‹ La ligue et les papesChapitre 26 sur 32 · LA U6UE · texte numérisé non relu

LA U6UE

Navarre y fut en personne, mais Talarme fut de nouveau donnée à quatre heures de la nuit, et chacun avec le même entrain prit les annes. Les troupes espagnoles arrivèrent et les royalistes se retirèrent.

Le capitaine de la porte Saint-Honoré avait eu des intelligences avec Tennemi. Sous un prétexte ou sous un autre, il devait renvoyer ses soldats, en garder seulement dix, et se laisser surprendre ; quarante royalistes, vêtus en paysans, mais armés de poignards et de courtes arquebuses, chargés de vivres et mêlés à des femmes pour mieux donner le change, devaient conduire deux charrettes et les laisser sur le pont pour l'encombrer ; une troupe embusquée dans le faubourg aurait eu alors le temps d'arriver et le roi de Navarre aurait soutenu les troupes engagées (1).

Un Te Deum auquel assistèrent les magistrats de la ville et le Parlement, fut chanté le 22, pour remercier Dieu d'avoir sauvé Paris d'un vrai péril.

L'effet produit par ces incidents fut excellent (2). Le gouverneur en profita pour mettre en état de défense les lieux les plus exposés, et on abattit les maisons dans les fauboui^ jusqu'à une portée d'arquebuse (3) ; on s'arrêta à a la belle maison de Gondi, » sur la pente de la montagne Sainte- Geneviève (4).

Une autre fois on répandit le bruit d'une attaque par les bords de la Seine, parce que beaucoup de bateaux étaient réunis à Melun ; aussi l'émoi fut-il grand et on songea à prendre des précautions : Vitry avec 200 chevaux garda le Parlement, deux cents fantassins napolitains, entrés dans la

(1) Deux soldats faits prisonniers dirent que pondant trois nuits lis avaient été constamment sous les armes. Le Vice-Légat en rapportant CCS circonstances ajoutait : « Le fait est vraisemblable» cependant il n'a pas encore été vérifié. »

(2) c Questo accidente ha messo il fiato in corpo, veduta la brava risolutione dei buoni, che fara scemare Tardire ai tristi. »> Arch. du Vatican, Lettere, t. XXXII, fo 123. Lettre du 23 janvier 1391.

(3) « E fatto la tagliata deïoborgi a torno a tomo a tiro di archibugio. »

(4) A peu près où est aujourd'hui TOdéon.

ville en même temps que Vitry, le 7 février, furent logés à la Tournelle ; la Bastille, Tarsenal, le boulevard. File furent bien occupés et le nombre des bateaux, garnis de chaînes destinés à barrer le fleuve, fut augmenté. . Mais ces bruits d'attaque sur Paris, ces préparatifs de bateaux à Melun cachaient le but réel du Roi : de Melun au lieu de descendre la Seine , il se dirigea sur Ëtampes en emmenant avec lui des échelles et quatre pièces de canon.

Le roi de Navarre y attendit l'issue de deux complots ourdis, Tun à Dreux, l'autre à Chartres. Mais à Dreux, les habitants, après avoir touché 4,000 écus du baron de Biron, reçurent à coups d'arquebuse les troupes venues suivant le marché pour occuper la ville. A Chartres une garnison de 800 hommes et de 2,000 chevaux, prête à se porter sur les remparts ou à faire une sortie, était résolue de se défendre. Force fut donc d'assiéger la place, et le jour du carnaval l'artillerie commença à battre les murailles. Le duc de Mayenne envoya dans la ville M. Faulcon, son chambellan, parce qu'il y avait des connaissances et du crédit, puis il doniia l'ordre à M. de Yitry d'aller aider le commandant.

Le siège devait durer deux mois. Pendant ce temps les affaires des Ligueurs parurent prendre une tournure favorable.

En Picardie, ou la noblesse commençait à se montrer mieux disposée pour l'Union et où Mayenne groupait à ses côtés, ce qui lui avait toujours manqué, un grand nombre de nobles (1); en Champagne, oîi le sieur de Lameth, gouverneur de Coucy, lassé d'attendre la conversion du Roi était pasâé à la Ligue en publiant sa Lettre à un gentilhomme de la suite du Roi de Navarre (2) ; en Brie, où le gouverneur de Provins avait surpris à Dammarie le royaliste Givry (3); non loin de Langres, où deux cents chevaux royalistes conduits par le

(1) Arch. du Vatican, Uttere, t. XXXH, f» 169. Lettre du 17 février.

3) Pari», chez RoUn Thierry, 1891.

(3) Arch. du Vatican, Lettere, t. XXXII, ^ 215. Lettre du 28 mars 1591.

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marquis de Mirebeau et un des Gars, sieur d'Aizé, avaient été défaits par deux capitaines lorrains (1) ; en Bourgogne, où le peuple catholique de Dijon retenait prisonnier le baron de Senecey (Beauffremont) devenu suspect, où le duc de Nemours avait battu le sieur de Gipière, mis à mort le châtelain de Montbard coupable d'intelligence avec Tennemi, et renouvelé à Auxerre Tunion des catholiques ; dans le Nivernais, où la seule nouvelle d'une indisposition du duc avait suffi pour mettre aux prises les catholiques et les royalistes (2) ; en Provence, où le duc de Savoie avait pris les places gardées par La Valette, occupé Marseille [i mars) et assiégé Sisteron, « cette ville prise, écrivit le Nice-Légat, le parti de Navarre n'existera plus en Provence (3); » dans le Midi, où l'assemblée provinciale du Languedoc avait déjà nommé les députés aux futurs États et voté 80,000 écus pour l'entretien des troupes^ plus 28,000 pour l'extinction des dettes, pendant que les États royalistes tenus à Pezenas (25 février) votiiient 180,000 écus pour payer l'armée destinée à s'opposer aux Espagnols (4) ; en Gascogne, où la ville d'Agen, grâce à M. de Montluc^ avait échappé à une surprise tentée par le maréchal de Matignon, tandis qu'à Bordeaux le Parlement rendait des arrêts pour refuser l'obéissance au roi de Navarre et prohiber tout écrit publié contre la maison de Lorraine ; en Poitou, où la noblesse catholique accusait le gouverneur de Poitiers de correspondre avec le roi de Navarre ; en Bretagne, où la royaliste ville de Rennes s'était rendue au duc de Mercœur ; en Normandie, ou le sieur de la Golombière « un des plus perfides huguenots

(1) Arch. du Vatican, t. XXXII, fo 169. Il y a une multilade de ces faits de guerre : « Quatre mille fantassins, 000 chevaux et quatre canons conduits par le baron de Vitaux chassent Fenneml logé dans les châteaux, c'est le vrai moyen de rétablir le commerce. » Arch. du Vatican, /. c, t. XXXII, fo 107.

(2) Arch. du Vatican, /. c, t. XXXII, f* 109. Lettre du 27 février.

(3) Cf., Histoire de Provence, par Bouche; Histoire des guerres de religion en Provence, par le D»" Lambert, 1869.

(4) Cf., Assemblées du diocèse de Lavaur, par Élie A. Rossignol. Paris, in-80, 1881, p. 74. Dans le diocèse de Lavaur, vingt communes étaient pour la Ligue : toute la partie orientale du diocèse était royaliste.

et des mieux entourés de toute la Province i» était mort à Avranches d'un coup de pied de cheval et où le duc de Montpensier avait été battu deux fois, où Rouen enfin restée toujours fidèle à la Ligue avaient repris Harfleur, Pont- Âudemer, Fécamp et battu la garnison royaliste de Dieppe ; partout il semblait donc y avoir progrès dans les affaires des Ligueurs;'encore un effort, et, aux yeux de plusieurs au moins, le jour du triomphe paraissait prochain.

Le comte de Brissac arrivait justement de Flandre et avec lui venait un gentilhomme envoyé par le duc de Parme pour résider près du duc de Mayenne ; tous deux annonçaient l'arrivée du duc à la frontière pour la fin d'avril, avec sept mille fantassins et quinze cents chevaux. On espérait tirer de cette seconde expédition plus d'avantages que de la première^ parce que tout avait été mieux prévu. Paris, il est vrai, restait toujours dans une situation critique ; sans doute les bons, comme récrivait le Vice-Légal, étaient résolus à faire tête aux malin tentionés et ii les expulser, mais il ajoutait : « Si dans toute la France cela marche bien pour l'Union, au ceiître seul tout se perd et va à la ruine. »

Le Vice-Légat, nous l'avons dit, aurait voulu sortir de Paris, mais il ne le pouvait pas. Le duc de Mayenne lui avait écrit le 11 janvier pour le conjurer de ne pas quitter la ville, promettant d'y envoyer avant six jours six cents Espagnols et deux cents muids de grain pour la garnison « jusqu'à ce qu'il pût mieux y pourvoir. » « Si le Provincial des Jésuites en me l'eût confirmé, écrit Sega, je ne le croirais pas ; toujours est-il que je ne puis sortir, lors même que je le voudrais. » Sega réclamait la présence du duc de Mayenne et tous deux estimaient très nécessaire d'opérer quelques changements dans le Conseil; seulement avant l'arrivée des Espagnols, il n'y avait rien à faire (1). Les exaltés, toujours plus entreprenants, auraient voulu dominer. « Je veulx croire que ceux qui désirent des nouveautés à Paris, écrivait le duc de Mayenne à Sega, n'auront pas passé plus outre. » Il annon-

(I) Bibl. nat., f. fr. 3980, Ml.

çait alors sa prochaine arrivée, priait le Légat «c d^opposer son autorité aux passions de ceulx qui ne cherchent que la confusion (1), » et jugeait utile de choisir « des personnes d'honneur pour renforcer le Conseil » en y adjoignant quelques envoyés des Provinces afin « de les lier tous à un même but pour la manutention de notre sainte Religion [ï). »

Le 23 mars, Mayenne arrivé au bois de Vincennes eut aussitôt près de lui un tel concours de monde pour traiter d'affaires que w s'il suffit pour tout digérer, écrivait en plaisantant le Vice-Légat, il aura bon estomac (3). » Le duc pria Mgr Sega de venir et il se plaignit à lui de la situation déplorable où le peu de concours donné par les Princes, les nobles et autres officiers de l'Union, l'avaient réduit. Le Roi de Navarre était obéi au moindre signe, mais lui, Mayenne ne pouvait réussir à l'être, malgré ses promesses, ses prières et ses ordres. Le royaume ne pouvait plus rien fournir et il n'en recevait pas un sou. Les secours promis par le roi d'Espagne et le Souverain Pontife étaient minimes et n'arrivaient pas ; seuls cependant ils lui permettraient de se soutenir. « Quant à moi, continuait le duc, délaissé par tous, je n'ai plus qu'à offrir ma vie, car j'ai déjà tout donné. Autrefois le prince le plus estimé du royaume, je suis devenu le plus odieux, le plus méprisé ; et je n'obtiens en récompense de mes travaux que blâmes et calomnies, mais encore une fois, abondonné de tout le monde, je ne m'abandonnerai pas moi-même et je rétablirai ainsi mes affaires. »

Le duc de Mayenne avait déjà chargé l'archevêque de Lyon d'exprimer au Pape ces pensées qui torturaient son âme. Le président Jeannin avait dû en prévenir le roi d'Espagne et le comte de Brissac en informer le duc de Parme ; mais Mayenne voulait encore les exprimer au Légat pour décharger

(1) Bibl. nal., f. fr. 3980, fo 97-108.

(2) lOid., fo 12â.

(3) tt È stato taie U concorso dellc gcnU che l'ha attomiato per diversi affari et quercUc che s'è baslante a digerirc ogni cosa ha gran slomaco. » Àrch. du Vatican, UUei^e, t. XXXII, fo 2t5. Lettre du 28 mars

sa responsabilité dans les malheurs à venir, malheurs imminents, si la ville de Chartres venait à être perdue. Le duc expliquait alors comment, privé du secours du duc de Parme depuis si longtemps promis, de celui des ducs d'Aumale et de Mercœur, de celui de la Chastre, de Villars, de Tavannes, de Saint-Paul (1), tous pourtant invités à venir le joindre, il n'avait pas jugé à propos de s'exposer à une perte certaine, en se présentant devant Chartres avec 3,000 fantassins et 600 chevaux, alors que le roi de Navarre l'assiégeait avec f 0,000 fantassins et 1 ,600 chevaux.On ne pouvait espérer faire lever le siège, ni secourir la place. L'unique remède, selon le duc de Mayenne, était de former une ligue entre le Pape, le roi d'Espagne, la France et les princes catholiques. Si le Pape en était le promoteur, il entraînerait beaucoup de nobles du parti de Navarre à se réunir à lui. Du reste, en cette question de la Ligue, comme en celle de la succession k la couronne, Mayenne déclarait être prêt h toujours obéir aux ordres du Pape et du roi d'Espagne, car l'un et l'autre prendraient en considération son honneur, ses travaux passés et ses dépenses pour soutenir la Religion. 11 détestait à l'extrême ce mot de « tiers parti des catholiques » partout employé et il ne comprenait pas un traité pour la succession à la couronne fait à son insu avec les autres princes du sang. Au surplus, les rapports entre le cardinal de Bourbon et le comte de Soissons n'avaient pas eu, d'après le Vice-Légat, la portée qu'on leur avait attribuée.

Désireux d'entraver ces oppositions, le duc de Mayenne appela à son conseil plusieurs personnages importants des provinces et particulièrement des prélats. En l'extrémité où il se trouvait, il promit de faire tout son possible, mais déclina toute responsabilité et pria le L^gat de ne rien cacher de sa détresse au duc de Parme comme au cardinal Caetani.

(1) Le 10' avril Sega écrivait : « J*ai eu avis du camp que le S' de S. Pol avait joint le duc de Mayenne avec 800 chevaux, 300 cuirassiers et 500 arquebusiers. »

Dès le 27 décembre 1S90, le duc de Mayenne avait imploré Tassistance de Grégoire XIV. Le Souverain Pontife allait la donner, car il n'ignorait pas avec quelle anxiété elle était attendue. Avant d*étre élevé au trône pontifical, il avait connu les désirs des populations, on pouvait compter, avait-il dit, sur ses efforts pour restaurer la religion et rétablir la paix. En Dieu était son espoir et il avait confiance de surmonter tous les obstacles. Il félicita d'abord les membres du Conseil général de l'Union des Catholiques sur leur vaillance pour la défense de l'autorité du Saint-Siège, loua les villes qui avaient bien mérité de la religion, les exhorta à persévérer en excitant les tièdes et les hésitants, ainsi que les nobles du royaume, catholiques encore, disait-on, mais empêchés par des haines ou de secrètes jalousies de se réunir aux autres pour établir un roi vraiment chrétien, capable de donner une paix solide au royaume. Des préoccupations politiques, des intérêts privés leur faisaient prendre un autre parti et rendaient ce résultat plus difficile à atteindre (1).

Mais après les paroles il y eut les actes, et le Pape entra franchement dans une phase nouvelle, celle de l'intervention militaire ; il intervint les armes à la main pour combattre les protestants, sauver la religion et ramener la tranquillité dans la France. Quinze mille écus d'or par mois furent d'abord accordés (21 janvier) pour l'entretien de la garnison de Paris (2), et le 8 février la 'Congrégation de

(1) Arch, du YaLÛcm, Regestum Gregorxi, XIV, an. I, Ép. ; 20 janvier

(2) Grégoire XIY annonçait sa décision au roi d'Espagne le 19 janvier 1591. Arch. du Vatican, Regeslum, an. I, Ép. 38. L'abbé d*Ossat écrivait ators : « Je viens d'apprendre que le Pape ha accordé quinze mille escus par mois à ceux de la Ligue et que ceste nuit part un courrier pour porter à l'Évéque de Plaisance lettre de banque pour les sommes

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France s'élant prononcée pour l'envoi de troupes, le Pape annonça leur prochain départ. Le cardinal Morosini quitta Rome pour se retirer dans son évêché de Brescia. Le cardinal Octave Pallavicini, passé en Suisse, fut chargé de remettre aux Landmanns des sept cantons catholiques, « défenseurs de la liberté de TÉglise, » des lettres pour demander de recruter des soldats afin de chasser de France les perturbateurs du royaume et les ennemis de la foi catholique. « Les Suisses, disait Grégoire XIV, sont les hommes les plus capables de supporter les fatigues et les plus persévérants dans le devoir. » Un corps de cavalerie fut également levé dans le royaume de Naples, et Tarchevêque de Raguse, MgrMatteucci(l), fut nommé commissaire général des troupes dont Hercule Sfondrato, neveu du Souverain Pontife, reçut le commandement supérieur. Pierre Caetanî, Appio Conti, Camille Capizucchi, étaient sous ses ordres. « Les nobles et la partie du peuple jusqu'ici trompés pourront ainsi revenir, » disait le Pape avec quelque illusion, sans se douter que plus d'un esprit, mieux au courant de l'opinion, devait s'écrier avec l'ambassadeur de Toscane, Nicolini : « Agir ainsi, c'est vouloir désespérer ces nobles et séparer TÉglise de la France. »

Les Ligueurs applaudirent et Tarchevêque de Lyon tressaillit de joie : « C'est un bon commencement, écrivait-il, mais il me sera permis de le dire, nos malheurs demandent davantage. On y donnera peut-être ordre avec le temps, mais la promptitude est la condition d'où dépend le salut, car notre lenteur plus que la guerre favorise l'ennemi. Je puis l'assurer, et le cardinal Caetani, mieux instruit que personne de nos affaires, sera d'accord avec moi pour le dire, l'hési-

dc soixante mille cscus qui sont pour les mois prochains. » Et d'Ossat ajoutait avec son grand bon sens : t C'est une aide qui n'aidera pas tant Inn parti fcomme elle offensera Tautre. » L. du 32 janvier 1391. Lettres inédites du cardinal d'Ossat, publ. par M. Taraizey de Larroque, in-S*». Paris, 1872, p. 3â.

(1) Jérôme Matteucci fut ensuite archevêque de Sarno et commissaire en Flandre. Voir Gachard, les Archives du Vatican, p. 70.

tation du Pape Sixte-Quint a été plus préjudiciable h la cause catholique que la perte d'une bataille. Nos amis perdaient courage et nos ennemis en vous voyant si peu aidés par le Saint-Siège, devenaient d'autant plus forts, que les catholiques du parti contraire se couvraient de cette apparente protection. Mais tous ces obstacles tomberont, je Tespëre. La piété du Pape le fera venir au secours de la cause de Dieu, réduite aux extrémités, car les peuples sont bien fatigués par nos longs malheurs; ils le sont d'autant plus, que pour sortir de cet état, ils ne voient aucune issue. Les paroles ne suffisent plus pour les retenir, il faut un prompt secours et lorsqu'ils le verront arriver, ils réuniront, n'en doutez pas, leurs dernières forces pour hâter la délivrance. Si au coo' traire ils n'en reçoivent pas, ils s'affaibliront de province en province; on cessera de combattre, on négociera avec les hérétiques et peut-être on pourra craindre pire. Ainsi la décision doit être prompte, elle doit être énergique. Sa Sainteté et le roi d'Espagne doivent faire un effort considérable. » Grégoire XIV y était tout disposé. La mère du duc de Mayenne appuyant les demandes de ses fils et de l'archevêque de Lyon, demanda de « vouloir bien lui faire cet honneur de les embrasser et assister comme les plus affectionnés et zélés à la religion catholique et très humbles servi* teurs de Sa Sainteté (1). »

LaSorbonne se distingua comme toujours par Tardeur de ses sentiments et remercia le Pape de pourvoir à Tentretien des soldats chargés de contenir à Paris « les scélérats hérétiques et les scélérats politiques, ceux-ci beaucoup plus coupables que les premiers et plus dangereux pour la religion (2). » Les docteurs ne tarirent pas d'éloges sur un Pontife qui, disaient-ils, avait prévenu leurs désirs. Quelle gloire n'allait-il pas acquérir en chassant de France Henri

(i) Arch. du Vatican, /. c, p. 32, l. XXII, f« 812. Lettre du !«' février

(2) « Advcrsus scclcratos liîPrclicorum ot politlcorum qui islis mulU) iicquiliores sunt ac Uclii-ioni i>esUloiitioros. » /6., t. XXXV, fo91 ; !•' niar>

de Bourbon dont toute TÉglise devait avoir horreur I Aussi ils le remercièrent d'avoir écouté le cardinal Gaetani, ce ce témoin de leurs souffrances et de leur martyre, dont la direction leur avait donné la paix, le courage et Télan (1). » Ils le remercièrent également de leur avoir laissé au moins Tévêquo de Plaisance et ils s'écriaient : « Rendez-nous un roi très chrétien et restaurez l'état du plus noble royaume ; puissent nos tourments prendre fin et la France se relever I »

Les témoignages étaient donc unanimes, Les docteurs de Sorbonne parlaient comme le duc de Mayenne, comme Tar^ chevôque de Lyon, comme le Vice-Légat, et ils disaient au Pape ce mot douloureux ; « De tous les pays de la cbré^ tienté, la France est la plus malade* »

Pour la guérir, Grégoire XIV exhorta le 1«' mars le^ nobles de France, partisans d'Henri de BourboUi à quitter un prince sur lequel le Vice-Légat transmettait sans cesse les plus fâcheux renseignements. Le 28 mars, le Pape fit un nouveau pas en écrivant au cardinal de Vendôme : « J'ai appris avec une grande douleur que vous suiviez le parti d'Henri de Bourbon ex-roi de Navarre. Vous cherchez à excuser vos actes en invoquant pour motif de votre adhésion l'espoir où vous êtes de le voir cesser ses insultes contre la Religion catholique et revenir à résipiscence. Mais des erreurs arrivées à ce degré ne laissent pas de place pour l'excuse, et il faut nécessairement apporter un remède à la situation. Nous vous avertissons donc de quitter ce prince et ses partisans, d'abandonner sa cause, de ne pas le reconnaître, de ne lui donner ni secours, ni appui, ni conseil. Vous saurez soute* nir les défenseurs de la religion et repousser leurs ennemis ; les gens de bien l'attendent de vous. »

Le 13 mars, Grégoire XIV proposa dans un consistoire de prélever dans le trésor du château Saint-Anga cinq cent mille écus d'or pour porter secours aux- malheurs de la France et à la disette qui se faisait sentir à Rome (2). Les cardinaux

(1) Arch. du Vatican, IcLlei^e] t. XXXV, ^ 91. Lettre du 1« mars 1591* [t) Acla coiisùlorialia, l'o Uîio.

eurent vingt-quatre heures pour réfléchir, et, le lendemain 14 mars, invités par le Pape à dire librement leur avis, ils décidèrent que s'il n'y avait pas d'autre moyen de se les procurer on prit au trésor les 800,000 écus. On objecta le texte de la bulle ou Sixte Y prescrivait de ne toucher au trésor que pour recouvrer un royaume chrétien, or, disait-on, ce n'est pas le cas de la France, ce serait celui de l'Angleterre; cependant on affecta 300,000 écus dont 100,000 pour la première paie et 200,000 pour les quatre paies suivantes des troupes envoyées. Le Pape ayant exprimé le désir d'obtenir l'unanimité des cardinaux, plusieurs répondirent : « Nous sommes unanimes pour prendre cet argent au trésor s'il n'y a pas moyen de faire autrement. )» Le 20 mars le décret fui signé et le 28 le Pape Grégoire XIV voulant faire un acte décisif, écrivait au cardinal de Bourbon : « Grâces à vous, nous en avons la confiance, ce royaume, après avoir vu les erreurs des hérétiques dissipées et les discordes apaisées, trouvera un jour le repos sous un roi légitime, vrai catholique et très chrétien. » Et le pape concluait : « Afin de ne pas paraître approuver les erreurs auxquelles nous sommes opposés, nous vous demandons, en vertu de l'obéissance, sous les peines ecclésiastiques et la privation de votre dignité, de quitter sans retard Henri et ses partisans (1). »

Un bref semblable était envoyé au cardinal de Lenoncourt et au cardinal de Gondi (2). Le 8 avril Grégoire XIV s'adressait également aux nobles de France (3) ; c'est le document le plus décisif. « Parmi les nombreuses préoccupations qui Nous accablent, disait le Pape, aucune n'est plus grave que l'accroissement des troubles pernicieux dans ce très noble royaume, très agité en ce moment par les efforts impies des hérétiques et partagé malheureusement entre de grands partis de catholiques divisés entre eux. Et d'abord tous comprennent qu'il faut gémir de voir non seulement

(1) Arch. du Vatican, Regeslum Gregorii A7K, an. I, Ép. 113; 23 mars.

(:2) Ibid,, Ép. Ilict115.

(3) Arch. du Valicau, Ucgeslum Gregorii^ an. I, Ép. 110.

les mauvais, qui sont évidemment des ennemis, attaquer selon leurs habitudes TÉglise de Dieu, mais aussi les bons, sous l'apparence de Tamitié, ne pas craindre d'agir en ennemis et, par leurs efforts contraires à tout précédent,menacer, sans peut-être croire le faire, la tranquillité de l'Église. On

peut donc dire avec vérité qu'ils sont les pires ennemis

Dans l'Église de Dieu aucun fléau hérétique n'est plus mortel que la perfidie, et aucun malheur n'est plus grand qu'une dissension domestique et intestine. Il faut donc à présent enlever ce double mal, avec d'autant plus de vigilance qu'en ce temps l'Église détestant la communion des hérétiques et déplorant son infortune, crie : « Les fils de ma mère ont combattu contre moi; mes amis et mes proches se sont élevés contre moi. » 11 faut gémir de ces calamités^ survenues en ce royaume après la mort d'Henri II, mais surtout il faut déplorer que les seigneurs catholiques aient été et soient encore les partisans et les compagnons de ceux qui sont séparés et retranchés de l'Église , de ceux qui, pour s'emparer du gouvernement du royaume, qui à juste titre doit être remis aux seuls catholiques, ne cessent de tout oser et de tout entreprendre. D'où il suit certainement que la grande partie de la première noblesse de ce royaume s'esf séparée pour ainsi dire d'elle-même, et que l'établissement légitime d'un Roi vrai catholique est rendu plus difficile, d'oii il suit encore que ceux qui ont le moins de droit ont pu, grâce h la réunion et aux efforts de ces seigneurs, espérer dominer, lorsque seuls ils n'eussent en aucune manière pu lutter... Nous ne comprenons assurément pas par quels conseils ceux qui, en raison de leurs charges et dignités, sont tenus de donner l'exemple aux autres, par quelles incitations, ils ont décidé de suivre ceux qui n'ont pas même pour eux les droits du sang, perdus par leur faute et leurs actions, ceux qui n'ont pas reçu la succession du royaume parce qu'ils ont abandonné la foi de leurs aïeux ; car ils ne peuvent être dignes du royaunâe ceux qui sont privés du secours du ciel, et il n'y a pas de royaume là oii il y a transgression des lois divines et humaines. Si vous avez pensé que vous deviez agir

ainsi pour vous conserver, voyez combien peu sûrs et sages ont été vos desseins, puisque vous mettez votre confiance en ceux qui renient la foi. Quelle union peut-il y avoir entre la lumière et les ténèbres ou quels rapports peuvent exister entre les fidèles et ceux qui sont pires que les infidèles? Réfléchissez-y, et gémissant du fond du cœur, considérez la situation où vous êtes présentement-, celle aussi qui vous sera faite dans l'avenir, et craignez que le prétexte de la paix que vous cherchez ne soit précisément l'occasion d'une perfidie. Dieu et ses anges Nous sont témoins, Nous n'avons en ce temps rien négligé pour établir le roi véritablement très chrétien qui doit légitimement régner parmi vous, pour établir la foi catholique, la tranquillité du royaume, votre sécurité, votre avantage. Par les entrailles de Celui par qui régnent les rois et s'établissent les royaumes, Nous vous exhortons et avertissons paternellement, et Nous réclamons de votre constant amour pour Dieu de vous séparer enfin de ceux avec qui il ne peut y avoir ni lien ni union, et de venir au secours de l'Église romaine qui veut vous embrasser el

vous défendre; de la paix de l'Église dépend la paix des

royaumes. »

Grégoire XIV protestait de son désintéressement; la gloire de Dieu seul, le relèvement de la foi catholique, le repos du royaume, l'invitaient uniquement à parler. Il espérait d'abord par des remèdes spirituels, ensuite par des secours temporels, montrer quelle était la puissance du Bienheureux Pierre et l'autorité du Siège apostolique. Si les seigneurs n'abandonnaient pas les hérétiques, après avoir rempli le devoir d'un tendre père, 11 serait forcé de prendre le rôle d'un juge juste et sévère. Grégoire XIV annonçait le départ des soldats sous la conduite du duc de Montemarciano, et avait des éloges pour le cardinal Caetani. qui avait rempli pleinement la charge apostolique et lui recommandait toujours avec instance la cause de ce royaume.

On ne pouvait avoir des paroles plus pressantes, et, par ce langage si net, le Pape condamnait évidemment la conduite des catholiques adhérents au roi de Navarre. 11 fîUIait parer

au grand danger de voir la religion périr en France. La condescendance de Sixte V n'avait rien préservé, Grégoire XIV espérait par son énergie tout sauver.

Afin de mieux appliquer sa politique, le Pape, tout en conservant Mgr Sega à son poste, avait nommé comme Nonce en France « pour recevoir et encourager les uns, admonester et effrayer les autres (1) » Mgr Marsile Landriano, référendaire des deux Signatures (26 janvier).

« Mgr Landriano, écrivait Grégoire XIV au duc de Montmorency (2), est envoyé pour réunir les nobles et les ecclésiastiques afin de leur faire connaître nos sentiments, en les excitant à pacifier le royaume et à défendre la foi catholique. Il vous appartient de Taider et d'exhorter les nobles à choisir un roi très chrétien. Rien ne serait plus agréable au Sou- '%'erain Pontife, rien ne serait plus digne du noble duc de Montmorency (3). »

Le 1" mai, le Pape en exprimant aux Conseillers de la ville de Paris, sa joie de les voir délivrés du siège qui avait été une épreuve pour leur fidélité, leur annonça la prochaine venue du nonce. « Votre cœur doit être ardent, disait-il, et votre zèle doit persévérer. » Il les suppliait de continuer, d'accroître leurs courages. « Triste de vos malheurs, préoccupé de votre salut, nous invoquons d'abord le secours divin, ensuite, sous l'inspiration de Dieu, nous cherchons a opposer aux maux qui vous accablent les remèdes nécessaires. Nous avons donc accordé des secours plus grands que nos ressources le permettaient, nous avons adressé aussi des avertissements comme il convient à un père qui hait les péchés et non les hommes. Nous envoyons à présent comme Nonce Mgr Landriano afin qu'il s'efforce de réunir tous les catholiques pour donner le repos à votre royaume Votre

(1) Lettre de d'Ossat du 15 mars. Bibl. nal., ms, f. fr. 3-173, P 11. Le Pape refusait toujours de célébrer les obsèques d'Henri III : « Hoc tcmpore satisfaccre minime posse. » Ih., f» 3:2 et fo 17, 30, G3.

(2) Arch. du Vatican, Hefjesiuyn Gref/orii XIV, an. I, Épisl. 138.

(3) a Hoc nihil Nobis gratius, nihil jucundius, nihilciuc Nobiiitas tua dignJus praeslari potcrit. »

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tranquillité et votre salut est notre seul désir. Mettez de côté tout sentiment humain, ne cherchez pas h obtenir des avan* tages particuliers, ayez toujours devant les yeux et dans vos cœurs la religion qui est votre sauvegarde ; apaisez, du moins délaissez les dissentiments particuliers, jusqu'à ce que vous obteniez un roi très chrétien et vraiment catholique à l'abri duquel vous puissiez reposer (1). »

Grégoire XIV insistait toujours pour qu'on mit de côté les intérêts humains, car Mgr Sega lui avait adressé le 12 mars des observations sur les défauts delUnion des catholiques où tous, disait-il, n'étaient pas conduits par le désintéressement (2). L'archevêque de Lyon avait connu cette opinion et s'en était ému. « Une chose me déplait jusqu'à en mourir, écrivait-il, c'est d'entendre en Italie et même à Rome discuter pour savoir si ici il s'agit ou non de la Religion. Qui ne le sait cependant ? Nous luttons avec l'autorité du Saint-Siège pour défendre l'Église. S'il n'y allait pas delà foi, le duc de Mayenne aurait plus d'avantage à négocier qu'à combattre? Je ne sais où ces romanciers (3) ont les yeux, mais c'est aussi clair que le jour, nous ne pouvons déposer les armes pour traiter avec l'hérétique sans causer en France la ruine totale de la Religion. Toute la chrétienté, principalement l'Italie et le Saint- Siège, seraient également bientôt perdus. »

Livré alors aux illusions, l'archevêque annonçait que les catholiques, partisans de Navarre, commençaient à se fatiguer beaucoup d'être sous la dépendance des hérétiques, et il croyait possible de tirer parti de cette lassitude, surtout, disait-il, si on avait un roi ; un roi nous est donc plus que nécessaire (4). » Sur ce dernier point, l'archevêque était

(1) Arch. (lu Vatican, Regestum Gregojni XIV, an. I, Ép. 1G7.

(2) Arch. du Vatican, Lettere, l. XXXII, fo 103; 12 mars 1591.

(3) « Favcllatori. »

(i) Arch. du VaUcan, Lellere, t. XXV, f> 785; 21 février 1501. l\ y avait un grand mouvement de Presse. On publiait de nombreux écrits pour et contre le Roi ou la Ligue : « les Raisons pour Icsguelles lîenry de Bourbon ne peull et ne doit estre rcceu, approuvé ni recogneu roy de France; la dispute dun catholique de Paris antre un politique de la ville de Tours, » etc., etc. On y lisait : « Ce n'est pas que je désire que

dans le vrai, mais le Vice-Légat trouvait biea difficile d'arriver à cette nomination, et k de telles propositions le duc de Mayenne répondait également : « Pour le moment il faut s'occuper du siège de Rouen. Tant que Tennemi ne Taura pas levé, nous ne pourrons penser à autre chose. » Mais c'est là toujours le cercle vicieux où roule Tesprit des politiques parcequ'il donne plus d'importance aux expédients où se complaît leur habileté : ils délaissent la question fondamentale du principe de gouvernement pour considérer seulement les questions subsidiaires de personne, d'administration et de conduite, or c'est fatal pour une nation.

Le 7 avril, les nobles réunis au camp deyant Chartres répondirent aux lettres du Pape en exprimant leur confiance en lui pour mettre fin aux troubles du royaume, « injustement travaillé par la seule ambition de ceulx qui en pensent profiter la ruyne,quoique faussement, ils la couvrent d'autre prétexte. » Les royalistes catholiques espéraient voir Sa Sainteté délaisser i « les conseils violents qui rendraient les maux incurables par l'abandon des vrays moyens de guérison. » Ils annonçaient f renvoi d'un député « pour aller, de la part de tous et, avec la j permission du Roi, prêter soumission au Pape et lui offrir leur I humble service. » Ce député devait aussi « l'informer au vray ! du misérable état du royaume, de la cause de cet état et des moyens propres que nous congnoissons y estre à tenir pour le bien de la Religion catholique. Il y a un point sur lequel chacun est d'accord, disaient les royalistes, c'était la nécessité de réunir les catholiques. » Mais « les moyens » que les Ligueurs y mettent « ne sont qu'allumettes pour enj flammer davantage la guerre entre nous. Ils veulent que Sa Sainteté nous commande de quitter noire Roi et de nous réunir à eulx et desjà s'efforcent de la préparer aux fulminations contre ceux qui n'y obéiront. Or ils

l'Espagnol nous commande, je ne suis pas si mauvais Français... Il y a prou de bons princes en ce royaume pour rogner sans prendre, ny le roy de Navarre, ny le roy d'Espapjne. Un bon Français est celui qui vont conserver les lois de France. » L'auteur jouât le jeu du duc de Mayenne.

sçavent que notre devoir nous deffend Tun et nostre honneur empesche l'autre. » Les Ligueurs ne pouvaient donc trouver « expédient plus ex(juis pour continuer la guerre. » Puis les royalistes exposaient la raison de leur conduite : « Dieu donne les roys et n'est pas permis aux subjectz d'en choisir à leur volonté, mesmes en ce royaume, où les lois de TEstat décident de la succession. Si on voulait le moyen de tout arranger, il fallait d'un cœur contrit et meu de la seule piété, tous requérir k Dieu la conversion du Roi; Dieu réserve au Souverain Pontife l'honneur de lui ouvrir la porte, car on ne le fera pas entrer avec le baston (1). »

Deux jours après, le 8 avril, François de Luxembourg duc de Piney, désigné par les royalistes catholiques pour être leur représentant près du Pape, rappelait les lettres écrites par lui « fort amplement au collège des cardinaux » après la mort de Sixte-Quint (4). « La passion de quelques-uns ayant empesche de les faire accepter par le conclave, il en avait alors laissé une pour être remise au futur Souverain Pontife. » Grégoire XIV l'avait reçue « fort humainement et même estait disposé d'y respondre, » mais « Sa Sainteté avait été divertie de lui faire cet honneur, » car ceux qui ne nous veullent point de bien, disait-il, et fondent leurs ambitions sur nos ruines, ne cherchent sous le prétexte de Religion, qu'à embarquer tout le monde avec eux et les soulever contre nous. » Ils voudraient bien que < Sa Sainteté pretast son authorité et son adveu à la guerre qu'ils nous font, afin de donner d'autant plus de couleur à leurs pernicieux desseins. Mais les menaces de la guerre ne me troublent point Tesprit, j'en ay accoustumé le bruit, et la noblesse de France y est tellement apprise qu'elle, avec l'appuy de ses amis, n'en peut craindre une nouvelle ; mais ce qui me trouble, ce qui me passionne, c'est de voir Sa Sainteté les abandonner et même les exposer en proie à leurs plus cruelz ennemis. » Il rappelait alors comment le Pape Sixte-Quint, « circonvenu par les

(i) Arch. du Vatican, /. c, t. XXII, f« 1077. (l) M., l. XXII, fo657.

artifices de leurs adversaires, avait d'abord eu la même volonté, mais ensuite ayant reconnu la vérité changea de dessein ; ce qu'il avait projeté d'exécuter avec violence, il résolut de l'entreprendre avec douceur, et ce qu'il avait voulu comme ennemi , il commença à le faire comme père. »

La politique du nouveau Pape se laissait-elle déjà « aller aux persuasions des ministres pensionnaires d'Espagne? » on le disait (1), mais Luxembourg ne voulait pas le croire et il rappelait au Souverain Pontife qu'après la mort de Sixte- Quint, Il lui « avait fait cet honneur de lui parler de la nécessité pour le roi de France d'être roi de France, et pour celui d'Espagne, d'être roi d'Espagne, afin que la grandeur de l'un servît comme de barrière à l'ambition de l'autre. » Luxembourg en terminant déclarait l'intention de « tous les princes, de toute la noblesse et de tous les bons Français de n'être jamais autres que très catholiques, dans l'espoir, par leurs services, de pouvoir obliger leur roi à reconnaître la vérité de la religion et à en faire profession. j> C'était la raison même de leur attitude, aussi espéraient-ils voir le Pape « bien informé de la vérité, prononcer son équitable jugement en leur faveur et décharge. »

Si François de Luxembourg, au nom des royalistes catholiques, demandait au Pape de ne pas se hâter, le duc de Mayenne et les échevins de Paris, au nom des catholiques ligueurs, le suppliaient de faire avancer au plus tôt le secours promis « s'il n'en voulait en perdre et la peine et le fruit. Le retard nous perd et les délais rendent le péril imminentes). » Le Pape en était persuadé et son neveu, le cardinal Sfondrato, disait à M. de Luxembourg : « Comme chrétien, vous êtes ohligé d'abandonner le Navarrais, et jamais le Pape ne l'admettra au royaume. » -^ « Vouloir vivre en

(1) f II Papa ô spagnuolo e Sfondrato pcggio », écrivait l'ambassadeur de Toscane. Negoc, dipl.f t. V, p. ISSJ.

(2) Arch. du Vatican, Leliere, t. XXXV, f> 39; 15 avril 1591. L. de Mayenne. Bibl. nat., f. fr., 3980, p. 122-129; 10 et 19 mars 1591.

la Religion et adhérer à Henri de Bourbon, est incompatible, » écrivait aussi le cardinal Sfondrato, le 4 juin, aux nobles royalistes.

Ainsi, il y avait entre Rome et les divers groupes de catholiques et de royalistes, un échange de vœux et de prières, d'encouragements et de menaces.

Les faits ne donnèrent pas raison aux espérances des Ligueurs, et la cause royaliste obtint un grand succès. La ville de Chartres, assiégée depuis le 9 février, se rendit au Roi (4).

Une lettre adressée h Mme de Nemours par le capitaine italien Giacomo de Ferrare, gouverneur de Dourdan, avait appris que le 25 mars, à la requête du roi de Navarre, une entrevue avait eu lieu entre le maréchal de Biron et le seigneur de Gramont, sorti de Chartres avec un autre capitaine et quarante bourgeois. Biron avait parlé de capitulation, mais Gramont avait très nettement annoncé la résolution de se défendre : « Nobles, soldats et tous citoyens capables de porter les armes, sont décidés, disait-il, à ne laisser Thérétique entrer qu'après avoir passé sur leurs corps, mais, grâce à Dieu, ils Tespèrent bien, l'ennemi perdra son temps, ses troupes et ses munitions. » La lettre ajoutait : c Les assiégés et les assiégeants sont séparés seulement par le milieu du ravin dont chacun occupe un côté. Nous lutterons

(l) Arch. du Vatican, Uiiere, t. XXXII, f» 2î7; 1<* avril 1591. Cf. E. de Lépinois, Histoire de Chartres ^ t. II, p. 319 ; à la Bibl. nat., f. fr. 3980» p. 215 est une IcUre de Gramont, 20 avril, rendant compte de ce qui s'était passé « ressentant beaucoup de contentement d'avoir fait tout ce que je pouvais et devais. » Gramont était là comme « capitaine particulier n'y ayant voulu avoir autre puissance. »

corps à corps, avait dit Gramont, et du côté à l'autre du ravin nous nous combattrons ». Le 31 mars, le vrcomte de Tavannes, blessé à la jambe d'un coup de pied de cheval, arriva à Paris. Il raconta comment deux jours auparavant, réuni au seigneur de Yillars, au baron de la Ghastre et à d^autres capitaines, formant sept cents chevaux et quelque infanterie, ils avaient marché vers Ghartres. Devant les forces supérieures de l'ennemi, ils avaient offert la bataille pour donner h quatre-vingts nobles et soldats conduite par le sieur de Lemont, le temps de se jeter dans la place, « ce qui devait augmenter, comme on dit ici, écrivait Sega, courage et rage. » Mais, disait-on, les vivres manquent au roi de Navarre et les soldats se débandent. « Heureux événements, écrivait alors le Vice-Légat, arrivés dans l'octave de l'Annonciation de la Vierge, jour ou la mère de Dieu avait été grandement honorée dans les maisons par tous les habitants de Chartres, puisque les temps présents empêchaient les nombreux pèlerins de venir dans la ville comme à l'ordinaire de toutes les parties de la France. »

Sega était trop pressé de crier au miracle. Le 10 avril, Chartres, « après avoir vertueusement soutenu ung siège continuel de deux mois, résisté à trois divers assaults, enduré trois mille coups de canon (1), » dut se rendre sous condition. Le Roi promit de ne rien innover dans la ville u pour le fait de la Religion et de n'y permettre l'exercice d'aucune autre. » 11 promit également de respecter les privilèges ou libertés des paysans, et proclama l'oubli du passé. Huit jours après, comme le duc de Mayenne, averti par deux habitants, n'avait envoyé aucun secours, la reddition de la ville, d'après les conventions, devint définitive (2).

La prise de Ghartres par le roi de Navarre n'était pas compensée par la prise de Ghâteau-Thierry, tombée le H avril

(!) Arch. du Vatican, Lettere, t. XXXV, fo *7; 15 avril.

(2) « Chartres était pris, dit Mayenne, faultc d'avoir esté assisté ny secondé de personnes au monde... ayant falct ce qui estoit de mon dcbvoir. » Coi^respondance du duc de Mayenne^ par MM. Henry et Loriqucl, p. 188.

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au pouvoir du duc de Mayenne (1), L'occupation de cette

dernière* place était cependant importante pour Paris, car elle laissait le cours de la Marne libre au commerce, aa milieu de pays oii abondaient le grain et le vin (2)» Le Vice* Légat transmit ces nouvelles à Rome et ne put s'empêcher d'ajouter avec bon sens : « La guerre conduit le royaume k son entière destruction, grâce à Tobstination, impiété, folie des uns, h Tambition, hypocrisie et discordes des autres, au manque de générosité des deux partis dont nous devions être les vrais et sincères protecteurs. »

Quelques jours auparavant, le 9 avril (1891), le Parlement de Paris renouvelait la nomination du due de Mayenne comme lieutenant général du Royaume, et cependant Mayenne était mécontent; le 11 mai il écrivit au Pape pour le supplier de vouloir prendre en bonne part les plaintes et remontrances présentées par M. de Diou. « Gomme chrétien, dit-ily il m'est commandé d'oublier les injures et de mespriser les calomnies, mais il ne m'est pas deffendu de me plaindre au Père commun, car les calomnies sont malaisées à endurer à ceulx qui ont bien et fidellement servy..., je ne puis permettre facilement que Ton se licentie de parler à mon désavantage, ni au préjudice de ma réputation, qui m'a toujours esté plus chère que ma vie propre (3). »

L'archeyéque de Lyon chargeait également le commandeur de Diou (4) de se plaindre des « calomnies portées contre lui, » comme a s'il n'avait pas donné assez de gages à la Ligue ; n'avait-il pas été un des soutiens du duc de Guise à la journée des Barricades? n'avait-il pas tenu au Roi, au risque de sa vie, un langage dont la hardiesse l'étonnaità présent? n'avait-il pas été arrêté à la mort du duc de Guise? »

(1) On y pril six caiions. Le château résista et ViUeroy dut parlementer avec le châtelain Pinart, viconfitc de Comblizy, accusé de trahison par le Parlement de Paris, Pinart fut pendu en effigie* {Le PaHement de Chdlons, dans la Revue de Champagne ; mai 1883, p. 345.)

(2) Arch. du Vatican, Letlere, t. XXXII, f«»367; 16 avril 1581.

(3) Arch. du Vatican, Leltei'e, t. XXXIV, f«> 470; 11 mai 1501.

(4) Arch. du Vatican, t. XXV, f«703; 14 mai 150U

Au bruit de ces accusations portées contre les chefs de la Ligue et repoussées par eux avec amertume, on peut deviner un changement survenu dans l'opinion . Les exaltés cherchaient à dominer, et comme à Orléans où des prédicateurs appelaient Tévêque un « traislre et méchant, » ils entendaient imposer leurs passions. Devant ces violences plus d'un s'arrêtait, et pour gagner du terrain le roi de Navarre et ses partisans ne négligeaient aucun moyen (1).

Pendant le siège de Chartres, plusieurs évêques royalistes voulurent tenir à Bonneval une assemblée, ou plutôt, écrivait Sega^ un conventicule. Le roi le permit, à la condition qu'après la prise de Chartres on se transporterait dans cette ville. La réunion n'eut pas lieu en ce moment^ mais cette démarche des évêques était grave : elle le serait devenue plus encore, si les prélats avaient envoyé, comme on le disait, l'un d'eux, probablement l'évêque de Nantes, vers le Souverain Pontife (2). Le cardinal de Gondi s'était excusé de ne pas venir à la réunion projetée, en prétextant l'état de sa santé (3),-car le prudent prélat se réservait toujours, mais l'évêque de Beauvais, Nicolas Fumée, alors à Gompiègne avec la permission du Roi, pour attendre un sauf-conduit afin de venir se justifier devant le Vice-Légat des accusations portées contre lui par ses diocésains, en avait reçu et accepté un pour se rendre à Chartres.

(!) L. de Mgr de la Martonic, ^ mars 1591. Bibl. nat., f. fr. 3860, p. 137. M. de la Chastrc chercha à calmer les troubles à Orléans; un Cordclicr et un Capucin avaient établi uno Confrérie du nmn de Jésus : « Le Légat, Mayenne et le Parlement ne la trouvèrent pas bonne, disait la Chastrc, et ne la voulurent approuver pour les conditions qui y sont portées très dangereuses à l'Estat et comme U se voit par les sermons qu'ils font à ses causes. » L'évoque d'Orléans s'y était opposé, un docleur en Sorbonne, Muldrac, soufflait le vent de la sédition et parlait pour la confrérie. /6., 167 ; L. du 27 mars.

(2) Arch. du Vatican, Lettere, U XXXII, f^ 227 ; 1er avril 1591,

(3) « Sotlo pretesto d'infirmilà. »

Le nouveau Nonce, Mgr Landriano, parti de Rome le 20 mai arrivait en France. Où s'établirait-il ? Comment allait-il comprendre et remplir sa mission ? Le cardinal Caetani avait rédigé pour lui des instructirfhs où le but poursuivi par le Pape de conserver la Religion catholique et de rétablir le royaume dans son ancienne splendeur fut nettement indiqué. « La ruine du Navarrais pouvait seule permettre d'atteindre ce résultat. Or pour le ruiner il y avait deux moyens : lui faire la guerre, car il était à la tête d'une armée, ou négocier afin de séparer de lui la noblesse, son principal soutien. Ces deux moyens devaient être employés simultanément. Comme la négociation était la voie la plus prompte, la plus conforme d'ailleurs à ses sentiments de père, Grégoire XIV envoyait son Nonce pour séparer la noblesse du parti de Navarre et obtenir sans effusion de sang, s'il était possible, l'éloignement de ce prince afin de laisser aux Etat^ la liberté de se réunir pour nommer un roi catholique. »

Le Pape publiait donc un Monitoire pour exhorter la noblesse à abandonner Navarre, et comme la p^jipart des nobles étaient catholiques, le rédacteur des instructions espérait obtenir leur obéissance avant de recourir à une plus rigoureuse justice. Le Roi n'ayant acquis aucune place importante (on ignorait alors la prise de Chartres), ces nobles, écrasés de dépenses et mécontents, pouvaient avoir l'air de faire par respect pour Sa Sainteté ce que la nécessité les forçait d'exécuter.

Cette partie des instructions n'indique-t-elle pas combien à Rome on se faisait illusion et quelle idée peu exacte on avait de la situation des esprits? Croire que le Monitoire ferait abandonner tout simplement aux royalistes la cause du roi de Navarre, c'était ignorer les convictions qui les

l?iTERVENT10N SOUS GRÉGOIRE XIV 481

dominaient, les passions qui s'agitaient, les difficultés enfin dont il fallait triompher.

Le Nonce devait employer deux arguments. Le premier était de déclarer la résolution d^i Pape de ne jamais reconnaître et de ne jamais approuver les partisans du Navarrais. 11 fallait donc ou suivre le Roi et alors s*exposer à perdre son âme, ou suivre le Vicaire du Christ sur terre et alors être comme lui résolu à ne pas laisser tomber ce beau royaume entre les mains d'un hérétique, relaps endurci, dont la conversian, si elle avait lieu, serait feinte.

Le second argument était démontrer le désintéressement du Souverain Pontife. Aucun intérêt particulier ne le gui* dait : il voulait seulement conserver la religion catholique et le royaume de France, si important pour le service de Dieu et du Saint-Siège. « Votre Seigneurie, disait Tinstruction rédigée par Gaétan i, est donc envoyée comme une personne neutre, et, pour atteindre le but cherché, elle ne fera aucune distinction entr^ les catholiques, pourvu que tous s'opposent à la personne et aux progrès du Navarrais. » Bien plus (et alors les royalistes se demandaient avec grand étonnement oii donc était la neutralité?), comme entre la noblesse et les Ligueurs, il pourrait y avoir rivalité. Sa Sainteté dont Taffection, égale pour les uns et les autres, voulait se montrer le Père de tous, envoyait son armée, afin que si trompés par le vain espoir d'une conversion, plusieurs avaient suivi le Navarrais, ou mus par quelqu'autre motif ne voulaient pas s'unir à la Ligue, tous pussent venir se mettre sous la protection de Sa Sainteté et se ranger sous son étendard. » Pour en faciliter les moyens et témoigner de son zèle, Grégoire XIV avait placé son propre neveu à la tête des troupes. Le duc de Parme, au nom du roi d'Espagne, viendra l'aider, dans le but également de conserver la religion et le royaume. Si le Papcavait eu des forces suffisantes pour triompher seul du Navarrais, il aurait certainement interdit a l'armée espagnole d'entrer en France, mais ne pouvant supporter seul tant de dépenses, il acceptait le secours du Roi Catholique dont la piété lui était connue. Afin d'éloigner tout soupçon,

Landriano devait promettre aa nom du Pape que le roi d'Espagne n'occuperait pas le royaume. Du reste, les nobles avaient un moyen de tout simplifier, c'était de se joindre à l'armée de l'Église pour combattre le Navarrais : le Pape alors éloignerait les Espagnols.

Landriano ne devait pas le perdre de vue : t Sa mission consistait principalement à se montrer neutre, à être indépendant des partis, h servir le Pape en gagnant les cœifrs de tous par d'aflectueux procédés, afin d'amener leur réunion pour exclure Navarre et établir en France un roi catholique. Le Pape ne voulait pas écarter, mais fortifier les droits des successeurs légitimes à la couronne à la seule condition qu'ils fussent Capables de les exercer. » Du reste Landriano avait ordre de se tenir dans les généralités : à présent il s'agissait seulement d'écarter du trAne le Navarrais.

La négociation avec le duc de Nevers devait sans doute être plus délicate, car ce prince était mécontent de la Ligue. Ne voyaitMl pas son duché de Rethel occupé par le capitaine ligueur Saint-Paul? et sa fille mariée au duc de Longueville, partisan du Roi, n'était-elle pas depuis 15 mois prisonnière des catholiques à Amiens 1 Ne souiTrait-il pas surtout de la prééminence accordée au duc de Mayenne? Landriano devait donc écouter patiemment les discours du duc de Nevers sur la nécessité de hâter la conversion du Navarrais, mais ensuite il devait déclarer la: volonté du Pape de ne jamais accepter ce prince pour roi et exhorter le duc à se déclarer contre lui.

Dans ses conversations en public, Mgr Landriano devait parler de raffection du Souverain Pontife envers tous les Français et de son désir de les voir unis pour conserver la religion et le royaume. Il ne devait témoigner pas plus de faveur au duc de Mayenne qu'à tout autre prince. Mais dans ses entretiens particuliers avec le duc, le Nonce devait l'assurer que Sa Sainteté connaissait ses mérites et ce que le Siège apostolique et la chrétienté devaient à sa personne, à sa famille dont le zèle avait conservé la religion dans le royaume; à ce propos, Landriano devait avertir le duc de Mayenne de ne pas prendre ombrage de ses rapports avec les

IîSTERVENTION sous GRÉGOIRE xlv 483

nobles royalistes, car en tout on agissait pour le service de Dieu.

Il fallait aussi exhorter la Sorboone « cette réunion de théologiens et de prédicateurs dont Tautorité considérable •dans le royaume avait de Tinfluence sur l'esprit du peuple, » à persister dans sa ligne de conduite, car Sa Sainteté lui attribuait en grande partie la conservation de la religion en France.

Il fallait encore donner aux villes catholiques l'espoir d'être très promptement secourues et recueillir sur les nobles et leur tendance des renseignemens précis. Dès Tarrivée de l'armée du Pape, Landriano devait se rendre près d'elle pour informer son chef de ce qu'il avait fait et jugeait à propos de faire pour arriver au but. On espérait, une fois la lutte engagée, voir les villes royalistes secouer le joug du roi de Navarre, mais, comme avant d'avoir battu ou désarmé ce prince, la convocation des États généraux paraissait impossible, aucune recommandation particulière n'était faite à ce sujet (1).

Telles étaient les instructions rédigées au nom du Pape, par l'ancien Légat, le cardinal Gaetani, blâmé et écarté par Sixte V, mais écouté à présent par Grégoire XIV. Elles indiquaient la politique nouvelle ou on entrait, sur quels renseignements inexacts elle s'appuyait et quel appui elle donnait aux Ligueurs, mais aussi avec quelle vue désintéressée après tout et quel amour du bien général de la religion et de la France elle était conduite. Une note la résume brièvement : Conserver la religion catholique dans le royaume de France, et en extirper l'hérésie, tel était le but; réunir à soi la nol)lesse catholique afin d'établir en France un roi très chrétien, légitime et zélé pour la religion, tel était le moyen.

Mgr Landriano emportait des brefs nombreux pour remettre aux principaux personnages ; il devait voir en particulier les cardinaux de Bourbon, de Lenoncourt et de Gondi et chercher à rencontrer le ducd'Épernon, car ce seigneur,

(1) Arch. du Vatican, /. c, t. XXXII, fo 169.

moins éloigné que d'autres des sentiments de la Ligue, pouvait être plus facile à gagner; un écrit remis a Caetani par le secrétaire de Mayenne, devait être à ce sujet consulté. Enfin le nouveau Nonce devait prendre la voie de la Suisse et par Metz, Reims, Sens, Montargis, gagner Orléans, car en passant par Lyon il lui eut été impossible de poursuivre sa route. Mgr Landriano devait en effet habiter Orléans, localité assez commode, disait Caetani, pour traiter avec tout le monde, une véritable ville neutre n'existant pas. Le Nonce ne pouvait en effet se placer sous la juridiction directe ou indirecte, apparente ou occulte, du roi de Navarre ; il ne pouvait aller par exemple à Nevers, car le duc s'était ouvertement déclaré en sa faveur. Le séjour à Orléans s'imposait d'ailleurs à la pensée de Mgr Landriano comme un devoir, car c'était une preuve d'attachement donnée à la première ville (Orléans s'en vantait) « qui avait porté le flambeau pour éclairer les autres cités, en s'opposant aux pernicieulx desseings de celui qu'autrefois elle avait reconnu pour son Roi. » Réduits à la dernière nécessité, pressés de tous côtés par les ennemis, les échevins d'Orléans, en exprimant leur joie de Télection du Pape, lui avaient demandé du secours; mais il avait été impossible de l'accorder. Or, la présence du Nonce était pour la ville une compensation à ce refus.

Mgr Sega, instruit du dessein de Landriano, ne fut pas d'avis d'un séjour à Orléans (1) : « Se rendre dans celte ville, disait-il, était une démarche très périlleuse, et il serait au contraire très nécessaire de venir le joindre. Sans doute les habitants d'Orléans sont dévoués à la Ligue, mais très entêtés, et il est difficile de leur persuader ce qu'Us ne se sont pas mis eux-mêmes dans l'esprit (â). On avait dit à Mgr Landriano de rester neutre entre les partis. Or, on ng peut appeler Orléans une ville neutre, car elle est une des plus considérables de l'Union. C'est très bien de vouloir la neutralité.

(1) Arch. du VaUcan, /. c, t. XXXII, (• 343; 18 mai 1501.

(2) « Sono dureUi tuttavia alla mano di chi havessc da trattare di persuaderli qualchc cosa, chc cssi non havcsscro di gia concella neUa mente loro. » Arch. du Vatican, /. c, t. X*XXII, f«743.

mais il seca très difficile de la garder, car les catholiques à gagner sont unis aux hérétiques et les partis sont si mêlés, que je ne saurais dire, écrivait Mgr Sega, où un homme pourrait établir sa résidence, ni à qui il pourrait demander conseil afin d'ouvrir une négociation, en un mot quel lieu et quelles personnes on pourrait appeler neutres. £n France, il n'y a pas de personnes neutres dans le sens que Ton se figure à Rome. Les athées pourraient seuls être appelés neutres et le nombre n'en est pas petit! Mais pour en retenir à notre sujet, continuait Séga, si pour commencer votre négociation et avoir plus de facilité de ramener les dévoyés h résipiscence, vous désirez aller dans une place et vous appuyer sur une personne qui puisse être nommée neutre dans le vrai sens du mot, Noisy serait le lieu le meilleur à choisir et le cardinal de Gondi serait la personne la plus convenable, puisque le cardinal, sans prêter serment à TUnion^ a toujours désiré défendre la religion et pîTcificr le royaume. Si donc il plaisait à Sa Sainteté de désigner cette demeure afin d'attendre le terme assigné par leMonitoire, on pourrait y aller, car de Noisy il serait facile d'envoyer les brefs aux cardinaux de Bourbon et de Lenoncourt, et selon la tournure des affaires, d'écrire à plusieurs nobles. En effet, en un moment les affaires changent comme les hommes, de physionomie* Vous éveillerez ainsi moins de soupçon, vous donnerez plus de confiance et on pourra venir au devant de vous. Ce serait entrer dans la pensée de Sa Sainteté et on en recueillera les fruits, mais dût-on n'en retirer aucun, on découvrira au moins l'obstination de ceux dont les oreilles sont fermées à

la voix de Sa Béatitude; cet avantage, à moins d'un

miracle de Dieu, — sera je crois, le seul obtenu par cette négociation. Le choix ne pourra déplaire au duc de Mayenne et aux princes ou nobles bons catholiques, dont l'intention droite a seulement en vue la gloire de Dieu et le repos public. Une fois au moins on fermera la bouche aux récriminations, et on enlèvera à Sa Sainteté tout doute qui pourrait lui rester. »

Je n^e sais si une légère ironie ne dictait pas ces paroles et

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si Mgr Sega, ennuyé d'avoir près de lui un Nonce, ne trouvait pas très singulière Tidée de garder une sorte de neutralité entre les partis qui divisaient la France, mais il présentait des conseils sensés ; Landriano ne crut « ni digne, ni profitable » de les suivre.

Toutes les instructions données par le Souverain Pontife, Sixte V au cardinal Caetani, comme par le Souverain Pontife Grégoire XIV à Mgr Landriano, parlent de cette neutralité; or ici, Tacte même ou on la recommandait était déjà dirigé contré un des partis, et les personnes qui devaient l'appliquer étaient notoirement dévouées à l'un de ces partis (1). La contradiction entraîna l'hostilité de la conduite, et en France cette neutralité ne fut jamais observée. Rome voulait suivre une politique juste, mais elle était difficile à exposer, k comprendre et à appliquer. Toutefois te Souverain Pontife insista sur ce point et Landriano lui répondit : « Je m'efforce avec soin de me montrer neutre et très impartial dans les affaires. Mais je dirai respectueusement qu'il est impossible de mettre ici en pratique, comme on le croit à Rome, celte neutralité et cette impartialité; on ne peut traiter avec les nobles du parti de Navarre si on ne va les trouver chez eux» car il n'y a pas dans ce royaume do ville, ni de place neutre. Le cardinal Caetani peut en rendre témoignage (2). »

Landriano n'alla point du reste à Orléans, H arriva le 14 mai à Reims, oh Mayenne le reçut après avoir envoyé' au devant de lui le comte de Brissac et plusieurs gentilshommes; il alla à la fin du mois à Soissons et ne voulut pas s*en éloigner. S'il était venu à Paris ou à Orléans, il n'aurait pas été, disait-il, aussi près des troupes (3).

(1) Le 7 septembre Diego de Ibarra écrivait à Pliilippc II : a J'ai vu les Nonces. L'évoque do Piaisance est une personne qui a bonne intention au service de Votre Majesté et bien entendue es choses de ce royaume. L'autre est Mgr Landriano , sujet de V. M., et ressemble au comte Landriano son oncle. Il ne pourra faiUir au service de Y. M. » Bibi. naL, ms„ f. fr. 4019, fo 120.

(2) Arch. du Vatican, Letiere, t. XXVIIl, foJ69.

(3) 76., t. XXVIII, fo 715.

Le preraier acte des représentants du Saint-Siège fut de faire publier le Monitoire. Mgr Sega l'envoya en double exemplaire authentique à Lyon, Rouen, Bourges, Orléans, Nantes, Poitiers, Toulouse, etc. , et le fit afficher dans Paris (1). Lne traduction en français fut imprimée avec le texte latin en regard a selon Tusage du pays, » afin, « vu la curiosité ordinaire de ce peuple, » de le faire rapidement connaître. « De nombreux exemplaires furent en effet vendus, car beaucoup de personnes en firent parvenir à leurs connaissances. » Plusieurs tombèrent entre les mains de Tennemi, les royalistes murmurèrent, (l Ils semblent s'abandonner à leur sens réprouvé, écrivait alors Tévèque de Plaisance, et sans venir h résipiscence ils parlent de renvoyer à Rome le duc de Luxembourg (3). »

L»a chambre du Parlement royaliste transféré à Ghàlons déclara (le 6 juin 1591) les Bulles nulles comme d'abus, les condamna à être brûlées et somma « le Nonce Landriano à com paraître devant lui dans les neuf jours. » Les autres chambres du Parlement royaliste, transférées à Tours, déclarèrent également le 5 août la nullité des Bulles et ordonné-

(i) Le 24 Juin le Monitoire fUt publié à Orléans, le 30 juin à Toulouse, où un gentiUiomme du duc dé Mayenne l'avait porté. Ib,, t. XXVIII, ^ 759. Le Monitoire fut publié à Lyon le 24 juin 1593.

Au mois de mai 1501, on trouva sous la porte du Doyen du Chapitre de la cathédrale de Reims un exemplaire cacheté de la Bulle. Les principaux habitants, nobles, prêtres, bourgeois, demandèrent la répression de cet attentat. Le Parlement de Chdlons dans la Bévue de Champagne, mai 1882.

(2) 8 juin. Arch. du Vatican, Letiere, t. XXXII, ^ 32S. « Habbiano gcnerato qualche bisbiglio nei catholici e seguaci tanto ecclesiastici corne seculari et perche diano inditio d'inclinare piu al reprobo senso chc alla resipiscenza et siano per rimandare Luxemburg à Roma. »

reot de les brûler. Elles déclarèrent le « Pape schismalique, hérétique, ennemi de la paix, de TËglise catholique, du roi et de TÉtat, adhérant à la conspiration de TEspagne et fauteur des rebelles, coupables du très cruel parricide traîtreusement commis en la personne d*Henri III. » <l Ce mot de schismatique, observait le Nonce, vient d'un impudent artifice des hérétiques et des Politiques ; le Pape, disent-ils, n'est pas un Pape légitime parce qu'il a été élu au gré du roi d'Espagne et non des cardinaux. »

Ces arrêts téméraires et coupables intimidèrent cependant plus d'un chrétien, et Mgr Landriano ne trouva personne pour porter le bref destiné au cardinal de Lenoncourt ; une fois on le lui renvoya ouvert avec le sceau brisé, tant l'arrêt du Parlement de Ghàlons défendant sous peine de mort de porter les brefs et les monitoires pontificaux inspirait de terreur. Lorsque le Nonce demanda pour la seconde fois au duc de Mayenne de lui fournir le moyen de faire passer le bref au cardinal, Mayenne répondit : « le seul moyen est d'envoyer un trompette à la mort. » Landriano attendit (1).

c Depuis le Monitoire, écrivait-il, les agents du Navarrais ne cessent par mille fausses et diaboliques inventions d'en empêcher le bon effet. Le Pape, prétendent-ils, a écrit au roi les lettres les plus favorables, il promet de je recevoir, de l'embrasser et même d'excommunier les Ligueurs. C'est d'une habileté diabolique (2)! »

Ce résultat pouvait et devait être prévu : on devait prévoir que dans l'état des esprits ces paroles comminatoires ne pourraient les calmer et cependant certaines personnes peu au courant de l'opinion s'étonnèrent de leur impuissance : « Elles s'étaient persuadées, écrivit Villeroy, que la France tomberait à genoux au seul bruit de la levée des

(1) Arch. du VaUcan, /. c, t. XXVIII, fo 769.

(2) 9 V. S. creda che malignita ci impudente artediaboiica usano per velare gli occhi de'buoni. — I ministri di Navarra non cossauo con miUe false et diaboUche invenUone procurarc d'impedire il buon efletto di quelli. » Arch. du Vatican, Leltere, t. XXXVIII, f« 685 ; de Landren^'S, 12 juUlet 1591.

INTERVENTION SOUS GRÉGOIRE XiV 489

troupes faite par Sa Sainteté et à rexprëscomminaDdement porté par Landriano... L'événement leur apprit bientôt que la France ne veut pas estre maniée de ceste façon (1). »

Le nouveau Nonce éprouvait une déception et la situation lui paraissait tout autre qu'on ne lui avait représenté à Rome, toutefois, disait-il, il ne faut pas s'épouvanter, mais espé* rer (2).

Mgr Landriano avait envoyé le 23 mai un attaché de la nonciature, le sieur Daniel Tassoni, porter au cardinal de Gondi le bref du Pape écrit le 28 mars. Tassoni était chargé également de conseiller au cardinal de se déclarer, selon le désir du peuple, l'ennemi du Navarrais afin d'empêcher de faire croire que, s'il restait hors de Paris, c*était pour con* server ses biens (3).

Le cardinal fut blessé de cette observation : « Non seulement il n'avait pas pensé voir suspecter sa foi très sincère, mais il avait espéré recevoir des éloges sur ses actions passées, toutes inspirées par le service de Dieu, l'honneur du Pape et le repos du royaume. Mais le principal travail des méchants est toujours d'obscurcir les actions des gens de bien, ou du moins de les représenter sous le plus mauvais jour; pour lui il n'avait aucun remords et pouvait justifier toute sa conduite. Aussi un de ses désirs était d'avoir une entrevue avec le Nonce afin de lui dire tout ce qui lui restait sur le cœur. )>

(i) Mémoires , coW. t. LXII, p. .39. L*ambassadcur Niccolini écrivait de Rome le 9 février 1S91 : « Les Espagnols disent que dès que le drapeau du Pape flottera en France, tous abandonneront Navarre. >* Négoc, dipt.y t. V, p. 153. C'était toujours la môme illusion. Quelques villes cependant comme Bar-sur-Aube faisaient acte d'adhésion à la Ligue. « Nous avons embrassé le party et cause de l'Union des catholiques de ce royaume, écrivaient-ils le 28 juin 1591 au duc de Mayenne, pour avoir recogneu qu'il était quesUon de l'honneur et service de Dieu et conservation de la religion catholique, apostolique et romaine en ce royaume. » Comte de Barthélémy, Revue de Champagne, juUlet l88â.

(2) Bibl. nat., f. fr. 3980, foa68. Lettre du 33 mai. « Parmi di vederie cose m termine molto diverso di quello che mi fu presuposto a Roma : non debbiamo pero spaventarsi ma sperare. »

(3) Arch. du VaUcan, t. c, t. XXVIII, P» 707.

490 U UGUB

Le cardinal ne vit pas Mgr Landriano, mais il envoya (1) son secrétaire exprimer au gouverneur de Paris, au Légat et à diverses personnes, son désir de venir en sa ville épiscopale afin d'y exercer son ministère; sa résolution aussi de ne prêter aucun [nouveau serment, car le Pape ne le lui avait pas ordonné. Le cardinal connaissait très bien, disait-il, la pensée du Souverain Pontife et quand il persistait à ne point vouloir jurer TUnion il savait ce qu'il faisait. Le Vice-Légat ayant exprimé son regret de voir le cardinal demeurer hors de Paris et entrer en relations avec le roi de Navarre, comnDe il venait de le faire en se rendant près du roi à Villepreax, non loin de sa demeure de Noisy, le secrétaire répondit : a Le cardinal justifiera sa conduite auprès du Saint-Père. Pour le moment il se contente d'avoir un bref oii sa conduite au sujet du serment est approuvée ; il a la confiance de voir ses autres actions également acceptées, car cette entrevue dont on parle, a eu lieu en de3 termes tels que le cardinal loin de mériter des reproches devait obtenir des éloges et des remerciements. »

Le secrétaire de Gondi était arrivé le 13 juillet ; le U, le Vice-Légat alla visiter le gouverneur de Paris retenu dans son lit par une indisposition. Les princesses, Tambassadeur de Ferrare, le prévôt des marchands et le président de Nully arrivèrent successivement après lui. Le gouverneur leur montra la demande écrite par le cardinal. Madame de Montpensier la prit et la lut à haute voix : on en parla fort diversement, mais sans rien conclure, du moins en présence du Vice-Légat. L'ambassadeur de Ferrare lui apprit ensuite que le prévôt des marchands avait, sur la demande du gouverneur, fait lire la lettre du cardinal au Conseil de ville afin de sonder Tesprit public et desavoir, comme la lettre le demandait, si révoque pouvait, sans prêter le serment, venir à Paris. Le 23 juillet le Conseil n'avait pas encore été rassemblé, mais, d'après le prévôt des marchands, il devait y avoir un refus (8).

(1^ Arch. du Vatican, /. c, t. XXXII, f<»333. Lettre du 23 julUet. (2) Archives du Vatican, /. c,. t. XXXII, f* 365, Lettre du 10 juillet.

Eq effet le 4 août le cardinal fit connaître à Mgr Landriano et la résolution des Parisiens d'exiger de lui le serment et sa résolution non moins positive de ne pas le prêter. Landriano Texhorta à se mettre d'accord avec ses diocésains et demanda au Pape de s'expliquer à ce sujet, car il est temps, ajoutaitil, que Paris ne reste plus privé de son pasteur (1).

Mgr Sega venait de quitter la capitale pour venir rejoindre b Soissons Mgr Landriano. Celui-ci écrivit au cardinal de Bourbon afin de lui (iommuniquer pour la quatrième fois, disait-il, Tordre du Pape de se rencontrer avec lui, afin de lui exposer la pensée du Souverain Pontife au sujet des troubles de France. (2). Cette pensée était claire et les ordres formels. Le cardinal devait abandonnner la cause d'un hérétique et lui Nonce avait été envoyé pour rester neutre et indépendant au milieu des partis, n'ayant d'autre but que de servir le Pape et de gagner les cœurs des catholiques par de bienveillants procédés, afin de les réunir tous pour exclure ^cs hérétiques et s'opposer à leurs progrès (3).

Le Nonce exprima les mêmes pensées au cardinal de Lenoncourt : « Sa mission était de conserver la religion, de sauver le royaume et de ne faire aucune distinction entre les catholiques de France, pourvu que tous travaillassent h arrêter les progrès des hérétiques, » Au duc de Nevers, Landriano disait : a Je suis envoyé comme un homme impartial auprès de tous les princes qui sont et veulent être vraiment catholiques (4). »

(1) Arch. du Vatican, /. c, t. XXYIII, f^ 707. Lettre du 8 août. (i) Arch. du Vatican, /. c, t. XXXII, f» 373. LeUrc du 26 juillet.

(3) a La S. S. m*ha mandato in quosto regno pcr slare neutralo et indépendante et che non habbia di baver altra mira che di scnlre a S. Bcaliludino et di guadagnare granimi deUutU i cattolici, con ogni sorte d'amorevolezza, anco convengano in un medesimo fine di cscluderc glberetici et opporsi alli progressi loro. »

(4) m lo corne ministro indifférente mandate apresso tutti quel principi che sono et voranno esser veramente catholici. L. du 17 juillet. Bibl. nat.; r. f^. 3000, p. 3i2. Le S août, il écrit à Nevers : « lo saro come sono mandato ministro indifférente et fidèle essecutore dogli ordinl et commission! délia SanUla di N. S. » Ib., p. 342.

Par ses affirmations réitérées, ne semblerait-il pas que Mgr Landriano cherchât à effacer Timpression fâcheuse pro* duite sur les royalistes par Tattitude du cardinal Gaetani et les premières déclarations de Grégoire XIV? Toujours est-il qu'on ne pouvait, en paroles du moins, se rallier plus franchement à la politique de Sixte V d'exclure Thérétique, mais de ménager tous les catholiques. Telle était au fond la pensée de Grégoire XIV, cçrome elle avait été celle de son prédécesseur, mais le difficile était d'appliquer cette pensée au milieu des hommes et des événements. Aussi la neutralité de Sixte V . couvrait une pensée favorable aux royalistes, comme la neutralité de Grégoire XIV devint une adhésion à la Ligue. Grégoire XIV ne provoquait-il pas en faveur de U Ligue une de ces démonstrations armées à l'emploi desquelles Sixte V avait toujours résisté, subissant ainsi dans les affaire politiques Tinfluence de l'opinion, de ses relations et de ses vues personnelles?

II était donc difficile de maintenir pratiquement la ligne de conduite prescrite théoriquement aux représentants du Souverain Pontife. Elle n'était comprise par personne, ni par le Nonce et le Vice-Légat chargés de l'appliquer, ni par ceux qu'ils auraient voulu ramener* « Le Nonce eût mieux servi la religion, écrivait le cardinal de Bourbon, s'il s'était montré moins partial )> (i), et le cardinal ne voulait ni recevoir le bref du Pape, ni répondre aux lettres qui le lui transmettaient« C'était une insolence et une rupture.

Le duc de Nevers alors à Ghâlons ne faisait pas davantage attention aux avances du Nonce. II se retranchait, selon celui-ci, derrière des subtilités, discutait sur des formules au lieu d'accepter une entrevue oîi une conversation pouvait tout expliquer. « D'après les lettres du duc, écrivait Landriano (2), je sais comprendre qu'il n'a pas le désir de me voir au moins de sitôt. J'attends. »

(1) Arch. du YaUcan, IMtere del Nunzio, t. XXV, f« 311 ; L. 30 jniilel (2; Arch. (lu Vatican, Letiere, t. XXVUI, P> 717; 8 août 15591.

Le Nonce resta donc bien vite persuadé que les négociations n^amëneraient aucun résultat et que sans Tannée du Pape on ne ferait rien. C'était dès le premier moment sa pensée^ et, au fond, toutes ses paroles sur la neutralité ne disaient pas autre chose. En fait, tout était subordonné aux succès obtenus, ou aux revers subits par le roi de Navarre. Grégoire XIV Tavait compris et après avoir loué la résistance de la ville de Paris et le zèle du duc de Mayenne pour la retenir dans la foi, il avait encouragé le duc à chercher en tout Dieu seul et la vérité et à imiter les exemples de sesancèires, défenseurs de la religion et du royaume. « La voix de la calomnie ne saurait vous arrêter, lui disait-il , car en vain elle voudrait ternir votre nom et vos éclatantes actions. » Le Pape avait confiance en lui et il allait hâter Tenvoi du secours (1). Le duc de Mîiyenne avait remercié et témoigné sa joie de voir approcher Tarmée de TÉglise, dont la présence devait selon lui décider le triomphe des catholiques. Si, « selon mon devoir, disait-il, je les ai conviez par mon imitation et exemple à la couronne du martyre, j'y ai trouvé des soldats très disposés. Mais, puisque Sa Sainteté daigne embrasser notre conduite, bientôt, je veux le croire, nous commencerons a ressentir l'allégement de nos maux et verrons

ce royaume refleurir Le souvenir des bienfaits de Votre

Sainteté demeurera éternellement engravée et empreinte en l'âme de tous les bons catholiques français, qui la magnifieront de siècle en siècle, et la restauration de la France produira l'universel rétablissement de la foi cariiolique en toute la chrétienté (2). »

On ne pouvait avoir plus d'espérance, et le 24 juin le duc

(1) Arch. du Vatican, Regesium Gregorii XiVj an. I, Ép. 198; 12 ni«ii I39â. La suscription est : « Carolo Duci Humense Sanctœ Unionis calhoHconim In regno Franciœ locumlenenti. >» Desporles arrivé le 15 juin de Rome apportait à Mayenne « toutes les mcUleures assurances et lémoiî![nages de la sainte intention du Pape. » Bibl. nat., ms,y U fr. 3980, f Î98. .

(2) Arch. du VaUcan, Leltere, t. XXXIV, f« 475. LoUre du 23 mai

4d4 U utfoË

de Mayenne pressa do nouveau le Pape de faire avancer promptement ses troupes (1).

Les avantages obtenus par les ligueurs pendant les premiers jours de Tannée 1891, avaient été, nous Tavons dit, largement compensés par la prise de Chartres tombée aux mains du roi. Mais sur plusieurs points du territoire les catholiques continuaient à remporter de petits succès.

A Autun, les habitants assiégés avaient forcé le maréchal d'Aumont à se retirer. En Berry, le baron de La Chastre^ fils de M. de La Ghastre^ avait pris les châteaux de Dames et de Maubranche d*où on interceptait le commerce de. la campagne avec la ville de Bourges. Le baron avait réuni à ses troupes « trois cents arquebusiers, très bien armés, (ils de bons citoyens, enrôlés à leurs frais par zèle pour la religion, dans la compagnie du Crucifix; » preuve, disaitTévëque de Plaisance, que si on prêchait une croisade» on trouverait les peuples bien disposés à s'y enrôler. Ce mouvemeot, ajoutait-il, serait entretenu par le prodige des croix qui apparaissent non seulement à Bourges, mais en divers lieux du royaume (2).

En Languedoc^ le duc de Joyeuse avait pris quarante-deux villes fortes et assiégeait Carcassonne;une fois cette ville en son pouvoir il était maitre de tout le pays entre Toulouse et Narbonne(3). A Pontoise une conspiration royaliste avait été

(i) Arch. du Vatican, /. c.,t. XXXIV, ^ 405. Grégoire XIV avait charjçé Desportes de faire des observations au duc de Mayenne. Cc!ni-ci assura le Pape de son obéissance. Le U avril 1901 la demande du duc de nommer aux bénéfices flit de nouveau repoussée. Regesium GregoHiXlV,9in. I, Ép. 981.

(î) Arch. du Vatican, Lettere, t. XIÏ, f» 290. Sega envoyait une relation sur ce sujet écrite par les P. P. Jésuites de Bourges.

(3) Arch. du Vatican, LeUere, t. XXXII, fo 339. L. 16 juin 1591 .

découverte. Si le Navarrais avait voulu surprendre Paris par un stratagème (1) (la journée des farines), les danses et fêtes de Chauny avaient servi à masquer le complot de La Fère ; de même aussi les conférences provoquées et tenues par lui ces jours derniers, à Villepreux, avaient occupé Tattention pendant Tentreprise sur Pontoise, mais « grâces à Dieu et à la diligence du gouverneur M. d'Alincourt^ fils de M. de Villcroy, > tout fut découvert et deux personnes convaincues parleurs aveux furent mises'àmort(H juin) (2). Une d'elles, le principal conspirateur depuis longtemps huguenot, se converiit avant de mourir.

Après cet échec, le roi de Navarre quitta Villepreux, où il avait vu le cardinal de Gondi, et ses troupes cantonnées dans les environs se replièrent vers la Normandie, où la ville de Louviere, surprise (7 juin) grâce à la connivence d'un prêtre, tomba en leur pouvoir; a le bon et très savant évéque d'Evreux, écrivait Mgr Sega, y fut fait prisonnier, une partie des maisons fut pillée et le maréchal de Biron fit tuer sans procès, beaucoup de monde. » A Rouen, un complot devait également livrer aux royalistes le bastion de Sainte- Catherine, mais il fut découvert ; à Paris enfin, les Ligueurs avaient pu faire entrer (6 juillet) un convoi de grains (3) et une noble dame cherchant à gagner le capitaine de la Bas-

il) « Vi sono awisi da diversi che Navann gia trc giorni ha voiulo sopra prcndereLa Fera, havendo falti vcstire molli disuoi genlilhuomini in habito da donna et da contadino carricato di Henoet di pagiia; i quaii da lontano seguitali da lui con mille ciivalli et cinque cento fanU, giunscro su le ta hore alla perla délia citta, et n*èrano di loro gia cnlraU duo, quando il terzo dalla sentinella fu scoperto, talmente cho sendosi dalo al l'arma nella cilla et scrrale le porte, non polelte Tinganno havere effcUo, sendone pero restali merU da due o Ire, lanto dell'una che dellaUra parte. » L. 8 août 4S91 . Arch. du Vatican, LeUere, t. XXVni. f* 707.

(â) Arch. du Vatican, /. c, t. XXXII, fo359; 10 juin 4591. Cf. Le Charpentier, La Ligue à Ponloise, p. 45, et Journal (ttin Bourgeois de GisorSf p. 179. Anncourt ou Halincourl est un hameau de la commune de Parnes près Magny.

(3) « 1,200 muids de grains, c'est-à-dire 7,200 boisseaux, mesure de Rome. » Archives du Vatican, /. c. ,l. XXXII, f« ,357. L. du 8 juillet 1391.

tille avait été livrée à la justice, puis décapitée publiquement sur la place de Grève (1).

Cependant la garnison mécontente, sans ressources, était aux abois (â), et on adressait au roi de Navarre une supplique pour qu'il se convertit. « Selon Topinion des gens de bien, disait-on, vous pouvez acquérir le nom de bon roy el restaurateur de votre France par des moyens humbles et vulgaires (3). » En attendant, le prince fit renouveler le 6 juillet, à Mantes, Tédit de janvier 1561,* pour assurer Texercicc de Tune et de l'autre religion, et par cela même il avait abrogé redit promulgué par Henri III, le 18 juillet 1585 (4).

Les Ligueurs sentirent le coup. « Pour faire une contremine à ce pernicieux édit de Mantes, écrivit Sega, il semble qu'on doive renouveler le serment d'union afin de lever tous les subterfuges, » et le Vice-Légat se demanda (8) s'il .ne fallait pas faire remplacer dans le gouvernement de leurs églises « les quatre très scandaleux et coupables prélats » signataires de cet édit du 6 juillet. Les habitants de trois au moins de ces résidences, étaient catholiques et devaient par conséquent recevoir sans contestation les nouveaux évêques. Mgr Sega indiqua immédiatement comme un très bon choix pour Tarclievêché de Bourges, Tévêque de Senlis, Roze, « qui a très honorablement travaillé, travaille et est prêt à travailler pour la cause catholique. » A Tévêché de Nantes « on pourrait nommer Mgr Jean Dadré, docteur théologien, prédicateur et pénitencier h Rouen, âgé de

(1) Arch. du Vatican, Letlere, U XXXII, f» 365. — « Jehannc de la Planche eut la lélc tranchée à la Grève pour avoir sollicité Bussy de rendre la Bastille (10 juillet 1501). » Journal de Fayet, p. 103.

(â) On apprenait cependant le 6 juillet que le banquier d'Anvers avait accepté un billet de 15,000 écuset qu'il avait ordre jusqu'à 60,000 écus. Boslail à les faire venir le plus tôt possible. Archives du Valic4in, /. c, l. XXXII, f«ai7. L. 8 juillet 1591.

;3) Bibl. nat. f. fr, 3980, f» 300.

(4) Dans le Recueil d'Édits relaiift au culte protestant, par Pierre Néron et Etienne Girard (2 in-f«, Pans, 1720), ledit de 1591 ne se trouve pas.

(5) Arch. du Vatican, /. c. t. XXXII, fo 3iJ5. L. 19 juUIel 1519;

quarante-trois ans; k Beauvais le P. frère François Feri ardent, franciscain mineur, prédicateur et écrivain remarquable, actuellement Gardien de la maison de Paris, âgé de qua* rante-huit ans; à Bayeux on pourrait également faire un eboix, mais il sera difficille à l'élu d'entrer dans la ville, car elle est au pouvoir du prince de Gonti. L'évèque de Ghartrès n'était pas sûr non plus et était, disait -on, un des rédacteurs de la formule du serment à prêter au Navarrais. )>

Deux jours après Tédit, le roi parla encore plus k cœur ouvert dans une lettre adressée au Parlement royaliste de Rouen transféré à Gaen (1). « Nous eussions désiré voir le Pape se comporter en notre endroit et en celui de nos bons sujets catholiques avec la douceur et discrétion que sa dignité et toute raison le voulait... mais cette procédure dernière, faicte par celui qui se dit être venu de sa part, a été si violenté et déraisonnable... que nous n'avons pu la passer sous silence : d le roi rejetait comme « fausse et bien éloignée de son intention la supposition présentée au Pape qu'il avait conjuré contre ladite religion catholique et rejeté pour jamais toute instruction d'icelle... Le débat est tout autre : il est question, disait-il, de la restauration de cest estât et liberté de nos subjects contre les injustes entreprises de l'Espagnol. » Aussi faisait-il appel aux sentiments patriotiques pour rallier des partisans. Du reste il faisait mieux que de parler, il agissait et frappait de grands coups. Après avoir pris Ghartres, il s'empara de Noyon (18 août). Établi en d'excellentes positions, où il ne pouvait être attaqué (2), appuyé par derrière sur la rivière, protégé en avant par des coteaux qui lui permettaient de se garder avec un petit nombre de cavaliers, non loin de Ghauny et de Gompiègne qui lui étaient dévoués et pouvaient lui fournir des vivres, il devait tôt ou tard se rendre maître de la place. Le vicomte de Tavanes avait voulu la secourir, mais il avait

(1) Letlrèi missives, t. IH. p. 418; 8 juUiet 1501.

(i) Arch. du VaUcan, Ultere, t. XXVIII, f<» 707; 8 août 1301.

été battu, blessé et fait prisonnier. M. de Rosne (1), parti de Saint-Germain pour essayer de faire lever le blocus, avait vu les Espagnols refuser de marcher sous prétexte de leur trop petit nombre. En vain Landriano avait écrit au prince d'Ascoli récemment arrivé d'Italie^ de faire avancer les troupes, en vain le duc de Mayenne, dans Tespoir d'attirer Tennemi hors de ses positions et de dégager ainsi la ville, avait été prendre Gonflans- sur -Seine occupé par le roi quinze jours auparavant, le Navarrais était resté immobile devant Noyon.

Dans un conseil tenu à La Père, le duc de Mayenne, le duc d'Auaiale, le prince d'Âscoli, et autres capitaines auraient bien voulu secourir la ville, mais le duc de Montemarciano, chef de l'armée pontificale, n'était point encore arrivé et le duc de Parme ne parlait pas d'entrer en France avant la tin du mois. Aussi, le 8 août, Noyon abandonné se rendit après vingt-trois jours de siège et dix-sept jours de canonnade. Des otages furent échangés de part et d'autre, et si deux jours après, la ville n'était pas secourue par mille fantassins au moins, elle serait au roi (2). G'est ce qui arriva.

Cette perte d'une place très importante suffit pour détraire dans l'opinion l'effet du Monitoire pontifical ; car, écrit Landriano, « ce succès augmente la réputation de Navarre et anéantit celle qui, après la perte de Ghartres^ pouvait encore rester à Mayenne (3). » Noyon n'avait-il pas été pris sous ses yeux ?« Noyon, répondait le chef des catholiques, s'est rendu en mesme temps que j'estois monté à cheval avec le

(1) Chrétien de Savigny sieur de Rosne, capilainc de cinciuantc bommes d'armes des ordonnances du Roi, fut nommé maréchal de France par Mayenne. Après la soumission de ce dernier, en 1505, le sieur de Rosne émigra avec le duc d'Âumale et entra au service du roi d'Espagne contre les Hollandais : il fut tué en 1596.

(i) Arch. du Vatican, Lellere, t. XXVIII, (^ 727; 20 août 1591.

(3) « La qualc perdita, altrc ch*è di grandissima imporlanza accresco molto la riputatione di Navarra et conculca quasi quolla ch'era restala al duca d'Umena, dopo la perdita di Chartres, havondo massimo Tinimico presa, si puo dire a vista di sua EcceUenza, la detta piazza. • Arch. du Vatican, Uttere, t. XXVUI, P» 727. L* 20 août 1591 .

meilleur de nos forces et que je m*advançois en espérance de gotter des gens de guerre dedans et les secourir à quelque prix que ce fust. » Mais les ennemis étaient plus forts et « logés à Tavantage, » aussi la place s'est perdue « tant pour estre faible, que pour n'y avoir quasi que les habitants (ceux-^i) B'ayans auparavant le siège vollu recepvoiraulcune garnison; si elle m'eust donné deux jours de temps J 'a vois moyen, avec la grâce de Dieu, de la conserver, » Mayenne se consolait dans l'espoir qu'à l'arrivée des troupes de S. S. et du duc de Parme « il pourrait bien aysément la reprendre. »

Désireux de « rassurer les villes voisines qui pouvaient estre estonnées ou découragées de ceste perte, ou de se voir Tennemy près, » Mayenne leur envoya de bonnes garnisons et se tint à Ham avec le reste de ses forces, afin de surveiller les desseins de l'ennemi. Accusé par Sega, un peu excusé par Landriano, il rejetait avec raison une part de la responsabilité sur le duc de Parme : depuis deux mois sourd à toutes les prières, Farnèse n'avait pas envoyé de troupes et avait donné, dit-on, à celles restées en France, Tordre de ne rien entreprendre avant son^ arrivée.

Le duc de Mayenne parlait aussi du peu d'obéissance de ses lieutenants; il avait appelé des capitaines, mais aucun n*était venu. M. de Saint-Paul, en particulier, prétextait la nécessité de surveiller le duc de Nevers, car s'il se rapprochait du duc de Mayenne, il s'exposerait à perdre le duché de Rethel, qu'il convoitait. Ainsi la division et le peu d'accord enlre les Ligueurs, joints au retard du duc de Parme et des troupes du Saint-Siège, jettaient les affaires dans un éminent péril et facilitaient les progrès du Navarrais (1).

D'ailleurs, Mgr Landriano le faisait remarquer, les habitants de Noyon avaient décidé de se rendre sans même en parler à Mayenne, et le Nonce voyait en ce fait une preuve des intelli-

(i) « Queste divisioni et poche intelligenze, congiunte con la tardanza i délie fone di N. S., tirono le cose nostrc ad un manifasto procipitio et I dsnno, tanto pîa occasione M ardire al nomioo di fàr duovi et impor* tanti progresai. i»

gences entretenues par Navarre dans la place, comme dans Tarmée de son adversaire. Ne voyait-on point ainsi se confirmer la parole de Villeroy à Tévéque de Noyon, très suspebt aux Ligueurs et à Videville, connu pour être un politique : « Malgré toutes les dépêches, il ne faut pas espérer voir secourir la place. » Et Landriano concluait, en faisant précisément allusion k Villeroy : « Autour de Mayenne, il y a toujours des personnes dont Tinfluence sur lui est mauvaise (1). »

Quelle que fût la cause, ou connivence des conseillers, oo insubordination des capitaines, le duc de Mayenne se trouvait paralysé dans son action, et dans son embarras ne faisait quasi rien. 11 promettait cependant de conserver à tout prix la ville de Rouen, mais craignant désormais de hasarder une bataille, il envoya ses troupes tenir garnison dans les places, en priant Mgr Landriano d'expédier des courriers pour hâter l'arrivée du duc de Montemarciano ; lui-même envoya à sa rencontre le secrétaire Desportes (3).

Mgr Landriano commençait k s'effrayer, car « Tennemi s'avance, disait-il, nous avons Navarre sous les yeux et le secours n'arrive pas (3). II dépêcha en poste, k Nancy, son auditeur, Mgr Giustiniani, pour presser la marche du duc de Montemarciano, mais le S3 août, Giustiniani fut arrêté (4).

(1) « Il duca d'Umcna ha sempre aprcsso di se mali spîriU. » L. 20 août 1591. Arch. du Vatican, Lellere, t. XXVIU, ^ 733.

(2) Arch. du VaUcan, /. c, 1. XXXVIII, ^ 715. L. 13 août 1501.

(3) « Habbiamo Navarra sugi*occhi. » Arch. du YaUcan, ibieL Le cardinal de Lorraine écrivait au Pape le 5 juillet 1591 pour le supplier de presser Farrivée des troupes, car les soldats levés en Allemagne par le roi de Navarre aUaient envahir la Lorraine. Arch. du YaUcan, UUere, t. XXV, f» 435.

(4) Bibl. nat., mi, f. fr. 3618, P» 80. Conduit k Langres où U fut vendu au capitaine de Meuse qui le retint onze mois, sans vouloir entendre pa^ 1er de son rachat, il fut cependant remis à un prieur de l'ordre de Saint- Jean, à la condition de se présenter à chaque réquisition. Giustiniani demanda au Pape de le secourir et d'écrire au Grand Hospitalier de le racheter. 2 août 1592. Arc. du Vatican, Letlere,L XXXV, f* 427; nouvelle lettre du 15 octobre 1592, t XUII, ^ 350.

Le Pape ordonna de donner 300 écus. Giustiniani le remercia, 7 janvier 1503. Malteucci, commissaire de Tarmée ponUficale, n'ayant pu encore donner la somme, Giustiniani accepta Toffre quû le commandeur

, m' ml a

LandriaQO n'avait donc pas besoin d'être exèité. Après la prise de Noyon, il voyait déjà le roi de Navarre maître de Montdidier et de Roye, places de peu d'importance, il est vrai, mais dont l'acquisition couvrait la frontière de Flandre ; ne reviendrait-il pas ensuite vers Meaux pour presser le siège de Paris, ou bien, réunissant ses trou|>es à celles du maréchal d'Aumont, cantonnées près de Langres, et à celles du duc de Nevers, réunies en Champagne, ne s'avancerait*il pas jusqu'à Château-Thierry pour donner la main aux vingt mille Allemands près d'arriver et fermer ainsi le cours de la Marne, d'où Paris tirait en grande partie ses approvisionnements ? « Vous jugez le périlleux état de nos affaires, écrivait alors le Nonce, et le tracas où se trouvent les bons catholiques : ils se dépitent de la perte de Noyon et d'apprendre par une lettre de Jérôme Gondi que le 1®' août les troupes du Pape se trouvaient seulement à Milan, sans ordre pour marcher en avant. Le peuple en est vivement ému, car, avec les faibles troupes du duc de Mayenne et son peu d'autorité à se faire obéir, il est impossible de résister. » N'avait-on pas, le 19, trouvé dans l'église cathédrale de Reims une affiche portant audacieusement.ces mots : « II est toujours arrivé malheur aux conspirateurs contre le roi et le royaume de France dont Dieu s'est réservé la protection et la garde? »

Au milieu de ces douleurs, un événement, heureux peutêtre pour la Ligue, mais en tout cas, fâcheux pour le duc de Mayenne, venait d'arriver.

de ChamesoQ lui fit de lui prêter a60 écus : 300 pour $on rachat, 40 pour ges dépenses, ^ .pour le mettre à cheval. L. de Giustiniani .au Pape. .Arcb. du Vatican, L^Uere, U XUII, f« 351

501 LA UGUE

I^ jour de la fête de rABM)mption, à midi, le jeune duc de Guifte, aidé par son secrétaire, s'était échappé du château de Tours, oh depuis trente-deux mois il était « très estroitement gardé et observé par les soldats. » Il fut d'abord « couru répée dans les reins, » mais il put rejoindre les deux cents gentilhommes amenés' par le baron de La Ghastre pour protéger sa fuite. Dès le lendemain, 16 août, le jeune duc écrivit k sa mère (I) pour lui annoncer sa délivrance, et au Pape pour lui demander ses conseils (S).

La nouvelle de Tévasion du duc de Guise fut reçue à Paris avec la plus grande joie. « Dieu, disait Tévèque de Plaisance (3), veut encore nous montrer sa miséricorde, » et il trouva très opportun renvoi d'un bref pour fortifier le jeune duc de Guise dans de bonnes dispositions. Dieu a permis cette « libération, écrivait La Ghastre, pour faire reluire en ce jeune prince le zèle, la piété et valeur de desfunct Mgr de Guise son père, en découvrant les naissantes vertus du fils (t).% Le S septembre, le duc de Guise entrait à Orléans, suivi de douze cents chevaux, dont trois cents de la noblesse (5); les magistrats le reçurent à la porte des remparts et une foule enthousiaste l'accompagna à la cathédrale (6).

(1) Arch. du VaUcan, Letiere, t. XXII, ^742.

(i) Arch. du Vatican, /. c, t. XXII, ^ 433. M. de La Chastre, de son côté, écrivait au Pape pour lui annoncer l'évasion. Ib., L XXII, U 1005. Sa lettre au Parlement est Arch. nat. A. E. n» 757, p. 160.

(3) Arch. du Vatican, /. c, t. XXII, f^ 435.

(4) a Monstrant ce Prince avecquc la force* du corps avoir une lumière d'esprit et une grandeur de courage joincte à une prudence naturelle et à ung sens rassis, donnant d'ailleurs aux catholiques une grande expectation de luy, non seulement pour sa bonté et clémence, mais de ce que en sa liberté asseurée, il avait déclaré n'avoir jamais rien désigné, délibéré, ny résolin, que d'honorer, servir et révérer comme vray enfant de l'Église, le S. Siège et particulièrement V. S«, et exposer et son sang et sa vie pour la tuition et desfensc de nostre sainte relligion. » Arch. du Vatican, Lettere, t. XXlI, f» 1085. L. de La Chastre au Pape, 21 août 1591 .

(5) Parmi eux était « le baron de La Flotte, principal gentilhomme du Poitou, «venu avec 900 chevaux. 11 n*avaU pas servi depuis la mort d Henri lU.

(6) L. du 13 sept. 1591. Arch. du Vaticant leUetê, U XXVUf, ^ 7B9.

Si la joie fut au camp, des eatholiques, le dépit se manifesta du côté opposé. Le maréchal de Biron « se tira la barbe de douleur » (1), et le roi de Navarre, a dans son irritation, faillit en devenir fou^ écrit Mgr Landriano; ne pouvant battre le cheval, il a battu la selle » (2). Le baron de Tavannes, blessé et fait prisonnier devant Noyon, fut remis en prison et le roi menaçant « de fiiire pis à ceux de la Ligue qui tomberaient entre ses mains, empêcha, malgré les conventions, certains prêtres de sortir de la ville. »

L'évasion du duc de Guise rendrait-elle plus d'unité à Tao tion des Ligueurs? c'était peu probable. Le duc de Mayenne abdiquerait-il devant son jeune neveu, lorsque déjà on le disait rempli d'inquiétudes sur les desseins de celui-ci en qui il pressentait un rival? Le duc de Guise eut en effet des partisans et ils n'épargnèrent pas son onde. Mgr Landriano fut bientôt leur écho, et sans cesse il accusa la grande paresse de Mayenne et son faible esprit (3). « Par tout ce que je voi5( et entends chaque jour, écrivait-il, il perd Tamour du peuple et sa réputation près du soldat; » il lui reprochait d'être complètement sous l'influence de Villeroy, « ennemi des étrangers et très opposé, paraît-il, à notre parti. » Cette rivalité entre l'oncle et le neveu ne put être cachée : «• Je connus bien, écrivit Alexandre Farnèse, après une conversation avec la duchesse de Guise et son fils, « je connus bien que ny elle ny lui n'estoient aucunement contents du duc

(I) a Dicono chc si sià sirapaia la barba. » L. 36 août 1591. Arch. du Vatican, Uttere, t. XXVII, P» 741.

(J) « Retbriscono che Navarra ne! ricevere di quesla nuova ô stalo per impazzare et non potendo corne si dice battere il cavallo ha battuto la sella. » L. 26 août. Ià:d,

(3) a Si cognosce la molta sua ncgligenza et poco pensiero ch'abbi aile cosc et qui da qualche intelligente a chi è nota la sua natura, si discorre che la liberatione del duca di Guisa lo habbi posto In molto sospensione di animo intorao a suoi fini. » Arch. du Vatican, Lettere, t. XXVIII, fo 753. L. 1« sept. 1591. « Questo era il consiglio del buoni capilani, ma non ha volute S. Ecc. sequirlarlo. «

604 u uii\}%

de Mayenne, se plaignant du peu de compte qu'ils faisaient d'eulx (i). »

Le bruit courait alors à Rome qu'on enverrait en France, comme Légat, le* cardinal Pallavicini, évéque d'Alexandrie, mais ce choix d'un sujet du roi d'Espagne, peu agréable par conséquent à la noblesse royaliste, était déjà critiqué et il n'eut pas lieu. Mais, écrivit d'Ossàt (2), « soit qu'on le face lay ou un autre, il ne fault doubter qu'il ne soit pas au gré des Espagnols. » Au lieu du Légat, on résolut, dans le consistoire du 16 août, d'envoyer 200.000 écuspour payer les troupesea route pour la France. Leur entretien nécessitait cette dépense, et Mgr Landriano espérait beaucoup en la venue du due de Montemarciano pour faire cesser la rivalité entre les'catho- . liques. Mais viendrait-il jamais? Ne l'avait-on pas dit ma* lade et en danger de mort ?

Parti de Rome le 12 mai, il avait franchi les Alpes, et le 10 septembre il atteignait le duché de Bar où le duc de Mayenne arriva le 13, afin de combiner avec lui et le duc de Lorraine les mouvements à diriger contre les neuf mille retires allemand^ et les six mille chevaux qui allaient envahir le pays. On disait ces troupes mécontentes, car elles ne toachaient pas d'argent, et, pour s'en dédommager, elles pillaient plusieurs bourgs et châteaux du duché. Le duc de Lorraine n'avait pu les arrêter, car il était littéralement aux abois. « Je ne puis plus longuement tenir mon armée pour le bien de cette cause, écrivait-il, que je ne luy donne argent sar une sy grande somme que je luy dois Mesmes les capitaines me l'ont dit résolument » (3). On avait bien encore les troupes à la solde du roi d'Espagne, mais les deux régiments de lansquenets qui devaient former six mille hommes ne dépassaient pas trois mille. Les reitres qui devaient être quatre mille, n'arrivaient pas à six ou sept cents chevaux, et les

(I) Bibl. nat., ms. f. fr. 3960, f» 33. (3) Bibl. nat.» f. fr. 3473, f^ 71. Lettre du 6 août 1591. (3) Arch. du Vatican, UUere,u XXII, f^ 1127; 28 septembre, datée de Verduiu

INTERVENTION sous GRÉGOIRE XIV 508

Espagnols qui devaient être quatre mille aussi, étaient environ trois mille. Du reste, on ne savait même pas encore si ces lansquenets et ces rettres au service de TEspagne étaient ar* rivés en Flandre (1).

L'arrivée des troupes italiennes força le roi de Navarre k se mettre sur ses gardes (2). Avec deux régiments dinfanterie et douze cents chevaux, il se rapprocha de la Champagne pour s'unir avec mille chevaux du duc de Nevers et attendre les retires allemands. L'ensemble de ces troupes devait être de 4.000 cavaliers et 7.000 fantassins, échelonnés entre Sedan et Châlons.

Le roi de Navarre ne s*endormit pas (3). Après avoir assisté le 24 septembre, à Sedan, au mariage du vicomte de Turenne et de madame de Bouillon, il avait rallié le 29, à Dun, les Allemands venus à son aide, et, établi entre cette ville. Mousson et Villefranche, il était prêt, disait-on, ou à attendre les troupes du duc de Mayenne et du duc de Montemarciano pour les forcera combattre, car il avait une cavalerie supérieure, ou à se diriger sur Saint-Quentin et de là sans doute sur Paris/ ou le secrétaire de la couronne, Tromel, et le conseiller Tardif, très dévoués au duc de Nevers, avaient tramé un complot (4). Les conspirateurs devaient introduire les royalistes par deux portes de la ville, et, en effet, l'arrivée à Saint-Denis do comte de Soissons, annon^it bien quelque chose en jeu. Arrêtés avec une noble dame qui faisait passer leurs lettres, Tromel et Tardif furent mis à mort.

En attendant, le roi de Navarre prit Attigny et obtint l'adhésion de l'évèque de Langres, Mgr des Gars, puis il rappela de Normandie le maréchal de Biron, pour l'opposer

(1) Arch. du Vatican, Letiet-e, t. XXVIII, f-831.

(2) Ib,, i. XXVIII, ^ 795; Î4 septembre 1501.

(3) « Navarra in tanto non dorme di qua. » Arcb. du Vatican, Leliere,

t. xxv^I,^8ll.

(4; « In Parigi si era scopcrto un tradimento di molta importanza trat< tato per mezzo d*an M. TromegUa secrctario délia corona et del consigtiçre Tardif molto servitore del duca di Nevers. » 5 octobre, Arch. du Vatican, /. c, t. XXVIII, P 803^

506 LA LIGUB

sur sa gauche au duc de Montemarciano, et sur sa droite aux deux mille fantassins espagnols ou italiens, déjà établis à Reims sous les ordres du prince d'Ascoli. Le maréchal, soutenu par une troupe d'Anglais, venait de prendre Gournay, après avoir tiré cent vingt coups de canon (SI septembre, 6 octobre). La capitulation avait été bien peu observée par les vainqueur^, par les Anglais surtout, ardents à briser les statues de saints et à piller les églises. N'avaient-ils pas aussi pendu le prieur des Carmes, homme très zélé et puissant prédicateur (1)? Mais la prise de Gournay était importante, car elle resserrait beaucoup les communications autour de Rouen et par conséquent les approvisionnements de la ville (3).

En ces conditions, une démonstration militaire de la part des Ligueurs devenait difficile et cette faiblesse pesait sur leur situation politique. Un certain nombre de députés, réunis à Reims pour assister à des États généraux, plusieurs fois convoqués, mais jamais réunis, vinrent parler aux ducs de Mayenne et de Guise de la nécessité pour sauver le royaume de hâter la réunion des troupes de Flandre à celles d'Italie, car, disaient-ils, « si le duc de Parme tarde à paraître, la France est perdue. » Or, le duc n'arrivait pas. « S'il ne vient pas et qu'il nous arrive malheur, écrivait Mgr Landriano (â), la France se révoltera, car les villes sont remplies de politiques et d'ennemis de l'Espagne Si Philippe» II agit dans son seul intérêt, les partisans du duc de Mayenne se rangeront au parti contraire; ils ne se font déjà pas faute de parler publiquement en faveur de Navarre, et rien ne peut mieux favoriser sa cause que d'agir comme le font les Espagnols. » Il n'y avait d'ailleurs qu'un cri en France contre la lenteur d'Alexandre Farnëse : c'était sa faute, disaient les Ligueurs, si les villes

(i) « Il est vray, écrivait Biron, qu*U n*a pas esté malaysé d*empôcher que les habitants n'aient esté pillez. » Correspondance, par Bd. de Barthélémy, 968.

(2) Arch. du VaUcall, Uttere, t. XXXVIII, P» «il ; f7 oclobro. Journal d'un bourgeois de Gisors, publié par M. Le CharpenUer^ p. 66 et 67.

(3) Arch. du Vatican, t. XXVIII, fo 823? » octobre 1891*

ir^TERVRNTIOI^ SOUS CRÉGOIRE'XIV 507

échappaient aux catholiques (1). a Sa lenteur, écrivait Mayenne aa cardinal Sfondrato, nous a esté d'ung extrétne préjudice et en ont noz ennemis tiré beaucoup d^avantage sur nous, lequel nous pouvions gaigner sur eulx^ si plustot nostre secours fust arrivé (3). » Le duc de Mayenne s'en était plaint très vivement à Mgr Landriano et h Mgr Sega. « Si Son Altesse ne pouvait venir^ elle aurait dû au moins le faire savoir, parce que nous y aurions pourvu pour le mieux. » Cependant, fort souffhint, jusqu'à inquiéter les médecins, Mayenne parlait de se retirer pour trouver du repos (3). Maischacuù était prompt à reprendre espoir et les nouveaux échevins de Paris, nommés le 24 août, après quelques démêlés avec le Parlement (4)> écrivirent au Souverain Pontife, le 8 septembre, pour le remercier du secours envové et lui demander de ne commencer aucune entreprise avant d'avoir déKvré Paris, toute autre attaque devant être subordonnée à celle-là. Ils firent observer aussi qu'ils avaient reçu seulement quinze mille écus par le banquier d'Anvers, au lieu de quinze mille chaque mois« promis par le Souverain Pontife (8).

Partoitt l'argent manquait. « Nous n'avons pas un sou qui ne vienne du due de Partne^ écrivait Mgr Landriano, et nous demandons aux ministres espagnols de disposer d'un peu d'argefît pour donner du pain aux soldats, car ils n'en ont point. »

Encore une fois, comment dans un pareil dénuement les Ligueurs combineraient-ils une opération décisive? On disait

(i) Ib„ t. XXVin, f^ 831; no\embre 1591.

(2) Arch. du Vatican, Lettere, t. XXXIV, f» 577.

(3) S'il ne faisait aUcntion à sa santé, ne se soignait et ne se reposait, les médecins élaicnt inquiets de sa vie. Arcli. du Vatican, /. c, t. XXVIII, ^ 777; 13 septembre lo91.

(^ « t^er Ictiere di Parigi dé 35 del passato habiamo ch'in quella citta erano stati creàti li nuovi eschivini délia villa con qualctie disparerc fra Il ntaglstraU et quelli délia villa. » Arch. du Vatican, t. XXVIII, f» 790, 3 sept. 1501.

(5) Areh. du Vatican, Lettere, i. XXXV, t» 40. Les Échevins parlaient des a difficullez des chemins qui ne permettent que de vingt messalgers Tung puisse passer senrement de Lion en ça. »

qu'avec un ennemi si près de Reims, il fallait^ avant de réunir les Etats généraux, remettre les affaires sur un meilleur pied, et le duc de Mayenne conseillait de renvoyer les députés, sous prétexte, dit Mgr Landriano, que le plus grand nombre était absents et ne pouvait venir. Au fond, « le duc de Mayenne ayant perdu Taffection du peuple, son crédit était tombé, pour n'avoir jamais voulu accorder aux nombreuses instances faites par les villes de rUnion,le renvoi de plusieurs de ses conseillers soupçonnés de trahison, et il craignait ainsi de ne pas voir réaliser ses désirs, » qu'une mission en Espagne donnée par le duc de Mayenne au président Jeannio, avait précisément pour but de recommander à Philippe II. Or, malgré ce qu'il pouvait dire de son contentement (1), la mission n'avait pas réussi, car le roi avait ses plans personnels longuement prémédités.

Plus d*un les soupçonnait et les redoutait, Aussi les évéqucs. royalistes s'efforcèrent-ils d'éclairer le Nonce. A leurs yeux, la conversion du roi était le seul moyen d'échapper d'une part à la domination espagnole et d'autre part à la prépondérance de l'hérésie. Us déclarèrent nuls et sans valeur le Monitoire publié par le Pape, « mal informé de l'état des affaires » (21 septembre 1S91), puis s'adressant aux « vrais catholiques et bons Français, d ils leur demandèrent de joindre leurs prières aux leurs pour obtenir la conversion du roi et la paix du royaume (2). C'était toujours chercher la solution du côté indiqué précédemment par Sixte-Quint, mais à présent délaissé par Grégoire XIV.

Cette lettre, signée par le cardinal de Bourbon, l'archevêque de Bourges, les évèques du Mans, d'Angers, de Chartres, de Nantes, de Beauvais et l'évêque nommé de Bayeux,

(1) « L'arrivée de M. le président Jeannin près de moi, écrivait le duc de Mayenne, a infiniment contenté mon es|»rit, ayant été éclairci par lui de beaucoup de choses d'importance, tant du côté d'Espagne que de Lorraine et Flandres où il a passé et a peu recongnoistre et remarquer à la vérité Testât des affaires, pour me les représenter mieulx que nul autre. » Arch. du Vatican, /. c, t. XXXIV, P> 577,

(2) Arch. du Vatican, Koria^t. Il; 21 septembre ISW.

réunis à Chartres, devait avoir un grand retentissement. Six semaines après^ trois d'entre eux arrivaient le 9 novembre à Compiègne, et le 40 à Noyon, pour parler au roi. « Dieu a béni notre voyage! »> écrivit un des prélats (1) : « Nous arrivâmes de bonne heure à Noyon, d'ôii Sa Majesté devait partir le lendemain pour rejoindre son armée, échelonnée sur la route, entre Gorbie, Amiens et Abbeville, afin de la ramener sur Rouen (2). Un secrétaire d'État demanda audience pour nous et le roi retarda son départ afin de nous recevoir. À neuf heures, nousétions dans son cabinet où se trouvaientMM. d'Es* trées, de Bieux et de Beaulieu (3); Mgr Tévéque de Beauvais remplit très bien et avec dignité sa charge d'orateur. Je voudrais que vous l'eussiez entendu, vous en auriez été très content, je suis sûr. Après avoir exposé ce qui s'était passé h notre assemblée, l'évéque parla de l'instruction du roi et de la paix. Le roi entendit debout les premières paroles, puis s'assit ; il se leva ensuite pour répondre et reprit chaque point en particulier. 11 témoigna, — ce que nous savions déjà, — un grand contentement de la résolution prise par nous au sujet de la bulle du Pape. Quant k son instruction, il se borna à des lieux communs et à ses protestations ordinaires, parla beaucoup de son désir d'avoir la paix et blâma vivement ceux qui voulaient persuader au public qu'il ne la désirait pas. » lies propositions apportées par les prélats demandaient examen et le roi comptant prendre l'avis des princes du sang et de son conseil, en ce moment loin de lui, ajourna sa réponse, en conseillant aux évoques de retourner a Vernon, près du cardinal de Bourbon^ d'où ils pourraient ensuite

(1) Arch. du YàUcan, Letlere dei vescovi, L VJ, ft 246; 6 novembre 1S9I. Un récit est à la Bibl. naUonale de Paris, dans ms, f. fr. 3960, ^ 17, et 39f6, f» 276, et aux Arch. nat. A. E., n. 757, P 26i.

(2) Les États de Flandres y envoyaient) dit^n, quatre pièces d'artillerie avec des munitions pour 4,000 coups afin d'aider à faire le siège.

(3) « A la première révérence que lesëils députés firent à S. M., elle s'avança & eulx avant qu'ils pussent faire plus grand devoir, pour, son chapeau à la main, les embrasser Tun après l'autre, répétant à tou» qu'ils estoient les bien venus. » Bibl. nat., ms. f. fr, 3960, f» 17,

s'avancer de garnison en garnison, pour Tattendre près de Rouen (1).

Pendant son déjeuner, le roi communiqua aux évéques les nouvelles transmises par des personnes arrivées de Verdon, sur la grande diminution des troupes italiennes, dont la cavalerie ne dépassait pas 600 chevaux. Ces informations étaient exactes, tandis que les Ligueurs se leurraient trop souvent de fausses nouvelles, tantôt que le président Jeannin apportait d'Espagne d'excellentes promesses, tantôt que le maréchal d'Aumont était abandonné de quasi tous ses gentilshommes. Ainsi le prestige du roi grandissait, et alors, même parmi le catholiques, plus d'un redoutait l'arrivée du cardinal Pallavicini ; s'il venait, comme on l'assurait, pour tenir les États à Reims, y faire nommer un roi et le sacrer, ou pour fulminer l'excommunication contre le cardinal de Bourbon, il causerait, disaitron, le plus grand tort aux affaires catholiques. Le Navarrais pouvait désirer sa venue, car « les Monitoires, — Landriano rapporta cette opinion (2), — rendaient les nobles plus attachés à son parti, en leur persuadant que le Pape agiss:)it à la requête du roi d'Espagne, dans le seul but d'exclure de la couronne la maison de Bourbon. » Aussi, le Nonce désabusé n'avait plus confiance dans la force pour arrêter les succès du Navarrais : <x l'unique moyen, écrivait-il au cardinal Sfondrato, serait de séparer de lui la noblesse. Or, si on connaît le caractère français, on est persuadé que pour y parvenir, il faudrait une négociation et non pas la force (3). » C'était constater, comme l'indiquera bientôt Clément VIII, l'inanité de la politique suivie par Grégoire XIV.

Peu de temps après, le Souverain Pontife vint à mourir (15 octol)re 1591). Malade depuis trois semaines, « il n'es-

(1) Les év^ciucs passant par Clennont et Ghaumont arrivèrent à Louvicrs le 16 novembre, le 18 décembre et le 19 décembre Us revirent le roi à Dametal.

(i) Arch. du VaUcan, Utiere, t. XXVIir. n» 8i3; » octobre 1301. - Sur PallavicinI (Paravlcino). Bibl. nal., f. fr., 3*78, f>»90,

(3) Ibid.

toit, pendant les douze derniers jours, ny mort ny vif, dont le monde s'esmerveilloit grandement. » Son dernier acte avait été de réunir les cardinaux pour leur recommander la religion et ensemble les affaires de France (I).

« Les bons furent consternés » de cette mort, car on ne

savait si le secours accordé à la Ligue serait continué, et on

' ignorait si le nouveau Pape trouverait la cause catholique

servie en France avec assez de désintéressement, pour lui

accorder le sang de ses soldats et Tor de la chrétienté.

(1) Le duc de Mayenne écrivait le 23 janvier i593,^du camp de Davenescourl, avec quelque exagéraUon : « Ce Pape, un des plus grands chefs de TÊglise qui ayt esté depuis mil ans, il ne m'est jamais arrivé nouvelle de laquelle j'aye senti plus de douUeur et déplaisir. » Bibl. nat., »w. f. fr. 398i , f* 39.

— « Le Pape ayant esté vingt-cinq jours malade est mort fort doucement, estant éthique et consommé jusques aux os de la maladie, avec grande merveille de chmcun, ayant esté trois jours entiers extrêmement froid excepté par la tête. En embaulmant son corps l'on luy trouve les inlcstins tous pourris et gastez et le cœur si gras qu'à peine le peuU-on trouver. »L. anon. de Rome, Bibl. nat., ms. f. fr. 3818, f« 140.

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