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levé du saint-siégo , lui payant seulement pour toute redevance un crucifix d'or de la valeur de dix mille livres. Le duc de Savoie, outre les terres qu'il possédait, aurait encore eu le Milanais , le tout érigé en royaume par le pape, sous le titre du royaume de Lombardie, duquel on eîit distrait le Crémonais en échange du Montferrat, qu'on y eût joint. On incorporait avec la république helvétienne ou des Suisses, la Franche-Comté, l'Alsace, le Tyrol, le pays de Trente et leurs dépendances, et elle eût fait un hommage simple à Fempire d'Allemagne de vingt-cinq en vingt-cinq ans. On aurait établi toutes les dix-sept provinces des Pays-Bas, tant les catholiques que les protestants, en une république libre et souveraine, sauf un pareil hommage à l'empire ; et on eût grossi cette domination des duchés de Clèves, de Juliers de Berghes, de la Mark, de Ravenstein, et autres petites seigneuries voisines. On eût joint au royaume de Hongrie les états de Transylvanie, de Moldavie et de Valachie. Outre cela, pour régler tous les différends qui seraient nés entre les confédérés et les vider sans voie de fait, on eût établi un ordre et une forme de procéder par un conseil général composé de soixante personnes, quatre de la part de chaque domination, lequel on aurait placé dans quchiuc ville au milieu de l'Europe, comme Metz, Nancy, Cologne ou autres. On en eût encore fait trois autres en trois dilïérents endroits, chacun de vingt hommes, lesquels tous trois eussent eu rapport au conseil général. De plus, par l'avis de ce conseil général, qu'on appellerait le sénat de la république chrétienne, on eût établi un ordre et un règlement entre les souverains et les sujets pour empêcher, d'un côté l'oppression et la tyrannie des princes, et de l'autre les plaintes et rébellions des sujets,
L'Autriche aurait souffert de ce gigantesque remaniement, car elle était dépouillée pour accommoder ies autres. Mais on avait fait le projet de la porter à y consentir de gré ou de force. Un plan de cette nature nécessitait une vaste armée, et Henri IV multipMait ses levées d'hommes, préparait l'argent
dans son irésor, lorsqu'un cvénenicnt cii précipila la manircstation. Le prince de Condé quiUa subitement la cour et se retira dans les Pays-Bas ; quelques-uns disent que Henri IV avait insulté la princesse par cet amour adultère qui ne respectait rien, ni la fidélité de race, ni les liens de famille, ni les intérêts politiques ; d'autres monuments attribuent à une cause générale, à un retour vers l'indépendance féodale cette levée de boucliers. Dès que le prince de Condé eut quitté la France, tous les agents espagnols reçurent l'ordre de se le rattacher pour seconder les intérêts de Philippe DI. 11 y avait longtemps que ces ambassadeurs agissaient d'une manière hostile au système de Henri IV : ils s'étaient mis en rapport, non seulement, avec le comte d'Antragues et sa lille Henriette, maitresse délaissée par le roi ; mais le marquis de Meyrargue, gentilhomme provençal, au su et vu de tous, avait traité avec les ambassadeurs pour livrer Marseille à Philippe, moyennant une somme d'argent. L'Espagne avait même des espions dans le conseil du roi. Le gouvernement de San-Lorenzo n'avait pas cessé un moment de surveiller les actes, les faiblesses de Henri IV, de pénétrer dans les secrets de ses desseins, de profiter de tous les mécontentements. Quand il s'agit du prince de Condé, Philippe UI s'exprime avec netteté à son ambassade : « Je lis dans vos dernières despesches le soin et les grands mouvemens que se donne le roy de France ' pour faire revenir de Flandre le prince de Condé et sa femme. Je vous félicite de la prudence que ,vous avez desployée en ceste occasion. Sans doute le roy très chrestien ne peut s'offenser que je prenne sous ma protection un prince dont je veux conserver l'hon- ■ neur^; j'ay escrit à mon neveu l'archiduc pour qu'il ne consente jamais à ce qu'il soit taict la moindre violence^ au prince
1 El cuydado y la diligencia que haza este rey. Archives de Simancas, cot. A 59. A Don Jnigo de Cardeiias, 21 février IGIO. (LeUre cliifTréc.)
* Sino por (juardar su honor.
3 y assi escrivo a mi tio lo liatja y no comienta que se le haga viokncia en nada.
4yG LA LIGIJE
de Coudé ; mais faicles bien savoir au roi de France que je n'agis ainsi que dans son intérest, que pour un prince de sa famille 1, et que je ne prétends m'entremettrc entre eux que pour le bien et la tranquUiité des deux parties. Si le roi très chrestien ne se rend point à ces paroles, il me paroislra manquer à l'amitié et fraternité qui nous unit^. Vous m'advertirez aussitost de la response de sa majesté, et vous n'oublierez pas de luy faire observer que le prince de Condé a déclaré qu'il ne rentreroit jamais en France du vivantdu roy, par le peu de sécurité que lui inspiroient ses promesses. » Puis, Philippe iil écrit encore à l'occasion des trames de Henriette d'An tragues contre Henri IV, son séducteur : « Le moment ne me paroisl pas favorable pour donner à la marquise de Verneuil autre choses que de belles paroles ^. 11 ne convient pas non plus de rien avancer, de rien olfrir encore au comte d'Auvergne, ny tl'un aulie coslé de l'empescher de s'escliapper de sa prison s'il peut y parvenir. Quant aux Maures qui sortent d'Espagne, sachez me dire s'ils s'établissent en France ou s'ils ne font qu'y passer : ceci est très grave. »
H y a loin de celte petite action gouvernementale de Philippe III à l'active énergie, aux grands ressorts mis en ceuvre par Philippe II, son iière. Ce sont des tentatives de corruption (lui tiouvaient sympathie en France dans les vieux éléments de la ligue. Toujours aux aguets par des espions placés autour de Henri IV, le roi d'Espagne redoutait la vigilante linesse de son rival. S'il est loin do Philipiu; II sous le rapport de la capacité, combien il dillère de lui également pour Tapplicaiion et le travail ! Ici plus de notes de la main du souverain, dont le règne précédent nous avait accoutumés à voir les dépèches surchargées : c'est un conseil d'étal pour ainsi dire en permanence, qui lui prépare les afliiires ; encore Irouvc-l-on au dos
* Por .saber que el principe es de su sawjre. 2 Faliaru a la amijsiad y Iwrmandad que cou el lemjo, ^ La sasoii de af/ora no es a proposito qor liaser cou la marqucsa de liLrnull mas de lo que dor lar buenas palabrai.
ET HKNRI IV. i97
de ces délibérations : Le roy a vu ceci, écrit de la main (riiii secrétaire intime. La grande machine de l'état marchait, mais par cette impulsion antérieure, forte, prévoyante et toute d'avenir. L'ambassadeur espagnol reçut eniin Tordre formel de faire expliquer Henri IV sur ses armements. « Sire , je suis ici de la part du roy d'Espagne mon maistre, pour sçavoir de vostre majestf'; pourquoy elle réunit une si puissante armée, et si c'est contre luy. — Si je luy avois manqué comme il l'a foict envers moi, respondit le roi , peut-être auroit-il droit de se plaindre. — En quoy, sire, le roy mon maistie a-t-il manqué à voslre majesté? — Il a entrepris sur mes villes, il m'a corrompu le mareschal de Biron, le comte d'Auvergne, et maintenant il reçoit le i)rince deCondé. — Sire, il nepouvoit refuser la porte à un prince qui s'est jeté entr(! ses bras, (\\ vous-mesme, sire, n'eussiez-vous pas... — Non, je n'aurois cherché qu'une chose : c'est à le réconcilier avec son maistre.
— Mais , sire , vostre majesté n'a-t-elle pas retiré Antonio Ferez? à la vue de tous, n'a-t-elle pas assisté les Pays-Bas d'hommes et d'argent?... Au reste, je désire savoir si c'est contre le roy que se font les armements ; mon maistre peut disposer d'un moment à l'autre de plus de cent mille hommes.
— Vous vous trompez, M. l'ambassadeur; en Espagne ce ne sont pas des hommes, mais des ombres », faisant allusion au mot hninbres, qui signifie hommes. « Si le roy vostre maistre m'oblige de monter à cheval, j'iray entendre la messe à Milan, desjeuner à Rome et disner à Naples. — Sire, respoiidict l'ambassadeur, voslre majesté, en allant de ce pas, pour roit l)ien aller à vespres en Sicile *. »
Le vaste projet européen dont j'ai parlé avait quelque chose de vague dans son application. Il était impossible d'arriver à un remaniement général des territoires en l'état des intérêts et des souverainetés. La guerre, devait reposer sur
i Bihl. du roi, m»*, de Bélluinc, n° OJiO, loi. Gl. — Cailùa ïoaianieu, n» 458, 469.
des idées plus positives. Les relations de Henri IV avec l'AUcmugne lui iirent d'abord espérer la dignité de roi des Romains, pour parvenir ensuite à la couronne impériale. De graves personnages lurent consultés dans un ccmseil privé, et chacun donna son avis sur l'entreprise.» Je la trouve honorable, utile et possible, dit le duc de Sully. « Le roy, après avoir attentivement ouy ceste première opinion , commanda au deuxième conseiller de parler. G'estoit le prudent Villeroy , lequel, avec quelque petite préface d'excuses, commença une longue harangue beaucoup moins favorable aux projets de Henri IV que celle du premier conseiller : « Sire, ne vous embarquez pas en de nouveaux desseins, qui ne vous sauroient apporter que du désavantage en toutes sortes. » Le roy, en ceste seconde opinion, demeura aussi ferme et retenu que sur la première; et estant déjà tard, il commanda au troisième, Bellièvre, d'abréger le plus qu'il pourroit. Le roy , qui avoit attentivement preste l'oreille à ce dernier, se leva, et ayant ouvert une fenestre pour prendre l'air, tenant la vue et les mains vers le ciel, dict tout haut : « Dieu formera et fera naistre en mon cœur, s'il luy plaisl , la résolution que je dois prendre sur tous vos discours, et les hommes l'exécuteront. Adieu, messieurs, il faut que je m'aille promener. » Ainsi finit celte conférence. »
La pensée de s'emparer de la couronne impériale d'Allemagne préoccupait Henri IV; elle donnait un but déterminé à la guerre, un résultat fixe à ses entreprises militaires. Il ne s'agissait plus que de trouver un prétexte d'hostilité, un de ces motifs saisissables qui peuvent servir de fondement à un manifeste de batailles ; il se présenta. Jean-Guillaume, duc de Clèves et de Juliers, de cette hautaine famille des comtes de La Mark, redoutables dans la forêt des Ardennes, était mort ne laissant point d'héritier direct et mâle ; il n'avait après lui que quatre neveux, issus de ses sœurs, et l'empereur, on vertu de la constitution germanique, réunit les fiefs à la couronne, et en donna l'investiture à Léopold d'Autriche. Les ducs de
Brandebourg et de Neuboiirg, héritiers naturels du fief impérial, s'adressèrent à Henri IV, comme au protecteur de l'empire, dans le dessein de faire respecter leurs droits, et le roi de France saisit ce prétexte d'armements. Tout se ressentait des résolutions belliqueuses du roi : des Suisses étaient capitules pour augmenter la force des régiments au service de France ; on renouvelait les traités de subsides avec la Hollande; le duc de Savoie, si longtemps ennemi de Henri IV, était attiré à l'alliance par la promesse d'ériger en sa faveur l'ancienne royauté des Lombards. On rappelait les gentilshommes sous les cornettes; la levée des milices se faisait dans chaque province ; on achetait des bandes de lansquenets en Allemagne ; les braves Gascons , vieux compagnons du Béarnais, organisaient leurs bonnes compagnies des montagnes ; à la Bastille, Sully avait réuni un trésor militaire destiné à la campagne qui allait s'ouvrir, tandis que la ligne de forteresses du côté de la Flandre , point d'appui pour toutes les opérations , était mise sur un pied respectable de défense ; car il fallait prévoir aussi les malheurs possibles de la guerre.
Henri IV paraissait absorbé par les projets européens dont je viens de parler ; l'exécution de ces vastes idées appelait un développement de forces extraordinaires et le concours de toutes les alliances à l'extérieur. « On ne parloit en ce tempslà que de guerre ; le roy envoya le colonel Galatis faire une levée de six mille Suisses qui se rendirent en France sur la fin du mois d'avril ; cette levée se fit si promptement qu'il y eut mesme de la dispute entre eux à qui s'enrosleroit, et combien on en lèveroit en chaque canton, car chascun en vouloit estre. Le mareschal de Lesdiguières fut renvoyé en Dauphiné pour traicter avec le duc de Savoye et pour y dresser une armée ; les préparatifs qu'il fit faire et les gens de guerre que Ton leva en ces pays-là, faisoient assez paroistre qu'il y avoit de grands desseins de ce costé. On fit au mesme temps sortir cinquante canons de l'arsenal de Paris, avec poudres, boulets, et toutes sortes d'ustensiles nécessaires pour un si grand attirail ; le
tout l'ut conduit par eau à Chalons-sur-Marne. Par toutes les provinces le lamljour battoit; on n'entendoit parler que de levée d'infanterie et de cavalerie ; entln tout s'achemina au rendez-vous donné sur les frontières de Cliampagne, tellement que toute ceste province; fut remplie de gendarmerie*.» Le roi ne pouvait abandonner la monarchie à peine restaurée, pour se jeter dans les hasards d'une guerre étrangère, sans prendre des précautions de famille susceptibles d'assurer la libre et paisible transmission de la couronne. On pouvait même remarquer en lui une sorte de pressentiment de la mort, celte tristesse vague (pii saisit l'âme à rapproche d'une fm inévitable. Le roi n'aimait pas IMarie de Méflicis, mais elle lui avait donné une postérité ; et, au milieu des pénis dont une expédition aventureuse était environnée, le roi songea à faire couronner la reine. Il voulait ensuite lui confier, ainsi qu'à un conseil, l'administration du royaume en son absence. Le sacre de Marie eut heu avec toutes les pompes de la royauté catliolique; le roi paraissait plus tranquille; il semblait avoir all'ermi dans sa race la succession de sa grande couronne, ce Le héraut d'armes ht largesse de. par la royne au dedans de l'église où bonne quanlilé de pièces d'or et d'argent, fabriquées exprès, furent jetées au peuple à diverses fois; tout le reste se passa avec beaucoup (racclamations et signes d'allégresse et de iV'jouissancfîS publi(iues. Le roy surtout en montra le conlcnlement qu'il en avoit; à la soi'tie de l'église, il devança la royne, et s'en alla dans sa chambre où il se mit à la fcnestre, et luy jeta mesme, comme elle passoit au-dessous, quelques gouttes d'eau, puis incontinent descendit et la reçut au bas des degrés où leurs majestés, avec mille conjouissances, montèrent en haut. » La reine devait l'aire son entrée solennelle dans Paris; de tous les endroits de la France on se rendait dans la belle cité pour voir les magnilicences de cette journée. « Il s'y montia tant
^ Ma-curc français, ann, 1610, t. i, ûlilion KilU.
Eï HENRI IV. 501
de peuple et de toutes qualités, que l'on ne pouvoit aller presque par les rues, principalement aux endroits où la royne devoit passer; les uns regardoient tout le long de la rue Sainct-Denis les arcs triomphaux, les autres les statues, les devises et les peintures, d'autres de dessus Nostre-Dame ne pouvoient oster leur vue de dessus les termes qui estoient le long de ce pont avec des paniers d'osier pleins de toutes sortes de fruicts, et de voir attachés au Ijcrcean de dessus les armoiries, devises et chiffres de sa majesté; d'autres s'amusoientà voir abattre les boutiques que les marchands du palais avoient faites dans la cour ; on ne voyoit qu'échaffauds dressés par toutes les avenues, et en tous endroits chacun employoit ses amis pour avoir quelques places en une fenêtre, on quelque boutique ou coin d'échaffaud; la maison-de-ville avoit fait faire montre aux métiers, et le roy mesme les avoit vus passer estant à la Samaritaine, comme il avoit vu aussi les enfans de la ville près le bois de Vincennes ; bref, tout se préparoi t à une grande réjouissance, quand en un clin d'œil^ un couii le plus malheureux qu'il fut jamais, le changea en ime extrcsme douleur. Le roy estoit résolu de partir deux jours après pour aller trouver son armée- sur la frontière, mesme sur l'advis (ju'il eut que sa sainctelé luy envoyoit un nonce extraordinaire, il luy manda qu'il ne prit la peine de venir à Paris, w mais qu'il s'en allast à Mouzon oi^i il se rendroit dans le 20<^ de (;e mois ; et sur un rapport que Spinola, lieutenant des archiducs, se vantoit de luy empcscher le passage avec trente mille hommes, et de luy donner bataille, il essaya sa cotte d'armes de velours toute semée de petites fleurs de lys en broderies d'or de la grandeur d'un sol, qu'il avoit fait faire exprès pour s'en parer au jour d'une bataille : «Nous verrons, dit-il, s'il sera homme de parole. » Sur ce, un seigneur luy dict que Spinola étoit Génois. « Il est vray, répliqua-t-il, mais il est soldat et brave. » Leurs majestés avoient résolu ensemblemenl de faire doiuier la liberté à tous prisonniers entre le jour du couroiniemeut et celuy de l'entrée, non seulement à ceux
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des prisons communes, mais à ceux de la Bastiiic. Pour les l)risons communes, le roy en avoit donné la charge aux maistres des requ estes ; pour ceux de la Bastille, il en vouloil luymesme deslibérer sur les lieux à l'arsenal. 11 .désiroit aussi qu'il ne manquast rien à ceste entrée, bien qu'il la pressast ; ce fut pourquoy s'en allant cà l'arsenal, il devoit visiter en quel estât en esloient les préparatifs. Entre trois et quatre heures de relevée, il saute en son carrosse à l'entrée de la cour du Louvre, et se met au fond; il faict entrer dedans les ducs d'Epernon, de Montbazon, Roquclaure et trois autres, desfendant à ses gardes de le suivre ; quel malheur ! car un maudit françois, Ravaillac (qui, selon ce qu'il a respondu en ses interrogatoires, avoit dès longtemps prémédité de l'assassiner), le regardant sauter dans le carrosse, le suivit jusqu'en la rue de la Ferronnerie, devant le cimetière des hmocens, où voyant le carrosse arrêté par des charrettes, sa majesté au fond, tournant le visage et penchée du costé de M. d'Espernon, ce monstre, animé du diable, sans respect de l'onction sacrée dont Dieu honore les roys ses lieutenans en terre, se jette sur sa majesté, et passant son bras au-dessus de la roue du carrosse, luy donna deux coups de couteau dans le corps, et étendit tout roide mort ce grand roy au milieu de ses plus valeureux et fidèles capitaines. Il donna ces deux coups si promptement, qu'ils furent plus tost reçus que vus ; le premier, porté entre la cinquième et sixième costc, perça la veine inférieure vers l'oreillette du cœur, et parvint jusqu'à la veine cave qui, se trouvant coupée, fit à l'instant perdre la parole et la vie à ce grand monarque. Quand au second, il ne pénétra pas avant et n'eflleura guère que la ipeau. Personne n'avoit vu frapper le roy, et si ce parricide eust jette son cousteau, on n'eust sçu qui c'cust esté ; mais il ne le put jamais lascher ; les six seigneurs qui estoicnt dans le carrosse en descendirent incontinent, les uns s'empressant à se saisir du parricide, et les autres autour du roy; mais un d'entre eux voyant qu'il no parloit point, et que le sang luy sortoit par la bouche, s'écria :
Leroy est mort! A ceste parole, il se lit un grand tumulte, et le peuple qui estoit dans les rues se jettoit dans les boutiques les plus proches les uns sur les autres, avec pareille frayeur que si la ville eust esté prise d'ennemys. Un des seigneurs soudain s'advisa de dire que le roy n'estoit que blessé, et qu'il luy avoit pris une foiblesse. On demanda du vin, et tandis que que quelques habitans se diligentent d'en aller quérir, on abat les portières du carrosse, et, dit-on au peuple, que le roy n'estoit que blessé et qu'on le raraenoit vilement au Louvre pour le faire panser. ? » Henri n'avait pas poussé un cri, n'avait pas dit une parole; un profond soupir avait été le terme de sa vie. Le duc de Montbazon le couvrit de son manteau, et le char lugubre s'achemina vers le Louvre.
Ainsi périssait à l'œuvre le roi, habile politique, personnification laborieuse de la paix entre les deux croyances qui s'étaient divisé le monde depuis le seizième siècle. Sa tâche était pénible ; il ne put l'accomplir absolument ; mais il assouplit un instant la société à la coexistence d'opinions opposées et vivaces; il les empêcha de s'armer et de courir encore à la guerre civile. L'esprit de Henri IV prêtait à ce rapprochement: il était sans conviction, d'une indilTérence réfléchie, à peine réchauffée par quelque camaraderie sous la tente et des attachements de femmes ardents et passagers. Henri avait une grande connaissance des partis, de leur faiblesse, des points par où ils sont saisissables. Il n'est pas de prince dont on ait plus défiguré le caractère, en le présentant comme un symbole de franchise, comme l'expression de ce blanc panache de fidélité et de dévouement. Il était habile, espérait dans le temps et la fortune ; son immense aptitude était de s'attirer les hommes; rien ne lui coûtait, ni les paroles, ni les promesses ni les encouragements ingénieux, ces gages d'amitié qui saisissent les âmes. Brave sur le champ de bataille, en avant de tous, il avait ce qu'il faut pour séduire la gentilhoramerie,
^ Mercure français, aun. ICIO, t. i, éiliiion de IGI9.
m LA UGtJE
donl il fui longtemps 1r clief.Son règne fat celui de la noblei?sft luUant contre la bourgeoisie cl le peuple groupes sous la bannière de la ligue; la gentilhommerie lit son roi après avoir dompté les halles de Paris. Ce n'était point un prince populaire sur le trône ; la lUmille des Guises jouissait seule de cette grande laveur au sein des multitudes. L'avènement de Henri IV reconstruisit sous d'autres formes le droit féodal. Voilà ce que les historiens n'ont pas vu, et ce qui explique la longue lutte contre la haute féodalité des gouverneurs de provinces pendant l'administration de Richelieu.
Cette mort si cruelle de Henri IV fit une vive impression sur les esprits; la popularité que n'avait pu obtenir sa royale personne pendant sa vie arriva à son cadavre défiguré ; la terreur lut dans la ville de Paris; on prit des précautions militaires, comme si la cité était assiégée par un ennemi puissant. Que de tristesse etde poésies larmoyantes ! «Odiabled'hommc, sorti du profond de l'enfer, s'écriait le sieur de Chambrun, esprit des noirs esprits, cœur et âme de fer; qu'as-tu faict, parricide méchant? Que le jour que tu naquis soit toujours ténébreux, et que le nom de Ravaillac soit plus horrible aux humains que le nom de Mégère; tu as touché, impie, à cet oint du Seigneur : France, que n'engloutissois-tu ce furieux Lriare ! » Mademoiselle Anne de Rohan larmoyait aussi des stances : « Les beaux faicts de Henry élevoient nos têtes; la fin de ses combats finissoit nostre efTroy ; nous estions plus glorieux d'eslre subjects du roy que si les autres rois eussent esté les nostres; les lys sont atterrés; Daphné baisse, chétive, en terre son visage ; pour chanter un tel Achille, il faudroit un autre Homère. » On faisait circuler des gravures et belles estampes *|ui représentaient l'épouvantable parricide contre le bon roi : Jà, Ravaillac était reproduit au moment où il montait sur la roue; pour atteindre le cœur de Henri IV. La voiture était un vaste char non suspendu, un carroccio d'Italie, d'une seule pièce, dei)uis le train de derrière jusqu'au bout du timon ; ce char étiiit couvert d'une espèce de dôme soutenu par des colonnes,
ET HENRI iV. 605
Cl le graveur ifavail pas uublié la i'atalc charrollo qui arrêta la royale voilure au coin de la rue de la Ferronnerie. Une Itelie estampe représentait encore le tombeau de très chrétien, très auguste, très clément, très victorieux et incomparable prince Henri le Grand : « Là gisoit ce redoutable prince qui mouroit au milieu d'un généreux dessein, et qui vouloit feire de l'univers une seule province. » La France, l'église, la noblesse, le tiers-état déploraient la mort du monarque ; «on se devjoit ouvrir le liane, car il faudroit des larmes de sang pour bien pleurer cette infortune. » Tout cela n'était point comparable au beau portrait que fit graver Nicolas de Matlionnière, imprimeurlibraire, tenant sa boutique en la rue Montorgueil, à l'enseigne de la Corne de Daim : Henri IV y était représenté en demi-dieu, «car l'univers devoit estre son cercueil. »
La douleur populaire , subite et éclatante , se manifesta par une explosion contre le parti espagnol et l'ambassadeur qui le représentait à Paris ; son h(Mel lut insulté par le peuple ; on en trouve la preuve dans les registres du grand conseil assemblé à Madrid le 20 mai 4610. « Le conseil d'estat a vu aujourd'hui les lettres de Paris du 17 courant, de l'ambassadeur D. Inigo de Gardenas, lesquelles vostre majesté nous a fait parvenir. Elles contiennent avec les détads sur la mort du roy de France, arrivée le 14 de ce mois, la nouvelle des rassemldements tumultueux qui ont eu lieu devant la maison du susdit ambassadeur de vostre majesté, lequel la royne a eu grand soin de protéger, en luy envoyant une garde. Le cardinal m: Tolède. » — « Quant à la mort du roy de France, il n'y a rien à dire, si ce n'est que vostre majesté doit se pénétrer des paroles de sainct Paul : Si Deus pro nobis, qnis contra nos? et comme vostre miijesté est l'appuy et la colonne de la chreslienté, elle doit espérer en Dieu, qui favorisera ses desseins et ses justes entreprises. Ladémarche de la royne-mère pour protéger la maison de l'ambassadeur de vostre majesté pendant le tunmlte occasionné par la mort du roy de Fi'ance, doit donner une haute idée de ceste princesse. Geste action dénote un cau. 4 5
raclère ferme et qui a sçu à temps arrester les conséquences qui pouvoient résulter. Nous regardons comme fort important d'envoyer en France un homme de qualité pour y faire le compliment de condoléance sur la mort du roy, et pour féliciter le nouveau roy sur son avènement. Don Pedro de Tolède, marquis de Villafranca, nous a paru le personnage convenable à ceste mission. Une sérieuse attention doit estre donnée à Milan et au prince de Condé qui y réside ; c'est en ménageant ce prince que l'on peut conserver les avantages que l'on a obtenus par luy; on doit le féliciter de l'heureuse issue de ses affaires, dont il est redevable à l'intervention de Dieu. Ses craintes ont cessé en France, lui dira-t-on; il n'a plus à redouter la tyrannie de son roy, qui vouloit lui ravir son honneur et celuy de son épouse. Cependant, comme le prince de Condé est libre, il ne conviendroitpasde le retenir contre sa volonté; qu'on le fasse demeurer par toutes les séductions et promesses, mais que rien ne décèle la contrainte et la prison. Enfin, quant aux inquiétudes que sa majesté paroist concevoir sur la tournure nouvelle des affaires en France, nous la prions d'aller lentement, sans montrer ny négligence ny empressement, et le temps nous apportera les indications pour la marche que nous aurons à suivre. » Le connétable de Catalogne, les ducs de rinfantado etd'Albuquerque furent entièrement de l'avis du cardinal de Tolède. Le duc de Lerma seul fit observer que les honneurs funèbres pour le roi de France mort devaient être rendus avec une grande solennité et dans le plus bref délai ; « car, dit le ministre, puisque vostre majesté doit le faire, la promptitude en ceste occasion ne peut produire qu'un excellent effet '.«L'Espagne, à travers ses dissimulations, comprenait tout ce qu'elle pouvait gagnei' à la mort de Henri IV, car la pensée de l'immense projet qui menaçait la maison d'Autriche s'éteignait en lui. Il était aisé au conseil de San-Lorenzo de s'emitaier de lu régence par Marie de Médicis. Le parti calho-
' l'or nue iiruiido se de liuctr paicccia bien la brevedad en esta.
ET HENRI lY. 507
lique renaissait avec ses sympathies. L'important était surtout de comprimer le premier mouvement d'opinion populaire qui s'élevait pour accuser les vieux ligueurs de l'assassinat de Henri IV.
Quand un sytème de réaction commence, il n'est point facile d'y mettre un terme. L'assassinat du roi avait-il été causé par un de ces sombres enthousiasmes dont l'origine était la ligue, ou bien était-il inspiré par la perversité individuelle de Ravaillac? Dans les grandes crises de douleur et d'aiïaissement public, le peuple remonte rarement à des causes vagues et générales ; il saisit un objet de ses haines et l'atfuble du crime qu'il veut venger. Jamais il n'y eut plus d'accusations portées à la suite d'un attentat contre la tète d'un roi; le couteau, disait-on, avait été dirigé par la marquise de Verneuil, cette maîtresse outragée ; ou bien encore l'impulsion venait des jésuites, du duc d'Epernon, de Marie de Médicis elle-même. De longs procès furent poursuivis après la mort de Henri IV; mais, par un habile coup d'état, le duc d'Epernon et Marie de Médicis avaient saisi l'autorité. On laissa surgir quelques plaintes vagues contre les jésuites, afin de calmer l'impatiente haine des parlementaires. Quant au duc d'Epernon, il avait alors trop d'ascendant sur le parlement, auquel il avait fait briller son épée, pour jamais permettre que le moindre soupçon planât sur lui-même ni sur la régente dont il était l'appui. Il y avait toujours dans le conseil le parti Sully et le parti d'Epernon, la personnification- des opinions réformées et catholiques; le duc d'Epernon triompha, et par son moyen la réaction politique fut épargnée. La mort de Henri IV mit fin au système de transaction et de milieu que le roi avait suivi avec tant de peines ; la pensée catholique domina le nouveau conseil. Ce qu'on accorda aux protestants ne fut plus qu'une concession et non pas une législation d'égalité, en vertu de laquelle les opinions de la réforme traitaient d'une manière indépendante. Ha été impossible de soulever le voile qui couvre le fatal mystère de la mort du roi. Il y avait beaucoup d'intéressés dans la catastrophe : la grande guerre qu'allait en-
treprendre Henri IV menaçait l'Espagne spécialement et toute la maison d'Autriche avec elle ; c'était alors une triste époque d'attentats privés, de coups de poignards, dans les rues étroites et jusque sur le seuil obscur des palais; l'Espagne avait tant soldé d'assassinats dans ses projets sur l'Angleterre, dans ses vengeances contre la Hollande! elle pouvait bien réchaufTer celte sanglante habitude. H est constant qu'en Allemagne la nouvelle de la mort de Henri IV se répandit avec une rapidité ti'lle qu'on eût pu dire qu'elle était prévue à jour et à heure fixes. On accusa encore les jésuites; celte corporation était alors en haine au parlement et à l'université, et c'étaient les parlementaires qui avaient en main la direction de l'opinion publique par les pamphlets. Lesjésuites avaient conquis un grand ascendant sur l'esprit de Henri IV, qui aimait leurs lumières, leurs douces insinuations, leur profonde intelligence du cœur et de ses faiblesses. A la tète du mouvement catholique, les jésuites s'étaient fait représenter à la cour par le P. Colton, un des hommes les plus distingués et des plus caressés par le roi. Ilenii laissa son cœur cà leur collège de La Flèche ; il témoigna ainsi tout son attachement pour l'opinion religieuse dont les jésuites étaient les organes. Néanmoins les parlementaires poursuivirent la corporation de Jésus; ils l'accusèrent d'avoir assassiné Henri IV, et alors furent encore réveillées les vieilles haines assoupies. La postérité ne ratifie pas les jugements des partis; elle ne peut accuser les jésuites de ratlentat de Ravaillac. Nous, qui avons vécu au milieu des passions politiques, nous avons vu aussi de ces jugements jetés contre tout un parti pour le crime d'un seul. Quand un homme, profondément dévoué à une conviction religieuse ou politique, voit devant lui un prince qui llétril ou persécute cette conviction, alors s'allume en lui une flamme parricide; il aperçoit d'antiques exemples, la postérité qui l'applaudit, le rôle d'un Rrutus républicain ou d'un martyr catholique; laissez marcher celte idée! elle n'a pas besoin de complices; elle indiqiu" au poignard le coeur qu'il faut frapper. Tel fut sans doute Ra-
ET HENRI FV. -,0!)
vaillac ; il éteignit dans la vie de Henri IV le système do tolérance et de modération qui importunait les ardents catho-
liques