‹ La ligue et les papesChapitre 29 sur 32 · CONVERSION D'HENRI IV · texte numérisé non relu

CONVERSION D'HENRI IV

(2 Moemhre 1M3 - Septemlnre 1595 - Mal 1508)

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< C'est le retour do Roi dios le sein de l'Eglise qui doit sauTer. >

Letire de fEeéque de Nevers,

t Nos lois et nos mœurs nous empêchent d^appeler pour Roi un prince qui ne soit de notre nation >

Leilre du due de Mayenne»

« Le salut des âmes est et sera la fin, le but et Tobjet de cette négociation. »

Lettre du Secrétaire ttÉtat du Pape»

Le duc de Mayenne, dans sa lettre de convocation aux États généraux (6 novembre 1S92), s'était posé en chef de rUnion des catholiques, mais obéissant au courant de l'opinion, il fit des avances aux royalistes, a Si le Roi, dit-il, se fAt fait instruire et réconcilier à TÉglise, il eût trouvé les catholiques-unis disposés à lui rendre la même obéissance et fidélité... Le Roi nous répond : C'est un crime de le prier de parler de conversion avant de [l'avoir recopeu et luy avoir preste serment d'obéissance et fidélité ; il dit que nous

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sommes tenus de poser les armes et de nous adresser aiDsi nuds et désarmez à lui par supplication. » Mais répondait à rinstant le duc de Mayenne : « Gomme il persévère dans son erreur, il n'est pas loisible aux catholiques de raccepter(l). »

On ne pouvait marquer davantage la situation : celle des Ligueurs qui réclamaient la conversion du Roi pour lui prêter obéissance, celle du Roi qui avant toute explication voulait être reconnu et ne pas subir les injonctions de ses sujets; malheureusement il y avait un autre groupe^ celui des Ligueurs intransigeants, comme nous dirions aujourd'hui, décidés à repousser le Roi même converti, parce qu'ils étaient persuadés de « la feintise de sa conversion (2). »

Le duc de Mayenne avait mandé les députés a pour choisir ensemble, sans passion et sans respect de l'autorité de qui que ce soit, le remède le plus utile pour la conservation de la religion et de l'État. » Aussitôt les candidats se présentèrent. Le duc de Lorraine chargeait M. de Bassompierre de présenter aux États un mémoire pour établir ses droits à la couronne (3) ; le duc de Savoie, nous l'avons vu par la lettre du commandeur de Diou et par un mot du cardinal Caetani, convoitait le trône et recherchait l'appui du Pape depuis dix-huit mois déjà : « pârmy Rome il ne se parlait d'autre chose ; » le duc de Nemours envoyait le baron de Thénissy, sonder le terrain. Dans le cas ou le duc de Mayenne

(1) Procès verbaux des Étals généraux de 1593, publiés par A. Bernard dans la Collection des Documents inédits, 1842, p. 31. .

(2) « On faisait courir le bruit qu'il iroil à la messe à ceste fêle de Noél, écrivait l'un d'eux le 3J décembre, et deux jours auparavant il est parti laissant pire impression que ceubc de son party ne l'ont jamais eue du peu ou point d'affection qu'il a d'abandonner son opinion, et il n'y a que ceulx qui ont les yeux aveugles et sont préoccupez d'extrême passion pour son établissement à quelque prix que ce soit, qui veullcnt persuader qu'il n'attend pour fère sa déclaration que des nouvelles da cardinal de Gondi sur la disposition de Sa S. à le recevoir au giron de l'Église. Pour moi, je suis avec plusieurs autres d'opinion qu'il a autant de volonté de se faire catholique comme j'ay d'envye de me faire turc. » L. anonyme, 31 déc. 159â. BU)l. nat., 7ns. f. fr., 4718, f^ 138.

(3) Recueil de documents sur Vhistoire de Lorraine, pubUé par la Société d'archéologie, 1. 1.

« ne penserait plus à ceste grandeur » le Baron devait lui insinuer qu' <c entre tous les siens il n'y en avait aucun autre mieux que M. de Nemours (1). » Anne des Gars, évéque de LisieuXy et Desportes, faisaient instance pour obtenir du Pape un vœu en faveur de la royauté du duc de Mayenne (2), et beaucoup de cardinaux espéraient une solution prochaine afin de fermer « le passage à la maison de Bourbon (3). » Le Légat se prononçait seulement contre Henri de Navanre ety en vertu de la Bulle pontificale de 188S, lui donnait Texclusion, mais il n'appuyait aucun prétendant : loin de favoriser « les entreprises du duc de Mayenne, il s'y opposerait même, disait-il, s'il les voyait contraires aux vœux des gens de bien, vrais catholiques et bons français, » car il connaissait l'intention du Souverain Pontife, c'était « uniquement de conserver la religion catholique et de rendre à la France son ancienne splendeur par l'établissement d'un roi très chrétien. » Clément VIII en effet, plus réservé que beaucoup, avait, nous l'avons dit, constaté l'inutilité de l'intervention militaire et ordonné des prières incessantes pour obtenir de Dieu la cessation des malheurs de la France.

Quant au roi d'Espagne, il affectait dans une lettre « aux nouveaux et futurs députés )» la même réserve que le Légat, mais il devait se découvrir, et, comme s'ils le pressentaient, les échevins de Lyon demandèrent aux députés « l'élection, sacre et couronnement d'un bon roy versé aux affaires et naturel françois, à quoy nous vous prions de viser sur toutes choses (4). »

(1) Instructions au baron de Thénîssy. Bibl. nal., f. fr. ,1982, f> 213.

(2) J. de Croze, les Guise, les Valois^ t. II, p. 2-24. Lettre du 26 déc.

(3) Bibl. nat., f. fr. 208;^, f* 19.

(4) Ib., fo 15. L. du 13 janvier 1593. — M. de Bois Dauphin d(^légua sa dôputation aux États au S' de Pinct^ « pour maintenir dans le royaume l'Église catholique, apostolique, romaine, pour y détruire l'hérésie, y établir solidement la monarcliie, procédant même, s'il le fallait, à l'élection d'un roi franchement calhoHque pour le soulaffcment du peuple après tant de misères. » A. Bertrand, Documents inédits pour servir à Vhistoire du Maine, p. 12; Tabbé Ledrû, Urbain de Laval Bois- Dauphin, dans la Revue du Maine, t. III, p. 144

Le jeune duc de Guise pouvait-il être ce roi ? plusieurs le pensaient, et il arriva k Paris « pour faire cesser le bruit généralement répandu d'une mauvaise intelligence et désunion » entre son oncle et lui, mésintelligence « jugée et recognue par tous les plus fidèles serviteurs par trop préjudiciiU)le à la grandeur de l'un et l'autre. »

Les États s'ouvrirent le 26 janvier, mais il ne s'y trouva que quarante-cinq députés. La représentation des provinces était fort inégale et des territoires importants n'avaient envoyé personne. Peu k peu, grâce k de nouvelles lettres du t février, par lesquelles « le duc de Mayenne et Messieurs des fitats » demandaient l'envoi des députés k Paris, cent dix-huit furent présents.

Exclus de l'assemblée, les royalistes eurent l'idée de demander une conférence afin de traiter ainsi de puissance à puissance. Avec l'agrément du Roi, ils adressèrent cette demande aux États, afin de « chercher les moyens d'assoupir les troubles et de conserver la religion catholique, apostolique et romaine, car, disaient-ils, il faut se réconcilier, et le vrai moyen pour obvier k la perte totale de la religion catholique serait une bonne réconciliation entre ceux que le malheur tient ainsi divisez et armez k la destruction les uns des autres (1). » Demander une conférence pour traiter sur cette base était d'une habileté suprême, car c'était détruire l'autorité des États et rendre secondaires leurs débats, puisque tout l'intérêt devait forcément se concentrer dans la négociation ouverte entre les représentants du Roi et les représentants de la Ligue.

Mais cette invitation serait-elle acceptée? Les États délibérèrent le 25 février seulement sur la proposition des royalistes, et répondirent le 4 mars : k cette date on avait pu connaître les événements passés en Provence, où, k Aix, Gaspard de Pontevez, comte de Garces, gouverneur au nom

(1) A. Bernard, Prods-verbaux, p. 40. CU^ Lettre du Parlement au Pape, 8 février 1303; Arcb. du Vatican, Uttere, t. XUII, r»503.

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de la Ligue, avait proclamé Henri IV (1). Sans doute Tarchevêque avait ordonné immédiatement de fermer les portes des églises, mais les royalistes avaient été les plus forts, et il s'était retiré à Marseille d'où il écrivait au Pape qu'un mot de lui pourrait amener d'Ëpernon à servir la Ligue (2) ; c'était là une illusion que l'entrevue à Saint-Maximin, entre les représentants du Parlement et ceux du duc d'Ëpernon, devait dissiper (3). Les protestations des consuls d'Âix et de Marseille (4) ne pouvaient dissimuler l'effet de la démarche du comte de Garces, et cette démarche appuyait la réponse conciliante des États. «Nous avons tous promis, disaient les députés, que le but de nos conseils et la fin de nos actions sera d'assurer et conserver la religion catholique... Nous jugeons comme vous notre réconciliation très nécessaire, nous la désirons de cœur et d'affection et la recherchons avec une charité et bienveillance vrayment chrétienne... Louez* nous comme gens de bien qui ont eu Je courage et la résolution de mespriser tous périls pour conserver leur religion ; » et alors les députés de la Ligue repoussaient les accusations portées contre eux de se servir de la religion comme d'un prétexte et d'employer les étrangers... « Prenez garde, ajoutaient-Ils, qu'en baissant les yeux contre la terre pour y voir

(1) LeUre de l'archevôque, du 8 février 1503, au Pape, pour le lui annoncer. Arch. du VaUcan, LelUre, t. XLII, f» 79. — Lettre du môme au Pape pour lui demander ce qu*il doit faire. !«' avril, ib,, t XLII, fo 87. — Autre lettre du môme, 24 avril, f» 89.

(2) Ib„ t. XLII, P» 79.

(3) Les députés d'Aix reconnurent que l'intenUon du duc « ne visait qu'à les séparer de TUnion des catholiques... chose à laquelle les consuls seraient très marris d'avoir pensé, résolus de perdre plustot la vie que de fere faulx-bond à nostre conscience et honneur et à ce qui est du debvoir de nos charges. » Arch. du Vatican, t. XUII, fo531.

(4) Les consuls d*Aix étaient « résolus de s'enterrer tous sous les ruines de leurs muraUles plutôt que de faire chose contre le service de la religion catholique. » Arch. du Vatican, /. c, t. XUII, fo 537 ; 26 février i563. Les consuls de MarseiUe se disaient « fidèles à Dieu, unis de corps et d'âme pour se maintenir en vrais chrétiens catholiques et subjects français, en attendant qu*U plaise à Dieu étabUr un roi très chré- Ueiu » M., t. XLIII, f» 24; 27 mars.

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les lois humaines, vous ne perdiez la souvenance des lois qui viennent du ciel... C'est la loy de Dieu, celle de TËglise et du royaume qui requièrent non-seulement la proximité du sang à laquelle vous vous arrestez, mais aussi la profession de la religion catholique au prince qui nous doit commander {!)• » On ne pouvait qu'honorer ce langage ; les royalistes, nous le verrons tout à Fheure, surent le reconnaître et n'en eurent pas un différent. Les députés des États mettaient une seule condition à la conférence, c'était de la tenir seulement entre catholiques.

Cette réponse, parvenue à Chartres le 8 mars, ne put être communiquée immédiatement aux chefs des royalistes alors dispersés, mais le 29 mars « avec une nouvelle permission de Sa Majesté » ils demandèrent que la conférence se tint au ch&teau de Saint-Germain, afin que le temps ne se consumât pas en allées et venues. — « Je ne veulx calomnier les intentions de personne, écrivit 6. de Schomberg, mais je crains beaucoup que ceulx du party contraire n'y viendront pas avec le dessein et la résolution de porter des remèdes possibles et salutaires à cet État (2). » C'était une erreur.

Le K avril l'Assemblée — elle eut la délicatesse de ne pas prendre le titre d'États — adopta en principe l'envoi de « douze personnes d'honneur et de qualité, intègres et expérimentées, très désireuses de voir la religion catholique en sûreté et le royaume en repos. » Le 21 avril les députés furent désignés, et la première séance de la conférence eut lieu le 2 mai (3).

Cependant le Légat avait protesté ;;ontre elle : plus d'un Ligueur était furieux et ce certains placards imprimez furent fichez par les carrefours par desdain de ce que l'on avait

(1) Procès verbaux des États généraux, etc. A. Bernard, p. 76. — Histoire des États généraux^ par Georges Picot, t. Ili, p. 223 et suiv. — M. Vivien, les États de 1393 dans Séances et travaux de V Académie des sciences morales^ 1851.

(2) Lettre du 3 avril 1593. Bibl. nat, ms, f. fr. 4719, f^ 11.

(3) Discours et rapport véritable de la Conférence (anonyme, sans donte Honoré du Laurent), petit in-8, Pari9, 1593.

accordé la conférence avec les ennemis. » — « Tant que Sa Sainteté demeurera à se déclarer à bon escient que l'on voye qu'il n'y ait plus de moyen de finir ceste guerre que par la ruine de l'un ou de l'autre party, écrivait Jacques Desportes (1), toujours on y procédera avec des conférences et parlemens, qui n'aportent que mal et refroidissement à ceulx qui ont du zèle et de l'ardeur,, et non sans raison, puisque nos chefs demeurent plus lents qu'il ne serait nécessaire à nous secourir. »

Mais les récriminations d'esprits portés toujours à l'extrême devaient être impuissantes, car les peuples étaient fatigués de la lutte. Aussi lorsque les députés des États sortirent de de Paris pour se rendre à la réunion, les cris de : « la paix! la paix ! » retentissant sur leur passage, ne laissèrent aucun doute sur le sentiment général. Or la paix c'était le Roi. Le Légat en eut peur, les Ligueurs s'en effrayèrent, mais Henri IV se mît en mesure de précipiter le mouvement qui se dessinait en sa faveur. Malgré Arques et malgré Ivry, malgré ses vaillants capitaines et ses dévoués compagnons, il voyait toujours se dresser entre lui protestant et la nation catholique un obstacle infranchissable. La résistance des Ligueurs avait lassé la patience du Roi : il céda, et le 16 mai déclara à son conseil sa résolution d'abjurer la religion protestante. Le lendemain 17, l'archevêque de Bourges la communiqua à la conférence et le 18 le roi écrivit k M. des Cars : « J'étais et suis net de toute opiniâtreté et prêt à recevoir instruction (2). »

Les calvinistes la Trémoille, Turenne, etc., indignés, parlèrent d'assembler « ceux de la Religion » pour faire nommer un protecteur et établir des conseils dans les provinces. Heureusement, un d'entre eux, M. de Rosny, plaçant

(1) Arch. du Vatican, /. c„ t. XLIII. P> 244. Lettre du 6 avril 1593. U y avait trois frères Desportes : Baudouin, Philippe abbé de Tiron, poète alors célèbre, et Jacques, lieutenant au bailliage d'Alençon, envoyé à Home par le duc de Mayenne.

(2) M. des Gars, conseUler en son conseil, chevaUer des ordres, capitaine de cinquante hommes d'armes. Bibl. nat, ms. t. fr. 3960, ^ 128.

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de côté son opinion personnelle et l'opinion de ses coreligionnaires, avait courageusement opiné dans le conseil (15 février), pour la conversion du Roi et sa conversion à bref délai, comme seul moyen de prévenir la ruine du pays; ce n'est pas là le moindre trait de génie.du grand Sully.

Si le roi donnait satisfaction aux sentiments des Ligueurs, les royalistes catholiques virent la nécessité d'apaiser les colères des royalistes protestants, et le 16 mai, avec une franchise qui est toujours la plus grande des habiletés, les principaux d'entre eux, François d'Orléans duc de Longueville, le comte de Saint-Pol, Hurault, Montmorency, Bellegarde, Chabot, Brion, Schomberg, Lé vis, déclarèrent qu' « il ne serait rien accordé au préjudice de la religion dicte réformée et des édits, au préjudice de la bonne union et amitié qui est entre les dits catholiques reconnaissant la dicte Majesté, et ceux de la dicte religion. » « Les royalistes catholiques jugeaient cette promesse nécessaire « pour éviter toute altercation entre les bons subjects » du Roi (1). On ne pouvait agir avec plus de loyauté.

Cependant les Ligueurs ne restèrents pas inactifs, dans l'espérance que la victoire leur rendrait le crédit. Le duc de Mayenne, parti de Paris le 8 février, arriva k Soissons le 11, où il vit le duc de Feria et Tassis, mais il se^« trouva bien déçu des promesses qu'on lui avait faites. » « Je crains fort, dit-il, que leur dessein ne réponde à nos besoins ; ils se montrent extrêmement froids pour l'argent. » Depuis quinze mois, en effet, il n'avait reçu que dix-huit mille écus par mois ; quel grand effort pouvait-il entreprendre « avec quatre mille hommes de pied et cinq ou six cents chevaux, qui encores diminuent tous les jours et seront réduits à néant, ou à un fort petit nombre (2). » Le duc de Mayenne aurait voulu

(i) A. Bernard, Procès verbaux, p. 187.

(2) Bibl. nat., f. fr. 3963, p. 107. Les mille soldaU d*Appio Conti furent licenciés après sa mort sunenue dans une querelle, i^., 39^, r» 8; sur cette mort: Arch. du Vatican, /. c, t. XLIII, f* 246, une lettre de Desportes du 8 avril 1S8^.

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prendre Gompiègne, mais la ville « étant bien garnie de troupes » il alla, aidé du comte de Mansfeld^ le successeur d'Alexandre Farnèse, assiéger et prendre Noy on (28 avril) (1). « Le roi de Navarre, écrivait Desportes au Souverain Pontife, ne laisse pas de recevoir un grand affront : ung chacun s'il n'a les yeulx bien sillez, pouvant maintenant juger qu'il n'est point pour se faire roy par la force, puisque quinze jours de faction luy a fait perdre tout ce qu'il avait sceu gaigner en ung an, outre que c'est toujours faire quelque progrez, et n'est peu, que d'avoir repris une pairie de France, encores ce qui m'en donne plus de contentement est le courage que cela donnera aux dépiUez qui sont à Paris (2). »

L'échec militaire, exagéré peut-être par Desportes, était cependant aggravé par l'échec moral subi par l'ambassadeur royaliste près du Souverain Pontife. Le marquis de Pisany avait craint de n'être pas reçu et il l'avait dit au duc de Nevers en lui demandant de publier partout l'injustice qu'on ferait au Roi (3). De Vérone il demandait la permission de venir aux pieds du Pape : le 12 mars n'ayant pas de réponse, il insista, car, disait-il, « il faut de l'activité : il y va du salut de la France et de la conservation de la religion ; il y va de la paix. Je ne porte rien qui ne soit digne d'être accepté par tout vrai catholique » (4). Député par « le principal corps du royaume, par les princes, prélats, officiers de la cour et seigneurs catholiques, » au risque d'être importun, il demandait instamment de venir à Rome. Mais à Rome on ne se pressait pas, et Clément YIII, bien que modifiant peu à peu ses idées (5), refusa toujours — il le regretta

(1) Mémoires pour Vhîsloire de la Ligue à Noyon,^r Ferdinand Prey. Amiens, 1868.

(2) Arch. du VaUcan, /. c, l. XLIII, fo 244. LeUre du 6 avril 1S»3.

(3) Bibl. nat., f. fr. 3083, p. il et 13.

(4) Arch. du Vatican, /. c, t. XLIII, f» 280; 12 mars 1803.

(5) Le cardinal Del Monte écrivait le 12 mars que le Pape « trompé par les Espagnols deviendrait plus ennemi de l'Espagne que ne Tétait

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depuis — de laisser venir les envoyés du roi de Navarre, Pisany et Gondi. c Le Pape est du tout faict esclave des Espagnols, écrivait Pisany, le 23 mars, en fault tenir pour certain que nous ne recevrons de lui aultre traitement que celui qui leur plaira... On ne cherche qu'a m'annuyer pour savoir ce qui arrivera de cette Assemblée de Paris (1). »

Là en effet était l'intérêt, mais les refus du Souverain Pontife de recevoir Gondi et Pisany avaient si péniblement impressionné les catholiques royalistes, que les catholiques des États crurent devoir en détruire par leurs explications le fâcheux effet.

Desporles, il^est vrai, tenait un ^utre langage, mais retiré alors à Nancy, il ne se rendait pas un compte exact de la situation et subissait les illusions de son parti. La vérité était que ces incidents n'arrêtaient rien, car là n'était point engagée l'action principale, et la négociation entamée dans les conférences suivait son cours, tant elle .était nécessaire ! Vainement Desportes écrivait au Pape que « s'il lui eût fait cest honneur de le croire, beaucoup de choses seroient jà en bon chemin et eussent faict de très grands fruictz, » vainement il pressait le Pape d'excommunier les royalistes, Clément VIll envoyait à son Légat des brefs aussi bien « pour ceux du parti contraire » que pour les catholiques; Desportes put transmettre à la cour romaine les renseignements les plus défavorables sur le Roi, mais les intrigues espagnoles, bientôt avérées et publiques, devaient avancer la solution plus que les récriminations des Ligueurs ne pouvaient la retarder.

SixlC'Quinl; » le 23 avril il confirmait le changement d'idées du Pape» a Depuis six mois, écrivait ISiceolini le 20 août, le Pape, encore quU montre le contraire, croit que Navarre seul peut avoir le royaume. Un cardinal le lui a dit. >» A Desjardins, Négocal. diplo7n.,{, V, p. 158, 159. (1) B'ihl nat., I. fr. ;i983, p. 109.

Pendant que les députés royalistes se rencontraient avec ceux des catholiques de rassemblée, d'autres parmi ces derniers avaient en effet des entrevues avec le duc de Feria : commencées au mois de février elles furent reprises, et Desportes, bien qu'ardent ligueur, ne put s'empêcher d'en être affligé. « L'on met de nouveau en avant une autre pratique qui embrouille bien les esprits, écrivait-il le 6 avril, et Sa Sainteté y doit penser meurement, car il n'y a rien qui aportât plustost la dissipation des Estats et la ruyne du party, c'est que l'on dict que le roy d'Espaigne, recognoissant ne pouvoir parvenir à son desseing, qui est de faire l'Infante reyne, est d'accord que le duc de Savoye soit roy moiennant la Provence. Votre Sainteté est trop pleine de prudence pour y adiouster foy ; puis elle a peu assez juger par tous les discours que j'ay eu cest honneur d'avoir avec Elle, combien nous sommes jaloux de la grandeur de nostre Estât, que ceulx qui en penseroient rien desmembrer, ce 'serait courir à la ruine de la religion, pouvant asseurer Vostre Saincteté avec vérité que de très bons catholiques se feraient plustôt quoique ce fut, voire juifs, aussi en sont-ils grandement travaillez (1). »

Desportes disait vrai : parmi les Ligueurs plus d'un était d'accord avec les royalistes pour repousser l'Espagnol et sauvegarder Tintégrité de la France. « Tous les François périront plustot que les Espagnols parviennent à leurs pré-* tentions, » écrivait le docteur Mauclerc (2), or, disait-il

(l) Arch. du Vatican, /. c, t. XLIII, fo 24i. Lettre du 6 avril 15»3. {%) 30 avril itm. Bibi. naU, f. fr. 3983, f» 140.

encore, les Espagnols « aprestoyent les voyes au roi de Navarre de se fère roy; » et Desportes devait ajouter : « La persistance des Espagnols à vouloir Tlnfante contre nos lois, sera occasion de la ruine du parti et de rétablissement de Navarre (1). » En vaîu Philippe II prodigua l'argent pour acheter le concours des députés aux Étais, le sentiment national ranima le sentiment monarchique chez les Ligueurs, comme il avait reveillé le sentiment catholique chez le Roi.

Dès le 13 mai, on annonça une proposition des Espagnols, et elle fut remise par écrit. Il y en eut successivement trois : la première était de déclarer Tlnfante Isabelle, reine de France. Plusieurs, comme le duc de Mercœur, Tacceptalent c n'y ayant, disait-il, autre moyen de se pouvoir conserver (2), » mais le ligueur Rose, évêque de Senlis, s'écria aussitôt avec indignation : « A la vérité les Politiques ont bon nez et avaient bien senty, quand ils disaient qu'il y avait de l'ambition meslée avec la religion ; » puis il montra que « si on rompoit avec la loi salique et coustume du royaume, le royaume pôurroit estre détruit. » À Rome on ne fut pas plus content, et le cardinal Rusticucci, grand ami du duc de Ferla, le faisait avertir par l'évèque de Gassano que sa demande « avait attristé beaucoup des premiers et meilleurs de Rome, car elle ne réussira pas et porte avec elle un grand péril à la cause catholique (3). »

Dès que la proposition des Espagnols fut connue, le procureur général Mole, assisté de deux avocats du Roi, requit le Parlement de <c signifier aux Estats de dénier toute audience au duc de Feria sur des prétentions qui estoient contre les lois du royaume. » Le 28 mai, Mole renouvela ses remontrances, car il était « vrai français, estoit né et mourroit français et devant que d'estre jamais autre, il y perdroit et la vie et les biens. »

(1) Lettre du 22 juUlet, i6., fo 141.

(2) 7 avrU 1503, t6., 230.

(3) Bibl. nal., f. fr. 3964, fo 126 et 3963, f« 112.

Ces élans de patriotisme indigné servaient la cause da Roi « Les catholiques des États, entraînés ou maintenus dans leur voie par Fattitude du Légat et du Souverain Pontife^ étaient évidemment embarrassés, car s'ils repoussaient la proposition espagnole, ils mécontentaient Philippe II et per« daient son appui ; s'ils acceptaient Tlnfante, ils écartaient par cela même le projet d'accord avec les royalistes. Le duc de Mayenne n^hésita pas, et le 1®' juin, le président Vêtus vint de sa part exprimer aux États le désir de voir le roi de Navarre changer de religion. Le 3 juin, les États le transmirent aux royalistes (1) : « Prions Dieu que sa conversion advienne bientost, » disaient-ils, qu' « elle soit vraye et sincère, » mais ils ajoutaient : « Nous ne pouvons vous celler que ne voyons encore rien en luy qui nous puisse donner cet espoir, » et ils concluaient en les priant « avant cette conversion receue et approuvée, de prendre en bonne part s'ils différaient de traiter avec eux. » La réponse des États nettement catholique, mais simplement dilatoire, pouvait passer pour modérée, car plus d'un Ligueur voulait alors rompre avec les royalistes. Les échevins de Reims, par exemple, écrivaient le 16 mai « pour supplier les États de ne pas recevoir le Roi, lors même qu'il se ferait catholique (2). » La réponse des États était cependant d'autant plus grave qu'elle avait été vue et corrigée par le Légat ; or, on y lisait : M Nous désirons cette conversion que promettez, n

Le mouvement de l'opinion devenait évident, et et le peuple, disait le duc de Feria, sans apprécier ce qui lui convient le mieux, est poussé par un goût général vers un roi de sa nationalité (3). » Les royalistes, pour précipiter encore cet élan, confirmèrent le 11 juin « l'intention du Roi de contenter au faict de la religion ses bons subjects catholiques et se

(1) A. Bernard) /. c, p. 495.

. (2) A. Bernard, l. c, p. 498-S02. « Si le Roi de France vent être catholique, écrivait-on le 6 juillet, il faut quil s'enferme dans un monastère de Capucins pour y faire pénitence. » BU)i. nat., f. fr. 3984, fo 126.

C3) Cité par M. Fomeron, Philippe II, t. III, p. 202,'

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comporter pour le regard de TobéissaDce et respect deu à St SaiDCteté, ainsi que le doict un roy de France. » — ff Au demeurant, disaient les royalistes, la ruine que nous ▼oyons en ce royaume et souffrons tous avec infini regret •des gens de bien, et que tout bon Français ne peut regarder à yeux secs, doibt faire chercher tous moyens de haster les remèdes pour empêcher la totale ruine de notre patrie (i)« » Le premier remède était une trêve et les royalistes^ la demandèrent, mais le Légat s'y opposa.

L'ambassadeur d'Espagne abandonna alors son premier projet et présenta, le 13 juin, une seconde proposition qui était d'élire pour roi Tarchiduc Ernest, frère de l'Empereur, en c se contentant de marier l'Infante avec lui. » Rien n'était plus maladroit que cette proposition, et les royalistes ^mprirent la faute de leurs adversaires. Pourquoi traiter en même temps avec eux et avec les Espagnols ?

La proposition de l'ambassadeur rencontra la plus vive opposition parmi la majorité des députés, «c Nos lois et nos mœurs, répondit le duc de Mayenne, nous empêchent de recognottre sur nous et appeler pour roi un prince qui ne soit de notre nation. » Il proposa alors de prendre a un de nos princes pour estre roi et lui donner en mariage l'Infante; > cependant, disait-il, ce sera ^ très difficile b sans le concours d'une armée. Les Espagnols, revenant sur leurs pas pour profiter de la proposition de Mayenne, présentèrent une troisième proposition (31 juin), celle de donner la couronne k l'Infante et en même temps in solidum au prince français accepté par le roi d'Espagne pour mari de sa fille.

Si cette proposition eût été faite la première, elle aurait peut-être été discutée, mais succédant aux deux autres elle devait, malgré les huit cent mille écus distribués, assurait-on, subir leur sort. Vainement le Légat, qui n'avait pas appuyé juSqU'iei les propositions espagnoles parce qu'il y reconuais-

(i) A* Bernard, U «•» p. 210*

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sait « beàueoup de difficultés (1), » recommanda eelle-ci; on trouva son langage peu clair, et rarchevéque de Lyon répliqua ; « Vouloir déclarer une royne, estans encore incertains d^un roy, se serait rompre nostre loy salique, loy fon«damentale de nostre estât et tellement engravée ez cœurs des Français qu'ils ne s*en départiront jamais (3)« »

Claude de La Ghastre s'écria à son tour : « Je n'ay Jamais esté ni en v#lonté^ ni désireux de traiter avec le roi de Na* Tarre demeurant hérétique, mais quand il sera catholique^ je dis que si ces gens (Espagnols) nous voulaient précipiter an péril imminent, comme il semble y tendre, il se peut trou* ver de la sûreté avec le roy de Navarre et plus d'honoeor qu'avec eux (3). »

Ces paroles, vu la position occupée par Tardievêquc^ de Lyon et H. de La Ghastre dans le parti de la Ligue, produi* sirent un effet immense ; les royalistes firent alors un der-* nier effort. Ils rappelèrent l'ambition de l'Espagnét et les propositions faites pour ruiner le royaume ; ils cherchèrest^ « par tous moyens possibles aux hommes qui ont Dirâ, l'honneur et la charité de leur patrie devant les yeuxi dé se réconcilier et réunir » avec les Ligueurs. Ils les assurèrenl « que les gens de bien qui servent Sa Majesté, les tenaient pour membres très honorables et très utiles au corps de cette couronne. » Quand ils se perdront, «vous perdrez, leur disaient-il, vos frères et bons amys qui méritent d'être tenuz pour bons et nécessaires appuis de la monarchie française, et font de vous et de votre valeur le même jugement, i» Prêts à accepter tout accomodement, ils déclarèrent que <c s'il y a chose qui de part et d'autre soit demandée avee raison, celluy qui s'y opposera sera jugé déraisonnable. Sa mémoire sera honteuse et détestable à la postérité ; au contraire, la

(1) M Mi son astenuto di farnc parole et in publlco prestârgH aletmo oflicio... riconosceva sopra star moite difflcoltà e ehe per amore dette vofitre leggi e costuml parecchè le havevano poco a gusto* » BibUnaUi ms, f. fr. 3983, f» 225. A. Bernard L c. p. 288»

(3) A. Bernard, /. e., p. 293è

(3) /è,, pt 727

biémoire de ceux qui s'employeront lojraument à délivrer leur patrie du danger extrême ou le malheur Ta précipitée, demeurera très honorable aux 3iècles à venir. .• Nostre maladie est très grande, très dangereuse et presque mortelle, disaient-ils, mais nous n'estimons point qu'elle soit incurable, s'il plaira aux gens d'honneur et de valeur (tant d'un party que d'autre, se dépouillans de toutes autres passions que de la religion et de l'Estat), considérer meuremeot les causes et les remèdes qui se peuvent apporter à nostre mal... Il faut que de part et d'autre, nous nous efTorcioDs de «ouper la racine à ce mal de division par tous moyens possibles..• c'est notre patrie qui brûle, qui se perd, que Ton réduit en poudre et en cendre. Nos misères font pleurer nos amis et rire nos ennemis, qui est Textrémité des malheurs t(uï peuvent advenir aux hommes. Tous prions Dieu de vouloir bientost finir par une bonne réconciliation entre nous, à sa gloire premièrement, conservation du nom et de la couronne française, : repos et contentement de tous les gens de bien, tant d'un party comme de l'autre. »

LesToyalistes insistèrent et rendirent encore hommage à leurs adversaires : « Nous adressons cette lettre, disaient-ils, à personnages de grand honneur que nous estimons aymer et affectionner la prospérité de cest État, et pensons que si les gens d'honneur qui sont parmy vous se voudraient déclarer aussi ouvertement de ce qu'ils ont dans le cœur, comme font sans aucune pudeur ceux qui sont contraires à lapaix, que le nombre de ces protecteurs de la sédition et guerre civile se trouvera si petit et de si peu de considération, que nous ne tarderons longuement à voir une bonne et heureuse iin à nos malheurs et ce beau royaume remis en son ancienne splendeur et dignité (1). »

Cette lettre pleine de cœur acheva de tout entraîner, car elle était en même temps un chef-d'œuvre de politique. Il n'y avait pas là de récrimination : sans affaiblir aucun principe, on savait beaucoup oublier et beaucoup pardonner ;

(i) A. Bernard, /. c, p. 5^94139. Lettre du 23 juin iim.

on oubliait les luttes qui avaient divisé, on pardonnait les eoups qui avaient blessé ; on cherchait dans le oonimun sentiment d^ patriotisn^e alarmé ce qui pouvait réunir. Les pacifications religieuses ou politiques sont à ce prix. Lorsque les royalistes adressaient aux . catholiques ces témoignages d'estime et de sympathie, on pouvait penser que. Tunion entre eux ne tarderait pas k se faire.

Le 28 juin, le Parlement rendit un arrêt pour déclarer que ce la conservation de TÊtat royal de France dépendait entièrement de l'observation des lois fondamentales du royaume » et pour supplier le duc de Mayenne «de veiller k ce qu'aucun traité ne se face pour transmettre la couronne en la main de prince ou princesse étrangers. » Le président Le Naistre et vingt conseillers vinrent le 39 juin, à sept heures du matin, trouver le duc à Thôtel de Nevers, où il logeait, pour lui faire part de la décision prise le 28 : ce En partant, Monsieur, dit Le- Maistre, la cour m'a donné charge de vous dire qu'elle a ;cassé et casse tout ce qui se fait et fera cy après len l'assemblée des Estats contre la loi salique et les lois fondamentales du royaume (1). » ^

Le 2 juillQt, la troisième proposition espagnole fut virtuellement écartée. Le Légat n'insista pas. « Les Espagnols, écrivait-il, ont traité avec du Mayne, en dehors de moi, du mariage de l'Infante x> et il disait souvent : « Jq me suis uni à eux contre mon idée, car je voyais bien qu'on voulait l'im* possible et je le leur ai dit mille fois (2) ; » il l'exprimait en particulier, mais en public il se taisait, et^cette faiblesse le fit passer justement pour complice de cette ambition espagnole, qu'au fond du cœur il condamnait : « lés ministres de Philippe II sont cause de tous nos maux, » écrivait-il, au nonce en Espagne (3). La résignation lui fut donc facile : « puisque cette élection ne se pouvait. valablement faire en

(!) A. Bernard, Procès-verbaux, p. 789 et 741,

(2) BibU nat., mt. t fir. 3965, fo 46. tettre du 11 août 1893.

(3) J6., fo ^^,

oeste sorte, diMl alors, 11 fallait trouver on autre expédient équivalent. »

Les Espagnols le présentaient et se déclaraient prêts à accepter pour roi le duc de Guise ; pendant quelques jours on ne parla pas d'autre chose. Mayenne tenait à très grand honneur, qu'il plût à Philippe de donner Tlnfante à un prince firançais (1), et le Légat, très hostile au duc de Mayenne dont « la dissimulation, la Jalousie avaient empêché de faire la royauté (2), » appuya vivement cette candidature du duc de Guise en menaçant de se retirer si on ne Tacceptait. Ëtait-il donc possible d'obtenir une déclaration contraire à la loi salique? Ëtait-ce même embrasser le sentiment des Ligueurs? Mais l'un d'eux, Desportes, furieux contre le Légat (3), écrivait au Pape : « L'obstination des Espagnols à vouloir l'Infante, a ruiné notre parti et établi le roi de Navarre (4). ]» C'était la vérité. Le duc de Mayenne avait transmis au duc de Feria la réponse des États k sa proposition : a II seroit non seulement hors de propos mais encore périlleux de faire ceste élection )> de la royauté ; il priait le ,roi d'Espagne d'envoyer une grande armée, alors les États ec procéderaient à l'élection d'un roy catholique et très chrétien, françois de nation, d Or ne pas faire actuelleinent dans les États la royauté espagnole de l'Infante et même quasi-espagnole du duc de Guise, c'était admettre sous brel délai la royauté française d'Henri de Bourbon. Il était le maître de la situation et désormais tout puissant (5). La France le réclamait, n Nous voulons un roy pour avoir la paix, disait un des personnages dans la Satire Ménippée (6), un roi déjà fait par la nature, né au, vrai

: (1) mA. nat. » mt. f. fir. 88B4, fo 118. (3) Ib., 3965, ib., f» 47.

(3) IL, f. fr. 3984, ^ 184.

(4) Ib., fb 177.

(5) « Fa in barba nostra cio che vuole », écrit Sega le 15 juillet,

ib., 3984, f 150.

(6) P.273d6réditiondel593,!n-34. La Satire Ménippée ne cireulalt alors que manuscrite; eUe fUt sculemept imprimée en 1594, bien qu'on ait

CONVERSION ET ABSOLUTION B9ff

parterre des fleurs de lys de France, rejeton droit et verdoyant de la tige de saint Louis..» en un mot nous reco» gnoissons pour nostre vray roy légitime, naturel et souverain seigneur, Henry de Bourbon, cy devant roy de Navarre. »

Une trêve fut signée le 13 juillet : le duc de Mayenne Youlut-il ainsi entraver la nomination du duc de Guise? on Fa dit (1); mais si le duc de Mayenne était mal avec lès Espagnols et surtout avec Mendoza, le duc de Guise dévoué à présent au roi d'Espagne n'avait pas grand crédit et tous les partis en faisaient peu de compte. Le Légat désolé repoussait la trêve, tout en reconnaissant que si lui et le due de Feria ne s'y étaient opposés elle serait faite depuis deux mois (2). En vain il « criait partout : au feu I au feu I (8). » La trêve était nécessaire et la trêve une fois faite, l'abjura* tion allait suivre. « Sire, dit alors François d'O, interprète de la pensée de tous, Sire, l'heure décisive est venue, il ne faut plus tortignoner (4), » et pour ruiner tout expédient et déjouer toute aventure, Henri de Bourbon fit la grande con-^ cession, réclamée, attendue, promise depuis quatre ans (K)« Le 94 juillet, il vint à Saint-Denis abjurer entre les mains des évêques les opinions protestantes et reconnaître la vérité de l'Église catholique. Pour tout lé mondé, il devenait Henri IV : je me trompe, plusieurs eurent l'espoir que « la conversion ne modifierait en rien les choses^ » opinion qui indique la passion, mais ne prouve pas la perspicacité du juge* ment (6).

mis la date 1593. La Satire Ménippée, éd. notée par Chi Labitte, lS4i, Le texte primitif de la Satire Ménippée, d* après une copie à la matn, publiée par Charles Rcad. Paris, 1878.

(1) Bibl. nat., f. fr. 3985, fo 48.

(2) Ib,, 3984, fo 254.

(3) Ib., 3986, fo 55.

(4) Lettres missives d*Henrî IV, t III, p. 822. Cf., Tabbô Peret, Henri IV et VÉglise catholique, in-8*, 1875.

(5) « Le seul moyen de déjouer rélection de Tlnfante et du duc de Guise, était l'absolution », disait Belliôvre dans un Mémoire. BJbl. nat., ms, f. fr. 3985, fo 101. •

(6) Le cardinal de Pcllevé croyait encore pouvoir continuer les États

LeLégait protestât : sans aucun doute il eût dû être consulté, mais vu la ^tuation qu'il ^'était faite auprès des Ligueurs, les Ëvéques n'eurent pas la pensée de lui demander son concours ; et ils agirent ainsi en dehors de Rome. — Le roi de Navarre, chaque jour exposé mi hasards de la guerre^ est in articulo morfis^ et en ce cas tout prêtre peut Tabsoudre — tel fut le raisonnement des évéques. Le Légat ne Tadmit pas ; il rédigea et fit publier une déclaration contre l'absolution.

Afin d'échapper peut-être à l'alternative de repousser ou d'accepter le Roi, la plupart des députés aux États demandèrent la permission de s'en aller : leur présence importait peu. Cependant suivant l'impulsion du Légat, ils émirent, avant de se séparer, un vœu sur la publication du Concile de Trente, et une promesse de se réunir après la trêve ; mais leur rôle était fini (le 8 août). «Nous avions espéré de l'Assemblée toute autre chose que ce que nous voyons », écrivait alors l'ardent Ligueur de Piles au commandeur de Diou (1).

Un ndvts aux Français sur la déclaration du Aoy^ appela les Ligueurs à l'union et à la paix, que les événements rendaient irrésistibles. Laon, la ville forte de la (ligue, capitula (22 juillet) ; bientôt Amiens se soumit (14 août), ainsi que Noyon (16 octobre). Hais plus d'une YOix aussi fit écho à celle du Légat. « Le plus grand péché est aux évêques qui se sont tant oubliés, écrivaient aux députés de Lyon les échevins de cette ville (2), ils n'ont rien faict qui vaille... quelle impiété ! C'est à vous à donner des ordres que personne ne se laisse, léger et voilage, porter à ce premier vent de dissimulation et feintise, de décision et mespris et de retenir ung chacun au propos ferme de la conservation de

et € attendait de leur part une bonne résolution pour tout terminer. » Lettre à Aldobrandini, 27 juillet 1503. Bibl. nat., ms. f. fr. 39ai, P» SS6. Capizucchi voyait plus juste: « L'élection, dit-U,est remise à un moment favorable» c'est-à-dire, si je ne me trompe, aux calendes grecques. » /6., 3984, ^ 252.

' (1) BU)l. naL, ms, f. fr. 3983, f* 25. ^)/^., 3084, 1^258.

notre religion'; » impuissantes paroles devant le.fait iltésistible de l'abjuration. Sans doute beaucoup comme les échevins de Lyon déclarèrent qu'ils ne quitteraient pas la sainte Union. Hais plus d'un aussi suivit le vent et, à Paris, dans la ville des Seize, « on ne vit plus que des maheustres (royalistes) (1). »

Toutefois le péril restait extrême, car en même temps une insurrection de paysans « frères et amis » éclatait sur plusieurs points. C'était la guerre sociale, comme il s'en déclare aux époques de crise dans le paroxysme de la misère.

De leur côté, les députés protestants, réunis à Sainte-Foy, divisèrent la France en neuf circonscriptions et organisèrent leurs conseils provinciaux et leurs assemblées. Vainement dès le 25 juillet Henri lY avait envoyé une circulaire aux gen* tilshommes protestants pour les prier de « ne recevoir la nouvelle de son abjuration avec appréhension, » vainement il avait promis de n'apporter « aucun changement aux édits précédents ppur le fait de leur religion (S). » Le sentiment anti-papiste éclatait : « Le roy est un ingrat » disait un ministre (3). Gabriel d'Amour s'était demandé « comment le premier capitaine du monde était devenu assez couard que d'aller à la messe par crainte des hommes » (4), « il s'est rendu méprisable, » écrivait Rothan (5) et à présent le secrétaire du roi, du Jay, écrivait à un de ses amis à Castres : « Je crains du mal de ce qu'il est allé à la messe (6). »

(1) 76., 3084, fo 143. « Les Parisiens sont aux trois quarts pour Navarre, » écrivait le 27 juUlet Jean Marino. Ib., 3984, fo 2S>I. «2) lettres-missives d'Henri IVj t. III, p. 823.

(3) Mémoires de Du Plessis-Momay, t. V, p. i64 et 535.

(4) « Je pleure assurément notre situation, écrit Rothan à Du Piessis^ mais encore plus celle du Prince qui s'est rendu méprisable devant tout le monde et qui s*est iâ*écipité dans une perte certaine avec un espoir incertain, » cité par Em. Stahelin, Conversion d'Henri IV à la Religion (en aUemand), p. 617. Le même auteur a rapporté de nombreux jugements de protestants sur la conversion, p. 617 à 627 : « J'en ai veu, dit 1I"M de Momay (Mémoires^ t. I, p. 378) qui ont entrepris sur la vie, l'honneur et Testât du roy, sur son lict môme ! »

(5) Bulletin du Protestantisme français, t. 1, p. 280; L. du 20 juin.

(6) Mémoires de J. Gaches, publiés par Charles Pradel, în-«, Paris, 1879, p. 513.

Ces résistaoces et ces mauvaises humeurs n'empêchèrent rien, tout céda devant l'impulsion donnée au mouvement royaliste; et ni les insurrections populaires, ni les combinaisons politiques ne purent l'arrêter : elles le précipitèrent, car « dès le premier abord, selon le mot d'Etienne Pasqnier, le roi et le peuple s'étaient reconnus avec un contentement réciproque. »

Le Légat cependant ne voulait se mêler ni directement ni indirectement des négociations pour la paix (i), et an milieu des capitaines et des villes qui acclamaient le roi^ le duc de Mayenne et le duc de Mercœur n'abaissèrent pas leurs drapeaux (2). Le Pape en effet n'avait pas encore reconnu l'absolution donnée à Saint-Denis.

A la nouvelle de l'abjuration d'Henri IV apportée à Rome, le 15 août, par un courier du banquier Gapponi, Clément YIII montra des signes évidents de grand contentement (3). Le bruit de « la conversion du roi, écrivait déjà le marquis de Pisany, le 4 août, a été sceue à Rome et prise diversement selon les diverses humeurs qui y régnent, mais^sia-t-elle réveillé les esprits de beaucoup et particulièrement a .esté bien ouye du Pape, qui parmi ses confidents a montré ne désirer rien tant que l'effect d'icelle; seulement appré-

(1) Lettre du 26 août. Bibl. nat., ms. f. fr. 398», f<»83.

(2) Mayenne écrivait à Tassis « qu'il ne s'accorderait jamais sans la Pape : s*il le faisait, Tassis pourrait Imprimer et publier en Europe que Mayenne est un traître. » Ibid.

< (3) « Ne mostro segno manifeste di gran contenlezza» » A. Desjardins, Négoc. dipl,, t. V, p. 17.

hende-t-il qu'en la forme que Ton y tiendra il ne sY passé quelque chose qui préjudicie à son autorité (i). x) C'est en effet ce qui était arrivé, car, disait l'archevêque de Lyon, l'absolution donnée par « certains évéques de son parti » (2) à un prince excommunié, dont la cause était réservée au Souverain Pontife, n'était point valable, et Clément VU! attendait de la part du roi une demande formelle d'absolution. Il le faisait dire à Pisany. « Je crois, écrivait Mgr d'Espinac, archevêque de Lyon, que cela (la cérémonie de Saint-Denis) n'esbranlera point TafFection de nos bons catholiques qui ne peuvent tenir le roy de Navarre catholique jusques à ce qu'il sera recogneu pour tel par Notre Saint- Père, et cependant ne se doivent aucunement laisser aller à ses artifices. » Henri IV le comprit et, le 8 août iS93, il annonça au Souverain Pontife son abjuration et comment, après les cérémonies <( jugées nécessaires par les prélats, il avait entendu la messe avec la ferme intention de persévérer toute sa vie dans la religion. » Un ambassadeur éminent allait partir, mais, en attendant, le roi chargeait son maître d'hôtel, Brochard de la Clielle, de porter cette lettre « en témoignage de son filial dévouement (3). »

Le duc de Nevers fut désigné pour aller à Rome. Le 18 août il écrivit au Pape sa joie de « remplir ce qu'il avait toujours désiré faire pour le bien de la religion et de la chrétienté. » Il se mettait en chemin pour le prier « d'approuver et valider autant que besoin sera » ce qui avait été fait et rendre au nom du roi l'obédience au Souverain Pontife (4). — « On ne parle pas d'absolution, dit Clément VIII,

(1) Blbl. nat., ms. f. fr. 3985, fo 17.

(2) Ibid,, 3984, ^ 195.

(3) Lettres missives, t. IV, p. i9. Bibl. nat., ms. Brienne, 137, f» Î3. Le marquis de Pisany n'avait point encore eu d'audience, néanmoins U avait été prié sous main d'avoir patience. Pisany avait conseillé au Roi d'envoyer vers le Pape ; Montmorency écrivit au Pape pour le supplier en faveur du Roi. Bibl. nat., ms. f. fr. 398», fo 44.

(4) Bibl. nat., ms, f. fr. 3985, f» 122. Diverses lettres sur lés prépa-ratifs du départ de Nevers et son voyage sont dans ce ms. f^ 75.

604 LA UGCB ,

c'est dont trop se hâter et il n'est point temps encore d'envoyer une ambassade (!).>»

Une lettre écrite de Paris le 12 et le 16 août 1593, par un Ligueur, avait en effet transmis à Rome un jugement sur l'abjuration du roi. «Non seulement elle est feinte et fausse, disait-on, mais elle est trompeuse, frauduleuse^ pleine de dol et d*impiété. » « La comédie de la conversion est jouée, » écrivait-on de Paris à gagent du duc de Lorraine (2). « Nos irrésolutions, écrivait Tabbé d*Orbais, ont donné au roi de Navarre le loisir de jouer la comédie de sa conversion ; » « il ne se peult maintenant lasser de messes, ny de sermons, » dit Tun (3) ; a il ne bouge maintenant de Téglise » écrit un autre (4). Tel était le langage de la passion : les prédicateurs le faisaient entendre du haut de la chaire^et le Légat le répétait (S). Le Pape allait-il échapper à Tinfluence de toutes ces déclarations émanées de catholiques?

La Glielle, arrivé à Rome le 11 septembre, eut le 13 une audience du Souverain Pontife, dans le palais Saint-Marc. Clément VIII reçut leslettres du roi, mais ajouta : « Nous avons été assurément trompés, car nous pensions que vous veniez de la part du duc de Nevers. »* Il ne voulut rien dire de plus et chargea le cardinal Toleto de lui parler. Le cardinal expliqua les difficultés qui se présentaient pour recevoir le duc de Nevers : il fallait auparavant que le roi montrât sa contrition, fit pénitence, reçût l'absolution et fût enfin relevé de son incapacité à porter la couronne (6)3

(1) « Conoscendo S. S. che questa sua ambasciaria ^ troppo immatara et fuora di tempo. )»

(2) BibL nat., nw. f. fr. 3983, f» 22. La religion d'Henri IV, on Ta dit, était alors résumée eo ces mots qu'il a écrits lui-même : a Ceulx qui suivent tout droict leur conscience sont de ma religion, et moy je suis de celle de tous ceulx-là qui sont braves et bons. » Lelires missives, U I, p. 122. '

(3) BlbU nat., ms. f. fr. 3985, f^ £( et 3983, ^ 43.

(4) Ib., 3985, f* 22.

^) Ib„ fo 55 et 3983, f* 113. Il pariait de « cette comédie de la conversion, n (6J/6.^3986, ftt3.

CONVERSION m ABSOLUTION 60^

Le 17 septembre, contrairemenC au désir de Clément VIII, exprimé par deux cardinaux, do donner quelques- bonnes paroles au duc de Nevers, la Congrégation de France réunie k celle de l'Inquisition décida qu'il ne devrait pas venir à Rome ni comme représentant du roi de Navarre, ni comme particulier, quelles que fussent les raisons alléguées (i). Les cardinaux augmentaient ainsi les espérances des Ligueurs ; ceux-ci, en effet, pensaient toujours à donner la couronne au duc de Guise ; aidé par le roi d'Espagne, le duc, devenu victorieux de son rival, ne pouvait-il bientôt être maître en France ? Désireux de maintenir l'intégrité, des principes, Clément VIII exprima son regret d'apprendre la rupture de l'union des catholiques et recommanda de rester fermement unis pour conclure- une paix utile (S). Il ne voulait rien pré^ cipiter, et le 19 septembre le secrétaire d'État Aldobrandini dut rédiger, au sujet de la mission donnée au duc de Nevers, une instruction destinée au P. Possevino (S).

Possevino devait aller immédiatement et par la voie la plus directe au-devant du duc de Nevers, dût-il pour le rencontrer passer jusqu'en France, afin de lui éviter la peine de venir k Rome oh Sa Sainteté, dans les circonstances ou se trouvaient les affaires et oiile Pape se trouvait également (4),

(1) IL, 3986, fo 40 et 55. En apprenant la décision des cardinaux, le Pape aurait dit : « Dunquc non vogliono che non admettiamo mai cat« ,tollco alcuno che venga da Navarra. »

(2) Pericaud, Notes, p, 171. Bref du 11 novembre 1593.

(3) Bibl. nat., ' 4986, f» 46. Archives du prince Borghcse, à Rome, Ser. III, 74, a. — Nous sommes heureux de remercier publiquement le R. p. Pierlihg d'avoir bien voulu nous indiquer les pièces de la mission du P. Possevino qui! a trouvées à Romç dans ses recherches des papiers du célèbre Jésuite. Le P. Maxime Viallet, des Augustûis de FÂssomption, •a. eu la bonté d'en prendre une copie que M. Passarinl, archiviste du prince Borghèse, a eu Tobligeance de collationner. Que chacun veulfie bien recevoir ici l'expression de notre sincère gratitude. Nous avons vu dans les papiers du duc de Nevers le double de quelques-unes de ces pièces. Bibl. nat., f. fr. 3987, p. 30, 4o, 8i, S8. Nous avons raconté plus en détail cette mission ^e Possevino, dans la Revue des Questions historié ques, juiUet 1883.

'T (4; N Et ci traviamo Noi. » Ces mots sont ajoutés dans rinstructionpar une autre main.

606 lA UGUB

ne poavait et ne voulait recevoir ua ambassadeur du roi de France.

Une sentence de Sixte V n'avait-elle pas déclaré le roi hérétique, relaps, privé du royaume, inhabile i succéder à la coaronne de France ? Ce roi prétendait aujourd'hui avoir été absous par des prélats de son parti, mais cette absolution n'avait pas été légitimement donnée, car il se trouvait dans un des cas réservés au Saint-Siège et au Pape. D'ailleurs par la Bulle monitoriale de Grégoire XIY, ces évëques étaient eux-mêmes excommuniés, suspendus de leurs chai^^, et par le fait même de l'absolution donnée induément^ étaient frappés d'excommunication majeure, eu sorte que le Roi n'avait reçu aucune absolution légitime et il n'avait pas demandé au Saint-Siège sa réhabilitation. ' On voit donc manifestement, disait l'instruction remise au P. Possevino, que le Navarrais n'ayant pas été légitimement absous, ni réhabilité à la couronne, ne peut être accepté comme roi de France et les personnages envoyés par lui ne peuvent être reçus comme ses ambassadeurs. De plus il n'est pas encore reconnu roi dans tout le royaume et les Ëtats sont réunis pour élire un autre souverain : le Navarrais ne pouvait donc être traité par le Saint-Siège comme roi de France et Tambassade qu'il envoyait trop prématurément ne pouvait être admise. Le P. Possevino pouvait cependant afBr- ^mer au duc de Nevers que le Pape avait été trèa heureux d'apprendre le retour du roi de Navarre à la foi catholique (1). . Lorsque l'objet de la mission confiée au P. Possevino fut connu, beaucoup furent mécontents. Pourquoi ces difficultés? disait-on, la conversion du Roi n'était^^lle pas sincère 7 Le Pape laisserait-il échapper une occasion qui ne se représentera plus de rendre la France à elle-même et à la religion (2) ?

(i) Archives da prince Borghèse. JnêtruCtione a voi Rev. Prt Antonio Possevino per il viaggio che havete a fore d'ordxne délia ScLnUia di N» Si" ' gnore. Ser. III, 14, 0.

(2) Copie non signée d'une lettre de Desenzano le 21 septembre VS/A. ' Or, le ctr^oal de Gondi habitait alors à Desenzano. Archives du prince Borghèse, Ser. III, 74, a*

Le P. Possevino vit en passant le dac de Mantoûe qai ne cacha pas sa doulear de tels procédés (1) : « On ne montre pas la vérité au Pape, dit le sieur de la Boderie, on ne le renseigne pas sur ce qui se passe. » Possevino ne voulut pas discuter, et continuant sa route rencontra, le 13 octobre, an soir le duc de Nevers au pied du mont Bernina dans la Valteline. Il le conjura d'obéir aux ordres dont il était porteur. Le duc fut attéré : a S'il n'était pas pas reçu, disait-il, c'était la ruine du royaume, la perte de millions d'àmes, peut^ être, un schisme. Prenez garde, prenez garde, prenez bien garde à ce que vous faites ! » — « Et comme duc de Nemours ne serais-je pas accepté? » demanda-t-iU — J'ai ordre de déclarer que Son Kxcellence ni seul, ni accompagné, ne peut être reçu comme ambassadeur du Roi de France, » répondit son interlocuteur. Au désespoir du duc, à son agitation, à ses exposés de la situation et de ses sentiments, lon« guement déduits pendant des conférences de plusieurs heures, Possevino répliqua toujours : « Si la noblesse française doit conserver les lois du royaume, Sa Sainteté^ doit à plus forte raison conserver les lois de Jésus-Christ (2). »

Tous deux cependant convinrent d'envoyer à Rome un courrier afin de transmettre au Pape les supplications du duc de Nevers et demander de nouveaux ordres. Le P. Possevino conseilla de recevoir le duc comme particulier : on tirerait peut-être ainsi de lui quelque lumière et on gagnerait du temps jusqu'à ce que Dieu indiquât un moyen certain d'arranger les affaires. Ces considérations produisirent leur effet. Après avoir consulté les cardinaux des Congrégations de France et du Saint-Office, le Pape, tout en maintenant son refus de recevoir le duc de Nevers comme ambassadeur diLRoi, lui permit de venir comme particulier. Quelques jours après, on lui apprit que son séjour à Rome devrait

(1) « lo neggo che non si puô ne si dce procéder in allro modo di quel che proposlo havetc. » 6 octobre 1593^ •

(2) Archives du prince Borghèse, Ragionamenti fra il S^ Duca di Nvàers et il mandata de sua Beatitudine a S, Excellenza.

être limité à dix Jours et avoir lieu sans aucun apparat. Cette nouvelle communication lui parut blessante pour lui ei fâcheuse pour le bien à faire : il reconnut là une influence étrangère, mais il se résigna, non sans protester. Le 20 novembre il entra à Rome, où le 19 Possevino Tavait précédé, et descendit près de Saint-Pierre, au palais de la Rovère (1).

« Votre venue est très agréable à tout Rome, avait écrit del Bene, le 20 septembre, et très effroyable au parti espagnol. Le Pape est plein de désir et de crainte et ne le peut assez cacher, car la volonté parait parmi la contrainte, quoique les apparences cèdent et plient sous celles-cy (2). » — « Vous trouverez de grandes assistances aussi bien que de grandes contrariétés » écrivait-il le 18 novembre (3), et il annonçait au duc que les cardinaux avaient eu défense de le visiter et de recevoir ses visites... « Plus de quatre m'ont dit qu'ils vous enverraient visiter sous main. Les Espagnols sont étonnés pour vray, bien qu'ils s'efforcent à le cacher, et ont peur que vous ayant parlé, on ne tienne pas tout ce qu'on a promis. »

Le duc de Nevers eut cinq audiences, mais le Pape se montra inflexible (4) : « Vous voudriez, dit Clément VIII, que je reçusse leNavarrais afin qu'il fût reconnu roi par toute la France, or je ne le puis faire, et ne le ferai jamais, ne le (^nnatssant point bien converti... La crainte seule que sa conversion soit feinte me retient de l'absoudre pour ne lai soubmettre tant de bons catholiques et lui donner moyen de les mal traiter et d'attirer sur moi ce blasme. » Vainement le duc de Nevers répliqua que la conversion du Roi n'était point feinte et pria le Pape de considérer le mal qu'un tel

(1) Bibl. nat., f. fr. 3987, p. M. L*abbé del Bene l'a^-ait loué 1^ 18 novembre, pour trois mols^ moyennant 165 écus. U y avait presque cent chambres et une écurie pour cent chevaux.

{i) Bibi. nat., ms. f. fr. 3986, f* 47.

(3) Bibl. nat. m*., f. fr. f^ 95.

W Jérôme Gondi pariera des a repuise et sinistre risposte che il Papa haveva fatte a tutte le sue primi propositioni. » là,, f« 123. 24 nov» •

refus |>ourrait causer à la France, Clément VIII répondit : 8 Ce mal serait plus grand, si je donnais Tabsolution^ car après être reconnu roi, il tromperait; s'il était bien converti, cela serait bon, mais comment me puis-je assurer qu'il ne retournera plus à son hérésie? » Vainement le duc de Neversse jeta à genoux et réclama l'absolution, il ne put Tobtenir. « Je ne puis le faire, dit le Pape, ce serait contre ma conscience et en serais responsable devant Dieu... Levez-, vous, lui dit-il, je ne saurais faire ce que vous me demandez. Je favorise, dit-on, les Espagnols, mais Dieu sait la vérité et si la seule crainte de mal faire ne me retient pour ne pas .charger ma conscience. Levez-vous, pour Dieu, aultrement je me lèverai... Je ne vois pas des fruits de sa conversion. » Et comme le duc de Nevers après avoir insisté vingt fois, lui dit : i< On assure que vjous avez promis à TEspagnol de ne jamais recevoir le Roi. — Cela n'est point, » répartit Clément VIII, et si ceux de la Ligue écrivent telle chose., ils disent des mensonges [l], »

Le duc de Nevers demanda une réponse par écrit, mais s'attendait peu à être exaucé (!2) ; Mgr Lomellini, au contraire, Tespérait (3), les cardinaux de Camerino et d'Aragona également : a Le Pape, disait Lomellini, fera appelcç d'abord le P. Philippe (saint Philippe de Néri), vieillard vénérable, homnie loyal, et lui demandera de prier pour cette affaire. Il appelera le P. César Baronius, le P. Thomas Bozzi, ce sont des hommes savants et très capables, dont le crédit est très grand k la cour romaine. Il commence à parler avec eux de Tabsolulion, des signes de la pénitence. » Le duc de Nevers était vivement préoccupé, car il savait combien les huguenots travaillaient pour mettre à profit !e relard apporté à l'absolution du Roi. « Ils le pressent pour ce qu'ils désirent de luy, écrivait le secrétaire Revol, pendant qu'il leur semble qu'il ne se poult passer d'eux, y- De leur côté les Ligueurs

(1) Bibl. nat., ms. f. fr. f» 222-239, conticnl tout Je détail de l'audicncô.

(2) /A., f. fr. 3088, n> 3S.

(3) /6., fo 27. liarjuii EpistJ.r (Uoniaî 1759), 1. 1, p. 49.

LA IIGIIE 39

étaient aussi bien aises d'attendre; « ces deux diverses factions ont un môme désir que les choses tirent en longueur; pendant que Tautorité demeure faible, elle est subjecte aux volontés et passetems particuliers au lieu de les pouvoir régler, et paf ce moien, avec la licence et impunité, la confusion et la ruyne augmente de jour à aultre en France (1). »

Henri IV le sentait, et très mécontent de voirie Pape céder aux suggestions des Espagnols (2), il savait gré au P. Possevino de ses bons offices ; instruit par la Glielle et la Boderîe, arrivés Tun et l'autre à huit jours de distance, il déclarait au duc de Nevers, le 22 décembre, qu'il avait résolu de se convertir, « avec bonne cognoissance de cause et pour la satisfaction de sa conscience ; » sa conversion reposait sur « les vrais et solides fondemens qui est la parole de Dieu et Tintelligence qui lui a plu lui en donner (3). y» H faisait ordonner par les Parlements « des processions publiques » à cette fin d'être reconnu par le Souverain Pontife. « Que chacun , disait-il, se mette en état de rendre ses vœux et prières exorables au bien et repos du royaume (4). » Clément VIII connut ces dispositions et en fut content, mais il ne se départit pas de sa réserve. « Ce qui icy a esté fait, dit-il au duc de Nevers, n'a pas esté pour votre personne que j'estime et favoriseray toujours, mais parce que le temps le requérait (8). »

Cependant, à Rome, l'opinion s'était vivement préoccupée du voyage du duc de Nevers et du peu d'effet qui paraissait en résulter. Beaucoup de cardinaux s'étaient plaints au Pape et à d'autres de ce qu'il ne leur eût rien communiqué.

(1) Bibl. nat., ms. f. fr. 3Ô88, fo 99.

(2^ Le 5 janvier 159i, écrivant au duc de Nevers, le Roi se plaint du « trop de créance que Ton donne aux suggestions et persuasions de ceulx qui sont clairement congneus par tout le monde n'cstre poulsez que dîme insatiable ambition et occasion de trouver estrange le rude et indigne traitement qui vous est faict. » Utires missives, supplément^ p. 381.

(3) Bibl. nat., ms, f. fr. 3988, f* 101. Lettre du 33 décembre.

(4) Ib,, fo 76. Lettre du 17 décembre 1593,

(5) Ib., 3987, fo 239.

CONVËRSIOn ET ABSOLUTION 611

11 ne fallait pas cependant, disaient-ils, faire si peu de cas de sa mission et regarder comme peu important l'absolution à donner au roi de Navarre; Sa Sainteté aurait dû consulter à ce sujet le collège des cardinaux et écouler Tavis et le conseil de chacun d'eux. Clément VIH réunit alors un consistoire le 20 décembre et parla d'abord sévèrement de ces plaintes qui provenaient d'un sentiment peu conforme à la foi ; s'il n'avait été retenu par les égards à garder, il aurait pu faire interroger sur la Foi ceux qui se les permettaient et procéder contre eux, puisqu'ils se déclaraient ainsi les partisans d'un hérétique relaps, condamné par le Saint-Siège. L'affaire cependant était assez simple pour qu'il n'eût pas besoin de prendre l'avis des cardinaux : la question de droit était évidente ; du reste il avait communiqué aux Congrégations de France et de l'Inquisition tout ce qui avait été dit et fait en cette circonstance, et rien n'avait été réglé que de leur consentement. Clément VIII rappela alors ce qui avait précédé et suivi l'arrivée du duc de Ncvers, et comment il n'avait pas été reçu en qualité d'ambassadeur du Roi de France, mais en sa qualité de duc de Nevers, non pour traiter une affaire publique, mais des intérêts particuliers. Cependant, disait le Pape, il avait été parlé de la conversion du Navarrais, de son absolution et réhabilitation. Quatre fois déjà et pendant de très longues heures, il Tavait entretenu sans apprendre rien de nouveau : il n'avait donc pu accorder ce que le duc demandait, vu l'impénitence de celui dont la conversion n'apparaissait pas entière, sincère, et qui était réputée par plusieurs feinte et simulée. Il n'avait fait aucun acte de satisfaclion comme doit le faire un vrai pénitent converti, au contraire il avait commis des actes impies, il y avait donc pour le royaume de France et pour la chrétienté un danger très grave et imminent si, proclamé roi, il redevenait hérétique et se montrait de nouveau ennemi de TÉglise. Le Pape demanda aux cardinaux de s'apaiser, afin de ne pas provoquer par leurs récriminations la juste indignation du Saint-Siège. Il y a ici trois choses distinctes, fit-il observer, l'absolution iîi foro co?isci€7iti^, l'absolution m /oro exteriori^ la réha-

bilitation à la couronne. Les lois ecclésiastiques lui défendaient de donner l'absolution et il aimerait mieux mourir que de rien faire dMndigne du Saint-Siège. L'Église ne se gouverne pas d'après les usages de la politique, mais d'après les règles du droit, transmis par les Papes ses prédécesseurs (1).

Aussitôt le duc de Nevers, un peu ému de ce qui s'était passé au Consistoire, demanda une dernière audience. Le cardinal Sega lui-même, si favorable à la Ligue, chargea Mgr Montorio de prier le Pape de ne pas laisser partir le duc de Nevers mécontent, car il fallait continuer les négociations et a ne pas rompre ce fil si important pour la chrétienté. y> Le duc de Nevers était décidé de ne pas s*cn aller avant d'avoir obtenu une réponse écrite au mémoire remis au Saint-Père : « Je ne partirai pas, disait-il, quand même les sbires viendraient m'arracher de mon lit; Sa Sainteté pourra me faire couper la tête, mais je ne partirai pas. »

Au V janvier 1894, il espérait une réponse favorable (2), mais elle fut aussi sévère qu'auparavant (3), et Tàme attristée il quitta Rome le 14 janvier. A Florence il rédigea pour le Pape, intimidé, disait-il, par le duc de Sessa, un nouveau mémoire dans lequel il exposait les raisons en faveur de l'absolution du Roi (4).

Les théologiens se livrèrent bataille sur cette question et écrivirent de nombreux mémoires pour et contre. Le Pape ne peut ni ne doit absoudre, disaient ceux enclins aux passions espagnoles, et cela pour huit raisons longuement déduites, tandis que d'autres, soutenant le contraire, allaient jusqu'à prendre la défense des Évêques dans leur conduite à

(1) Acta consislorialia,Ç'> 585, et Négociât, diplotn., t. V, p. 181.

(2) Bibl. nat., w^. f . fr. 3989, f" 1. Lcllrc au duc de Manlouc.

(3) «« Cosi severa che prima. » /A., f» 38. LoUre de Nevers au Hoi. (i) Jb., l" 108. Le cardinal d'Aragon écrivait ^au duc de Nevers le

16 décembre 1593. « Les ennemis de la France ont l'esprit si malin ciuc je pense qu'ils n'omettront rien de toutes les subtilités pour cxcogiler pour rendre votre bonne ca'j:e odieuse. »

Saint-Denis (1). L'agitation des esprits surexcités par cette polémique était extrême.

Le duc de Nevers, l'ambassadeur d*Henri IV, quittait donc Rome, afin « de ne plus perdre son temps » (2), lorsque le cardinal de Joyeuse, le baron de Senecey (Beauffremont) et Tabbé d'Orbaîs y arrivaient (3) : ils n'étaient pas seulement les envoyés de Mayenne, mais ceux de l'Union des catholiques. Us restèrent deux mois, et le 14 mars le Pape ordonna à M. de Senecëy de mettre par écrit les principaux points de leur conversation. L'abbé d'Ossat rédigea le mémoire (4).

La France, y disait-on, est dans un état lamentable. On ne peut espérer du mieux et certainement on ira de mal en pis. 11 fauiy pourvoir d'une manière ou d'une autre. L'Union des catholiques préférerait voir exterminer le Navarrais, mais tous les efforts du Pape et de Philippe II n'ont pu Farrêter, et au contraire sa puissance a grandi. Aujourd'hui moins que jamais on ne peut espérer d'avancer, carie peu de nobles qui étaient à l'Union se rangent à son parti ; les villes fatiguées de la guerre les imitent et la misère des peuples vient en aide à la cause du Roi. Les secours de l'Espagne, principale force de la Ligue, sont odieux aux Français et il faudrait que le Pape dépensât des millions et que l'Espagne triplât le nombre de ses soldats, pour terminer la guerre au lieu de la prolonger. Tel est l'état vrai de la France. Quiconque dit ou écrit le contraire se trompe ou veut tromper. Or la France a besoin de terminer ses malheurs, non de les prolonger, et

(1) Mémoire d'un cardinal, liibl. nal., ms, f. fr. 3988, fc 109.

(2) /6.,3988, f*>131. LeUre de Nevers à Sillery, 25 décembre 1593.

(3) Celle démarche avail élé décidée chez le Légal en sa présence et par son avis. L'abbé d'Orbais représentait spécialement le duc de Guise. /ô.^3Ô91, f«2H.

(4) M. Tamizey de Larroque, Lettres inédites du cardinal d*Ossat, in-8, Paris, 187i, a rétabli la biographie de d'Ossat. Né le 20 juillet 1537 (et non 1336 ou 1339), à Larroque (cl non à CassagnabOre), canton de Castelnau-Magnoac (Gers), fils d'un ouvrier forgeron (non d'un chirurgien), d*Ossat vint à Rome en 1573 et en 1580, avec Paul de Foix, fut secrétaire du cardinal d'Esté, puis du cardinal de Joyeuse, évéque de Rennes en 1506, cardinal en 1599, mourut le 13 mars 1604.

les peuples cTune voix unanime réclament la paix. Si elle ne se fait pas avec Fautorité du Pape, au profit de tous, chacun en concluera une en son parliculier, comme plusieurs l'ont déjà fî^it. Il faut donc que le Saint-Père intervienne pour la conclure, que le roi d'Espaj^ne se joigne h lui et que la chrétienté unie marche contre le Turc et les hérétiques. — Le mémoire indiquait ensuite les conditions à demander au Roi: la réception du Concile de Trente, l'éducation catholique du prince de Condé, le seul exercice de la religion dans le royaume, la guerre aux hérétiques qui ne se convertiraient pas. Si le Roi revenait à Thérésie, il perdrait par cela même la couronne, et les peuples seraient déliés de toute obéissance. On montrait le schisme imminent et comment les intérêts de la religion réclamaient Tintcrvention du Pape. Un trailé général était d'ailleurs le seul moyen d'engager la parole du Roi, qui ne se regarderait pas lié par des traités particuliers. « Votre Sainteté, disait le mémoire, recevra ces paroles d'un soldat peu habitué aux phrases, mais plein de foi, de loyauté et de zèle pour la religioji catholique ; en parlant ainsi il croit rendre un vrai vservice a la cause de son Dieu. » — « Que pensez-vous de ce mémoire? dit un jour le cardinal de Joyeuse a Cosme Camaiano ; — il est très beau, répondit celui-ci, mais il a un défaut. — Lequel? — C'est de venir trois mois trop tard ; il eût dû être rerais pendant la trêve et le séjour du duc de Nevcrs à Rome, afin de paraître plus désintéressé (i). »

Cette déclaration de M. de Beauffremont-Senecey que l'on savait tout particulièrement attaché au due de Mayenne, dut faire une profonde impression dans l'esprit de Clément VIII. « Sa Sainteté a eu hier (4 février) un grand discours avec un de vos serviteurs, écrivit del Bene au duc de Nevers; sans regretter ce qu'elle avait bien et justement fait, Elle dit désirer de voir les œuvres du Roi pour croire à sa conversion vraye et il en prie journellement Dieu en sa messe, et î

(i) BibL nat, f. fr. 3990, p. 7-

rheure qu'il l'embrassera, il lé servira comme son fils aisné et sur tous aimé; cecy est certain et sans doute (1). »

Le cardinal Sega lui-même reconnut la nécessité d'absou-dre leroi de Navarre, sans toutefois, dit-il, se trop hâter et sans rien précipiter; mais les événements n'attendaient pas, ils se précipitaient et les peuples désireux de conclure la" paix se hâtaient.

Villeroy, l'ancien secrétaire d'État, fit sa soumission au Roi et conseilla au duc de Mayenne, « vu le parti honorable proposé, d'agréer la trêve (2). » Le marquis de Vitry publia son éloquente Lettre à la Noblesse pour exposer ses motifs de quitter le parti des Ligueurs et, le 1*' janvier 1594, le Roi reçut à Dammartin bon nombre des principaux habitants do Paris, venus pour le supplier d'entrer dans la capitale (3). Ces manifestations et d'autres encore inquiétèrent le duc de Mayenne ; il destitua le gouverneur de Paris, J.-F. de Faudoas sieur de Belin, suspect à ses yeux de royalisme, mais le Parlement, tout en « protestant de s'opposer aux mauvais desseins de l'Espagnol et de ceux qui le voudraient introduire en France, » demanda le maintien du gouverneur. Mayenne, pressé par Diego d'Ibarra, maintint sa décision, et M, de Belin fut remplacé par le comte de Brissac (4).

(1) Bibl. nat.> f. fr. 3989, p.-77.

(2) M. Le Charpentier, la Ligue à Pantoise , L. du 3 janvier 1594.

(3) Lettres missives cTHenrilV, Suppl. par J. Guadet, p. 381.

(4) a On peut être rassuré sur Paris, écrivait Diego d'Ibarra, depuis que j*ai fait chasser trois colonels soupçonnés d*ôtre politiques et rennplacer le (gouverneur M. de Belin par M. de Brissac, gentilhomme bien cattiolique. » Gité par M. Fomeron, Philippe II, t. III, p. 217.

M. G. Port a écrit dans le Dictionnaire de Maine-et-Loire, une notice mr Gbarles U de Gosté, comte puis doc de Bri8MC«

Les royalistes, dont le nombre grossissait à Paris depuis la conversion du Roi, poursuivirent leur dessein de renfietlre cette ville sous son autorité et répandirent une foule d'écrits pour entraîner Topinion : le Dialogue du Maheustre (royaliste) et du Manant (catholique), le Banquet du comte d* Arête, la Satyre Menippée, etc., furent les plus célèbres. On jetait à Paris cette iatcrrogation qui était» saisissante d'à-propos : « Ne veux-tu jamais te guarir de cette frénésie qui, pour un légitime et gracieux Roy, l'a engendré cinquante roitelets et cinquante tyrans? »

Le 12 janvier, le procureur général Mole réclama pour le Roi Tobéissance que depuis sa conversion on ne pouvait plus lui refuser, le 13, le Parlement ordonna de supplier le duc de Mayenne de faire la paix, et le 1.4 il enjoignit ^u prévôt des marchands de réunir une assemblée de ville pour aviser à ce qui serait nécessaire. Le lendemain 18, les quarteniers ayant exposé la misère du peuple au prévôt, celui-ci alla trouver le duc de Mayenne, qui interdit au Parlement de délibérer sur les affaires publiques et aux habitants de s'assembler plus de six ensemble.

Le 21 janvier, Mayenne ayant banni saris jugement six des principaux bourgeois, le Parlement leur ordonna de résister. 11 y eut conflit, mais le duc avait la force en main et il fit exécuter son décret, cependant le ressentiment s'accrut. Oc le prévôt des marchands, de Beaurepaire-Langlois, était un homme de tète ; échevin, il avait « d'un longtemps et dextrement pratiqué en tous les quartiers de Paris nombre de personnes de toutes qualités, » recrutant ainsi une armée parmi Télite de la - population parisienne. A Lyon on agit de même (1) et on fut plutôt prêt, car le 16 février 1594 la ville

(I) Lc9f*^vricr, tous les consuls porlani Tc^charpe blanche avaient juré de garder la foi catholique et d'ôtre sous robéissance d'Henri IV. Le 21, ils annoncèrent au duc de Mayenne;qu'ils avaient reconnu le Roi mais qu'ils garderaient son amitié. Noies et documents pour servir à V histoire de Lyon (1589-1394), par Antoine Péricaud. Lyon, 1844, p. 184, 189, 193. Le 20 septembre 1593, la ville avait protesté au duc de Mayenne quelle ne quittéraU pas la Sainté-Union, p. 147. Le 11 janvier»

se couvrît de barricades en demandant « un roy bon françois catholique. » Le lendemain tout le monde y cria : vive le Roy ! En Provence, les Ligueurs 6t royalistes se réconcilièrent dans les assemblées de Manosque (janvier 1594) (1), et cinq mois après, le Parlement royaliste de P^rtuis devait se réunir au Parlement ligueur d'Aix.

Henri IV ttgil de son côté, appela Villeroy à reprendre ses fonctions de secrétaire d'État (février) et, comme une des raisons du Pape pour ne pas recevoir son ambassadeur avait été qu'il n'était pas sacré et n'était pas reconnu roi, il alla à Chartres, — car Reims appartenait h la Ligue, — et se fit donner par Tévêque cette onction sainte, dont la vertu, dit un écrivain, était « quasi sacramentelle. »

Cet acte religieux vint encore déterminer plus d'une soumission : Orléans, Bourges, Péronnc, Montdidier, et de nombreuses villes proclamèrent le Roi, quelques-unes comme Abbeville en « attendant l'absolution que Sa Sainteté envoira (2). »

Le Ligueur La Chastre écrivait alors au jeune duc de Guise : «Vous pouvez vous départir des étrangers qui vous ont pipé et meschamment trompé (3), » et le 6 mars, le duc de Mayenne se voyant impuissant à contenir le mouvement royaliste, quitta Paris pour aller à Bar-le-Duc, s'aboùjcher avec les ducs de Lorraine et d'Elbeuf. Mais c'était exposer son pouvoir, et il le perdit en effet. Le comte de Rochefort et d'Espinay Saint-Luc se mirent (4) aussitôt en relations par madame de Brissac avec le gouverneur, et tous

le consulat avait envoyé au <luc de Mayenne le capitaine Genoud pour lui dire de venir, et le ±2 U traita avec d'Ornano au nom du Roi, p. 183. Cf. Recherches sur le retour de la ville de Lyon à la monarchie sous Henri IV, par l'abbé Sudan.

(1) Épisodes de la Ligue en Provence, par Camoin de Vence, dans Revue de la Soc, des Éludes historiques. Mars-avril 1883, p. 65.

(2) Prarond, la Ligue à Abbeville, t. U, p. Ii5. V. de Beauvillé, Documents pour Vhistoirede la Picardie^ p. 261.

(3) Bibl. nat., ms, f. fr. 3989, f«» 78.

t (4) D'Espinay Saint-Luc avait épousé Jeanne de Cossé, sœur de M. de Brissac

618 LA UGDE

trois, d'accord avec le prévôt des marchands, les colonels de quartier et des membres du Parlement, arrêtèrent, le 19 mars, un plan pour l'occupation de la ville (1). Le 21, au soir, Brissac laissa ouverte la Porte-Neuve au bord de la Seine , Diego de Ibarra s'en aperçut, et surveilla Brissae jusqu'à trois heures du matin, ou il alla se coucher. Mais en ce moment même, les bourgeois enrôlés par Langlois prirent les armes, et à quatre heures, d'Espinay Saint-Luc se présenta devant la Porte-Neuve à la tête des troupes royales.

Henri IV parti de Senlis la veille, à cheval malgré la pluie, était arrivé vers minuit àSaint-Denys. A six heures du matin, il entra dans Paris, fut reçu par Brissac auquel il remit l'écharpe blanche qu'il portait. La population se réveilla aux cris de : vive le Roi I vive la paix! vive la liberté (22 mars) I Tout le monde quitta les couleurs de la Ligue pour prendre celles du Roi, et la foule se pressa autour d'Henri IV, lorsqu'il vint à Notre-Dame entendre la messe. Chacun put en même temps lire et commenter la proclamation datée de Senlis, le 20 mars, oii le Roi promettait d'oublier le passé et de vivre en la religion catholique : quelques personnes étaient bannies (2).

Les lansquenets allemands essayèrent un moment de résister, mais le maréchal de Matignon les dispersa après en

{{) Une Relation de l'occupation de Paris, Hevue rétrospective, 1838, p. 5. A. Desjardins, Négoc. diplom,, t. V, p. 694, publie des affs reçus à Florence sur les événements qui précédtVent et ac^îompagnèrenl l'entrée du Roi. M. de Brissac, vu sa position de frouvemeur, eut la plus grande part au mouvement : « Dieu a permis, écrivait Henri IV le 22 mars I59i, que par le bon et signalé service que mon cousin le maréchal de Brissac m'y a par sa prudence et sage conduite rendu, je y suis ce jourd'hui entré. » Lettres missives, supplém., p. 392.

Les letlres patentes en faveur de Brissac sont des 30 et 31 mars, enregistrées au Parlement le 5 îivril 1594. La duchesse de Montpensicr, sœur du duc de Mayenne, surprise par l'arrivée du Roi, lui exprima son regret que « son frère ne lui eût pas abaissé le pont.— Je n'y fusse pas arrivé si matin », répondit gaiement Henri IV. L'entrée du Roi à Paris fut connue le 24 à Amiens, la Ligue à Amiens, par A. Dubois, p. 84.

(2) Mémoires de la Ligue, t. VI, p. 85, 88. Cf., M. 6. Baguenault de Puchesse, /. e., p. 61. Ib. Bibl. nat., ms, f. fr. 15, 501, f* 336. f. fr. 3Q60t p. 275. tt Noms de ceux qui sortiront de Paris par volonté du Rot t

avoir tué une trentaine. Les troupes espagnoles ne bougèrent pas et on les éloigna. Le Légat reçut la permission de sortir ou de rester à son gré : il resta.

Il y eut dans la ville un changement qui s*approeha du miracle, écrit TEstoille. Paris était au Roi, et Thistorien d'Henri IV, M. Poirson, a dit avec vérité : « La révolution fut un soulèvement de la bourgeoisie secondé seulement par un corps de troupes régulières. La réduction de la ville a été Tœuvre en commun du Roi, des politiques et des Ligueurs français, aidés par le concours de la masse de la population.» Aussi le même écrivain a pu faire observer qu'on reconnut là (( de quelle utilité est la présence des bons citoyens dans les troubles civils et dans les révolutions (1). »

Le roi publia, le 28 mars, un édit sur la réduction de Paris et rétablit le Parlement. Deux jours après, ce Parlement rendit un arrêt pour « casser et révoquer comme nul tout ce qui avait élé fait par les prétendus députés en l'assemblée tenue sous le nom d'États généraux du Royaume (30 mars). » Il ordonna de quitter le parti de la Ligue, révoqua le titre de lieutenant général donné au duc de Mayenne, et supprima « es registres et liasses ce qui s'est

(i) On a beaucoup parlé de Paris vendu et non rendut des sommes énormes données par Henri IV aux capitaines et seigneurs de la Ligue pour prix do leur soumission. M. Arthur Bertrand, dans ses intéressants Documents pour servir à Vllistoire du Maine, a montré que pour Bois- Dauphin au moms le chiffre a été trt*s enflé. D'après les pièces authentiques, Bois-Dauphin aurait reçu i5ri,000 écus, c'est-à-dire 471,000 livres, tandis que Sully parle de 070,800. M. Bertrand montre pourquoi Sully a enflé ses chilTres. [Documents p. 116.) Maintenant sur ces 133,000 écus remis à Bois-Dauphin, 67,000 étaient destinés à payer des garnisons ou des dettes contractées au nom du Roi. Bois-Dauphin ne reçut donc pour lui personnellement que 90,000 écus. Mais comme il avait pris des engagements pour 130,000 écus, il lui resta encore 60,000 écus de dettes. Il ne pan'int jamais à les acquitter : ses créanciers saisirent la vicomte de Bresleau, en 1021, et le marquisat de Sablé, en 1648. — a Nous ne doutons pas, dit M. A. Bertrand, qu'une étude attentive des traités de capitulations n'amène à constater une semblable exagération pour toutes les sommes que Sully a fait flgurer dans ton « Estât » des- Uné à calmer la rapacité des quémandeurs dont Henri IV était entouré. »

62Ô U UGUE

fait et passé en la Cour pendant les troubles, contre l'honneur et la fidélité due au Roy. » Les capitulations avec les villes, les traités avec les capitaines se conclurent chaque jour. Le 22 avril, la Sorbonne, si dévouée à la Ligue, reconnut la légitime autorité du roi ; le 13 mai, Tarchcvêque de Lyon écrivit : « Je supplie trfes humblement V. M. de croyre que le seul zèle de ma religion m'a tenu en la Ligue, mais depuis qu^après sa conversion, Elle a demandé son absolution, j'ai toujours eu volonté de la reconnaîlre pour mon Roi légitime (1). »

Il y avait cependant quelques réserves. Amiens restait résolue « de ne jamais reconnaître le roi de Navarre pour quelque nécessité qui lui advienne jusqu'à ce que N. S. Père ait levé l'excommunication (2). » Abbeville demandait au duc de Mayenne comment il fallait se conduire (3), et le duc ordonnait d'adresser des prières à Dieu, « afin de disposer chacun à apporter à l'assemblée une bonne et sainte résolution (4). » En attendant, il envoyait le baron de Senecey en cour « pour pénétrer jusqu'au fin fond ce qui se pouvait obtenir du roi. » Les articles proposés par Jeannin, au nom de Mayenne, parurent « excessifs et trop préjudiciables à l'État, » mais ils devaient être adoucis et repris. De son côté, le duc de Guise, par l'entremise de la Rochctte et de Péricard, présentait au roi ses conditions (8). On n'était pas loin du complet dénouement, car la déclaration du Ligueur Beauffremont-Senecey, faite à Rome presque jour par jour avec la démarche du ligueur Brissac à Paris, était décisive (6).

(1) Lettre publiée par M. Tamizcy de Larroque dans la Revue des Questions historiques, octobre 1866, p. 616.

^2) A. Dubois, la Ligue à Amiens, p. 84.

(3) Prarond, la Ligue à Abbeville, t. Ill, p. 110.

(4) lb„ p. 113.

(5) Bibl. nat., ms. f. fr. 3090, fo 161. Il devait faire sa paix le 2i octobre 1504. /6.,3991, ft«>.

(6) LomeUini écrivait le 5 septembre lS9i : a Questi signori di Gioiosa et Senesse che pensavano trovar oglio et fregar presto, si trovaco-scarsi

CONVERSIOiN ET ABSOLUTION 621

Il y avait alors deux dangers à courir, deux écueils à éviter : danger d eire trop roide et de perdre ainsi la religion en France en créant un schisme, danger d*ètre trop faible et en ne noaintenant pas le droit de TÊglise d^abaisser ainsi le caractère sacré de la religion.

« Auprès du roi il y avait des gens qui pour un poil de leur intérêt, écrivait d'Ossat, ne se soucieraient que Sa Sainteté et le Saint-Siège perdissent Tobéissance de toute la France (1). » D'un autre côté, il y avait des catholiques « si transportez de haines, qu'ils ne voudraient h aucune condition voir le Pape accorder Tabsolution. »

Les Espagnols étaient à la tête de ces derniers, « ils font ce qu'ils peuvent pour empocher la réconcilialion de la couronne de France avec le Saint-Siège, écrivait d'Ossat : ils ont pu|)lié des livres pour mettre scrupule en Tàme du Pape et de tous ceux qui inclinent à Tabsolution. » Pour cette bataille engagée sur le terrain théologique, ils provoquaient des religieux jésuites, oratoriens et autres, à déclarer que le Pape ne pouvait et ne devait absoudre Navarre, même in foro conscienùœ. La puissance de leurs intrigues était grande, et le cardinal de Gondi trouvait partout en Italie, l'impression générale que le Souverain Pontife, dominé par les Espagnols, haïssait la France et le roi. Des Ligueurs se

d'acqua chiara... cssi parliranno di (pia non manco onorc, manco frutti et manco sodisfaltionc di loi. i Dibl. nat., ms, t. fr. ii9î)l, f« 15.

A la lin du printemps, le commandeur de Diou (^tait mort à Rome de faim et de privation (di famé e slenlo). Si le cardinal de Joyeuse n'avait Tourni de l'argent, il n'aurait pu être enseveli. Peu auparavant on avait appris la mort du cardinal de Sens. Bibl. nat., ms, f. fr. 3990, f» iOi.

(!) IHlres de dOssal, p. i2.

rencontraient encore pour entretenir cette répugnance en adressant au Pape des réquisitoires contre le nouveau souverain, et plus d'un disait, depuis longtemps dans son cœur, ce que les Espagnols exposaient dans un Mémoire au Pape, eu ce que les consuls de Marseille devaient écrire plus tard, le 1" juillet 1S95, sur « la frauduleuse et feinte conversion que le Roi dit avoir fait par devant aucuns prélats ses fauteurs. » 11 ne fallait donc y avoir égard, « d'autant que ce n'est qu'une vraie hypocrisie. » Les charges enlevées h une partie des catholiques n'étaient-elles pas données aux huguenots, à ce point que le Parlement de Paris se trouve être déjà composé pour plus des deux tiers de gens du parti hérétique? — La défiance contre de « bons catholiques, » la disparition de plusieurs « misérablement empoisonnés, tués, assassinés, » annonçaient assez que ce le Roi ne cherche h être reçu à conversion et absolution que pour ruiner avec plus de facilité et plus doucement les chrétiens de la France (1). » Telle était l'opinion demeurée en beaucoup d'anciens Ligueurs, et ces avis, sans cesse renouvelés, émanés de catholiques qui « protestaient de rester vrais enfants d'obédience au Souverain Pontife jusqu'à ce que le ciel leur eût donné un roi très chrétien de nom et de fait, » expliqueraient au besoin, avec les menées des Espagnols, la lenteur avec laquelle Clément Vlll paraissait agir.

A la fin d'avril 1894, le cardinal Sega envoyait prévenir le Tape que « dans Tintérct du royaume, il ferait bien de rebénir le Roi (2), » et arrivé à Rome, le 13 novembre, il disait, que « si le Pape ne donnait l'absolution, le schisme était tout fait sans qu'il y eût aucun remède (3). » Les esprits étaient en effet irrités, et, pour intimider sans doute, un arrêt du Grand Conseil défendit de s'adresser à Rome pour obtenir des bulles et des expéditions de bénéfices ; les provisions devaient être données par l'archevêque de Bourges

(i) Archives du VaUcan, /. c, t. XUII.

(2) BlbL nat., ms, f. fr. 3990» f* 8.

(3) Lettre de d*Ossat du 16 décembre, fo 24.

et des lettres du Parlement. « L'Église nationale » appa-: raissait donc menaçante à Thorizon et le schisme parut un instant imminent ; magistrats et ecclésiastiques étaient très montés contrôla Cour de Rome et, sans le cardinal de Gondi, le marquis de Pisany et surtout le Roi, on se serait laissé emporter à des actes fâcheux. Mais le Pape était « vraiment discret, prudent, bon, et la raison sur lui avait de l'empire (1), » il aimait à lire les renseignements que le duc de Nevers lui faisait passer, car ce il estimait très fort ces advis et conseils » et en « faisait très principal estât (2). »

Le 13 juin 1594, le cardinal Aldobrandini, secrétaire d'État, assurait de nouveau le duc de Nevers, des excellentes intentions de Clément Vlll envers la France : « Que le Roi donne des signes dç repentir et de pénitence, disait-il, et le Pape fera connaître au monde la vérité qu'il n'a jamais fermé la porte, ni donné exclusion absolue... Dans ces affaires, il n'a jamais écouté des interests humains, mais a regardé seulement le pur et simple service de Dieu (3). » — oc Le salut des âmes, voilà tout ce qu'a jamais voulu le Saint- Siège en cette affaire ; il n'a en vue aucun intérêt particulier et veut seulement assurer en France la religion catholique... le salut des âmes, répète encore Aldobrandini, est et sera la fin, le but et l'objet de cette négociation. La porte est large et nullement étroite (4). » Clément VIII avait les mêmes paroles : « Je ne me suis proposé en ces affaires que de conserver la religion catholique et l'État, » dit-il un jour à l'abbé d'Ossat, et étendant son bras droit et l'empoignant au-dessus du coude avec sa main gauche, il s'écria avec animation que, si avec ce bras il pouvait remettre le royaume de France en l'état auquel il était du temps d'Henri II, il le donnerait bien volontiers. « Je prie Dieu pour la France,

(1) a In vcrita il Papa è discrelo, prudente e buono, e col quale pud assai la raggione. » L. de Cosme Gamaiano, â mai 1594. Bibl. nat., ms. f. fr. 3990, p. 9.

(2) Bibl. nat., f. fr. 3990, p. 175, 204, 206.

(3) lb„ p. 75.

(4) Ib., 3991, p. 12.

ajouta-l-il, et pour que le Roi devienne bon catholique (1). » D'ailleurs il n'avait point refusé au duc de Nevers de recevoir le Roi : il lui avait dit, au^ contraire : « Si le Roi donne des signes de pénitence et fait de son côté ce qui est en lai, le Pape remplira son devoir. » Mais les Espagnols cherchaient à tout empêcher. Avec rai)pui du duc de Nemours, ils comptaient entrer en France par la Bourgogne et par la Flandre, afin de détruire, disaient-ils, les hérétiques; aussi l'abbé del Bene craignait de les voir « étonner cette cour (de Rome) de leur entreprises » et la faire retourner « en ses anciennes irrésolutions et temporisemenls, si ces choses ne sont contrebalancées (2). » Plusieurs prenaient ainsi plaisir à soulever des difficultés j Le Pape, disaient-ils, doit et veut obliger le Roi à faire la guerre aux hérétiques. Mais Clément VllI « ne voulait ni l'impossible, ni le trouble de ce royaume, ains son repos avec l'assurance de la religion (3), » et le cardinal secrétaire d'Etat répondait encore à ces exagérés : tf Quant îi faire la guerre contre les hérétiques (qui était le but de la politique des Ligueurs appuyée sur ce principe qu'il fallait à tout prix poursuivre l'erreur), si cela ne se pouvait faire. Sa Sainteté ne demandait jamais choses impossibles et se contenterait de tout ce qui se pouvait faire (4). » Au milieu de ces passions, le Pape se tenait sur la réserve : ses réponses étaient toujours brèves et rares, son naturel, écrivait del Bene, étant de ne point répondre quand on le presse, mais Clément VIII chargeait le cardinal Aldobrandini d'écrire au cardinal de Gondi, pour approuver ce qu'il avait fait jusqu'à présent, l'encourager à continuer et lui dire de se concerter avec le duc de Nevers^

(l) Lellresde d'OsS(il,Y>. IG, 18.

va) ï^il)l. nat., f. fr. :W)0(), p. KKJ. • (3i là,, p. i(Ki. « Le Pape, ma dit Aldubraudini, est personne disçrelle jmur vouloir ce i\m se pouvoit. Quant à la Ligue, qu'il ra\ait cogneuc trop tard et toutefois assez à Icnis pour considcVcr que les princes temporels ne vouloient Icllcs partialités en leurs Étals. » Letlrc (le d'Elbène, du 2 septembre 159i/iA.,f. fr. 3931, f» 1.*

Aussi, lorsqu'un courrier eut annoncé à Rome le prochain départ d'un mandataire du Roi, Sa Sainteté en éprouva un grand contentement; c'est le mot du cardinal secrétaire d'État. « Le plaisir que celte nouvelle a donné à toute ccste cour, écrivit aussi Mgr Lomcliini au duc de Nevers, est telle que vous savez... mais plus remarquable est le plaisir de Sa Sainteté et de Messieurs ses neveux. » — « Les cœurs sont changés, écrivit également le P. Thomas Bozzi, on attend M. du Perron : le cardinal Sega a écrit ici beaucoup d'éloges sur son compte, et le Pape se montre très disposé en sa faveur. » 11 eût cependant désiré recevoir le duc de Nevers « pour luy changer la mauvaise monnoie de l'année passée, » et, en attendant, Aldobrandini priait le duc de lui indiquer « les moyens les plus utiles à employer pour sauver le royaume. »

Gondi allait envoyer à Rome le P. Commolet, de la Comr pagnie de Jésus, pour disposer les esprits en faveur du Roi ; les PP. Georges et Gueret, ainsi que le P. Sirmond, aidèrent Commolet ; le P. Possevino était déjà gagné, mais personne ne servit plus efficacement la cause d'Henri IV que le P. Acquaviva, général de l'Ordre, et le jésuite cardinal Toleto (1).

La tentative d'assassinat de Barrère sur Henri IV ayant amené très iniquement l'expulsion des Jésuites de France, les amis du roi furent contrariés, a L'accident survenu au Roy nous a si étonnez, écrivit Lomellini, que rien plus voyons que tous les diables de Tenfer sôrrt sortiz <ie Tair pour empescher le bien de la Chrestienté par l'union de la France avec Ig, Saint-Siège (2). » C'était un malheur, et ce renvoi des Jésuites déplut beaucoup au Pape; le P. Possevino, adressé par la duchesse de Mantoue au duc de Nevers, vint en France. « Le licenciement de notre Compagnie a été, dit-il, l'occasion de mon voyage, » et il en plaida la cause

(1) Le P. Prat, Recherches historiques sur la Compagnie de Jésus au temps du P. Coton, l. I, p. ^33, 234. (i) Bibl. nat., 7«*. f. fr. 3992, f- 16. Lettre de Lomellini, âl janvier 15^

LA LIGOB 40

près du Roi, puis« il reipplissait son désir de voirie royaume en paix, assurant que le retard pour la réconciliation avec le Saint-Siège ne venait pas de Rome (1). » En effet, le cardinal Aldobrandini écrivait : « Les mauvais offices des ennemis de la France ne détournent pas le Pape de sa bonne volonté.» Mgr Malvasia était envoyé à Paris pour observer et se renseigner. En vain « le roi d'Espagne et ses ministres ne cornent autre chose tous les jours aux oreilles de Sa Sainteté que de se déclarer de nouveau contre le Roi, » les critiques des Espagnols se découvraient : le Pape « les cognoisl meshuy trop, disait d'Ossat, et il est trop bien averty pour se laisser tromper par eux. » Ainsi Philippe II qui, pour satisfaire des intérêts souvent égoïstes, détourna de son but légitime la puissance que Dieu lui avait donnée, voyait justement son crédit tomber et sa renommée décroître.

Le 18 mars, le cardinal Aldobrandini écrivait au duc de Nevers : « Le Pape a reçu votre lettre sur les périls du royaume et le remède que vous désirez. Le remède, je le dis par ordre de Sa Sainteté, n'est de personne plus désiré que de Sa Sainteté qui tient la porte très ouverte (2). » A d'Ossat, le cardinal disait : « Le Pape en refusant l'absolution ferait contre le profit du Saint-Siège, » et il assurait le chargé d^affaires français, des bonnes dispositions du Souverain Pontife, non seulement « à ouïr tous ceux que le roi voudrait envoyer, mais aussi h faire toutes choses qui seraient pour le bien de la religion et de l'Etat. » Ces déclarations étaient nécessaires, car Henri IV, après le refus du Pape de recevoir le marquis de Pisany, le cardinal de Gondi, le duc de Nevers, ne se souciait plus d'envoyer personne à Rome, persuadé qu'on y était résolu de ne jamais accéder à sa demande. Mais Clément VIII avait lui-même chargé le cardinal de Gondi de laisser entendre qu'il recevrait à présent l'envoyé du Roi : Henri IV le comprit et fit le dernier pas. Le

(i) BU)1. nat., ms. f. fr. 3992, fo88. Lettre du 12 avril 1595. Des leltres de Possevino à Gondi et à Nevers sont ib., fo 136, 139, 145, 151, 166,

(2) 16. j fo 71.

10 mai 1595, il nomma officiellement comme ses « procureurs spéciaux, » Jacques Davy du. Perron, évêque d'Évreux, et Arnaud d'Ossat, « pour présenter au Pape les déclarations et excuses, le supplier d'octroyer sa sainte bénédiction et sa souveraine absolution et souscrire les promesses canoniquement exigées (1). »

Il était temps : « On a besoin du secours du Pape^ écrivait Tévêque de Nevers, car s'il refusait la grâce de l'absolution, le dernier acte de la tragédie serait proche. C'est le retour du roi dans le sein de TËglise qui doit sauver : il n'y a personne assez aveugle et jugeant assez mal les choses pour ne pas prévoir et voir l'extrême ruine de la France (2).» L'abbé d'Ossat le disait également au secrétaire d'État: « Gomme auprès du Pape il y a des gens qui font tous les jours de mauvais offices contre le Roi, aussi n'en manquaitil pas pour en faire auprès du Roi contre le Pape (3). »

Bientôt ce ne fut plus^ à Henri IV à désirer que l'on se pressât d'agir, ce fut à Clément VIII, et le cardinal Aldobrandini se plaignit, le 23 juin, qu'on n'arrivât pas. « On donnait ainsi temps et opportunité à ceux qui ne voulaient ceste réconciliation, de faire mauvais offices et susciter de nouvelles difficultés, mais ce nonobstant, disait-il, Sa Sainteté persévérait toujours en la mesme bonne volonté et avait les bras ouverts pour embrasser qui ferait ce qui estoit deu à Elle et aii Saint-Siège. » Le Pape n'avait jamais changé, disait Aldobrandini, oc mais avait toujours eu une mesme volonté et une mesme fin. Quand il avait usé de rigueur, il l'avait fait pour ce qu'il jugeait qu'il était ainsi expédient pour le bien de la religion catholique, et maintenant qu'il prenoit autre voie, il le faisait parcequ'il est ainsi bon et utile à la religion. »

Du Perron se mit en route par la Lorraine, Strasbourg, le

(1) Bibl. nal.,W5. f. fr. 3474, M-9. Instructions du 9 mai.

(2) Archives du VaUcan, l, c, t. XUI, f- iîi.

(3) Lettres de d'Ossat, p. 299. L'abbé del Bene écrivait alors de lui cet éloge : « M. d^Odsat veut mériter sans apparence. » Bibl. nat., ms. f. fr. 3991, fo 81.

pays des Grisons ; le 28 juin il fut a Brescia cl le 12 juillet il arriva h Rome, où se trouvait Tabbé d'Ossat. Pendant que la foule l'attendait h la Porle-du-Peuple, il prit à Ponte Molle la roule du château Saint-Ange, afin de gagner incognito le palais Patrizzi, où des appartements lui avaient été retenus. Le soir même il fut admis à baiser les pieds du Pape. l/évé(jue et le Souverain Pontife vivement émus (1) ne parlèrent alors d'aucune affaire, mais le 16, les deux « Procureurs spéciaux » eurent une audience officielle pour exposer Tobjet de leur mission. Clément VIII, très satisfait, permit aux cardinaux réunis le lendemain en Consistoire, d'écouter les procureurs, de lire leurs mémoires et de recevoir leurs visites : partout du Perron « trouva tout le bon accueil qui se pouvait désirer, » car depuis longtemps « chacun priait que le Roi se montn^t zélé catholique. »

Le moment décisif était venu et Clément VIII implora une dernière fois la lumière divine : il pria et fit prier (2). Dès le soir même de Tarrivée de du Perron, il ordonna de grandes processions aux basiliques majeures de Saint-Pierre, Saint- Jean et Sainte-Marie (3). « Tout Rome, par exprès commandement du Pape, est en dévotion, écrivait d'Ossat, faisant tous les jours des processions et continuelles prières à Dieu. » Le

(1) L. du card. Aldobrandini, 15 juUlot, ib. 3993, f» 28. CamiUe Capilupi écrit le 22 juillet : « Fii ricovulo et u<iito con lencrczza laïc che ad ambcdue caddero le lacrimc, » ib. 3993, f» 36. « Papa lo \'idde di bonissinio occhio et si solisfccc grandemcnle deUa modesUa usala da lui, " fo5o.

(2) Thomas Bozzi écrivait déjà de Rome le 4 octobre 1594 : « Ciascun prega ch'egU (le Roi) si mostri zelante catlolico. » Bibl. nat., ins. f. fr. 3991, 1^79.

(3) On était partagé en trois groupes, chacjue groupe visitait un malin une des basilirpies. Les processions ordonnées d'abord pour trois jours se conUnuèrent les jours suivants. Les prières des Quaranle-Hcun';^ furent dites à Saint-Louis au milieu d'un grand concours de monde. Le cardinal Aldobrandini écrit le 15 juillet : * Hora si attende alla devoUoni et a pregar Dio che si degni mostrar la buona strada di dar fine a quesla s. causa. » Bibl. nat., ms, f. fr. 3993, f» 28, et le 27 : « Fu navo et fréquente et générale ricorso alla bon la et miscricordia di>ina in raccomandarle con le sancte oralioni questa imporlanlissima causa. * Ib., fo:>5.

CONVERSIOIN ET ABSOLUTION 629

Pape vint lui-même deux fois (6 et 18 aoiit), « tout pieds nuds, sur Taube du jour, depuis son palais de Monte-Cavallo jusques h Sainte-Marie Majeure, et là, fit une très longue oraison et y dit la messe, toujours pieds nuds, et après une autre longue oraison, s'en retourna encore pieds nuds en son dit palais, toujours pleurant et tenant la teste basse sans donner la bénédiction, ny regarder personne (1). » Cette attitude était touchante et avait certes quelque grandeur.

Clément VIII consulta également beaucoup le cardinal Toleto, dont la raison, tout en conseillant les précautions, D*hésitait pas sur la voie à suivre (2); Philippe de Néri ordonnait à un illustre religieux de l'Oratoire, à Baronius, de dire au Pape dont il était le confesseur qu'il ne pourrait lui donner l'absolution s'il ne l'accordait pas au roi de France (3). Mais Clément VllI voulait l'accorder et par son ordre le cardinal Gesualdo, président de la Congrégation des Rites, étudiait les formalités de l'absolution a donner à un roi hérétique.

L'ambassadeur d'Espagne aurait voulu agir, pour neutraliser ces influences, mais il ne savait que faire. On le voyait discuter pendant des heures, tantôt chez le cardinal Toleto, tantôt chez d'autres cardinaux, n'épargnant ni plaintes, ni menaces, car « si le Pape, ses neveux, le Sacré Collège et toute la cour se montraient navarristes, Philippe II, disait-il, pourrait se souvenir des cardinaux neveux plus encore qu'il ne s'était souvenu des Carafa. » Furieux contre le cardinal de Saint-Georges, un des neveux du Pape,

(1) LeUres de d'Ossat, p. 87.

(2) « M. le cardinal Tolel a fait des miracles et s'est montré aussi bon français que le cardinal de Sens bon espagnol, » Les Ambassades du cardinal du Perron, p. 16. « Il se peut dire avec vérité qu'après Dieu, ledit cardinal a plus fait et pu auprès de N. S. Père que tous les autres hommes ensemble pour la fiancs que S. S. a en sa dortrine, prudence, intégrité, fidélité et bonne affection. » Lettres de d'ôssat, t. I, p. 165.

- (3) MF Capecefalro, Vita di S. Filippo di Neri, t. II, p. 658.

Tambassadeur s'emporta jusqu'à dire que s'il n'avait pas sa dignité, il Taurait appelé en duel, parole inconsidérée que le très jeune secrétaire d'État releva avec une non moins blâmable vivacité en disant que s'il ne portait pas son habit, il lui aurait répliqué. Près de voir la partie perdue, le duc de Sessa ne niait plus au Pape le pouvoir d'absoudre le Roi, mais désirait qu'on exigeât de lui des conditions très dures, dans la secrète pensée sans doute de voir tout se rompre.

Cependant les agents des diverses puissances avaient à plusieurs reprises supputé les votes du Sacré Collège et ils interrogeaient anxieusement l'avenir. Le 2 août, il y eut une Congrégation générale oîi tous les cardinaux, sauf deux (Aragona, Pallavicini), alors malades, assistèrent (1). L'émotion fut dans tous les cœurs lorsque le Pape raconta les diverses phases de la négociation : « Le prince de Béarn lui avait d'abord envoyé le cardinal de Gondi, mais les partisans de la Ligue lui ayant écrit que s'il ne voulait pas faire à leur cause le plus grand tort, il ne devait pas le recevoir, il ne l'avait pas reçu. Le prince avait ensuite fait partir le marquis de Pisany, et les mêmes démarches de la part des Ligueurs, eurent près de lui le même succès. En dernier lieu vint le duc de Nevers, et il Faccueillit seulement comme un particulier, sans lui accorder un caractère officiel. Peu après le duc de Mayenne chargea le baron de Senecey et le cardinal de Joyeuse d'avouer la nécessité, dans l'intérêt de la religion et du pays, d'absoudre le roi de Navarre, et, depuis, presque toute la France s'était ralliée à lui : Lyon, Paris, Orléans, Rouen, lui avaient ouvert leurs portes. » Clément VIII fitalors lire les deux lettres demandant l'absolution, et la plus courte, écrite de la main du Roi, émut beaucoup toute l'assemblée, mais ne voulant rien faire àl'improviste, il désira prendre en particulier, comme ils l'avaient demandé, l'avis de chaque cardinal. Chacun à tour de rôle resta « au moins une heure

(1) L. de Piles, 5 août. Bibl. nat, ms. f. fr. 39a% f- «6. AcUi consisio^ rialia, fo 604.

et demie ou deux heures » en conférence avec le Pape, pour lire et discuter les mémoires (du 7 au 23 août). Pendant ce temps, le duc de Sessa fit les derniers efforts pour démontrer « les desseins intéressés et hypocrites du Navarrais; » le cardinal del Monte pressait au contraire le Pape d'en finir, et le peuple, irrité de ces longueurs, menaça, si Tabsolution tardait à être publiée, de brûler les maisons des Espagnols. Le 30 août, le Pape déclara en Consistoire que si les cardinaux avaient tous parlé avec sagesse et piété, la plus grande partie d'entre eux, plus des deux tiers, ayant été pour Tabsolution (1), il n'y avait plus de difficulté, et qu'il l'accordait aux conditions suivantes : de refuser comme insuffisante et nulle l'absolution donnée, à Saint-Denis, par les évêques, — d'abjurer toute hérésie et de l'annoncer aux princes catholiques, — de rétablir la religion catholique dans le royaume et surtout en Béarn, — de ne donner les biens ecclésiastiques qu'aux catholiques seuls, ainsi que toutes les dignités temporelles, — de publier le concile de Trente, — de donner une éducation catholique au petit prince de Coudé (2), — de recevoir un Légat du Saint-Père. Quelques cardinaux ayant voulu répliquer pour « mettre, écrivit del Bene, des longueurs et difficultés, le Pape leur imposa silence, ce qui a tellement abattu Tespérance des Espagnols que nous ne pensons pas qu'ils s'y opposent encore, el quand ils le feraient, ce sera en vain. » — « Les conditions devraient-elles être exécutées avant ou après l'absolution? demandèrent en effet les cardinaux Gesualdo ef Colonna, mais Clément VIII répondit : « Elles ne peuvent être remplies sur le champ, elles le seront plus tard, en temps opportun (3). »

(1) Acta consistoriaHay ^ 606, et unc lettre du cardinal del Monte dans Négoc. dipL, t. V, p. 260.

(2) Le marquis de Pisany en fut nommé gouverneur : le cardinal de Gondi l'instruisit: « J'en ferai un prince chrétien », écrivait-il.

(3) « s. S. non ha usato quai rigore nelle condilioni et nella penllenza che allri credevano et reputavano convenirsi alla grandezza délia graUa, ma ha mostrato in tutte le cosc l'amor patemo el la benignita pastorale verso del Re et del Regno. » Lettre du cardinal Aldobrandini. Bibl. nat., ms, f. fr. 3340, ^ 63, et une autre 3536, fo 1.

Du Perron et d'Ossat ayant accepté les conditions imposées, le Souverain Pontife prononça solennellement la sentence d'absolution « dllenri, roi très chrétien de France et de Navarre. » (Dimanche 17 septembre 1595.) La joie fut g^'ande a Rome : le canon du château Saint-Ange retentit et le soir la ville entière fut illuminée en signe d'allégresse (1).

Les derniers Ligueurs n'avaient plus aucune raison de se tenir à l'écart : ils se soumirent (2), mais leur soumission, assez prompte pour qu'on leur sût encore gré, fut toutefois assez réservée pour ne pas être servile.

Le Languedoc se rendit au Roi, mais le Parlement de Toulouse pria « Sa Majesté de prendre en bonne part que la Cour différât de le reconnaître, jusqu'à ce qu'il eût ratifié les articles relatifs h son absolution ; » et un arrêt portait

(1) Le courrier Valerio .apporta la nouvelle à Paris le i" octobre. Bibl. nal., 7ns. f. fr. 3994, f" 201. — Ambassades et Négociations du caMinal de Perron, in-^, 1623, p. 16Î; A. Desjardins, Négoc, dipl., t. V, p. 372 ; abbé Feret, /. c, p. 201. — Le R.P. Charles Anisson, abbé de Saint- Antoine sur te mont Esquiiin, fit élever sur la place devant son couvent, qui était considérée comme sol français, un monument en mémoire de la réconciliation du Roi avec le Saint-Siège ; à la première inscription :

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