‹ La Ligue et Henri IVChapitre 9 sur 37 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Dans la forêt des mensonges où j'entre armé de critique et, j^ose dire, d'un sérieux amour de la vérité, je rétablirai la lumière spécialement au proGt du grand parti catholique, trompé misérablement et jouet de ses meneurs. Si je le démontre avei^le^ j'innocente sa bonne foi^

Un très-bon observateur, absent quarante ans de l'Europe, qui partit vers 1 780 et revint vers 1818, dit : « Ce n'est plus le même peuple. L'ancienne France avait beaucoup du caractère savoyard. » J'ajoute irlandais^ polonais. Ces vieilles races catholiques nous aident à deviner ce que fut le caractère tout instinctif de nos pères, charmant, brillant, dénué de sérieux, de réflexion.

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Celle nation, fort légère, n'en élait que plus routinière; tout effort pour améliorer veut du sérieux et de la suite. Elle tenait infiniment a rester ce qu'elle était, dans une aimable négligence, peu ordonnée, peu rangée. Rien ne fît plus tort au parti protestant que l'austérité de sa tenue. Ces cols roides, ces fraises empesées (propreté fort économique), furent regardés de travers, comme une prétention d'aristocratie. Un petit greffier, un libraire, mis ainsi, était jalousé. Un abbé de ces abbayes qui étaient des principautés . n'eût eu qu'à marcher en sandales, afficher la saleté, pour être adoré des foules : celui-là n'était pas fier ; on écoutait volontiers tout ce que disait Ib bon morne.

On a vu de quelle faveur jouissait siifr lé pavé de Paris la vermine des cappets. Cette démocratie reçut un renfort de crasse espagnole quand ^Tolède envoya ici Loyola étudier. Encore plus populaires brillèrent sur lès tréteaux de Paris les furieux farceurs italiens, comme ce Pafnigarola que le pape envoie la veille de la Saint- Barthélémy, aussi pour étudier i ^ Un certain mélange baroque de grossièreté , cynique et de coquetterie pédantesque amusait les populations. Le premier homme en ce genre fut Auger, qui, de bateleur devenu tttàr-

miton dei^ jésuites, fut péché des casseroles par Loyola, le pêcheur d'hommes. De cuisinier îl le fît cuistre, soui^ sur hii, le lança. Ses succès furent iiicrûyables ; o!n croyait tout ce quMl disait. Un de ses sermons à Bordeaux ravit les chaperons rouges, leur fit Mre la Saint-Barthélémy; un autre seni»>n, à Issoire, convertit quinze cents Auvergnats. Henri III, qui voulait plaire, dit qu'il n^aurait pas d'autre confesseur, et lui remit la: charge laborieuse de nettoyer sa conscience. C'est le premier de cette royale dynastie de confesseurs jésuites, des Coton, Tellier, la Chaise.

R fil croire toixt ce qu^U disait^ cela c'est la puissance même.

On a vu que, le 24 août 1572, on fit croire que Montmorency, avec force cavalerie, allait arriver sur Paris, donner la main à Coligny, tuer tout... Ce mensonge habile décida la Saint- Barthélémy.

Le 25 août, on fit croire que Fépine reSeurie indiquait la joie du ciel et sa haute approbation du carnage de là veille. Toutes les cloches, mises en branle en même temps, sonnèrent le miracle, et décidèrent le renouvellement, l'extension du massacre.

On fit cro^e., à k fin de 1575, que Monlmdrency«*DamvUle j^euait du fond du Midi avec

une grande armée pour brûler tout à vingt lieues autour de Paris, et qu'il exigeait du roi un ebâtiment terrible des Parisiens (Morillon à Granvelle, lettre ms., 18 septembre 1575).

Cette ingénieuse fiction^ dont aucun historien n'avait parlé jusqu'ici, explique la facilité avec laquelle on fit signer aux badauds épouvantés l'acte de la Ligue.

Le véritable tour de force et le grand miracle était de leur faire croire que la Ligue, qui existait sous leurs yeux, qu'ils voyaient et subissaient depuis quinze ou vingt ann^s, commençait, cette année-là, en 1576.

Reprenons les origines vénérables de la Ligue.

De fort bonne heure, le clergé avait senti que notre royauté française, violente, mais capricieuse, n'aurait pas la tenue terrible, la suite dans la persécution, qu'eut la royauté espagnole. La tourbe ecclésiastique disait dès le 5 mars 1559, quand elle trouva un obstacle dans la police royale : « S'il le faut, on tuera le roi. » C'est le premier mot de la Ligue.

Le parlement, comme la royauté, avait ses variations, des alternatives de douceur et de cruauté, quelques magistrats humains, comme furent les Séguier, les Harlay, vers 1558. La robe était très^ftottante. On a vu, au grand mas-

sacre^ ce procureur capitaine qui ne tuait pas^ « n'étant pas encore parvenu à se mettre assez en colère, »

La noblesse catholique n'était pas solide non plus. Vigor, le grand précurseur du massacre, s'en plaignait : ce Nostre noblesse ne veut frapper.-. Dieu permettra que cette bâtai'de noblesse soit accaUée par la commune. »

Donc le clergé crut plus sûr de faire ses affaires lui-même.

Au premier mot que dit le roi en 1561 pour avoir un état des biens ecclésiastiques, ce mot^ qui sentait la vente, poussa le clergé de Paris, assemblé à Notre-Dame, à l'acte le plus décisif; son premier pas fut le dernier, l'appel à la guerre civile et à la guerre étrangère. D'une part, il se remet à la protection du roi d'Espagne. D'autre part, il s'adresse à Guise. Le capitaine souverain du parti dont parle Pacte ^ 1576 apparaît quinze ans plus tôt. — Premier acte de la Ligue^ en mai 1561 .

La mort de François de Guise entrava. On n^y perdit rien ; tout fut arrangé à loisir. D'une part, on prépara le futur capitaine Henri en concentrant chez les Guises une monstrueuse force d'argent, les revœus de quinze évêchés, et plus tard cinq gouvernements du royaume.

Facilité de nourrir une grosse maison armée^

d'achctei* des bravi, des rcîtres. — Voilà le premier trésor ée la Ligue.

C'était peu de chose en campagne^ mais beaucoup dans une grande ville. Paris fut travaillé de main de maître. Les. confréries y doi^naient prise. Mais, pour les mettre en mouvement, il ne suffisait pas des^ moines, troupes légères, d'action variable. 11 fallait l'action fixe de révêché et des cures* si puissantes de Paris.

Il suffît de regarder le formidable édifice de Notre-Dame et d'en savoir'les origines pour ■comprendre ce qui se fit. Albigeois, juifs et templiers, jetés dans ses fondements, annoncent, dès le moyen âge, ce qtt'en doit au seizième siècle attendre le protestantisme.

On éleva à l'épiscopait Gondi, propre ftère du comte de Retz, le principal conseiller de la Saint-Bar Ihélemy. On choisit pour toutes les cures un personnel admirable des plus véhéments prêcheurs. La violence, de génération en génération, monta, et de cura cti curé. Le furieux Yigor, curé de Saint-Piul, était un agneau en comparaison de «es lëlèfyfes/ Prévôt de Saint- Séverin forma à Tinvective l'incomparable Boucher, cucé de Saint-Benotti Ët^ de ces modèles illustres, partît le Gascon Guincestre, le curé de Sâint-Gervais, qui, joignant les actes aux

paroles, eirfeva la foule enivrée en poignardant sur l'autel une poupée d'Henri III.

A droite de la Seine, les chaires dé Saint- Paul, Saint-Gervais , Saint-Leu, Saint-Nicolas, Saint -Jacques -la -Boucherie et Saint -Germa in- TAuxerrois éclatent, tonnent et foudroient. A gauche, rugissent Saint-Benoît, Saint- Séverin, Saint-Côme, Saint-André-des-Arcs. C'est la publicité de la Ligue.

On en parle vingt ans trop tard. Elle commence bien avant la Saint-Barlhélemy, • avec moins d'ensemble sans doute. Déjà sifflent leâ petits serpents, jusqu'à ce que la mort d'Henri de Guise, d'Henri HI, le martyre de Jacques Clément, fasse éclater tout à la fois le plein paquet de vipères.

On suppose que l'objet capital de celte publicité était la satire du roi. C^était vrai en général. Poucet, l'amusant curé de Saittt-Pierredes-Arcis, et autres en faisaient des bouffoïmeries qui amusaient fort le peuple. Mais on voit bien que des choses plus profondes et plus politiques . étaient habilement mêlées à ces fureurs tragi-comiques. On disait, oh rédisait ces choses essentielles au parti : Qtfe la Saint-Barthélémy avait été une revanche à^s excès des protestants, que la Ligue catholique était aussi une reixmche, une imitation dés ligues

des protestants. On le dit tant, qu'aujourd'hui plus d'un le redit encore. Un mensonge bien cultivé, répété longtemps en chœur par un demimillion d'hommes, devient comme une vérité»

^ La Ligue n'est nullement une imitation. Elle a son mérite propre, original. Marquons bien les différences:

1^ Les unions protestantes sont les actes dé^ femifs d'une minorité massacrée qui se serre pour ne plus l'être. Et la Ligue est l'acte offensif d'une majorité massacrante qui s'indigne de ce qu'on veut lui retirer le couteau.

2® Un signe tout particulier à la Ligue, absolument étranger aux unions protestantes qu'on lui assimile, c'est la menace, Tintimidalion, la persécution dénoncée aux neutres et aux pacifiques. Qui n'entre pas dans la Ligue est traité en ennemi; qui la quitte est traité en traître, puni dans son corps et ses biens.

3** Le capitaine de la Ligue n'est pas un chef militaire seulement, comme furent Condé et Goligny, qui ne prirent poiiat le pouvoir judiciaire^ laissèi'ent juger les ministres et Tarmée. Ce capitaine catholique, aux termes de l'acte primitif, est une espèce de grand juge pour poursuivre ceux qui sont coupables de ne pas entrer dans la Ligue, pour punir ceux des ligueurs qui auraient querelle entre eux.

Â^ Les franchises des prommes leur seront restituées par la Ligite telles qu'elles furent du temps de CUms. Appel direct à Tindépendance locale, que les protestants (tant accusés de fédéralisme) ne formulèrent jamais. Leur isole- ,ment, leur exigence de places de garantie, fut une mesure de défense. Ils se murèrent tant qu'ils purent. Pourquoi? Parce qu'ils voulaient vivre.

Au contraire, la restauration des pri villes locaux promis au nom d'une immense majorité catholique qu'aucune nécessité, aucun danger, ne contraignait, qu'était-ce? Une destruction de l'unité nationale, l'appel à la dissolution.

Voyons les ligueurs à l'œuvre. Un bon marchand de Paris, le parfumeur la Bruyère, et son fils Matthieu, honorable Conseiller au Châtelet, s'en vont discrètement par la ville, disant tout bas : « Que la Picardie, donnée à Condé par le traité, forme une association pour le roiy pour maintenir son autorité, mais sous la réserve du serment qu'il fit à son sacre (serment d'exterminer l'hérésie). Paris, menacé d'horribles vengeances par les protestants, a bien plus sujet que la Picardie de s'associer, de créer, pour sa défense, un capitaine. »

« Les protestants se liguent bien. Nous pouvons nous liguer aussi, » c'était le grand ar-

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gument. oc Mesurons les huguenots à l'aulne où ils mesurent autruy. Suivons leurs conseils^ conformons*-nous au chemin qu'ils tien* nent. Il les faut fouetter aux verges qu'ils ont cueillies. »

 ceux c qui disaient que les Allemands n'étaient pas bien loin, pouvaient revenir, les ligueurs répliquaient : « I<ious n'avons pas peur. Nous avons les Espagnols qui ont bien battu les Turcs, Don Juan d'Autriche va venir pour expédier les hérétiques. »

. Du Nord, la Ligue passa d'abord au Midi, en Poitou, où l'accueillirent les la Tréraouille. Et de là partout.

. Le succès faisait le suQcès. Les ligueurs, mystérieusement, disaient partout à loreille qu'ils avaient, pour commencer, une armée de trente mille hommes.

Sous ce grand nom de catholiques, ils se donnaient hardiment pour la majinité du royaume, pour la presque totalité» Il s'en fallait terriblement. La France était fort politiqtJte. Si les choses eussent été libres, un vingtième des catholiques tout au plus çût été ligueur» MaiSy par la peur et toute espèce d'influences de corruption, ils devenaient ce qu'ils disjstient^ Ib faisaient, de leur mensonge, une vérité, à force d'audace.

Le président de Thou fut bi^i étonné quand on lui parla de la Ligue. Le roi, sa mère, quand ils rapprirent, avec leur finasserie qui si souvent les rendait dupes, n'y virent qu'un très-utile épôuvantail pour contenir les prolestants et ^ dispenser de tenir la parole qu'on leur avait donnée.

Henri III était d'ailleurs préoccupé d'une nouveauté bien autrement importante. Il négociait en Italie pour faire venir les Gélosi, excellents bouffes italiens qui jouaient les pièces scabreuses de Machiavel et autres; enhardis par le masque, ils en improvisaient d'analogues et plus ordurières. La reine mère, malgré sa goutte, en était fort ragaillardie. C'est par eux que le roi ouvrit ks États généraux de Blois. Ils jouèrent dans la salle même où s'agitait le destin de la France.

Mais un bien meilleur acteur, plus amusant, c'était le roi, qui, ce jour, fit le saut complet et parut décidément femme, portant le collet renversé des dames d'alors. Un collier de perles, qu'on voyait par son pourpoint ouvert sur sa peau blanche et très-fine, s'harmonisait à ravir avec une gorge naissante que toute dame eût enviée.

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