‹ La Ligue et Henri IVChapitre 11 sur 37 · OT · texte numérisé non relu

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met à même de saisir la réalité des choses. On y voit d'abord que ce jeune roi, gracieux et spirituel, mais fini, usé, était dans un singulier affaiblissement cérébral. Son médecin Miron disait qu'il mourrait bientôt fou. Il avait des singularités tout au moins étranges. Par exemple, à Cracovie, à son sacre de Pologne, où l'usage voulait qu'on mît devant le roi des monnaies à son effigie dans de riches vases d'or, il lui prit un désir subit d'en faire largesse, de donner et de jeter. L'office était long; cetle envier comme on dirait pour une femme, alla croissant, et à la fin il n'en pouvait plus; il était trempé de sueur; il dut changer de chemise.

Un si bon maître appartenait de droit aux sangsues, aux vers, aux rongeurs de toute espèce. Son gouverneur Villequier, qui avait les côtés sales de la domesticité, ses bravi, ses mignons, tous rongeaient, suçaient. Le déficit allait croissant. Onze millions par an de dépense au delà du revenu. Plus de moyen d'emprunter. On était trop bien connu des marchands, des princes. Les Barbaresques seuls pouvaient encore s'y laisser prendre. La reine mère, sachant que le roi de Fez avait un trésor de vingt-cinq millions, lui envoya un abbé pour lui en emprunter deux.

Les mignons n'allaient pas si lom; ils croyaient avoir leurs mines d'or toutes trouvées, leur PéroUy leurs Indes, dans rimbécillité des États* Loin que ce mot redouté d'Élats généraux leur inspirât la moindre crainte^ ils y plaçaient leur espérance, n'y voyaient qu'une dupe nouvelle qu'il s'agissait d'explcnter. La Ligue voulait la guerre. Eb bien, on lui vendra la guerre; quinze millions, pas un sou de moins, à partager en famille. Les catholiques attrapés, on rira, et l'on tâchera d'attraper les protestants.

C'était une farce de pages, une scène des Gelosi qu'on voulait jouer aux États, sauf à recevoir un appoint de nazardes et de coups de pied.

Jeu chanceux* La reine mère en sentait mieux la portée. Elle favorisait la Ligue, parce qu'elle croyait que, son fils mort, elle s'eh servirait pour douQer la France à ses parents de Lorraine.

C'étaient les Lorrains r^nants qu'elle désignait ainsi, et point les cadets, les Guises. Elle voulait que la Ligue agît, mais agît tout doucement Son fils, pour la première fois, ne suivait point ses avis. Il s'était mis pour la première fois à out^r les paquets lui-même. De quoi la bonne femme pleurait dans son cabinet.

Bien stylé par ses domestiques, le roi jouait à ravir son petit rôlety beaucoup plus ligueur

que la Ligue, faisant venir et haranguant les doutés un à un, jurant qu'U ne voulait plus qu*ime religion dans le rofyaume, qu'il ferait voir qtfil était roi, qu'il y contraindrait lottt le mondé, qu^il saurait bien amener sa mère à vouloir aussi, comme lui, qu'il n'y eût qu'une religiod. S'il avait accordé le dernier traité, c'est qu'on avait abusé de sa jeunesse. Mais, enfin, cette afnnée même, il avait ses vingts cinq ans ; il ^it majeur et saurait se faire obéir.

Paroles habiles sans doute pour pécher les quinze millions, i^ Ligue le craignait fort; elle crut devoir agir, hasarder vun coup hardi qui eiiipoFtlrf le pouvoir, la royauté même.

Ses vues secrètes avaient été démasquées à Pimproviste. Un certain avocat sans cause, trèsmal £amé à Paris^ s'en était allé à Rome avec un mémoire qui posait à cru la folle prétention des Guises. Descendus de Gharlemagne, héritiers de l'ioitique bénédiction du SaintrSiége, ite devaient reprendre leur trône, usurpé par les Capets. Ceux-ci étaient frappés de Dieu, fous, malades ou hérétiques. M. de Guise, chef de la Ligue, devait achever l'extermination du proteslantisme, traiter le duc d'Alençon comme l'avait été don Garlos, tondre le roi, et r^ner en soumettant la France à Rome:

Henri III fut un peu surpris quand il vit cette pièce étrange lui venir de plusieurs côtés, et des huguenots d'abord, et de son propre ambassadeur à Madrid, Tâcte ayant été pris au sérieux par le pape et transmis à Philippe IL

La Ligue mit vite les fers au feu. Le président du clergé trouve un matin sur son bureau une proposition anonyme. C'était simplement la demande que le roi admît comme Uns tout ce qu'une commission des Etats, unie au conseil, aurait décidé, sans même qu'il fût nécessaire d'y mettre la sanction royale. Le clergé et la noblesse trouvaient cela raisonnable. Ce n'était rien autre chose que l'abolition de la monarchie.

Le Tiers état sauva le roi. Il essaya d'abord de changer la chose en faisant de ces trentesix un simple comité consultatif. Puis il stipula qu'aux articles où l'un des trois Etats aurait intérêt, les deux autres ensemble n'auraient qu'une voix. La proposition étant si peu appuyée du Tiers, le roi s'affermit, et dit froidement qu'il n'avait pas envie d'abdiquer au profit des États. '

Premier échec de la Ligue.

N'ayant pu s'emparer de la royauté, les ligueurs voulurent l'étrangler, l'acculer dans un

détroit où on la forcerait à la guerre sans lui rien donner pour la faire.

La reine mère entrevoyait bien le péril de la situation. Elle luttait tout doucement, disant qu'elle était bonne catholique , qu'elle avait exposé sa vie pour la vraie religion, pour quai elle était bien sûre d'aller en paradis; mais qu'enfin on n'avait pu résister à Condé, que, bien loin de pouvoir faire la guerre, on ne pouvait pas même vivre. Cependant, quand elle vit que les choses marcheraient sans elle, elle se fît le secrétaire de la Ligue, lui prêta sa plume, rédigea elle-même la demande qu'on voulait faire par l'orateur de la noblesse [qu'il ri y eut plus qurnie religion).

Les ligueurs du Tiers état devancèrent la noblesse. Ils avaient amené leur ordre à grand'peîne à voter pour eux. Le député Bodin, sui^î en cela de cinq gouvernements, voulait qu'on spécifiât que l'union se fît sans guerre. Sept autres gouvernements mirent seulement par les meilleures voies y les plus saintes ^ mot plus vague, qui cependant indiquait assez clairement des intentions pacifiques.

Petite victoire pour la Ligue. Les États n'avaient nullement des dispositions belliqueuses. La reine mère se moquait du fervent catholique Nevers, qui partout prêchait la croisade. « Eh I

mon cousin^ disait-elle^ voulez-vous donc noua mener à Constanlinople? »

Gependaxil la guerre avait éclaté. Les protestants alarmés avaient refusé de reconnaître une assemblée élue sous la main de la Ligue, assemblée bizarre y informe, oii l'on avait mis ek»} provinces (Maine, Anjou, Touraine, Apjou, et l'immensité du Poitou) sous un seul gouverne^ ment, avec un seul vote, celui de TOrléanaîs I

L'assemblée fut mortifiée d'apprendre qu'elle avait la guerre, que plusieurs places étaieat surprises. Au roi qui sollicitait des moy^is de la soutenir, elle accorda, pour tout secours, une députation pacifique qui irait demander aul hu^guenols ce pourquoi ils n'étaient pas aux États généraux. »

La noblesse veut bien combattre, ^ encore^ si on la solde. Le clergé refuse l'argent, vote des troupes (qu'eût commandées Guise). Le Tiers état n'a de pouvoir pour rien faire ni rien voter.

Pas un sou. Le roi furieux! L'attrapeur était attrapé. « Quoi! dit -il, n'ai -je pas brî^ié les trois Etals, qui d'abord paraissaient si Içnts poiHT les pousser à demander qu'il n'y eût qu^me religion?... Voilà laguerrel... Et nul mc^enl... Il signa pourtant la Ligue et la fit signer à son frère, dans l'espoir qu'on lui perniettrait. de se

faire chef du mouvement. Mais déjà il était trop clair que la Ligue ne voudrait d'autres généraux que les Guises.

Il sollicita du moins Tautorisation de vendre du domaine. Refusé. « Yoilà^ dit-il^ une énorme cruauté; ils ne me veulent aider du leur, ni me laisser aider du mien. » Alors il se mit à pleurer.

Le clergé disait à cela : « Nous avons demandé l'abolition de l'hérésie, non la guarre. » Plai*santerie un p^ forte. Au fond, c'était la même chose.

Qui avait vaincu? La Ligue? Point du tout. Les deux grands ordres essayèrent en vain de re« mettre sur l'eau la proposition des traite-six, qui rédigeraient les cahiers et seraient les tuteurs du roi. Le Tiers n'y consentit pomt.

La Ligue s'était trouvée faible. Mais les huguenots n'étaient guère forts. Navarre et Condé ne s'entendaient pas. Gondé était en pleine brouille avec Ja Rochelle, à qui il surprit le port dp Brouage. Les Guises, avançant au midi, avec les armées de la Ligue, dont le frère du roi avait le commandement nominal, eurent des succès très-faciles. Damville se laissa gagner par les promesses qu'on lui fit. Divisés, abandonnés, les protestants semblaient périr, lorsque Henri III vint à Poitiers tout exprès pour les sauver. Il

était épomanté du succès des Guises. 11 trahit la Ligue. Sa peur était entièrement reportée de ce côté. Au grand saisissement des ligueurs, il leur asséna ce coup : la suppression des deux Ligues^ protestante et catholique. (Bergerac, 17 sept. 1577.)

Partout liberté de conscience. Le culte dans les châteaux et dans les villes qui l'ont. Ailleurs, permis d'ouvrir hors des villes une église par bailliage. A chaque parlement une chambre protestante. Pour garantie, les huit places promises seront gardées pendant six ans.

Traité sage dont Henri fut très-fier. Restait à savoir si les deux Ligues supprimées par un roi sans argent ni force se tiendraient pour supprimées.

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