CHAPITRE XVm
Le terrorisme de la Ligue. 1^89.
Peu avant révénement, le jeune de Thou (rhistorien), retournant de Blois à Paris et prenant congé du roiy l'attendit au passage dans un couloir obscur, où le roi l'arrêta longtemps. Longtemps il lui tint la main, comme ayant beaucoup à lui dire, et finalement ne lui dit rien. Si grandes ^ient son irrésolutixm et les perplexités de son esprit.
Mais, après l'événement, sa route était toute tracée, directe, s'il avait su la voir. Ayant tué le cardinal, il avait réellement rompu avec Rome, avec les fervents catholiques. Il devait appeler Épernon, en tirer les deux mille arquebusiers qu'il eut trop tard. Il eût imposé aux États, enfoncé dans les esprits la terreur de la
mort des Guises. En un mois, il aurait eu le secours du roi de Navarre, sa vaillante cavalerie. Avec cela, il fondait sur Paris, nullement approvisionné; en huit joui*s^ il était au Louvre, et proclamait à main armée son édit de 1577^ redit de tolérance et de pacification. Eût-il réussi? Je ne sais. Mais ii n'aurait pas tombé sans honneur.
Qui l'empêchait d'agir? Qui le liait? Sa conscience. Elle lui rendait intolérable la vue des huguenots, lui faisait croire qu'il n'y avait pas de réconciliation possible ^vec eux, lui rappelait qu'il était, qu'il serait éternellement l'homme de la Saint-Barthélémy.
Une autre chose aussi très-sérieuse le paralysait. Appeler à soi le roi de Navarre, c'était appeler contre soi le roi d'Espagne. Le premier si faible 1 le second si grand !
Si la puissance de l'Espagne avait eu conune une éclipse par le revers de l'Ârmada, la redoutable armée espagnole du prince de Parme, le génie invincible du grand Italien étaient la terreur de l'Europe. Toutes les combinaisons de la politique du temps étaient modifiées d'avance, en résumé, annulées par ce mot final qui détruisait tout : (c Et quand nous aurions réussi, rien ne serait fait encore; car. alors viendrait l'ËspagnoL »
On à ridiculement exagéré la puissaneis de la Ugue. Elle se développa partout, parce que, dans l'universelle faiblesse, elle ne trouvait pas d'obstacle. Mais elle-même se jugeait très-faible. Et, dès le premier moment, elle ne crut pas pouvoir dvirer sans Tassistance . de l'Espagne* Les factions diverses de la Ligue étaient d'accord là-dessus. Mayenne, dès le mois de janvier, demande une armée espagnole. Les Seize, ennemis de Mayenne, n'obéissent qu'à l'Espagnol. Le fils de Guise, qui vient plus tard^ n'a d'espoir de réussir que par un mariage espagnol. Philippe II est obligé de venir sans cesse à l'aide de ce grand parti, qu'on dit si populaire, qu'on dit tout le peuple même; sans cesse, il faut qu'il intervienne, et non-seulement au Nord, par les grandes expéditions du prince de Parme, mais partout, et en Bretagne, et en Languedoc, et à Paris, par la constante présence de ses armées, sans lesquelles la Ligue tombait cent fois par Iprre.
Je m'ennuie de me répéter, mais je le dois, puisque je trouve le public imbu d'idées fausses.
Qui ne sentira la faiblesse intrinsèque de la Ligue, cette grande machine de Marly à cent grosses roues sans action, obligée de prier toujours qu'on lui donne un tour de main? Qui sera tenté de comparer ce mouvement forcé,
pulmonique, pussif, qui ne peut faire un pas sans le bras de l'Espagnol, avec le vrai mouvement national, si robuste, de 93, qui d'un bras reriibarra l'Europe, de l'autre étouffa la Vendée?
Revenons à Henri III. Le pauvre homme avait entièrement manqué son coup, perdu ses peines. Les États furent irrités et ne furent point effrayés. Ils lui refusèrent toutes ses demandes. Même le procès des Guises, qu'il faisait, lui fut impossible. Il tenait leur confident, l'archevêque de Lyon, l'homme qui savait le mieux les manipulations secrètes de leur double corruption, Fargent qu'ils recevaient d'Espagne et le trafic de conscience auquel servait cet argent. Cet archevêque, Espinac, qui couchait avec sa sœur, n'en était pas moins terrible pour les naœurs du roi; il avait écrit sur lui et sur Epernon, en langage de Sodome, le Gaveston, livre effroyable, qui appelait sur Henri III l'obscène punition d'Edouard empalé par sa bonne femme. L'auteur d'un tel livre, que le roi tenait, avait bien quelque chose à craindre. Jfais il voyait le roi dans les mains du légat. Le drôle se rassura, se rengorgea, ne daigna répondre en justice et pas même comme témoin.
Le roi était au plus bas, malade des hémorroïdes, pleurant; tout le nionde riait, personne n'en tenait compte. Ses gens le quittaient
un à un. Retz (Gondi) neful pas le dernier; ce célèbre conseiller de la Saint-Barlhélemy, qui avait aidé à arrêter le cardinal de Guise, était inquiet de son audace. Il alla se cacher à Lucques, laissant son maître devenir ce qu'il pourrait.
Donc, il était là, dans son lit, à peu près seul, devenu, de roi de France, « roi de Blois et de Beaugency. »
Entendant dire qu'il y avait à Blois un petit mercier de Paris qui allait y retourner, il le fait venir, le matin, près de son lit et il lui montre la reine : « Mon ami, ce que tu vois, dîs-le à tés Parisiens. Puisque je couche avec la reine, il faut bien que je sois le roi. »
La reine même, il ne l'avait pas. Elle était de cœur avec ses parents, et, sous main, écrivait aux Guises .
irn'y avait pas eu encore de créature plus dénuée que ce pauvre hémorroideux, depuis le bonhomme Job.
Les Parisiens en. faisaient si peu de cas, que quand ils apprirent la mort de Guise, le 24 (veille de Noël), ils ne voulurent jamais le croire capable d'un tel coup. Mais, le 25, la nouvelle élant confirmée, il y eut un prodigieux mouvement. Et celui-ci naturel. On courut à rhôtel de Guise, où la duchesse était enceinte*