme il (licl, à quelque distillation, esquelles il est expert. Ce qu'estant entendu d'aucuns ignorants ou autrement mal alTcctionnés, ont inventé et mis en advant le bruit susdict. Je fais continuer l'information et poursuivre la recherche de personnes si Ignorantes ou malicieuses, ahn que leur punition fasse cognoistre la vérité de ceste imposture, laquelle je me doute pourra parvenir jusques à vostre gouvernement, et doinier, si elle estoit négligée, quelque mauvaise impression à mes subjects. C'est ce qui me liiict escrire la préS(;nte, aHu que soigneusement (UexaclemenLv(Kis fassiez prendre garde (jue cesle mauvaise nouvelle ne prenne cours , faisant en lojidre, si be-

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soin est, ce que vous apprenez par la présente, el incontinent punir et cliastier ceux que vous saurez en avant la mettre , sans exception ni acception de personnes ^» Cette lettre ne prouve-t-elle pas toute Fimpopularité de Henri IV?

Son goût de dépenses le mettait pesque toujours en opposition avec les intérêts économes des villes. Roi des gentilliommes surtout, il lui répugnaitd'écoutercesplaintesdelajudicatureetde la boui'geoisie ; et comme la classe parlementaire était nombreuse, comme elle se liait à tout, il y avait à Paris bien des murmures : aussi le roi était forcé d'élever des remparts, de multiplier les bastilles contre les privilèges municipaux. «Le prevost auroit esté trouver sa majesté à son retour de Sainct-Germain, pour luy faire entendre que la muraille de l'arsenal étoit de dix pieds de fondement et d'épaisseur, ce qui sembloit une forteresse et vraie menace contre les habitants. « .le ne puis estre bien content, respondit le roy, de l'ombrage ([ue mes subjects ont pris de ceste entreprise, qui n'est certes pas à mauvaise intention ni volonté contre eux. Quelle inquiétude peut donner l'arsenal, dont les murailles sont de tous costés basses et ouvertes sans flancs? Depuis deux ans, j'ay faict remplir les fossés et bastions qui estoient du côté du pavillon pour en faire un grand jardin. Je n'y veux point comprendre le lieu où l'on a coutume d'asseoir les sentinelles, ny gesner le passage du casematier ; mais j'entends bastir un petit pavillon de plaisir pour me venir rafraiscbir au sortir de la rivière quand je m'y baigneray, et puis il y aura là un petit bateau pour retourner au Louvre par eau. Eh ! monsieur le [)rcvost, dictes-leur que tel est mon plaisir! J'ay assez faict pour mes subjects, assez consumé de pertes, labeurs et travaux, pour qu'on me laisse maintenant jouir des aises et esbats du repos public, et je regarderay comme ennemys ceux qui voudront si mal interpréter mes actions, qui ne tendent qu'au bien public ; et j'entends, M. le prevost, que fassiez cognoistre ceste mieiuic

* Mss. Diiimy, vol. 590. (Pièce originale.)

intention aux liabitans de ma bonne ville. Allez, Dieu vous conduise ^ ! » Cette volonté brusque , les bourgeois n'étaient pas habitués à l'entendre, eux qui naguère se gouvernaient de leur propre chef et parleurs magistrats élus. Qu'étaient devevenus ces temps où le prévôt tendait les chaînes, fermait les portes à volonté ? Maintenant il fallait baisser la tête et obéir à un seul ordre du roi ; il n'y avait plus de remontrances possibles, même pour les attentats contre la liberté de la ville! Il fallait dire adieu à cette antique franchise de Paris, si bien manifestée au jour des barricades de 1588 !

Henri IV avait comprimé la liberté des pamphlets et de la prédication, et cependant une multitude de sonnets ou pasquils atta([uèrent et sa personne et son gouvernement : on n'épargnait ni la mémoire de sa mère , la religieuse Jeanne d'Albret, que l'avocat d'Orléans appelait putain et louve 2, ni Marguerite de Valois, son ancienne femme, qu'un pasquil qualifie plus odieusement encore, ni Henry lui-même, qui était traîné dans la boue par les vieux ligueurs aussi bien que par les huguenots; et lui, gasconnant toujours, disait qu'il y avait trois choses auxquelles'on n'avait jamais voulu croire, savoir : « Que la royne Elisabeth esloil morte pucelle, que l'archiduc estoil un grand capitaine, et le roy de France un bon catholique. » Un pamphlet sous le titre des Comédiens de la cour, passe en revue cette tourbe de complaisants qui favorisaient les dissolutions royales : « Le marciuis de Sigongne sçavùit faire aux amans un doux maquerellage ; voulez-vous un courtisan imbécille? prenez Montbazon; voulez-vous un pédant? choisissez Maintenon; une beauté qui aime les escarcelles bien garnies? vous avez madame de Cimiers. Sa sœur, excellente maquerelle, sert et guide les amours; et si on estoit bien empesché de trouver une troisième dame pour compléter la bande, prenez le comte de Lude, il ne sera point mauvais pour vous servir de femme. »

» Biblioth. du roi. mss. Colbcrt, vol. CCLil, pag. 495. 2 Journal de Henri IV, ann. IGOi.

Sully, le froid, rintéressé Sully, le grand voleur de deniers, subissait aussi ces sanglantes épigrammes: «On faisoitbien mourir Biron, homme de courage, mais on sauvoit Rosny ; Forage tomberoit plus tard sur ce larron, qui serviroit de prélat à Montfaucon ; au tombeau de Biron viendroient des gens honorables, tandis que des corbeaux planeraient sur celuy de Sully; sa charogne seroit mangée pour rappeler son insolence aux siècles à venir. » Ce n'était point une époque de clémence et de douceur que celle où l'on voyait chaque jour à la Grève des supplices, application horrible d'un code barbare. Le parlement frappait des arrêts de mort pour les moindres crimes, et l'on sait, dansées temps, l'impitoyable cruauté des parlementaires, leurs tortures atroces, leurs tenailles de fer, ce plomb fondu jeté sur les mamelles arrachées. Je n'ai trouvé d'autres actes d'oubli, émané de Henri IV, que la grâce du comte d'Antragues: là se mêlait une question de chair et de sens, un souvenir de libertinage pour la malheureuse Henriette, qui avait donné trois enfants au roi. Qu'on cesse de quahfier de clémence un système de politique vaste, habile, mais qui eut son principe dans la tête et non dans le cœur. En s'éloignant de ses compagnons de batailles, Henri IV était obligé de chercher des appuis dans le parti catholique ligueur : pouvait -il échapper à la nécessité pour toute couronne, de s'appuyer sur une force d'opinion ou de parti ? Les réactions premières que les vainqueurs avaient exercées, les exils, les persécutions contre les ligueurs, avaient leur terme ; tous pouvaient rentrer à Paris ou dans les villes de leur origine, pourvu qu'ils déclarassent leur obéissance à l'autorité royale. Le roi se montrait dévoué aux institutions du catholicisme; il assistait aux longues processions, entendait la messe chaque jour, communiait dévotement, et s'etforçait en public à dépouiller le vieil homme calviniste.

Dans la nouvelle situation où il s'était placé, Henri IV devait multiplier les concessions : il avait naguère expulsé les jésuites, frappé les frères jacobins, ces deux ardentes expressions du catholicisme ; l'exil devait-il se perpétuer? De tout côté les

pieuses requêtes arrivaient. Aux chaires de Paris on se demandait si les saintes congrégations prolongeraient leur veuvage avec la bonne ville. Le pape pressait, écrivait, pour obtenir ce témoignage d'une grande et parfaite réconciliation. Le père Colton, honmie d'intelligence et d'activité, confesseur de Henri IV, puissance nouvelle et si inlluente, ajoutait ses prières et ses ordres de pénitence ; enfin, dans le mois de septembre ] 603, un édit porta : « Nous accordons à toute la société et compagnie des jésuites qu'ils puissent et leur soit loisible de demeurer et résider es lieux oii ils se trouvent establis, à sravoir : es villes de Toulouse, Auch, Agen, Rliodez, Bordeaux, Périgueux , Limoges, Tournon-le-Puy, Aubenas etBéziers, et outre lesdicts lieux, nous leur avons, en faveur de sa saincleté, pour la singulière allection que nous luy portons, encore accordé et permis de se remettre et cstablir en nos villes de Lyon et Dijon, et particulièrement de se loger en nostre maison de la Flèclic en Anjou.» En 100(J, une nouvelle déclaration autorisa les jésuites à résider à Paris, et à exercer leurs fonctions dans leur maison professe de Saint-Louis et dans leur collège appelé de Clcrmotit. Les jacobins rentrèrent également dans la jouissance de tous bîurs biens ecclésiastiques, dont ils avaient été privés provisoirement. La plupart des chefs de la ligue se réunirent dès lors franchement à Henri IV ; ils prêtèrent leur appui en toutes les provinces dont ils avaient le gouvernement. Comme ils recevaient des gages, ils les rendaient en obéissance et en services. Par contraire, le parti huguenot s'arma de nouveau à l'aspect de ce roi sorti de ses rangs, et qui n'avait presse que de satisfaire les exigences de ses vieux ennemis les catholiques. Le calvinisme avait bien pour lui l'édit de Nantes; mais ce qui conlente le moins un parti, ce sont les concessions abstraites et générales : ce qu'il veut, ce sont les positions politiques et lucratives, le i)ouvoir en un mot ; et les huguenots ne l'avaient pas avec le roi qu'ils avaient choisi. (]es mécontentements se personnifiaient dans le duc de Bouillon et le prince de Condé, grandes races qui, depuis le xvf siècle, avaient

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adopte la cause calviniste. 11 n'est pas douteux que, dès la conjuration de Bii'on, le parti réformé n'eût offert des forces à la noblesse mécontente pour partager ses périls aux champs de guerre. Bouillon était, ainsi que le chef de la famille des Gontaul, le compagnon d'armes de Henri IV ; il murmurait coniinc Biron, et se prononçait haut contre le roi. Henri engagea directement avec le duc de Bouillon une corresi)ondance intime; son Imt était de le sauver peut-être, mais toujours de le compromettre avec son parti, par des aveux, ce qu'il avait désiré pour Biron. Le duc de Bouillon avait devant les yeux un liiste et sanglant procès; il savait comment Henri tenait sa parole, et quel cas il fallait faire de ces lettres amicales, par les(iuelles il avait alléché le malheureux Biron. Le duc de Bouillon refusa donc de se rendre à V invitât ion de son bon maître et ami. Dans sa réponse on remarque une résolution fermement prise de ne point aller à la cour de Henri : « Sire, je crains vostre visage irrité d'après les personnes que vous avez reçues à m'accuser, et aussi d'après la justification que vous m'en demandez. » Le duc refusait de venir auprès du roi; mais toutes ses acUons étaient surveillées avec une activité inquiète : « Mon compère, écrivait Henri au connétable, on me donne ad vis que M. de Bouillon a pris, ce que je ne puis croire, le jure conseil et résolution en allant en Languedoc dans de mauvais desseins. Je vous en advertis, afin que son allée n'apporte auaucune altération au bien de mes affaires. » Le duc de Bouillon n'était pas seulement le chef d'un parti à l'intérieur ; son crédit en France reposait spécialement sur le calvinisme, dont il était le plus ferme soutien, et cette religion était alors le lien d'un système européen. Aussi, dès que Bouillon fut poursuivi, les réclamations arrivèrent de toutes paris. Elisabeth vivant encore lors de la première accusation du roi contre le maréchal , écrivait à son ambassadeur pour prendre en main cette cause de la réforme, dont la reine était protectrice. Les princesd'AUemagne envoyi'.rciil, de leur coté, une ambassade solennelle à Henri IV en faveiu' du duc <le Bouillon. Le l'oi

répondit fort en colère : « Je vous Tay dcsjà dicl, ce n'est pas la religion que je hais en kiy, c'est la trahison. D'ailleurs le duc de Bouillon est mon subject, et je ne dois compte de mes actions qu'à Dieu seul. » Les ambassadeurs ajoutèrent que ce qu'ils demandaient pour M. de Bouillon était une grâce, que leurs maîtres portaient grande atfection à sa majesté. « S'ils me portoient de l'afTection , répliqua brusquement Henri IV, ils devroient croire et ajouter foy à ce que je leur ay dict, sinon je le prendray en mauvaise part et m'en tiendray ollensé; je sçais, messieurs, que ces conseils vous sont suggérés par des séditieux et mutins. » Un arrêt du conseil d'état ordonna la comparution personnelle et immédiate du duc de Bouillon, messire Henry de Latour , mareschal de France et premier gentilhomme de nostre chambre ; car Henri IV- cherchait à réduire aux proportions d'une question toute personnelle une allaire des plus graves, que les églises réformées à l'extérieur et à l'intérieur prenaient pour un attentat à leurs privilèges. Le parti politique s'était vu frappé dans le duc de Biron ; l'opinion rélormée aurait été atteinte dans le maréclial de Bouillon, et elle était Iroplorte pour le soullrir. Le maréchal écrivait aux églises réformées : « Nous voyons tous les jours que Satan et ses instruraens ne dorment pas pour ensevelir la vérité, bannir le service de la chrestienté. Voilà pourquoy il faut à bon escient prendre à cœur ceste aflaire, et la pousser vivement par toutes voycs dues et légitimes ; et comme tous y sont intéressés, que tous aussi recognoissent le danger, qu'ils courent au remède en les faisant entendre au roy, appuyés sur la liberté portée par ses esdicts ; et que tous les ministres et églises tout entières, sans aucune exception ny distinction, prennent la défense de ceste cause tant juste et importante. » C'était un véritable appel aux armes adressé par le duc de Bouillon aux calvinistes de France; la vieille guerre civile entre les deux croyances allait se réveiller comme aux tristes joins de Charles IX et de Henri HL Le roi se prononça contre ce mouvement. La conquête militaire fut facile : le duc s'enfuit à l'é-

trangcr. Il s'agissait moins d'une question personnelle que du calvinisme menacé. Henri pouvait-il heurter encore une fois la croyance religieuse défendue par la gentilhommerie de France, comme une loi de féodalité ? Après des pourparlers nombreux, le roi accorda des lettres d'abolition au duc de Bouillon, acte de politique envers le calvinisme tout entier, qu'il fallait satisfaire dans ses exigences armées ; et ainsi se terminait la prise d'armes des calvinistes. Si le duc de Bouillon avait été saisi et jugé, les huguenots auraient vu dans cet acte de violence une attaque directe contre leurs privilèges et contre les clauses de l'édit [de Nantes. Biron était chef d'un parti ; mais ce parti se trouvait dispersé et n'avait pas de loi commune sous l'empire de laquelle il se serait levé ; et voilà pourquoi le roi put l'atteindre sans danger actuel et imminent. Mais les calvinistes avaient des places de sûreté, une organisation militaire, une armée prête à se mouvoir, des alliances positives à Genève, en Allemagne, en Suède, en Danemarck, en Angleterre, en Hollande : frapper le chef que les églises réformées avaient élu, c'était donc s'exposer à une brusque rupture. Henri IV ne l'osa point.

La situation si compliquée de la couronne afïligeait profondément Henri IV : il était obligé de frapper ses vieux compa gnons de batailles, de combattre le parti qui l'avait élevé au trône. Et les concessions qu'il faisait aux vieux ligueurs satisfaisaient-elles au moins leurs impérieuses exigences ? Il n'en était rien. Quand on n'est pas né dans une opinion, quand on a passé une partie de sa vie dans un camp opposé, il est difficile d'inspirer confiance à la nouvelle opinion qu'on adopte : qu'importe les concessions ? elle les reçoit comme une dette qu'on acquitte ; elle ne donne en retour aucune reconnaissance. Les catholiques voyaient ce qui leur manquait encore, et non ce qu'ils avaient reçu. On parlait en chaire contre le roi, qui pactisait avec les huguenots; les haines contre le prêche existaient comme aux beaux jours de la hgue; et ce même prêche ne se montrait-il pas partout, liormis dans quel-

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tfues localit/'S, lelles que Paris et sa Imnlieuo? Cette tolémtlœ (Mail un sujet do plaintes vives et cruelles. Le roi paraissait profunclément adecté : placé au milieu de deux opinions, en butle à des attaques persévérantes, il était dévoré d'une tristesse silencieuse qui éclatait par de douloureux soupirs échappés de sa poitrine contre l'ingratitude. A chaque instant des tentatives étaient faites contre sa personne ; le poignard le menaçait au sein môme de son palais, dans les rues de Paris. Aux dernières aimées de sa vie, les registres du parlement constatent huit attentats contre sa personne royale. A cette situation politique, déjà si triste, venaient se joindre des chagrins domestiques, des querelles avec la reine Marie de Médi(;is sur sa conduite dissolue en pleine cour, et jusque dans ](î lit nuptial. Le peuple de Paris n'avait aucun attachement pour Henri ; vainement le roi embellissait ses palais, hàtissait pouls neufs et fontaines jaillissantes, le besoin qu'il avait de comprimer la liberté municipale favorisait les inquiétudes populaires qui éclatiiient par des ])asquilset par des atténuais. Dans ces circonstances difliciles, Henri songea aux moyens de lix(!r l'attention par la guerre., et de conduire aux batailles lointaines sa bonne chevalerie. A toutes les époipies de iei'mentation politique, une guerre domine les esprits, pr(''oecupe les mécontentements. H y avait longtemps déjà qu(! la gentilhommerie vivait en repos dans ses châteaux ruini's : quelle ressource lui restait-il après le désonln; bruyant des dissensions civiles? Est-ce qu'il fallait prendre au vieux râtelier du manoir la lance, l'épée des combats, l'arquebusi! et la perluisanc? La prédication des croisades contre les musulmans ouvrait sans doute la lice aventureuse; mais les conquèt(!S de liefs, les acquisitions matérielles de terriloinî, susc(îi)liblesde réparer les misères des castels, n'étaient point les prolilsd'une exi)édition contre les infidèles. On voit poindre et se développer cette opinion belliqueuse, cet enti'ainement vers la conquête dans les pamphlets qui Innuit publiés sous les titres divers de: « /(' Volcmandif, ou Discours

Et MËMllt ÎV. m

dWat sur la nècessiU; de iUire la guerre à rEspagno, car If; temps est venu de lacliastier; le Soldat françois, où Picri(i de l'Hostci-Dieu de Hoquebrune, Béarnois, invite Henri, son roi, à reconquérir la Navarre espagnole ; puis, la Response du Soldat français; le Cavalier ; la Victoire du Soudard, et mille autres {iièces fanfaronnes. » Depuis l'année 4609 , on voit Henri IV dominé par de grandes idées de politique extérieure, par le désir de remanier l'Europe sur de nouvelles hases. Son projet, conception singulière et qu'il écrivit de sa main,liiisaii reposer toute la chrétienté sur un seul et même corps, (jui se ftit appelé la République chrétienne. Pour cet effet, il avait dédéterminé de la partager en quinze dominations ou états, qui fussent, le plus qu'il se pourrait, d'égale force et puis- .sance, et dont les limites fussent si bien spécifiées par le consentement universel de toutes les quinze, qu'aucune ne les pût outrepasser. Ces quinze dominations étaient: le pontificat ou pa])auté, l'empire d'Allemagne, la France, l'Espagne, la, Grande-Bretagne, la Hongrie, la Bohème, la Pologne, le Danemarck, la Suède, la Savoie ou royaume de Lombardie, la seigneurie de Venise, la répul)lique italique ou des petits potentats et villes d'Italie, les Belges ou Pays-Bas, et les Suisses. De ces états, il y en aurait cinq snccessiCs : France, Espagne, Grande-Bretagne, Suède et Lombardie ; six t'iectifs : papauté, empire, Hongrie, Bohème, Pologne et Danemarck; quatre républiques, deux desquelles eussent été démocratiques : les Belges et les Suisses, et deux aristocratiques ou seigneuries, celles de Venise et des petits princes ou villes d'Italie. Le pape, outre les terres qu'il posséderait, devait avoir h; royaume de Naples et les hommages tant de la république italique, que de l'ile de Sicile. La seigneurie de Venise aurait la Sicile en foi et hommage du saint-siége, lequel consisterait en un simple baiseraentde pieds, et un crucifix d'or de vingt ans en vingt ans. La république italique eût été composée des états de Florence, Gènes, Lucques, Mantoue, Parme, Modène, Monaco et autres petits princes (;t seigneurs, et eût aussi re-

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