‹ La ligue et les papesChapitre 25 sur 32 · DU SAINT-SIÈGE SOUS GRÉGOIRE XIV · texte numérisé non relu

DU SAINT-SIÈGE SOUS GRÉGOIRE XIV

(24 septembre 1S90 — 15 octobre 1591)

< Certains s'étaient pcrsna46s qnc Ln France tomberait an seul brait de la levée des troupes faites par Sa- Sainteté et a Tcxprès commandement porté par Landriano... L'événement leur apprit qno In France ne vent pas estrc maniée de ecste Taçon. »

Varoles de Neuf cille de Villeroy.

Jean-Baptiste Gastagno, cardinal depuis 1583 , élu pape le 15 septembre 1590, succéda à Sixte-Quint sous le nom d'Urbain VII ; il mourut le 27 septembre, onze jours après sa nomination.

Le duc de Luxembourg avait pendant la vacance du trône pontifical quitté Rome pour venir à Florence. Il affirma, dans un mémoire adressé à tous les cardinaux, le désir des catholiques royalistes de ramener le roi à TÉglise, et supplia chacun d^eux de vouloir bien apporter en cette grave circonstance tous les ménagements nécessaires ; il expliqua comment le roi de Navarre avait demandé h être instruit.

et comment cette bonnne disposition eût aiâené un résultat, si le ministre du Pape envoyé comme Légat avait agi avec moins de passion. Enfin il les conjura de fermer Toreille aux ennemis de la France, désireux de la démembrer, au moins de l'affaiblir, car il fallait prendre garde en perdant l'Étal de perdre rÊglise. Tel était le vœu du duc de Piney. L'évêque d'Asti, Panigarola en avait un autre et, en exposant au duc de Savoie Tétat des affaires, il réclama rinicrvention en France d'une armée pontificale. « Plaise à Dieu, dit-il, qu'il nous donne à bien tost ung Pape tel que Lui avec le roi d'Espagne... puissent appliquer le remède nécessaire et, parle moien de la guerre, ils couvent tellement ce feu qu'il se puisse faire ung roi catholique. »

Laquelle des deux politiques allait être suivie ?

Le cardinal Nicolas Sfondrato, élu pape le 5 décembre, prit le nom de Grégoire XIV. Le duc de Luxembourg alors à Brescia le félicita de son élection, parla contre la Ligue et supplia le Souverain Pontife de ne rien précipiter, mais d'attendre l'envoyé des Princes et de la noblesse de France.

Le commandeur de Diou, resté à Rome, obtint de suite (16 décembre) une audience où il se rendit avec Mgr Desportes. Il présenta les demandes des catholiques ligueurs; c'est-à-dire un secours important en argent pour entretenir l'armée, un monitoire pour effrayer par la menace d'excommunication les soutiens du parti contraire ; des brefs pour diverses personnes; la nomination, du moins la présentation par le duc de Mayenne, aux bénéfices vacants; le chapeau de cardinal pour l'archevêque de Lyon.

Grégoire XIV répondit en peu de mots et tout en témoignant sa volonté d'aider les "catholiques, il demanda du temps pour réfléchir, car s'il regrettait de dépenser inutilement cinq baïoques, il ne regarderait pas, s'il y avait utilité, h employer deux cent mille écus. Il examinerait la question des bénéfices, mais ne voulait point encore nommer de cardinaux, sauf le fils du duc de Parme Edouard Farnèse et l'abbé Sfondrato son neveu, prélat jeune encore, mais de grande espérance, sur lequel il comptait se décharger du soin des

affaires. — « Il faudra en tenir compte » observa le commandeur de Diou, et il se promit de rendra visite au futur cardinal, aussitôt après son arrivée à Rome, où il était attendu dans un ou deux jours.

L'impression des agents de la Ligue avait été bonne ; ils avaient espoir dans « les grandes et louables vertus et qualités du Pape, dans son zèle et amour pour la sainte cause(l).Ti) Aussi le duc de Mayenne s'empressa de récrire à l'évcque d'Avranches François Péricarl ; « Le Pape estTungde ceux que nous pouvions le plus désirer pour Taffection dont il a tousjours esté poussé à favoriser le bien de cette sainte cause (2). » L'abbé d'Ossat constatait les espérances des Ligueurs, mais comptait bien que ce « Pape craignant Dieu et homme de bien ne ferait rien qui puisse tourner à la diminution de La couronne de France (3). »

Une politique d'attente et de conciliation n'avait encore rien produit ; une politique de combat contre le roi de Navarre obtiendrait-elle un résultat ? Grégoire XIV allait le tenter, car l'opinion générale qui a tant de puissance, môme sur les meilleurs esprits, l'entraînait dans cette voie : l'intervention militaire était ardemment réclamée par les Ligueurs, au nom de la religion à sauver ; elle s'imposa.

Lorsque la nouvelle de l'élection du Pape parvint à Paris, le duc de Mavenne demanda aux conseillers de la ville des réjouissances publiques (4). Mgr Sega qui avait reçu l'ordre de continuer ses fonctions de Vice-Légat (S), voulait, afin de

(1) Arch. du Vatican, LetUrey l. XXV, fo 483. Lcl. du 16 déc. 1590.

(2) Loriquet, Correspondance du duc de Mayenne, p. 190.

(3) « Y en ha qui présagent desja que ce Pontilicat sera adminislrô en grande partie au gré des Hespagnols... aussi croy-je que Sadîle Sainteté qui s'est toute sa vie monstre craignant Dieu et homme de bien et qui jusqncs ici n'ha jamais que l'on sache fait injustice à la requcste d'aucun prince, fera encore moins cy après aucune chose qui puisse tourner à la diminution de la couronne de France. » Lettre de d'Ossat, 18 décembre 1590. Bibl. nat., ms. f. fr. 3473, f*» 106.

il) Arch. du Vatican, /. c, t. XXXII, f»» 39. LeUre du 9 janvier 1591.

(5) Le Pape disait do lui : « Cognosco Mgr di Piacenza pcr nostro amico, l'habiamo per preiato mollo benemerito délia Sede apostolica. » BiW. nat., ms. f. fr. 3380, fo 105.

446 LA LIGUB

donner à ces fêtes un caractère particnlièrement religieux, faire chanter un Te Deum et ordonner une procession. II écrivit en ce sens au cardinal de Gondi,' évêque de Paris, mais le cardinal ne répondit rien, et le Prévôt des mar-. chands^ de son autorité privée, prescrivit une procession dans chacune des paroisses, avec une procession générale le dimanche suivant à Tissue de la messe du Saint-Esprit. « Dieu soit loué, écrivait Mgr Sega, ne nous occupons pâs de la manière dont les prières sont venues, pourvu que nous en ayons l'effet. » Cependant il faisait remarquer qu'il n'avait pas été consulté, et il ajoutait : « On ne peut tolérer longtemps ce manque d'égards et il faut du moins montrer qu'on s'en aperçoit (1). »

Le cardinal de Gondi, si peu empressé en cette circonstance, profita cependant du changement de Pontificat pour demander à Grégoire XIV, de « ne pas ajouter foi aux calomnies répandues contre lui, avant d'avoir entendu les motifs qui l'avaient fait agir (2). » Depuis le commencement de nos malheurs, disait-il, on lui avait demandé de prêter le serment de l'Union ; toujours il avait déclaré, comme il le déclarait encore, sa volonté de rester uni aux catholiques en tous les points de la religion, mais, comme la formule du serment contenait des engagements inexécutables pour lui, il avait refusé de le prêter « avant de recevoir un ordre du Souverain Pontife ; » or cet ordre il ne l'avait pas reçu, au contraire lorsque la Sorbonne l'eut frappé d'excommunication pour avoir célébré le service du Roi défunt, le Pape contesta h la Faculté le droit de porter cette sentence et admit la bonne foi du cardinal.

Pendant la vacance du Siège Apostolique, des esprits véritablement trop ardents, disait le cardinal, l'avaient de nouveau sollicité de prêter le serment; sans doute on avait retranché certains articles, mais ces articles étaient peu

(1) Archives du Vatican, Lettet^e, t. XXXII, P» 109. Lettre du IS janvier 15î)l.

(2) Arch. du Vatican, t. XXV, f« lia. Lettre du 10 janvier 15UI.

importants^ et il en restait d'autres qu'en toute conscience le cardinal ne croyait pas pouvoir jurer. Il s'en rapportait au jugement du Saint-Siège.

Le cardinal était en ce moment d'accord avec le Vice-Légat pour réunir les catholiques ligueurs avec les catholiques royalistes, seulement Gondi voulait appuyer ces derniers afin que les ligueurs revinssent à eux (1), Sega entendait les blâmer et leur faire abandonner la cause du Prince pour grossir les rangs des Ligueurs. « Je leur ai mis la puce à l'oreille, écrivit Sega au secrétaire d'État (2), en leur montrant que s'ils quittaient le Navarrais et se jettaient aux pieds du Pape pour se conformer k ses ordres, Paris se mettrait volontiers sous leur protection, en attendant le roi élu par l'assemblée des Etats et béni par le Souverain Pontife. Les autres villes suivraient l'exemple de Paris. » D'un autre côté pour obtenir la coopération de M. de Brissac, venu à la fin de décembre par ordre du duc de Mayenne « faire un tour » dans la capitale afin de reconnaître sa vraie situation, le Vice-Légat « lui mit une autre puce à l'oreille (3). — Il y a quelque chose en -train, lui dit-il, j'en suis sûr, et si Mayenne n'est pas prêt et diligent, il pourra se trouver fort embarrassé (4). » Brissac le jugeait vraisemblable, parce que, d'après lui, il y avait entre le roi de Navarre et la noblesse catholique un certain froid (5). — « Savez-vous si d'Epernon est au courant de Taffairê? »

(1) Bibl. nat, f. fr. 3980, P* 97. — « Ayant eu toujours en l'opinion que rien ne pcult rcmcctrc ce royaulme en son entier et pour la religion et pour Testât que l'union des catholiques. Ib,^ r» 110.

(2) « Gli ho mcsso il puici neir orccchio. » Arch. du VaUcan, Lellere^ X. XXXII, f- 45.

(3) Le 24 décembre, le duc de Mayenne annonçait au Vice-Légat et à l'ambassadeur d'Espagne qu'il envoyait le comte de Brissac « faire un tour à Paris » pour « recognoistre plus particuliôremcnt l'cstat et la disposition des affaires et me rapporter soigneusement la résolution que vous avez prise ensemble. » Correspondance publ. par MM. Henry et Loriquct p. 196. — Brissac qui « est extrêmement bien volu n devait prendre avec eux a un bon avis sur l'occurence des affaires. » (ïb., p. 198.)

(4) « Si potria trovarc con uno pugno pieno di moschi. » Arch. du Vatican, Lettere, t. XXXil, i^ 15.

(5) « Disgusto. »

demanda Brissac, et son interlocuteur de répondre : « Je pense que oui et c'est là sans doute la raison de sa présence dans les environs. »

Le Vice-Légat attendit de cette double intrigue un bon résultat (1) et il cbercha de plus à faire savoir adroitement au roi de Navarre Tassentiraent donné au projet par le cardinal de Gondi, afin de faire naître entre eux de la méfiance.

N'était-ce pas beaucoup se flatter? Afin d*appuyer ses plans, Mgr Sega sollicita du nouveau Pape le Monitoire ou Avertissement réclamé déjà par M. de Diou. Si à ce Monitoire était ajouté un secours d'argent donné à la ville de Paris, si le Monitoire arrivait en France en même temps que l'armée du duc de Parme passerait la frontière, si de plus il était accompagné d'une démarcbe auprès des chefs de TUnion {^our leur faire abandonner des erreurs préjudiciables au progrès de leur cause, le Vice-Légat croyait à un effet certain (2), Autrement, disait Mgr Sega, « si l'autorité de Sa Sainteté ne brise l'opiniâtreté des uns et ne secoue la paresse des autres, pour les tirer tous de l'aveuglement où les jettent leurs passions et leurs intérêts particuliers, tout ira à la ruine, surtout de notre côté. » Aux yeux de Sega, c'était évident ; comme preuve, il envoya h Rome la Lettre rédigée à Paris, d'un catholique à unprovincialy et il énuméra les pertes récemment éprouvées par les Ligueurs : Corbeil, Lagny, le pont de Saint-Cloud, n'étaient plus en leur pouvoir, car les ordres donnés parle duc de Parme avant son départ n'avaient pas été exécutés; or l'occupation de ces points importants restreignait le cercle des approvisionnements de la capitale. De plus un'fe tentative pour reprendre Saint-Denis venait d'échouer.

Le gouverneur de Paris, F. de Faudoas, sieur de Belin,

(1) « Talche si ne va Imbcvulo di maniera che la calchera a Uniena piii mcdiocrcmcntc. »

(2) « Si fusse accompagnalo da.un buon averlimcnto a Principi deU* Unione de H crrori che corrono fra loro, in prejudicio de! buon progresse de la causa saria piu efficace et piu melleria U cerveUo a parlilo a tulle le sorli di personc. »

mÊ^mmmiem^TTTir ijB

averti de Tabsence du roi de Navarre et de la faible garnison laissée dans cette ville, eut le dessein de profiter de la glace qui couvrait Teau des fossés pour avancer jusqu'au pied des murailles et les escalader. Il fit part de son projet au ctievalier d'Aumale (1); le chevalier l'approuva et déclara même qu'il voulait s'y trouver en personne. Pendant la nuit du 2 janvier 1591, M. de Belin, accompagné du chevalier d'Au maie, de Louis de Beauvau sieur de Tremblecourt et du sieur de Tremon, éclairé par quelques cavaliers et suivi de huit cents fantassins, la moitié français et la moitié lansquenets, sortit de Paris. Quand leurs soldats furent aperçus par les sentinelles ennemies, ils s'élancèrent à l'assaut sur quatre côtés à la fois, ouvrirent heureusement la porte désignée pour faire entrer le gros de la troupe, mirent en fuite le corps de garde, prirent l'artillerie et marchèrent vers l'église où la garnison venait de se retrancher. Mais une décharge de plusieurs coups d'arquebuse ayant atteint mortellement le chevalier d'Aumale au moment où, après s'être écarté, il passait sur la place (2), ses compagnons s'enfuirent et, dans l'obscurité de la nuit, jetèrent le désordre dans les rangs. Le coup était manqué. Cet échec répandit la consternation : il « enleva à la troupe sa réputation, aux politiques la crainte du chevalier d'Aumale et il accrut l'audace de l'ennemi. »

Le roi de Navarre revenu aussitôt à Saint-Denis, ne voulut pas rendre le cadavre du chevalier avant d'avoir constaté son identité. « Dieu doit être bien courroucé contre nous, dit alors Madame de Nemours au Vice-Légat (3), car mon fils avait obtenu d'un capitaine nommé Beaujeu la promesse de livrer une porte de la ville. » Mais ce capitaine en parla à sa

(1) Claude de Lorraine, troisième fils de Claude de Lorraine et de Louise de Brezé, était chevalier de Malte .

(2) « Quando sbandatosi il cavalière con setle o olto degli allrl piu presto del dovere, sotto pretcsto di voler salvare la casa di una donna disbonesta arnica sua. » Arch. du Vatican, /. c, t. XXXII, f» 53.

(3) a Bisogna dire che Dio sia scorociato con noi, poiche haveva pcrmesso ancorche si fosse scoperto U traltato, che vi haveva dentro. > Arch. du Vatican, /. c, t. XXXII, fo 102;*!5 janv. 1591.

LA LIGLE 29

480 LA LIGLE

femme, fut dénoncé par elle, renvoyé sous un prétexte quelconque à Senlis, où convaincu de trahison il fut mis à mort.

Cette affaire malheureuse pour les Ligueurs avait été précédée quinze jours auparavant d'une autre, à trois lieues de Dreux, où « un bon soldat et grand catholique, » le sieur de Falandre, avait été tué. Presqu'en même temps, il est vrai, la garnison de Merle avait* repris par escalade la place de Notre-Dame de Liesse, « lieu de dévotion non loin d'Amiens (1), » dont les Catholiques avaient été chassés trois mois auparavant. Sans doute aussi une partie du régiment de Capizucchi avait mis en fuite la garnison de Château-Thierry, mais les soldats royalistes de Corbeil avaient enlevé un convoi de deux mille cochons destinés k la capitale (2). Rien dans ces opérations n'était décisif.

Le comte de Brissac, après avoir constaté « le très malheureux et très dangereux état de Paris à la merci d'une émeute, d'une sédition, d'une escalade ou de tout autre accident, » avait quitté la ville dans la nuit du 4 janvier 1591, porteur d'une lettre où le Vice-Légat réclamait de Mayenne mille fantassins espagnols et italiens. Mais il fallait les payer pour deux mois et de plus leur assurer, ainsi qu'aux Allemands et aux Français de la garnison, des vivres pendant trois mois. Or les provisions s'épuisaient; on demanda donc au duc de Mayenne d'envoyer cent chevaux à Dourdan et cinquante à Pacy, afin de faciliter l'entrée des vivres dans la capitale, sans avoir recours à un traité de commerce avec l'ennemi. « Tout le monde a été unanime h donner cet avis, écrivait Mgr Sega; si donc Mayenne n'est pas de marbre, il faut qu'il se réveille. Ne pourrait-il par exemple renouveler avec plus dVdre et de prudence Tcscalade contre Saint-Denis? Si en effet cette place était en notre pouvoir, nous pourrions nous moquer de l'ennemi jusqu'à l'arrivée du duc de Parme,

(i) N.-D. de Liesse est auprès de Laon.

{i) Chaque cochon coulait dix-huit écus, une vache quarante, tandis qu'au commencement du siège on en avait une pour six ou sept écus.

car les vivres ne nous manqueront pas à présent du côté de Pontoise et de Dourdan. » Sega conclut en disant : « Si Mayenne envole du secours, je ne quitte point Paris, mais s'il n'envoie rien, je partirai avec la duchesse de Guise, la conscience tranquille vis-à-vis de tout le monde (1). » Déjà le colonel Collalto était parti pour aller parler au duc de Mayenne « avant de voir ses troupes mourir de faim. » C'était pendant la nuit du 3 janvier. Sous la protection des compagnies de Collalto et de Bassompierre étaient également partis l'ambassadeur don Bernardino de Mendoza, les secrétaires Desportes et Pericard, dévoués aux Guise, les agents du duc de Lorraine, Mme de Celle, le frère Zoppa de Saint- Bernard, le P. Provincial des Jésuites, lui aussi désireux de parler au duc de Mayenne et de visiter deux collèges de sa province; il y avait encore d'autres personnes, en tout cent dix chevaux environ et cent cinquante lansquenets à pied, avec des charettes et des bagages. « Je ne suis pas allé avec eux, écrivit Sega, pour ne pas donner le signal de la perte de la ville (2). Ma présence la maintient dans le devoir et permet d'attendre la décision de Mayenne, mais si un secours n'arrive pas, tout est à craindre : voilà la vérité. »

La faiblesse de la position se trahissait par les « résolutions inconsidérées de ce querelleur (3) de Conseil tenu par Lenoncourt, le Président Le Maître, Videville (4) et Neuilly. Le premier ne sait ni parler, ni comprendre, le second a montré ses sentiments en mariant sa nièce à un secrétaire de Biron, le troisième est l'âme du cardinal de Gondi et est ingénu comme vous savez, comme peut-être on l'apprendra bientôt. Le quatrième ressemble au premier. Les deux du

(1) « Gia chc havre complète con la mia conscienza et col mondo. » Arch. du Vatican, t. XXXII, fo 39; 9 janvier 1591.

(3) « Jonon sono andato con lero per non darc il Iracollo a la pcrdita dl questa ciUa. » (9 janvier.) Arch.] du Vatican^ /. c.,L XXXII, f» 43. Le porteur de celte dépêche ayant été dévalisé par rcnnemi à Lonjumeau, Sega en envoya le 16 janvier un duplicata.

(3) « Tenzolo. »

(4) Nicolas Bertrand, seigneur de Videville, petit-fils de Jean Bertrand Garde des sceaux.

milieu sont très liés ensemble et le premier marcbe d'après leur avis, aussi il va rarement au conseiU mais il se plaint publiquement de ses extravagances, il récrit à Mayenne et d'autres récrivent comme lui, mais on n'y voit pas de remède. En somme, écrit toujours Sega, il s'engage ici entre les trois autorités la plus ridicule escarmouche du monde. La ville ordonne, le Parlement empêche, le Conseil s'oppose, et rien ne s'exécute, toute l'action consiste à faire et à défaire. Les résolutions se prennent et se contredisent l'une l'autre si ouvertement, que c'est une honte. De plus le Conseil est si inconstant qu'il veut et ne veut pas. La même lutte existe entre le Parlement et les Seize, ^ntre les magistrats de la cité et les représentants de la politique, entre les membres du Parlement eux-mêmes, les uns contre les autres. C'est pitié de voir combien tous obéissent peu à ce faible chef (Mayenne) réduit, il s'en faut guère, à être le roi des grenouilles de la fable, selon le mot juste de l'auteur d'un écrit. D'ailleurs, le langage de Mayenne est divers selon les différentes impressions qu'il reçoit de son entourage, et on n'est jamais sûr d'entendre sa véritable pensée. Ainsi tous les membres languissent, quand la tête faiblit. Je n'en dis pas davantage, ajoutait le Vice-Légat, parce que j'en parlerai plus longuement dans un mémoire sur les défauts de l'Union. » Puis Sega revenait à une de ses idées déjà présentées au secrétaire d'État : « Réfléchissez sur le remède que j'ai proposé, c'est-à-dire de placer sous la protection et tutelle du Saint-Siège celte ville de Paris avec l'Ile-de-France, en attendant la prochaine assemblée des états et l'élection régulière d'un roi catholique. Ne mettrait-on pas ainsi un certain ordre en cette confusion, et l'autorité de Sa Sainteté, par l'excommunication contre les gens d'armes, ne détourneraitelle pas la guerre de ce pays ? Une fois le Pape d'accord sur ce point avec le roi d'Espagne, le duc de Mayenne consentirait facilement à la combinaison et les peuples l'accepteraient plus volontiers. Ce serait là, Mgr Sega en était persuadé, un remède plus efficace et plus utile au repos du royaume que la Ligue elle-même des Catholiques; 4,000 fan-

tassins et 5Ô0 bons chevaux suffiraient à réaliser ce plan, par conséquent il entraînerait peu de dépense ; pendant ce temps, le roi d'Espagne occuperait les autres parties de la France et contiendrait Tennenni. »

Quelques jours après Sega ajoutait : « J'ai pensé de nouveau à ce projet. Le Pape pourrait seuleraent occuper Paris et alors il suffirait d'avoir 2,000 fantassins et 200 chevaux; ces troupes, réunies à dix mille Parisiens enrôlés moyennant une faible solde, assureraient la tranquillité de la ville, car elle est très menacée (1). Le Navarrais réunit ses troupes à Compiègne, et les personnes qui arrivent ou écrivent de Mantes, annoncent sa résolution d'emporter Paris avant le retour du duc de Parme. » Ses troupes, il est vrai, venaient d'être repoussées de Meaux, et après la découverte d'un complot pour livrer Beauvais, le Maire avait fait arrêter quatre-vingts personnes, dont dix-sept des plus coupables furent, le soir môme et à la lueur des torches, mises à mort. « Si le Navarrais veut prendre la ville, avait dit alors le Maire aux survivants, au premier coup de canon je vous fais tous brûler vifs. »

Les autres complots ourdis chaque jour par les royalistes à Mantes, à Châlons, à Orléans, à Paris, montraient assez qu'ils ne s'endormaient pas. A Orléans, les échevins, pour éviter de tomber entre les mains des royalistes, avaient sollicité par l'entremise du duc de Parme, la protection de Philippe II; mais le Vice-Légat comprenant la nouvelle difficulté créée par cette proposition, exposa au duc (il se fiait du reste sur sa grande circonspection) l'inopportunité d'y prêter en ce moment l'oreille, car le danger où la poiissaiice du roi d'Espagne exposait la France étant en effet un des principaux arguments mis. en avant par le roi de Navarre pour rallier les Catholiques, n'était-ce point le servir que d'abonder dans le sens incriminé?

Henri IV espérait entrer bientôt dans Paris, car il croyait la ville réduite à l'extrémité de se rendre pour ne pas être

(1) Arch. du Vatican, /. c, t. XXXII, fo 102.

emportée d'assaut (1). « Dieu veuille, écrivit Sega le 9 janvier, que ce ne soit pas le seul fondement de son espérance, mais il y en a d'autres. » Et alors le Légat raconta comment le Doyen et quelques chanoines du Chapitre de Notre- Dame, auraient demandé au gouverneur de Paris un passeport pour solliciter du roi alors au château de la Roche- Guyon, h quatre lieues de Mantes, la permission d'amener dans la capitale, afin de servir aux besoins de TËglise, le grain dû par ses tenanciers. « La demande a une telle importance et peut avoir une telle conséquence, car c'est un très mauvais exemple, répondit le gouverneur, que je ne puis délivrer le passeport sans en parler au duc de Mayenne. On n'a qu'à lui écrire, et quel que soit son avis je m'y conformerai. » Mgr Sega instruit de cette démarche par le gouverneur, approuva sa réponse : « Il eût été bon, ajouta-t-il malicieusement, de demander au Doyen ce que le cardinal de Gondi et le Vice-Légat pensaient de sa démarche, afin de forcer le cardinal à se découvrir et le Chapitre à parler au représentant du Souverain Pontife. »

Le Doyen envoya aussitôt vers le duc de Mayenne, et Sega de son côté fit appeler l'abbé d'Orbais. « C'est là, lui dit l'abbé, une intrigue inventée et proposée par le Doyen pour aller lui-même traiter avec le roi de Navarre. La requête est déjà écrite : il y a en tête un beau frontispice et les titres de

(1) « Les trente chevaux de guerre que M. de Tremon avait à Paris en partirent faute de vivres. Ceux de MM. Collalto et Bassompierrc étalent déjà en aUés, en sorte qu'aujourd'hui, écrit le Vice-Légat le 23 janvier, U n'y a que les six chevaux de guerre du gouverneur. Les autres chevaux de la ville ne dépassent pas le nombre de cent. Chose digne de risée et de pitié, les quatre Duchesses ont trois carrosses et chacune un cheval, et puis quels chevaux I on est efiFrayé de les voir (Et cavaUi pol, ch'ô spavento a vederil). Outre ces trois carrosses, U y a ceux d'Ecosse, de Ferrare, de Rennes et le mien : on n'en voit pas d'autres dans ce Paris dont toutes les rues autrefois en étaient remplies. »

tf Le traité de commerce, conclu à Mantes par Videville ne satisfait pas ; toujours est-il qu'en gros ou en détail on ne voit pas de vivres (Se bene che ne in grosso ne a minuto compariscono viveri di sorte alcuna.)*» Arch. du Vatican, /. c, t. XXXII, P»103, eipassim.

Sire et de Majesté ne sont pas épargnés. 11 y a là un mystère, car le Doyen n'agit probablement pas sans l'agrément du cardinal de Gondi (1). C'est un homme à embrasser même le diable et à accepter Thérétique pour sauver sa vie (2) ; il commande à la baguette et déjà au nom du Chapitre il a pris contre le Conseil de ville la défense du chanoine Falchetti, incarcéré comme suspect. Les chanoines « zélés pour rUnioD (3) sont si peu nombreux qu'ils ne se réunissent plus à leurs collègues et les royalistes dominent seuls dans leurs réunions. »

Le Prévôt des marchands, instruit de la démarche, vint peu après s'en plaindre au Vice-Légat et lui dire sa résolution de s'opposer avec lui à la sortie du Doyen. Néanmoins celuici se rendit à la Rocheguyon avec un passeport du roi de Navarre et y rencontra huit ou neuf fois le Prince ; il lui parla même, dit-il à quelques personnes, mais il le nia en présence du Vice-Légat. « Le plus beau de tout, écrivait alors ce dernier, est que depuis son retour il ne tarit pas d^éloges sur le Roi ; à l'entendre ce prince est un prodige d'innocence, comme saint Jean-Baptiste ou saint Jean l'Évangeliste. »

Les royalistes prenaient courage, et la mésintelligence qui depuis longtemps existait entre le duc de Mayenne et le conseil de l'Union, était bien de nature à fortifier leur espoir. Les conseillers étaient mécontents de voir leurs lettres rester souvent sans réponse, et irrités de ne pas recevoir les expéditions concernant les affaires du royaume pour y apposer le sceau du conseil, car beaucoup de pièces étaient scellées à Soissons avec le sceau particulier du duc. Us trouvaient

(1) «c Asserandomi che necessarlamcnte la contiene qualche occulte misterio... ne si puo indurre a credere che il decano, che n'è rautorc, rhabbia promossa senza partlcipalione del cardinale Gondi. » Arch. du Vatican, Lettere, t. XXXII, fo 106; janvier 1591.

(2) « Si lascio uscire di bocca, che bascieria etiamdio il Diavolo, non che assenlire airheretico pcr salvarc se stesso. » Arch. du Vatican, /. c, t. XXXII. f 41.

(3) « Ll zelantl U partilo deirunione. » Arch. du Vatican, /. c, • XXXII, f> 38.

456 LA LIGIE

également fort mauvais de ne pas avoir eu communication des instructions remises par le duc de Mayenne au président Jeannin, lorsqu'il fut envoyé en Espagne, et ils reprochaient au duc d'avoir trop de rapports avec le gouverneur de Lagny et avec M. de Fleury, frère aîné de Téfêque de Châlons, envoyé par le duc de Nevers pour lui persuader de conclure un accord avec le roi de Navarre ; or, comme M. de Fleury et le gouverneur de Lagny étaient dans l'intimité de Villcroy, leur présence à Soissons où se trouvait le duc de Mayenne parut suspecte. Les soupçons augmentèrent à cause des relations du duc de Mayenne avec un capitaine royaliste très en évidence, Alphonse d'Ornano (l).Le Vice-Légat chercha à calmer les conseillers, selon « son principe ordinaire de leur donner satisfaction sur certains points, j) Le duc de Mayenne, dit-il, « est le premier du royaume. Les instructions données par lui à un ambassadeur ne peuvent être communiquées à tout le monde, et quant aux pourparlers engagés, ce bruit n'est-il pas mis en avant par le duc de Mayenne, précisément pour arrêter l'élan deTennerai et gagner un temps précieux? » Tel fut le langage tenu par Mgr Sega vis-à-vis des conseillers, mais, dans ses dépêches à Rome, il se demanda au contraire si les négociations suivies par le roi de Navarre n'avaient pas pour but d'endormir le duc de Mayenne et de l'empêcher d'avancer pendant qu'ailleurs on frapperait de grands coups?

Un des membres du conseil de Paris, Boucher curé de Saint-Benoît, avait souvent le don d'exciter la colère de ses interlocuteurs, aussi un jour la duchesse de Mayenne lui pai*lant des membres du conseil, s'écria dans un mouvement de colère : « Il faudrait jeter à la Seine tel et tel (2). » Cette franchise n'était pas le moyen de rétablir l'harmonie. Un autre jour lorsque ce même curé parla des murmures élevés contre le duc de Mayenne au sujet de provisions d'abbayes, faites contrairement à la décision du conseil, Madame de Montpensier lui répondit avec hauteur de ne pas sMngérer

(1) FUs du corse Samplero, portait le nom de sa mère, V. d'Ornano.

(2) Arch. du Vatican, let., t. XXXII, fo 151. Lettre du 13 fôTrier 1591.

dans ces affaires qui ne le regardaient pas et de lire seule-* raent son bréviaire. A quoi Boucher très blessé répliqua : « Je tire précisément cet avis de Bûon bréviaire, où est écrit cette phrase : Pone Principes eorum sicut orebo etc., mais si les avis charitablement présentés déplaisent, je les donnerai seulement là où ils pourront être entendus, » et il sortit indigné. Le bruit de cette altercation se répandit aussitôt dans Paris. On chercha, il est vrai, à arranger les choses : mais, dit à ce propos le Vice-Légat, « on pourra guérir la blessure ; la cicatrice, je le crains, restera toujours. »

Le roi de Navarre très bien informé « de ces folies » se tenait prêt à profiter de la division des Ligueurs. Il voulait provoquer une réunion de la diète des Gantons suisses afin de traiter avec eux pour avoir des soldats, mais de lui et surtout de ses amis de France, il attendait le succès.

Le 17 janvier 1S91, il ayait lancé un manifeste pour attaquer le roi d'Espagne dont « Tambition d'avoir la couronne de France mettait le pays à feu et à sang. » Cette proclamation devait être suivie d'un coup de main sur Paris. On n'y était pas sans crainte. Des soupçons contre le capitaine de la porte Saint-Honoré avaient motivé l'obstruction de cette porte et de celle de Saint-Denis par un rempart de terre ; toutes les autres restèrent fermées le <8 janvier et les corps de garde des bourgeois furent doublés. Pendant la nuit les troupes royalistes s'avancèrent effectivement dans le faubourg Saint-Honoré et un bruit de charettes et de chevaux vint annoncer aux remparts la marche de l'artillerie. À une heure du matin on appela aux armes et aussitôt tout le peuple se porta si promptement, en si grand nombre et avec tant d'élan, aux postes indiqués, que le Vice-L^at ne pouvait l'écrire sans être ému (1). Les royalistes se voyant découverts ne tentèrent rien, mais restèrent cependant logés dans le faubourg. Le lendemain 19 quelques troupes de cavalerie parurent k Montmartre et à Montfaucon. Pendant la soirée elles se rapprochèrent des portes de la ville et le roi de

(i) « Senza tcnerezza. »

Page 1