PÉRIODE D'ACTION. — LA RÉFORME
La réformation a opéré une révolution profonde dans le principe gouvernemental chez les divers peuples. L'école luthérienne, la première et la plus répandue, n'opéra que dans des limites déterminées : elle n'émancipait pas les multitudes; seulement elle accomplit la révolution qui plusieurs fois s'était montrée dans l'histoire; elle ôta la propriété des clercs pour la faire- passer aux barons. Matériellement parlant, le fait qui reconstitua la féodalité en Europe fut la prédication luthérienne : elle donna aux seigneurs le pouvoir que longtemps l'église leur avait disputé; elle plaça l'autorité territoriale au-dessus de la puissance morale. En Allemagne, la réformation favorise le morcellement de l'unité impériale ; elle crée l'indépendance des électorats et l'émancipation des petites souverainetés. En Danemarck et en Suède, où le lutéranisme s'établit dominateur, la révolution développe les mêmes idées; les hommes d'armes s'emparent par la violence des domaines ecclésiastiques; ils secouent le frein de l'église comme en France sous Charles Martel et Philippe le Bel; la révolution matérielle n'a pas d'autres résultats d'émancipation. Rien de plus cruel que la guerre des hauts féodaux de la basse Allemagne contre les peuples soulevés par les prédications de Carlostadt, plus sympathiques aux masses. Ce n'est point un principe de liberté que l'homme d'armes défend, mais la suzeraineté et la propriété territoriale. L'école calviniste est plus hardie : elle substitue une espèce d'aristocratie bourgeoise à la société féodale, résultat du luthéranisme; ses écoles n'établissent point encore l'égalité pure, le système de l'examen libic et indéfini; mais elles anéantissent la hiérarchie épiscopale; elles placent l'élection Ipartout, en Hollande comme à Genève. Le calvinisme crée son gouvernement, s'infiltre et se
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fond dans toutes les formes sociales ; une lois son principe admis, il est forcé de lutter avec violence contre tout ce qui voudrait en dépasser les limites. Un gouvernement qui s'établit dans les conditions d'une liberté détinie, a besoin de réprimer violemment et matériellement les tentatives qui tendent à le renverser. La bourgeoisie surtout est implacable; elle sent qu'elle a deux adversaires terribles , les hautes classes et le peuple, et son souci est de les tenir sans cesse en respect. De là cette haine de Calvin contre les doctrines de Servet : le docteur de Genève avait posé des bornes à son système ; toute entreprise qui cherchait à les briser était une véritable conspiration d'élat, une perturbation de l'ordre établi ; d'où cet esprit de vengeance, celte sombre animation de Calvin , car il voit son ouvrage menacé, et son ouvrage est une constitution.
L'école anabaptiste, c'est le gouvernement des basses classes, le désordre et la vigueur tout à la fois d'un pouvoir placé dans les mains de la multitude ; tantôt ce pouvoir apparaît bruyant comme une démocratie orageuse, tantôt avec les conditions d'un despotisme etïréné, transformation qui se montre plus d'une fois dans la durée des crises populaires. On voit les anabaptistes passer du tumulte des rues aux violences de la monarchie la plus brutale; ce don de prophétie et d'inspirations que chacun s'attribue met le glaive au bras de celui qui se sent le plus fort. Les anabaptistes, tels qu'ils agissent sousMuncer et Jean de Leyde, sont le plus grand danger pour la réforme paisible et durable; on ne secoue pas une société sans en ébranler toutes les parties. Quand la classe bourgeoise a fait une révolution, ce qu'elle ne sait pas assez, c'est qu'il n'y a plus rien d'inviolable, et que, puisqu'elle a proclamé son droit, il est libre à chacun de ])roclamer le sien. Tant que les anabaptistes ne furent ([u'un désordre ils ne fondèrent aucun principe; partout ils furent un obstacle; jamais leur pensée ne put constituer quelque chose. En Hollande, les anabaptistes firent de l'opposition au système bourgeois et marchand ; dans la basse Allemagne ils curent à lutter contre
la iï'odalilé et la bourgeoisie réunies; en Angleterre, transformés en sectes diverses et en puritains, les disciples de la libre inspiration régnèrent un moment au milieu des troubles politiques, mais nulle part leur théorie ne fut entière. L'école anglicane a ce caractère particulier qu'elle est en quelque sorte la substitution de la royauté pleine, absolue, capricieuse, à ce système mixte de religion et de monarchie qui, dans le moyen âge, avait si puissamment comprimé les passions des rois d'Angleterre. En constituant l'église sous son sceptre, Henri VIII brisa ce dernier frein ; ce ne fut pas d'abord une religion nationale, mais une église royale, une autocratie où tous les pouvoirs dépendaient d'un seul. On s'explique cette vive et profonde opposition que la foi angiicant; trouva en dehors; la hiérarchie épiscopale ne fut plus qu'une forme, qu'un nistrument; la suprématie de la couronne domina tout. Que dire de ces serviles clercs fléchissant le genou devant la royauté comme devant une idole ? Comme résultat politique et matériel, les prédications des quatre écoles réformées ont laissé des faits qui subsistent encore; la constitution de la Suède avec des ordres divers, son organisation de noblesse, de paysans et de clergé se lie à l'origine de la prédication réformée. Dans le Danemarck, cette réformation créa d'abord un immense pouvoir à la noblesse, pouvoir qui s'est affaissé sous un régime absolu. L'inlervenlion de la Suède dans les grandes affaires du midi de l'Europii, les traités de subsides qui en lurent la suite, les belles campagnes de Gustave-Adolphe, tout cela fut amené par la réformation luthérienne : elle substitua un système de balance européenne au profit de la puissance habile qui put s'en saisir. La France s'appuya sur les éléments de discordes que la prédication de Luther avait jetés en Allemagne pour dissoudre le corps germanique et en attirer les débris à son alliance; les gouvernements lil)res de Genève et la Hollande ne fuient pas sculcmeiii le fruit éloigné, mais le produit immédiat des changements opérés p:u' lit force du calvinisme
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Sous le rapport philosophique, la réforme proclama le libre examen, immense faculté de Tesprit qui creuse et abîme tout ce que la raison n'admet pas. Ce fut un instrument terrible que ce libre examen apporté dans toutes les sciences morales et politiques; il contenait en lui-même des germes de mort pour tous les droits établis, pour tous les faits consacrés depuis des siècles. Quelle idée, quel droit acquis n'allaient pas être réduits en poussière par cette loi d'éternel remaniement de la société humaine? Église, royauté, propriété, gouvernement, tout était mis en question. Dans les sciences morales, la réformation produisit surtout cette école critique qui fit marcher la philosophie rationnelle. La tradition lut abandonnée ; on voulut tout voir, tout discuter ; on appliqua les règles générales de la raison pure à la connaissance des faits historiques, à l'appréciation des causes ; la philosophie prit de libres allures; l'histoire jugea non plus avec des croyances et des couleurs poétiques, mais avec le sens intime et profond des événements. Ce fut un mouvement en avant, un résultat pour l'esprit des générations ; on se dépouilla des charmes de la mythologie du moyen âge, de ces symboles, de ces mystérieuses et tendres légendes qui consolaient l'homme en face du terrible avenir qui l'écrase. La société croyait, sans remuer les lliits, dans une paresseuse et douce conviction ; l'école critique ne laissa pas pierre sur pierre ; elle marcha vile à la démolition du pieux édifice que l'àme regardait dans un inetfable élancement. Examinez, jugez, ce fut le son de cette trompette du réveil que la réforme fit entendre, et tandis qu'elle détruisait ainsi les illusions morales , elle démolissait encore les illusions matérielles, ces beaux édifices des saints, de la Vierge et du Sauveur des hommes, ces images qui frappaient les sens et jetaient dans l'càme les croyances catholiques, alors que les effets magiques des vitraux caressaient les yeux du fidèle agenouillé devant les reUquaires des martyrs. Partout où la réformation s'établit, il y eut un changement dans l'état de la propriété : les clercs cédèrent aux hommes
d'armes la plupart de leurs possessions; il s'opéra un morcellement des grandes menses de l'église ; la terre devint une propriété toute civile.
Mais en même temps, Texamen, base de celte réformation, posait dans le monde une des difificultés impérieuses que les générations à venir auront à résoudre: je parle de la légitime transmission de la terre. Quand, avec l'arme terrible de la raison humaine, il s'agira de voir et d'apprécier les droits et les limites de la propriété ; quand l'examen mettra en présence la misère des masses et l'opulence de quelques-uns, alors n'estil pas à craindre qu'il n'entraine à ce doute épouvantable pour les générations à venir, à savoir : si la terre doit être le patrimoine du petit nombre au préjudice de tous ? L'examen a détruit l'autorité catholique; il a presque dévoré la royauté et le pouvoir légitime des gouvernements; il lui reste maintenant une dernière loi à détruire, la foi de la propriété héréditaire. Ainsi, la plus noble faculté de l'homme peut être la cause de tous les désordres et de toutes les révolutions : Luther a ouvert cette nouvelle boîte de Pandore d'où sortent tous les biens et tous les maux. La plupart des institutions humaines sont fondées sur les illusions du cœur et de l'esprit; ne déchirez pas le voile, si vous voulez laisser à l'homme quelque autre chose qu'un cadavre hideux et déformé. Quand tout ce qui nous entoure est problème, n'armons qu'avec timidité la raison d'un instrument qui lui fait trouver, après tous les dégoûts de la vie, une seule vérité, celle de son inévitable destruction ? Laissez-nous donc nos consolantes légendes, nos traditions de races et de famille, cet avenir d'or, cette idéalité de bonheur qui nous est promise, lorsque tout ce qui touche la vie se flétrit sous nos doigts. Que la société marche à ses grandes destinées, mais que l'homme y trouve un peu de bonheur individuel ; que le scepticisme ne vienne point décolorer quelques-uns des beaux jours de son existence.
Pour soutenir la doctrine d'examen et détruire toute hiérar-
chie religieuse, les réformateurs se servirent de l'arme puissante des pamphlets. L'école retormalrice n'eut point ce mordant de la satire ligueuse. Elle ne s'adressa pas , surtout en France, à cette classa que remuaient les prédicateurs et les chansonniers de Paris; il y a dans les pamphlets de Luther et de Calvin une àcreté méprisante, une teinte sombi'e et biblique, et vous y chercheriez en vain la gaieté des pamphlets de la Ugue adressés à la bonne bourgeoisie et aux halles : presque tous les écrits de l'école rélormatrice sont sérieux , didactiques, raisonnes. Quand Luther a parlé des àneries du pape, et Calvin des dissolutions épiscopales, ils ont comme épuisé leur verve de plaisanterie ; leur supériorité consiste dans la discussion pensante et calme, dans la véritable controverse. Quelques-uns de leurs pamphlets attaquent le principe du gouvernement ; les autres remuent les peuples. La plaisanterie est lourde, mais le sarcasme est amer ; rien ne leur échappe , ni la royauté, ni les principes qui conservent et perpétuent les empires.