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CHAPITRE TROISIÈME

(14 mai. - 16 JuiUet 1588.)

« Le Roi i pu mtl gouverner, mtit ehaeun voU clairemeot qae sans lui le gouvcruoment va encore plus intl. *

Lettre du Nonce, 9 juin 1588.

« Plaise à Dieu que cotte paix mainéienne

longtemps Tunion entre les catholirfues et

«mène la ruipe de rbérésio, afin ^ue le

royaume adore un seul Dieu, suive une

seule foi et obéisse h un seul Roi. >

LcUre dtt Nouce, 18 juillet 1688.

Les journées des Barricades avaient donné la puissance au duc de Guise. Désormais il y avait dans le Gouvernement deux chefs et entre eux un abtme.

La retraite d'Henri III avait-elle augmenté ou amoindri sa fortune? on Ta discuté (4). Le roi vaincu devait-il se venger

(1) « Henri III avait par «t retraite déjoué le plan des princes lorrains » écrit M. le comte d'Haussonville. Histoire de la Réunion de la Lonkiinef t I, p. 46.

OU pardoBuer ? Les deux opinions se produisirent. Henri III parut incliner vers la dernière et, pour désarmer ses adve^ saires, il affirma ses sentiments catholiques.

Ayant rencontré près de Chartres quatre gentilshommes huguenots venus pour lui offrir leurs services : c Allez-vous en, leur dit-il, et n'était la confiance que vous avez montrée de venir me parler, je vous ferais voir quel compte je fais de tous ceux de votre hérésie. » Cette parole parut aux catholiques un témoignage non équivoque de la volonté royale (1).

Henri 111 dénonça au Pape le duc de Guise comme principal auteur de la conspiration dont il avait été victime (2) et il signala à Philippe II la complicité de son ambassadeur Meodoza comme celle de son lieutenant le duc de Parme (3).

Le 18 mai, il pria le Nonce d'assurer au Souverain Pontife quMl ferait son possible pour réunir à lui ses sujets catholiques et pour apaiser le dernier trouble ; il demandait seulement, comme c'était justice, à conserver son autorité. Ce serait pour lui un grand chagrin et déplaisir s'il était forcé de prendre une autre voie. Il remerciait avec effusioa Morosini des services qu'il avait rendus et le priait de les continuer, car il avait pleine confiance en son zèle et en son dévouement pour l'Eglise et le royaume (4). Enfin dans une lettre au marquis de Pisany son ambassadeur à Rome, Henri III écrivait : « Je persiste à mettre de l'eau sur le feu pour l'éteindre par douceur (5) mais il regrettait de voir le Pape ajouter foi aux inventions de ses ennemis » et les favoriser en leurs desseins.

(1) Arch. du Vatican /. c, t. XXVII, f» 80.

(2) Mémoires de la Ligue^ t. II, p. 324.

(3) Revue réb'ospecl ve, t. VI, p. 52.

(4) .\rch. du Vatican, l. c, t. XXVII, f» 54:K

(5) M. de Hubner, Sixte-Quint, t. II. p. 197. â3 mai 1588. Le roi adressa au duc de Neversunc longue justification de sa conduite. «Je ne pensais qu'à foire cesser toutes jalousies etc. » quand le duc de Guise arriva. « i^ voulus faire rechercher des étrangers et advisai de renforcer certains corps de garde... d'abord les habitants reçurent bien la chose, puis, par' induction, d'aucun dirent que je veux établir une garnison étrangère et faire pis. »

LA RÉCONCILIATION i53

Une circulaire (46 mai) sur le « tumulte » de Paris était adressée aux gouverneurs des villes et des commissaires envoyés dans les provinces afin de parler « des choses advenues )> devaient rallier les gens de bien du royaume, car « déjà ils en portaient beaucoup d'ennui en leur cœur> » (4) Le roi se plaignait « qu'aucuns aient eu le pouvoir d'imprimer au cœur des habitants qu'il ait voulu faire entrer dans Paris des soldats étrangers el« douter de la fidélité des bourgeois chose qui n'entra jamais en sa pensée ». Il avait fait son possible pour réunir à lui les catholiques et il avait même été jusqu'à leur accorder ce qui était contraire à sa dignité.

Pendant que le roi proclamait ainsi la loyauté de sa conduite et manifestait ses dispositions bienveillantes en un langage jugé par beaucoup « tenir trop de la douceur et comme tendant à crainte et timidité », le duc de Guise lui fit remettre 16 47 mai, par le capitaine Saint-Paul une lettre hardie oii il rejetait la responsabilité des événements sur ses ennemis les vrais perturbateurs du repos public » (2). Son seul rôle en cette circonstance s'était borné à se défendre et à contenir, au prix des plus grands efforts, la fureur du peuple armé pour la défense de ses privilèges !

Si le duc avait été seul en cause, il eut peut-être pu donner ainsi le change, mais avec ses lieutenants si ardents à appeler le peuple aux armes, la justification était moins faicile. Qui les avait envoyés? Qui les avait soutenus ? Qui les justifiait? Le duc n'en parla pas : il tenait à se montrer sujet fidèle et dans une autre lettre adressée aux villes catholiques il se félicita d'avoir gardé le respect dû au souverain (3).

(l) Mémoires de la Ligue, L II, p. 329, 16 mai 1588.

9) Mémoires de 7a Ligue, l. II, p. 331. Une traduction en italien était envoyée par le Nonce à Rome. Arch. du Vatican, /. c, t. XXVIÏI, f<» 327.

(3) Mémoires de la Ligue^ t. II, p. 337. Les habitants d'Amiens s'unirent le 25 juin avec les tiabitants de la ville de Paris» en requesle qu'ils entendent présenter à S. M., tendans à la conservation de nostre religion catholique, apostolique et romaine^ le service et fidélité que nous devons à nostre roy très chrétien, le bien public et soullagement de paouvre peuple, nia Ligue à Abbeville, par Prarond, t. I p. 368.

i54 LA U€UE

Le duc de Guise inspira également le langage des noaveaox échevins de Paris, tous ligueurs exaltés» nomnaés pour tmplacer Tancienne municipalité royaliste. Or ceux-ci désignèrent comme les coupables le duc d'Êpernon et » autres partisans du roi de Navarre. » Dans leur folle ambition « disaientils, ces hommes avaient voulu s'emparer de la ville, soos prétexte de se défendre contre le duc de Guise, et le peuple avait élevé des barricades pour conserver ses droits, recouvrer sa liberté et sauver sa religion. Il fallait désormais resserrer Tunion de toutes les villes catholiques et les échevins demandaient k leurs collègues de leur envoyer des députés pour agir de concert, car « Theure était venue ou de conserver la religion catholique, en brisant la servitude inaposée par d'Epernon, ou de mourir ensemble d. Les échevins répondirent: ceux d'Abbeville entre autres remercièrent les magistrats de Paris « du bon zèle qu'ils apportaient à la reUgion chrétienne apostolique et romaine, au service du roy et de l'utilité publique d car tous, disaient-ils, en donnant une leçon de fidélité royaliste, ils avaient toujours « dressé leurs intentions pour vivre et mourir sous un même Dieu, une mesme foy, ung mesnie roy et mesme loy »• Aussi ils déclaraient s'unir « pour la conservation de la Religion, le service et fidélité au roy très chrestien, le bien public et soulagenoent du pauvre peuple (1). »

Telles furent les explications présentées par Henri III, par le duc de Guise et les échevins de Paris au sujet des événements du mois de mai 1888.

Le roi pour se défendre, les Ligueurs pour se maintenir, voulaient grouper autour d'eux les catholiques du Royaume. Personne ne tenait compte des Protestants autrement que pour les combattre.

(5) E. Prarond, La Ligue à AObeville, 3 vol. in-S, Paris 1873,1. I. p. 384* Le commissaire vint à Abbcvillc, le 28 mai. Le gouverneur interprétant la circulaire, Ht dresser des listes de suspects. Le^ Q"^ étaient « priés de rester hors dc.la ville ; » les autres « devront eslrc admonestés de se gouverner modestemcnl, sans eulx mesler des affaires d'eslal. »

U nÉCONClLIATION • 155

Examinons à présent Tétat des choses au lendemain de la journée des Barricades.

« Le lamentable accident de la révolte de Paris et le départ du Roi a étourdi tout le monde, écrivit le Nonce (1), car la ruine de ce royaume peut seule en sortir... Lagrande majorité des habitants regrette d'avoir été si loin, mais comme le Roi, disent-ils, n'oubliera jamais cette injure, ils veulent prendre contre lui des garanties c'est-à-dire lui enlever toute autorité ou empêcher une réconciliation. ^ Les exaltés applaudirent et uii prédicateur du haut de la chaire réclama la célébration d*une fête des Barricades comme autrefois les juifs avaient solemnisé la fête des Tabernacles.

Les Ligueurs cependant n'avaient pas obtenu tout le succès espéré par leur ambition. Lorsque lé duc de Guise voulut protéger l'hdtel de l'ambassadeur d'Angleterre, Staffort lui répondit : c< Je ne puis accepter d'autre protection que celle du roi de France près de qui je suis accrédité par ma Souveraine (2). » Aucun membre du Parlement autre que le Président de Nully ne s'était rendu à l'hôtel du duc de Guise et le premier Président de Harlay avait répondu au victorieux du 13 mai ce mot conservé par l'histoire pour stigmatiser toutes les usurpations et honorer tontes les fidélités : «< c'est grand pitié qUe le valet chasse le maître ; quant h moi, mon ime est à* Dieu, mon cœur au Roi et mon corps entre les mains des méchants. »

(i) « u lacrimoso accidente dclla ribcilionc di quesla cilta et la improvisa partita del Rc ha stordito ognuno ; per che non si sa vcderc, ne aspettare altro chc una rovina grande di questo regno... MoUono à campo che si debbia cercare delta sicurlà^chc tanlo vogliono dire, corne ^areogniauiorita al Re, o impedirela riunione. »... « bisognava trovare modo di asdcurarsL » » Arch. du Vatican, l. c, t. XXVII, i^ 80. Lellrc du 18 mai 1588.

W Dépêche cilée par M. H Fomeron Les ducs de Guise, t. Il, p. 310.

L'échec ici était sensible. Les Ligueurs en éprouvant d'autres. Le capitaine du Bois de Vincennes (1) refusa de se rendre et il fallut faire avancer six pièces d'artillerie (3). Maitres il est vrai de Meaux, de Château-Thierry et de Meulao, les Ligueurs ne purent s'emparer ni de Gorbeil, ni de Meluo, ni de Mantes, trois places qui commandent l'approvisionnement de Paris. Lorsque le duc d'Elbœuf se présenta à Saint- Germain-en-Laye, le capitaine répondit : « Je garde le châteaa pour Sa Majesté et la force seule m'en chassera. »

Les corporations des arts et métiers parlaient d'envoyer à Chartres pour demander pardon, mais le dessein fut décou* vert (3). Le clergé et la Sorbone plus heureux purent faire exprimer « leur grand regret du tumulte » (4). Ce ne fut point tout. Le Prévôt des Marchands, Hector de Perreusc, ayant été arrêté le 15 mai, le duc de Guise désigna pour le remplacer trois personnes, dont une devait être choisie par la Reine mère ; mais deux d'entre elles s'enfuirent pour ne pas entrer dans cette charge, sans le consentement du Roi, et la troisième, la Chapelle-Marteau, fut forcée de l'accepter.

Lorsque l'on voulut chasser les officiers et magistrats de la ville pour en créer de nouveaux relevant seulement deshabitants et non du Roi, le cardinal de Bourbon voulut faire confirmer et approuver cette élection par le Parlement, mais son Président se rendit aussitôt chez la Reine mère pour la prier d'empêcher un acte contraire à l'autorité royale et aux lois du Royaume. Catherine un moment irrésolue d'aller ou de ne pas aller en personne à l'Hôtel de Ville fit enfin demander le duc de Guise et le pria dMnterposer son autorité pour arrêter ce désordre. Après plusieurs allées et venues,

(1) « Casa reale dove i Rc so'gliono sempre ritirarsi per loro recréatione. »

(2) Arch. du VaUcan, /. c, t. XXVIII, (^335. Lettre du 18 mai 1588 (3)Arch. du Vatican, /. c, t. XXVIII, (^461. Lettre du 17 juin I888-

« L'arti deUa villa erano convenute segrelamente di mandare alcuno di loro al Re per chcder gii perdono et oflerirsegU ; ma la prattica ta scoperta et impoditi i loro dcsegni. »

(4) Arch. du Vatican, /. c, t. XXVIII, f» 373, LeUre dn 31 mai 1588.

LA RÉGOTICILIATION 1S7

le Prince dat déclarer que ces Magistrats étaient nommés pour servir le Roi et qu'ils rendraient compte de tous leurs actes à Sa Majesté. Des villes comme Le Mans, Poitiers^ exprimèrent leurs regrets de l'expulsion du Roi et lui promirent fidélité (1); à Toulouse, le président Duranti se porta fort de l'adhésion de la ville à la cause royale, bien qu'il y eut « à combatre ung nombre de gens prodigues, affamées et autres personnes indigentes qui soubs ce beau et spécieulx prétexte du zèle de la religion catholique, n'ont autres but qu'au pillage des villes » (2). Le duc de Nevers de son côté en apprenant « les très mauvais et pernitieux événements » eut « la larme à l'œil » et tout en rejetant la faute, sur Henri III, qui après la retraite des Reitres, au lieu d'aller en Poitou était resté dans l'inaction, tout en lui conseillant « de traiter les parisiens Je plus doulcement qu'il pourra, » il se disait prêt à verser son sang pour le Roi (3). Les secrétaires d*Etat auraient voulu le voir à Chartres : « Nous avons tant besoin de votre bon conseil, lui disaient-ils, afin de terminer ces follies qui ne sont que trop longues (4). » « Venez si votre santé le permet » lui écrivait aussi le maréchal d'Àumont (5) et en effet le duc était à Bourbon TÂrchambault à baigner sa jambe cassée six mois auparavant. II écrivit du moins sa pensée (6).

(i) Documents inédits pour servir à C histoire du Maine, par M. A. Bertrand» 3» fascicule, 1880, p. 98. — Essai sur Vhistoire de la Ligue à Poitiers, par Henri Ouvré, dans les Mém. de la Soc. des Antiquaires de tOuest, 18M, p. 88-243, p. 142.

(2) « ... Nous avons admis, disait-il encore, (6 juin 1388) que V. M. est très disposée à accomoder ses affaires, comme tous les (çens de bien le désirent, prévoyant ung chacun que la continuation de cest accident se convcrUra à la ruync de la religion catholique, massacre de vos meilleurs serviteurs et piUiaige des bonnes viUes. » Mémoires de Jacques Caches, publié par Charles Pradel, in-8, Paris 1879, p. 512. Sept mois aprtfe, DuranU était massacré à Toulouse à cause de sa lldélité au Roi.

(3) Bibl. nal. ms. f. fr. 3976, P» 94, 95, 18 mai 1588.

(4) Bibl. naU i6., f« 102, 24 mai 1588.

(5) Bibl. nat. ib., M 18, 28 mai 1588.

(6) H Correspondance sur le parti à prendre par le roi » dans la lievue Prospective, 2« série, 1. 1, p. 34-37 .

188 U LlAtîË

La Reine mfere restée à Paris, d'après l'ordre du Roi, afin d*y demeurer avec les ambas^sadeurs (1) et fidèle à sa pensée « d*apaiser doucement les différents plustot que de les aigrir » chercha dans ses entretiens avec le duc de Guise le moyen de fermer la plaie mortelle ouverte au cœur de la France (8). Le Nonce, sur la demande de Catherine, s'entremit plusieurs fois en cette affaire, mais il avait peu d*espoir de réussir, car Ic^ Ligueurs étaient très peu disposés à recevoir aucun des conseils qu'ils voulaient bien toutefoislui demander(3). Il avaiteû en effet une très longue conversation avec le duc de Guise et son bras droit Tarchevéque de Lyon, Pierre d'Espinac. Avatrt de donner son avis, Morosini chei*cha îl connaître leurs desseins, et h pénétrer leurs Intentions. Défendre la -Religion catholique et anéantir Thérésie, telle était, selon eux, leur seule pensée : ils voulaient seulemt^nt sauvegarder leur vie cl celle de leurs partisans. — « Eh bien ! leur dit le Nonce, vou- IcÉ-vous réaliser cette pensée en vous séparant du Roi, ou en lui restant fidèles ? Mais sans le Roî, vous le savez bien et vous Tavez toujours avoué, il est impossible de foire la guerre aux Huguenots. » Le duc et Tarchcvéque exprimèrent de nouveau ce sentiment et alors le Nonce reprit : « Puisque vous recoa*

(1) « Havendo il Rc fallo intcndcrc agi' ambasciatori de Priricipi che si dcbbono fermarc (jui, sino a nuovo suo ordine et Iraltare colla Ser. Rogina sua madré i iiogotii c\\ occorrerano» m Archives du VaUcaa, /. <*m t. XXVIII» fo 30^. LeUne du i3 mai. L'ambassadeur d Espagne aytnl maigrie col avis, demandé à se rendre pi*&s du Roi a(in d obtenir pour It flolle ospaj^nolc un lieu de refuge sur les côles de Normundio el de Picardie^ on ne le lui |>ermii pas. Le ii il eut une audience de la rdnemère» L'ambassadeur avai^ reçu la nouvelle que la Ûottc était partie de Lisbonne le 30 mai. Il Al aussitôt ordonner à tous les catholiques an^UU* qui se trouvaient à Paris n à la solde de Philippe H » d'aller s'embarquer en Flandre» « Tous partiront aujourd hui, écrit le Nonce le 17 juin» et parmi eux est le Sr Morgan, tiré de prison par égard pour le souveraia Pontife et empressé dès lors, disait-il au Nonce, à sacritier sa vie pour la religion. » Arch. du Vatican, /. c, t. XXVI IL f«> 48i.

(2; « Pcr trovare «juilcho modo di mcdicare quesla mortaUssima piaga » Arch. du Vaticim, /. c, t. XXVII, f«> 80.

(3) « Parmi che si possi havere poca speranza di bene ; non U trovo disposti a riccvere alcuno deUi mici consigli, se bene lofo erano quelli che me H dlmandavano. » Arch. du Vatican, /. c, t. XXVII, f^80.

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'' LA niîCOWlLîATlON 480

flâlîwex IMtiûpositbillté de conserver en ce royaume la Religion

calhollriue satt^ !\néantir leâ héréliqueà et rimpoislbllilé dé leur faire la guerre ^ans le concourt du Roi, il faul, si vous chercheÉ vraiment ce bui, conclure à la nécessité de voui unir avec Sa Majesté ; autrement isolée, Elle se rapprochera des Protestants, et aï déjà les Catholiques ne peuvent seuls foire une guerre avantageuse, leur impuissance apparaîtra encoi'é davantage, si les Protestante sont soutenu* par Tautorité royale. Dès lors, les Ligueurs^ doivent se reconcilier avec le Roi, la ville de Paris doit s*humiller devant le monarque, les habitants doivent déclarer leur intention de ne pas Toffenser, mais de conserver simplement l'ancien usage de se garder eux-mêmes et de n'admettre dans la cité aucune garnison étrangère ; il faut déclarer que le mouvement naquit soudain et ne poursuivit jamais un but Coupable ; il faut enfin prier le Roi de ne pa* le trouver mauvais et de regarder les habi* taûls du même Oeil que par le passé. » Cet aveu et celte déclahtion étaient, d'après le Nonce, a trfes nécessaire et utile au Royaume, h la Religion catholique, b la ville de Paris. » La ville pourrait-elle Supporter l'absence continuelle du monarque? H suffirait pour en ruiner les habitants de trans* porter ailleurs le Parlement et la Chambre des Comptes : cent mille personnes sortiraient par cela même de la cité ; en outre tous les monastères et maisons religieuses vivaient de rentes inscrites sur l'Hôtel de ville, beaucoup de pauvres veuves et d'orphelins y avaient mis également tout leur avoir ; or si le gouveràement se retirait, ces rentes ne seraient-elles pas complètement perdues ? Il y avait dans celte éventualité de quoi provoquer une nouvelle révolte, et alors les esprits soulevés à présent contre le Roi, ne pourraient-ils se tourner aussi ardents contre Mgr de Guise?

Il fallait ensuite de Targent pour garder la ville, Il en fallait pour récompenser les capitaines engagés dans le mouvement : or quiconque en prélèverait deviendrait odieux et si on n'en donnait pas, Tinsolence des soldats deviendrait insupportable; Paris serait aux Ligueurs, mais tout le royaume jusqu'à la Loire resterait au Roi et aux Huguenots*

Le monarque, appuyé par tous les souverains, ne caserait d'être hostile aux habitants; dès lors la ruine de la dté serait imminente car on ne peut espérer le triomphe (1), et le duc de Guise maître de s'engager, s'il le voulait, dans une voie coupable, acquerrait au contraire par sa soumission les bonnes grâces de sa Majesté et aux yeux de tout le monde une gloire immortelle. « Quant à moi, dit Horosini, j'aimerais mieux être le duc de Guise comblé d'honneurs et valeureux capitaine qu'un tyran, usurpateur du royaume et parjure au serment fait à mon Roi. Entre ces deux rôles le Duc peut choisir : le premier plus sûr et plus honorable, le second plus chanceux et plus infâme. » Morosini ajouta encore d'autres raisonnements à mesure qu'ils se présentèrent à son esprit et après de nombreuses réparties de part et d'autre, les deux interlocuteurs, tantôt abondant en son sens, tantôt rejetant sur le roi et son conseil la cause de tous les malheurs, se retranchèrent derrière cette formule : « Le Roi a été très offensé, tôt ou tard il se vengera ; il faut donc mettre notre vie en sûreté. Dominé par des gens qui nous haïssent et par d'Ëpernon, la sangsue de tout le royaume, le Roi une fois maître de Paris ne persécutera- t-il pas les catholiques, ne fera-t-il pas pendre vingt-cinq ou trente des principaux, le duc de Guise en tête ? La liste de proscription n'est-elle pas déjà dressée? On dit à celui-ci, on avoue à celui-là, on ne cache pas à cet autre que leurs noms sont portés sur la liste fatale et trois potences sont prêtes à fonctionner. Cela est certain, la Reine mère, dit-on, en fait l'aveu. — Assurément, répondit le Nonce, on a donné au Roi le mauvais conseil de mettre une garnison dans Paris, mais je ne croirai jamais à son intention de faire mourir le duc de Guise. Si le roi avait eu cette pensée, ne l'aurait-il pas réalisée dès le premier jour et depuis encore lorsque son Excellence s'est trouvée seule avec lui dans son cabinet ou dans le jardin de ses écuries,

(1) K Che il line saria per loro piu pieno di pericoli chc di speranza di bonc. » Arch. du Vatican, /. c, XX VII, f*» 85. Lettre du 48 mai.

LA RÉC0NCILIÀT10r« 161

au milieu de ses gardes? » Morosini ne pouvait pas croire à des projets contre les catholiques, car dans le passé du Roi il y avait eu des erreurs de bonté plus que des fautes de cruauté, et jamais on ne Tavait vu se venger d'une injure (1). — « Mais pourquoi donc, demandèrent les deux interlocuteurs, pourquoi le Roi a-t-il fait entrer dans Paris les Suisses et les gardes? — Je ne le sais point, répondit le Nonce, c'était peut-être pour préserver la cité d'un pillage ou, en faisant peur au Duc, le contraindre à sortir de Paris. L'un et l'autre motif serait possible, puisque le premier serait plus que juste et le second raisonnable (2). D'ailleurs si on accuse le Roi d'avoir toléré à Paris des hérétiques, pourquoi depuis le 13 mai y sont-ils encore? Ne pouvait-on les punir selon les règles de la justice? c'eût été attester clairement son zèle en faveur de la religion. La meilleure garantira obtenir du Roi, dit le Nonce, serait d'interdire rentrée de Paris aux huguenots, et d'établir le tribunal de l'Inquisition. Il faudrait aussi publier et exécuter le concile de Trente en laissant à l'autorité du Pape et du Saint-Siège toute liberté dans le royaume. Voilà ce qui pourrait excuser l'entreprise des catholiques. Tout le reste non-seulement ne sauverait pas la religion, mais la perdrait plutdt, parce que vouloir ravir au Roi son autorité, c'est le mettre dans la nécessité de se rapprocher de Navarre et du maréchal de Montmorency. Les actes du duc de Guise doivent au contraire témoigner son intention d'honorer Dieu et d'anéantir l'hérésie (3). »

Le jour suivant l'archevêque de Lyon vint trouver Morosini : a Le duc de Guise a beaucoup réfléchi à vos paroles, lui dit-il, et d'après votre conseil il enverra au Roi une lettre que j'ai écrite et dont je veux vous donner lecture. Sa

(1) « Si poteva facile conoscere chepiù tosto mancava per tropo dl bonta che por alcuna sorle di crudeilà, perche non si trova che mai di aicuna ingiuria ne habbia preso vendetta, a

(1) « Che l'uno et l'altro non era fuori di ragione , perche il primo era piu che santo, et il secondoragionevole. »

(3) Arch. du Vatican, /. c, t, XXVII, ^ 80, Lettre du 18 mai.

169 U LIGtJB

Majesté ayant fait dire au Duc que s'il arrangeait les affaires de Paris, Elle irait en Guienne combattre le Navarrais et donnerait au Duc la principale charge dans Farmée, celui-ci remettraft à la Reine mère le soin de tout apaiser et de gouverner la ville avec Taide du cardinal de Bourbon et de trois ou quatre conseillers nommés par le Roi, non hostiles à la Ligue. Quant au duc, il était prêt à aller en Guienne combattre les hérétiques, mais comme d'Ëpernon et lui étaient incompatibles, il était nécessaire de céder aux vœux do royaume et d'enlever au favori ses nombreuses charges. On les remettra entre les mains de sujets fidèles et méritants, mais ni le duc, ni aucun de ses amis, n'en voulaient accepter aucune. »

Le Nonce exprima à l'archevêque combien il serait heureux de tout arrangement pourvu qu'on fit la guerre aux hérétiqiies, mais il craignait que le Roi ti la Reine ne supportassent pas de rester dans Paris avec une autorité partagée (1). Déjà ils n'avaient plus ni l'Arsenal, ni la Bastille, et les capitaines royalistes de quartiers avaient été remplacés par les hommes le plus hostiles au monarque. Si, à présent, les ligueurs voulaient faire la guerre aux hérétiques, seraitil à propos d'enlever à Mgr d*Épernon toutes ses charges? Ne pouvait-on craindre de le jeter dans les bras du Roi de Navarre, danger très grave vu la multitude de places actuellement entre ses mains. « Il me paraîtrait donc plus sûr de modérer vos demandes, dit Morosini, et d'attendre du temps, sans pousser d'Épernon au désespoir, la réalisation de vos désirs. »

Nous avons dit les bruits répandus et les fantômes dont les esprits étaient obsédés. L'effet des propos sur les potences et les listes de proscription était incalculable. Catherine de Médicis le savait, et s'en attristait, aussi ne perdait-elle aucune occasion d'en montrer la fausseté : un jour par exemple qu'elle se trouvait avec le duc de Guise elle envoya chercher

(l) « Temevo che ne U Re ne la Regina ancora si contcnlariano di rcslareneUa cilla con compagni nclla autorila et nel goverao. »

RÉCOTfClLIATIOR 163

le naîtra charpentier chargé du soin des potences et lui demanda combien il y en avait de prêtes — « Deux, réponditii* — Quand vous les a-t-on commandées, demanda la Reine? — A mon entrée en charge, il y a plusieurs années, répliqua-t-il, et à cette époque on m*a donné Tordre d'en tenir toujours deux prêtes pour les besoins de la justice. ^> La Reine dit alors au duc de Guise ! « — Voyez, mon neveu, comme vous vous laissez tromper et comme on trompe ce pauvre peuple (1). »> Parole toujours vraie et toujours à répéter dans les temps de révolutions. — Ils sont faux, disait à son tour Morosini (2), les bruits partout colportés sur le plaisir éprouvé par le Pape à voir les embarras du Roi. Pourquoi le Roi ne s*abandonne-t-iI pas entre les mains du Papef ne peut-il compter sur Taffection d'un Père? « J'ai cra nécessaire de donner ces démentis, écrit le Nonce, car le Roi croit que le Souverain Pontife a su et approuvé la venue du duc de Guise à Paris et j'ai appris par l'abbé des Feuillants et autres personnes pieuses que beaucoup de prédicateurs et de confesseurs ont répandu cette opinion parmi le peuple.

Si plusieurs avaient intérêt à tenir ces propos, beaucoup de personnes importantes, en particulier les membres du Parlement et autres de Robe longue, tous fidèles au Roi, car aucun n'alla jamais voir le duc de Guise, les trouvaient odieux. Les habitants de Paris, demeurés encore pour la pluspart royalistes, en étaient douloureusement impressionés. Pour répondre à leurs sentiments, le Nonce aurait voulu voir le Pape publier une déclaration en faveur du Roi : il agissait en ce sens, assurait le monarque qu'il ne serait pas abandonné, mais évitait toutefois de compromettre jusqu'à nouvel ordre l'autorité du Souverain Pontife. Sixte V en effet n'était pas disposé à intervenir : « On veut que nous

(1) Arch. du Vatican, /. c, t. XXVII, 1^ 88. Lettre da «3 mal

(3) € Rendeadosi certa, che crano tutle false invention! queUi che si

andavauo semlnando che N. S. havesse piacere del suo maie. » Arch. du

Vatican, l. c, t. XXVII. ^ 9J.

ordonnions k Goise <k quitter Paris, disait-il à l'ambassadeur de Venise, Gritti (1), mais nous n'avons rien à ordonner à Paris, si ce n'est en matière d'hérésie, de péché ou d'affaires d'Eglise, et nous n^avons rien à faire dans cette question, car elle n'est pas affaire ecclésiastique. » Cependant il écrivit au Roi pour le consoler et l'encourager.

Tel était donc l'état présent du royaume. 11 était grave. Sur la demande du Nonce et d'après les ordres du Vicaire de rÉvêque de Paris, des prières publiques et des processioDs eurent lieu pour obtenir la paix et l'union entre les partis (3). C'était le premier besoin du pays. Pour y arriver, il fallait imposer silence aux Prédicateurs dont la véhémence contre le Roi dépassait toutes les bornes. Le Nonce n'y manqua pas et avant même d'avoir reçu de nouvelles dépêches de Rome, il fit venir chez lui le Vicaire de l'Évêque de Paris et l'exhorta vivement à prescrire à tous les prédicateurs de la ville de recommander au peuple le calme et Tobéissance au Roi, de prier pour la paix et la réunion avec sa Majesté. Prenant ensuite en particulier quelques-uns d'entre eux, il leur parla dans le même sens et les trouva bien disposés. c( Ceux mêmes, écrit Morosini qui, avant le mouvement des 11, et 13 mai, ont été les plus violents contre les actes du Roi, reconnaissent que Ton n*a rien fait de bon et qu'il peut arriver pire, car si Dieu n*y met la main on assistera bientôt peut-être aux funérailles du royaume. »

La réconciliation des Guise et d'Henri III, réclamée dès le premier moment par le Souverain Pontife, s'imposait

(1) Baron de Hubner, /. c, t. II, p. 196.

(2) La reine-mère, dans le môme but, faisait partir de Paris beaucoup de Capucins, pour aUer en procession prier devant la madonnc de Chartres. Arch. du VaUcan, /. c, t. XXVIII, C« 335.

donc comme une nécessité au lendemain des Barricades. Hais cette réconciliation devait avoir pour point de départ Taveu de leur faute fait au Roi par les princes Lorrains et les habitants de Paris : or comment espérer cet aveu? Le duc de Guise aurait-il ainsi la vertu de se condamner lui-même? On craindrait du reste que le fonds de son cœur ne répondit pas à ses paroles (1).

Le duc en effet agissait en souverain. Il prenait dans les caisses des Receveurs l'argent du Roi et réunissait ainsi, dit-on, cinq cent mille écus (2) ; il faisait garder chez eux comme prisonniers Zamet et Jérôme Gondi « les deux plus riches habitants de la ville » probablement afin de s'acquitter envers eux d'une dette de cinquante mille écus ! Cependant il passait encore pour modéré et ses amis auraient voulu le voir oser davantage. Le but secret de la venue du duc de Guise à Paris, disaient-ils, était de se rendre maître d'un Roi évidemment incapable de gouverner, puis de le confiner dans un monastère pour y vivre selon ses goûts. On aurait ensuite formé un conseil oii seraient entrés les grands seigneurs et les officiers de la Couronne.

Tel était le vœu des plus ardents, toujours extrêmes dans leurs pensées, mais le Nonce, devenu le modérateur des passions qui s'agitaient, recommanda aux deux partis le calme, et de tous deux il réclama de mutuelles concessions. Le Roi, instruit par sa mère, remercia Morosini en le priant de continuer ses bons offices (3).

(t) € Si terne assai che il duca di Guisa habbi nei cuorealtro che quelle che suonano le parole. » Arch. du Vatican, /. c, t. XXVII, f'Oi.

(2) Le chef des Finances fut arrêté lorsqu'il sortait de la viUe pour aller trouver le roi: on lui prit 30.000 écus. Arch. du Vatican, /. c, t. XXVIII, f» 335. La défiance était partout. On dut ordonner aux habitants de tenir devant leurs portes des vases pleins d'eau de crainte d'incendie, car, disait-on, des individus devaient meUre le feu en beaucoup d'endroits afin, à la faveur du trouble, de pouvoir piller la ville. — On fit des visites dans les maisons et on enleva trois chars remplis d'armes et de munitions, ainsi que deux pièces d'artillerie, à l'hôtel d'Épernon. — Le 30 mai, on lui enleva tout son vin, ib, t. XXVIII, f» 374.

(3) Arch, du Vatican, /. c, L XXVHI, f»343.

166 LA LIGUB

Le duc de Guise avait fait rédiger par Tarchevêque de Lyon un mémoire où les demandes des Ligueurs étaient éosmérées et l'archevêque le communiqua au Nonce» Par malheur et contrairement aux conseils de Morosini, on y réclamail Tapprobation des événements de Paris, la promesse du Roi de ne plus intervenir dans le choix des magistrats de la cité, Tamnistie, la révision des comptes royaux, le dégrèvement des impôts, la démission de d'Épernon et de la Valette de tous leurs gouvernements, môme leur bannissement, enfin la reprise de la guerre contre les Huguenots en Guienne, ou le duc de Guise accompagnerait le Roi| et en Dauphiné où se rendrait le duc de Mayenne (1).

Il était impossible d'être plus exigeant dans ses prétentions, plus impolitique dans ses actes. « Demander à la fois tant de choses si difficiles à accorder, répondit le Nonce (2), c'est ôter au Roi l'espérance d'une réunion avec les catholiques et par conséquent c'est le précipiter dans les bras des hérétiques. » Le rédacteur et les signataires du mémoire paraissaient cependant chercher la paix de bonne foi et par de telles conditions ils la rendaient impossible. Voulait-on être pratique ? il fallait simplement, comme le disait le Nonce, demander la guerre contre les hérétiques et la publication du Concile de Trente, c'est-à-dire la liberté pour l'Église d'introduire des réformes et d'exercer son autorité, sans être arrêtée par des coors laïques. La révision des comptes aurait Heu naturellement lorsqu'on pourvoirait aux frais de la guerre.

Le cardinal de Guise défendit devant le Nonce les conclusions du mémoire, car, dit-il, la noblesse et tous les catholiques seraient scandalisés si d^Ëpernon et la Valette restaient en faveur ; eux présents, on ne pourrait plus compter sur le Roi.

Était-ce le moyen de faciliter l'union, cette union chaque jour plus manifestement nécessaire, mais par malheur chaque jour plus évidemment impossible? Lorsque le cardinal de

(1) Mémoires de la Ligue, t II p. 342.

(2) Archives du VaUcao, UUêre^ U XXVU, f» 88*

LA RÉCONGIUATIOn 107

Goise protesta de sen dévouement au Souverain pontife le Nonce le pressa de s^aceorder avec le Roi el le cardinal parut reconnaître très clairement qu'il ne pouvait y avoir pour la religion catholique une plus pénible situation. Beaucoup de personnes, pieuses et intelligentes^ jusqu'alors toujours fidèles à la Ligue» avaient le môme sentiment, mais tout ce qui faisait à présent tendant à détruire le Royaume et la Religion, elles désiraient avant tout faire la paix et conserver le Roi car, disaient^^lles, si le Roi ne s'est pas gouverné comme il Tau^ rait pu, néanmoins on voit clairement que sans lui on fera pire (1).

Voilà en effet ce que le bon sens indiquait, mais qui écoute le bon sens dans les jours d'entraînement? qui s'arrête à la limite toujours incertaine où l'opposition prête à contenir les écarts du pouvoir, arrive à la révolte qui prétend le ren* verser î

Cependant le duc de Guise se tenait sur la réserve (3). Il pressa la Reine mère de se rendre auprès du Roi, car elle seufe pouvait en présence de d'Épernon parler avec franchise (3). Mais Catherine de Médicis voyait partout des intri'* gués, et en recevant ce conseil, elle soupçonna un piège. Le Due ne voulait-il pas l'éloigner de Paris parce qu'il redoutait sa présence, présence qui pouvait entretenir la désaffection do peuple, déjà las et fatigué par dix jours d'attente ? La prudente italienne résolut de rester.

 la place de la Reine-mère, le sieur de Mainneville alla rmettre au Roi le mémoire de « Messieurs de la Ligue (4) i>» Les échevins de Paris l'accompagnèrent et Henri III les reçut avec bonté en les renvoyant à la Reine-mère pour entendre sa

(i) Arch. du Vatican, I. c, t. XXVII, ^ 88, et t. XXVIII, f» 335. (i) Si moslra in tutU l'attioni molto modcsto et non scuopre ad alcuno Tatiimo BttO. I»

(3) Arch. du VaUcan, /. c, t. XXVIII, f^ 335.

(4) Mémoire < très équitable ne tendant qu'à chasser d'auprès du ro! ceux qui causent tant de maux à la France. « BU)1. nat., mi^ f; fr. 3970, !• H2.

réponse (4). Cette réponse, jointe à des pleins pouvoirs ponr traiter, fut apportée par le premier médecin du Roi, Miron, mais la Reine et son conseil ne crurent pas à propos de la faire connaître. En effet si le Roi répondait avec sagesse aux divers articles, il ne donnait pas d'explication au sujet du duc d'Épernon et la présence de ce seigneur à la cour pouvant faire augmenter les défiances, Catherine envoya immédiatement son avis au Roi. Le courrier revint le 30 mai au matin et après son diner la Reine fit appeler les Ligueurs. Henri 111 retirait plusieurs édits fiscaux, entre autres la nouvelle gabelle du sel, et annonçait d'autres concessions ; il espérait ainsi désarmer les Parisiens ; mais il ne s'agissait pas de ces quelques articles et le duc de Guise se préparait toujours à agir (2). Il confia à soixante capitaines le soin de commander aux soldats levés dans Paris et pria l'ambassadeur d'Espagne de donner au duc de Parme l'ordre de tenir deux régiments de lansquejoets prêts à entrer en France, l'un par Cambray, l'autre par Rocroy. Le prince lorrain avait à ce sujet sa politique, habile, pensait-il, mais à coup sûr peu loyale ; le duc de Parme devait faire semblant de licencier ces régiments, afin qu'une fois licenciés, le chef de la Ligue put en recueillir les soldats et s'en servir en une occasion pressée. En même temps Guise réclama le payement des trois cent mille écus convenus au traité de Joinville et il recommanda comme très urgente la levée de 8,000 soldats faite en Suisse avec l'argent de l'Espagne par le colonel Pfiffer (3). Comment Philippe H aurait-il pu refuser? La présence du duc de Guise

(1) H Furono uditi benîgnamenlc. »

(2) Le duc savait déployer de l'activité. Apprenant qu'à Meaux U y avait un désaccord entre le clerfjé et les habitants et craignant que le roi n'en prit occasion pour mellrc une {garnison dans cette place importante pour la sûreté de Paris, il partit à deux heures du matin, avec cinq chevaux, vint à Meaux, apaisa le différent, pourvut à la sûreté de la ville, et remontant à cheval, rentra à Paris à 2 heures après-midi. Chacun étai* étonné de la décision comme de la coniiance et de l'intrépidité qa'i^ montrait en tous ses actes. Arch. du Vatican , /. c, t. XXVIII, fo 375.

(3) M. do CrozC; fes Guise, les Valois, Philippe II, t. Il, p. 339,340,

LA RÉCONGIUATION 169

à Paris n'avait-elle pas délivré les « gens de bien, » d'un grand danger? Moreo n'avalt-il pas apporté la promesse défaire avancer des troupes en cas de guerre religieuse ? et Philippe II ne s'était-il pas engagé à rappeler son ambassadeur d*auprès d'Henri III pour en envoyer un k l'armée des catholiques ? Que de motifs de confiance pour le nouveau Roi de Paris ! toutefois si les Espagnols applaudirent sa conduite, ils furent peu disposés à donner de l'argent, et motivèrent leurs refus sur les nécessités de la politique. Ainsi Mendoza, afin d'éviter de donner sa garantie personnelle pour une somme de 30,000 écus prêtée au duc de Guise par un négociant de Rouen, répondit : « ce serait trop imprudent de ma part, car Henri 111 le saurait et je compromettrais mon souverain (1). » Mais, sauf le cas oii il s'agissait de donner de l'argent, les craintes de compromission n'arrêtaient guère le scrupuleux ambassadeur ! Sans cesse Mendoza excitait le zèle de Guise, ou plustôt il n'avait qu'à le suivre dans son élan, car « non seulement, écrivait-il, le duc a jeté le dé, mais il a mis les affaires de la Ligue dans un tel état que le Roi de France, s'il voulait se réconcilier, n'avait plus qu'à lui remettre son autorité. »

Le duc de Guise était le souverain, Henri III le sujet et ce renversement des rôles rassurait le politique Philippe II. Si le Roi de France redevenait victorieux ne pourrait-il marcher sur les Pays-Bas, et dès lors ne fallait-il point aider le duc de Goise à imposer au Roi ses conditions, par conséquent faire avancer les troupes du duc de Parme, car un retard pouvait tout compromettre. Telles étaient les préoccupations de l'am* bassadeur.

Le chef de la Ligue avait l'intelligence de cette situation, et comme « il n'était dépourvu ni de moyens, ni de résolutions, comme il ne manquait ni de forces, ni de courage, ni d'amis, » il espérait la dominer. Il savait le Roi de France peu disposé en sa faveur et par conséquent il ne croyait pas le voir accepter ses demandes» Cette acceptation lui aurait même

(1} M. de Croze /. c, t. n» p. 342«

iTÛ LA LIOUB

semblé un leurre pour gagner du temps et il eut Tolôntiers marché immédiatement sur Chartres, afin de réduire le Rei k traiter avec lui ou à se retirer sur la Loire^ laissant toute liberté de communications entre Orléans et Rouen, deux villes très dévouées aux Ligueurs* Cette résolution hardie souriait à Tambassadeur d^Espagne, car il lui paraissait très important de ne pas donner au Roi le temps de réunir d^ forces. Cependant le duc de Guise se demandait s'il ne fallait pas aussi lui laisser le temps de se prononcer, et Tambassadeur se rangeait à cet avis, car après tout, il jugeait peu convenable de précipiter sans j mettre des fbrmesi la solution de cette affaire (1).

Pendant que le Roi, selon le mot du Florentin Gavriana, attendait dans son illusion que les Parisiens demandassent leur pardon (2), et que le duc de Guise se tenait prêt à agir, les autres chefs de la Ligue s'emparaient des positions. Saint- Cloud, Charenton, Montereau étaient occupés ; le duc de Mayenne se ménageait des relations dans les villes de Bou^ gogno et concentrait ses troupes à Dijon ; le cardinal de Guise s'emparait à Meaux de Targent du Roi, en donnait une quittance signée par le cardinal de Bourbon, puis gagnait GhàteaU'Thierry, s'en emparait et quelques joiirs après s'établissait en maître à Troyes (3). Le duc d'Aumale menaçait la ville de Boulogne et le duc de Lorraine celle de Jametz. « Partout, dit M. de Bouille, les princes lorrains sont actifs et presque partout redoutables* » Le cardinal de Vendôme ne s'était pas encore déclaré : on le pressait de s'unir k la Ligue, mais, irrésolu, il craignait de se compromettre afin de ne pas perdre les chances de monter un jour sur le trône. Heùri Kl ne lui préférerait-il pas le duc de Montpensier(4)f Ces calculs d'ambition exerçaient un. grand empire sur l'esprit du jeune cardinal et tout le monde plus ou moins obéissait aux mêmes

(1) M. de Croze, /. c, t. It, p. 344.

(2) A. Desjardins. Négociai, Diplomatiques, l. IV, p. 787.»

(3) Arch. du Vatican, l. c, t. XXVIII, f 374. Lettre du 31 mai. (4} Arch. du Vatican, l, c., l XXVIU, f« d7d.

LA ItÉCOIfClLIATlON i7i

seoUmeDU. 11 y avait donc bien des gens tiëdes» sous prétexte d'être prudents, et mêlés aux royalistes ils pouvaient embarrasser les Ligueurs. Aussi malgré les succès obtenus à Paris et sur plusieurs points du royaume, ces succès n'étaient pas assez décisifs pour tout entraîner et les vainqueurs du 13 mai restaient inquiets (i).

Faible à Paris pendant la lutte^ Henri III fugitif et vaincu,un moment troublé et incertain, ne s'abandonnait pas et semblait retrouver son énergie. « Nous sommes encore si étourdis du coup de bâton que Ton nous a donné) que nous ne savons ce que nous faisons, écrivit Villeroy.G*est bien le plus misérable accident et le plus pitoyable spectacle que Ton vit jamais. Je meurs d'ennui quand je pense et que je considère les maux qui en sourderoAt, si Dieu n'y pourvoit et si les gens de bien qui sont des deux côtés ne s'y emploient à bons offices ; c'est à quoi il faut travailler vivement (2). » Le Roi y travaillait en effet, il Be posait en catholique afin de rallier autour de lui une partie des Ligueurs et avec une noble fierté il soutenait l'honneur national. Lorsque la reine d'Angleterre sous prétexte de ne pas hisser tomber entre les tnains des Ligueurs la ville de Boulogne Piégée par le duc d'Aumale, offrait de la conserver à son obéistance,le Roi tout en remerciant la Reine de sa bonne volonté,lul répondit aussitôt qu'il ne craignait pas de perdre cette ville, inais en tout cas il était décidé, par la grâce de Dieu, à ne pas supporter de sa part une ingérence en cette affaire. L'ambassadeur d'Angleterre à Paris grandement ému de cette

(1) Arch* du Vatican, /. c, t XXVU, f« M. , (3) 28 mai 1588 Pâpitn des Pot de Rh(HUs publiés par le président Hiver, p. 111.

172 LA UGUE

réponse, se plaignit du peu de cas que Ton faisait de Toffrede sa souveraine, mais il reçut la même répartie (1).

Henri III, catholique et patriote, voulut aussi satisfaire l'opinion d'une partie au moins de la nation en convoquant à Blois les États généraux pour y procéder à la réforme des abus et commencer par les réformes de la cour : les décisions des députés devaient être exécutées et si elles ne Tétaient pas les peuples seraient déliés de leur serment de fidélité. Enfin le Roi prit l'engagement d'assurer à la France après sa mort l'avènement d'un Roi catholique (S). Il semblait que cette convocation des États pour le 15 septembre dut faire tressaillir tous les cœurs, mais l'enthousiasme royaliste ne se retrouvait plus et lorsque Miron, apporta à Paris cette nouvelle, on y fit peu d'attention. Bien plus on suspecta la pensée royale. « Le Roi, dit le duc de 6uise> se montre ainsi peu empressé à aplanir lui-même les obstacles et cette promesse de réformes est un prétexte pour gagner du temps et nous désarmer. » Le duc était tellement monté que, si on Veut écouté, Henri III aurait été forcé de fuir à cent lieues de Paris.

Ainsi aux pensées de conciliation et d'apaisement, le duc de Guise opposait toujours des passions et des méfiances. Le Nonce s'efforçait pourtant d'apaiser cet esprit superbe, oc Aucune objection, lui dit-il, ne peut s'élever contre la tenue des États généraux et leur convocation, réclamée par l'intérêt du royaume, atteste au contraire de la bonne volonté, car les États sont le seul frein des Rois de France. » Et le Ligueur de répliquer : « Gela est vrai, mais les futures ordonnances des États auront le même sort que les ordonnances passées. Le Roi les mettra dans ses archives et ne les exécutera jamais. — Mais répliqua le Nonce, le Roi a juré d'avance d'observer les ordonnances et a promis de régler la succession

(1) Arch. du Vatican, /. c, t. XXVIII, f<> 373. « La Reine a fait offrir au Roi de l'assister de ses vaissaux par mer, ce que le Roy a refusé » écrit Brulart le 2i mai. Bibl. nat. ms. f. fr. 3976. fo 104.

(2) Mémoires de la Ligue, t. II, p. 350. 31 mai 1588. Le Nonce avait envoyé à Rome une traduction italienne de TÉdit. Arch. du Vatican» Varia^ t. IL • •

{ LA RÉCONCILïATION i7$

' du royaume de manière à ne jamais la donner à un roi héré tique. — Il ne dit pas : qui n'a jamais été hérétique, répartit vivement le duc de Guise et l'expression l'irritait, <;ar, sûr de lappui des catholiques, il invoquait le principe que le Roi de France n'a pas le droit de choisir son successeur. Vainement le Nonce fit observer au duc que les États généraux le combleraient d'honneurs, le nommeraient Connétable, Guise n*était point séduit ; peut-être avait-il plus de convoitise et ses paroles, celles de l'archevêque de Lyon et des autres personnes admises dans son intimité, le montraient décidé à marcher contre le Roi.

HoroSini gémit de cet état de choses et ne négligea rien pour y remédier : il proposa toujours l'union impossible à obtenir, semblait-il, mais cependant plus nécessaire que jamais du Roi et du duc de Guise. Il avait reçu des dépêches de Rome, se sentait soutenu et voulait jusqu'à l'obstination persévérer dans sa conduite (1). De concert avec la Reine mère il se décida à communiquer au Roi ses instructions (3). Afin de préparer les voies, il jugea à propos de visiter le cardinal de Bourbon, et saisissant le moment ou Son Ëminence était avec l'archevêque de Lyon et le duc de Guise, il leur dit à tous trois, qu'au moment d'aller à Chartres, il n'avait pas voulu partir sans leur demander s'ils voulaient s'ouvrir à lui sur les moyens d'arriver à un bon résultat, c'est-à-dire à donner la paix au royaume et la mort à Thérésie.

Il ne ferait usage de leurs communications que s'ils le jugeaient opportun pour leurs intérêts. Le cardinal de Rourbon exprima le premier, puis chacun répéta à son tour, leur désir de recouvrer les bonnes grâces du monarque et d'obtenir des garanties pour leur sûreté personnelle ; ils voulaient ensuite la guerre contre les Huguenots afin de détruire com-

(i) Archives du Vatican. Lettere, t. XXVIil, fo 3«J. Lettre du 2 juin. La lettre du cardinal de Montalto est du 16 mai ; elle exprime la satisfection du Pape sur tout ce que le Nonce avait fait jusqu'alors.

(2) « Scrissi a V. S. lU. alli 2 del présente la rcsolutione che io havevo preso cou lareglna madré di dovere venlrc a trouare ilre etc.. «'(Lettre du 6 juin 1588, Arch. du Vatican /. c, t. XXVII, f» 100.)

ment la nécessité d'assurer sa liberté avait été la raison de sa sortie de Paris, car plas tard il n'aurait pu partir (1), il exprima la confiance de n'être point abandonné en une cause si juste par les Princes chrétiens, par le Pape surtout. « Malgré Textrémité où il était réduit, il lui restait tant de cœur qu'il planterait sa dague dans la poitrine de quiconque se présenterait pour l'arrêter, dut-il être certain de mourir ensuite. Au milieu de ses angoisses, il ne voulait cependant recevoir aucun secours des hérétiques, et plus que jamais il était résolu de leur faire la guerre ; c'était son seul motif pour oublier le passé et accorder à ces messieurs ce qui pouvait les satisfaire (2). »

Morosini approuva les sentiments du Roi. « Dieu, dit-il, ne l'abandonnera jamais ». Il proposa alors, pour apaiser les dissensions, d'envoyer le duc de Guise en Guienne. Henri III opposa d'abord à ce plan beaucoup de difficultés, résolues à Tinstan t même par le Nonce. « Vous devez désirer voir Mgr de Guise accepter, dit Morosini,cars'ilestvainqueur, votre plus grand désir sera rempli, et si le succès ne répond pas aux espérances, il sera du moins impossible à l'avenir de rejeter sur vous la responsabilité d'un échec... » Henri III parut croire à la fin que c'était le bon parti ; car il fit appeler Villeroy et lui commanda d'aller à Paris trouver la Reine-mère afin de traiter sur ces bases.

On était alors à la veille de la Pentecôte. Le jour de la fête le Nonce ne vit pas le Roi « tout entier à ses dévotions », mais le 6 juin il eut avec lui un très long entretien. Henri III pria instamment Morosini de transmettre au Pape un récit fidèle des événements, il était « toujours prêt, pour ne pas se servir des hérétiques et conserver la couronne que Dieu lui

(1) a Dopoi entrât! a ragionare sopra raccomodamento di qnest rumori, volse S. M. darmi particolare conto di tuUo il succcsso... con questo di plu che la causa che la fere partire cosi all'improviso corne lece di Parigi (iû perche da piu bande hebbe aviso che Mgr de Brisach neiruniversita di scolari andava radunando gcnle pcr andare verso ili suo paiazzo et Impadronirsi dclla porta nova etc. »

(2) Arch. du Vatican, /. c, t. XXVII, 1» 108. Lettre du 6 juin.

avait donnée, à s'accorder avec le duc de Guise, mais son autorité devait être sauvegardée, car s'il n'en était pas ainsi, il préférerait k une vie honteuse une mort honorable (1). » Il annonça en même temps sa résolution d'envoyer au Pape un de ses gentilshommes, M. de Wolcob, puis en congédiant le Nonce il le pria de voir souvent la Reine-mëre pour l'aider de tous ses efforts.

Morosini revint à Paris et se rendit immédiatement chez Catherine de Médicis. Cette princesse approuva l'avis suggéré à son fils, mais, dit-elle, hier M. de Villeroy a déjà traité ce point et le duc a été très froid ; à ses pressantes sollicitations de dire oui ou non s'il acceptait d'aller en Guienne, il ne lui a jamais été possible d'obtenir une réponse, et il l'avait remise au 7 juin.

Le Nonce auquel le duc de Guise avait tenu un langage très différent fut étonné de cette soudaine réserve ; il encouragea néanmoins Catherine à persister dans l'œuvre de pacification et il offrit d'aller annoncer au duc de Guise que la proposition déjà acceptée par lui, venait d'être agréée par le Roi. — « Il est encore temps », dit la Reine. Morosini promit donc de voir le duc aussitôt après avoir expédié par la voie ordinaire de Lyon les dépêches pour Rome, mais Catherine, revenant à son idée de ne point donner en même temps et partout le pouvoir aux Princes Lorrains, dit alors au Nonce : « Si Mgr de Guise va en Guienne, il serait à propos (2) de garder le duc de Mayenne près du Roi » et elle proposa de le remplacer en Dauphiné par Mgr de Nevers. Puis, laissant, elle aussi, percer son ressentiment, Catherine trouva très étrange l'obstination des princes lorrains à n'accorder aucune satisfaction à son fils (3).

Ainsi lorsque avec beaucoup d'instance, elle avait réclamé le changement du nouveau Prévôt des Marchands, nommé à Paris contrairement à toutes les coutumes de la ville, lorsque

(1) Arch. du VaUcan, /. c, t. XXVII, P» 105.

(2) « Era bonesto. »

(3) « Le pare molto slrano che stiano lanlo duri. »

178 LA LIGHB

prête k ratifier la destitution de l'ancien, elle avait proposé de faire exercer sa charge selon l'habitude jusqu'au mois d'août par le premier des échevins (1 ), il avait été impossible de Caire consentir M. de Guise à cette proposition si simple. Villeroy dit la même chose au Nonce, et lui parla de son peu d'espoir de réussir, car on ne pouvait rien arracher aux Ligueurs (3) ; au contraire ils armaient toujours et toujours rassemblaient de nouvelles troupes (3). Paris était sans cesse agité, et on y chansonnait le duc d'Épernon (4).

Cependant le duc de Lorraine avait envoyé à Paris Mgr de Lenoncourt, exprimer au Roi sa résolution de s'employer auprès des « autres Messieurs » de la Ligue, pour les amener k un accord dont leurs paroles semblaient exprimer le désir tandis que leurs actes témoignaient le contraire.

Le 26 mai Sixte-Quint envoya à Henri III une lettre autographe pour lui exprimer sa très vive peine des malheureux événements de Paris, et lui offrir son intervention. Cette lettre, comme le disait le Nonce, venait donc démontrer Ter-

(1) Ce Prévôt arrêté, puis mis en liberté, fut reconduit à la Bastille parce que beaucoup menaçaient de le massacrer comme un politique On coupa sous le même prétexte, sans aucune forme de procèSt les tétas à trois personnes dont les corps Airent jetés dans le fleuve.

(2) « Egli sperava poco bene, perclic non cra possibile cavare di bocca a questi signori quelle che vogliano, o quelle che pretendano. »

(3) Arch. du Vatican, /. c, t. XXVII, f« 106.

(4) « Fra tanto qui sono stati stampali tante dccine contra di lui cbe la ser. Regina ô stata sforzala à prohibirle, et massime perche non dicevano mai maie di lui, che non inloccassero molle altre et lai volU ristessa pcrsona del Re, con tutlo cio si vendono Dascostaroente et ogni di esci qnalche cosa di nuovo ; onde cosi per non offendere l'orecchie di V. S. Illma corne per non caricare ogni voila i corricri con quesl'historie impcrlinenti, ho giudlcato bene de non mandarle a Ronafl' et massime cssendo lutte in lingua franccse. » Arch. du Vatican, /. ^•• t. XXYIII, le 17 juin, fo 4(52.

D'Epernon répondit par une apologie aux attaques de la Ligi»^ Histoire de cTEpernon, p. 79.

rear, si ce n'est la mauvaise foi, de ceux qui même après les précédentes déclarations, osaient mettre en doute la sincérité des bonnes dispositions du Pape envers le Roi : « Âvezvons lu la lettre ? demanda Catherine en interpellant Viiieroy qui se trouvait dans son cabinet au moment oh le légat lui en parla. — Oui, répondit le secrétaire, et je l'ai envoyée au Roi, mais l'expression en est trop modérée. — Avez-vous reçu du Pape Tordre de protester en son nom contre les Ligueurs î demanda le secrétaire d'État. — Non, répb'qua Morosini, car on n'a pu répondre le 36 mai à la lettre du Roi qui avait dû arriver seulement à Rome le 28. D'ailleurs le Pape est en ce moment k Civita Vecchia, et avant d'écrire, Sixte-Quint évidemment aura voulu connaître l'avis des cardinaux de Joyeuse et de Gondi, celui de l'ambassadeur Pisany. » Viiieroy se calma, mais exprima encore le désir très vif du Roi et de la Reine-mère d'obtenir du Pape un ordre aux usurpateurs de restituer ce dont ils s'étaient emparés; il alla jusqu'à dire : c< Je crois véritablement que Sa Sainteté n'aperçoit pas l'importance de cet événement et ses conséquences pour les intérêts de toute la chrétienté. »

Sixte-Quint les apercevait au contraire parfaitement et la nouvelle des événements de Paris « lui avait fait perdre appétit et sommeil », mais l'expédition contre l'Angleterre préoccupait sa pensée et il craignait de lui nuire en négociant avec le roi d'Espagne, le roi de France et les Princes catholiques, une alliance plus étroite. Néanmoins Morosini fut d'avis de marcher immédiatement en avant, car un tel traité devait enlever aux Guise l'appui de l'Espagne et par conséquent forcer ces Princes à s'unir au Roi. Si l'on différait d'agir, il prévoyait de grandes difficultés.

Pendant les conférences tenues à Soissons au mois d'avril, Bellièvre avait déjà demandé au duc de Guise s'il existait un traité entre lufet l'Espagne ; le duc en restant dans les généralités avait parlé de son amitié pour Sa Majesté catholique, et soutenu qu'une alliance, uniquement formée pour s'opposer aux hérétiques et au Béarnais, ne pouvait inquiéter le Roi.

Le duc de Guise avait été dans sod droit en faisant celle réponse, mais pourquoi demander immédiatement à Mendoza (1) s*il TapprouTait et dans le cas où elle ne lui paraitrait pas conforme aux intérêts de Philippe II, de lui indiquer sa ligne de conduite? Mendoza était satisfait. Selon lui le duc avait parfaitement défini le but et le caractère du traité; s'il avait été plus explicite le Roi Taurait peut-être obligé à le rompre. Le duc de Guise était sans doute résolu ï tout briser plutôt que d*y renoncer ; mais il ne fallait pas briser, c'était le conseil de Mendoza^ car une guerre avec tous ses hasards eût été trop préjudiciable aux intérêts communs; il ne fallait pas non plus presser la:^"^clusion de laccord avec le Roi, et le duc de Guise se conforma admirablement aux réticences calculées de l'ambassadeur espagnol. Aussi lorsque Villeroy parla des articles particuliers à lui soumettre, le duc répartit : « Ces affaires ne sont pas les miennes, ce sont celles de la Ligue et par conséquent je n'écouterai rien qui ne puisse être entendu de tous. » Villeroy insista, mais vainement. Catherine elle-même ne put l'entretenir en secret et Mendoza écrivit à Philippe II : « A la grande joie des catholiques, le duc s'est montré inébranlable (2). »

Cependant il fallait résoudre les difficultés et les exigences des princes lorrains en présentaient de sérieuses. Le Nonce alla voir l'archevêque de Lyon pour lui demander si les Ligueurs ne pourraient pas diminuer leurs prétentions. Il y aurait un moyen de tout accomoder, lui dit-il, ce serait de reconnaître le Roi pour chef de la Ligue. L'archevêque vil une difficulté à cette combinaison, car la Ligue devant principalement donner aux catholiques l'assurance de ne point tomber sous la domination des hérétiques, se trouverait sans chef, précisément à Tépoque où elle aurait le plus besoin d'en avoir un, c'est-à-dire à la mort du Roi. — « Il en pourrait

(1) M. de Crozc, /. c, t. Il, p. 34o. Lcllre de Mendoza à Philippe H, 96 juin i588.

(2) là. p. 347.

U RÉCONClLIATICm 18t

être de même à la mort du duc de Guise, si le duc en était le chef » objecta faiblement le Nonce et il ne laissa pas ignorer à Tarchevéque le très vif déplaisir éprouvé par le Pape à la nouvelle des événements de Paris (1).

Le duc de Guise, nous Tavons dit, avait modéré son premier élan ; aussi lorsque le Nonce lui reparla de son départ pour la Guienne le duc s'écria : « C'est un prétexte imaginé par le Roi pour m'éloigner de cent cinquante lieues et pendant ce temps maltraiter les catholiques dévoués à ma cause. — Vous vous trompez, répliqua Morosini, qui revendiqua pour lui l'initiative de ce projet. Le Roi et les membres du Conseil en sont si peu les inventeurs, qu'ils n'ont pas même voulu m'écouter lorsque je leur en parlai pour la première fois, et j'ai eu beaucoup de peine à leur persuader que c'était pour les deux partis la meilleure combinaison. Nommer quelqu'un lieutenant général et lui confier une armée, ce n'est assurément pas manifester le dessein de le perdre. » Si comme on le répétait sans cesse, la guerre exigeait une dépense de 50 ou 60,000 écus par mois, le Nonce croyait pouvoir affirmer que le Roi employerait à cet effet les 500,000 écus provenant du clergé. Avec cette somme on pouvait donc très bien faire face aux dépenses. Le duc de Guise en convint, radoucit son ton et ne refusa plus d'aller en Guienne, mais^ dit-il, « il vaudrait mieux que le Roi y allât en personne. — Il serait cependant très avantageux pour le duc de Guise d'être le seul chef de l'armée, répartit le Nonce, car le Roi blessé par les derniers événements, ne pouvait se calmer immédiatement et les rapports continuels entre eux amèneraient peut-être une rupture. — Je ne refuse pas d'aller en Guienne, dit alors le duc, mais je vous prie de ne point trouver étrange, si avant mon départ, je veux mettre mon parti en garde contre un accident sinistre. »

Il restait à faire abandonner aux Ligueurs le projet auquel le Roi ne voulait pas souscrire de confier au duc de Mayenne l'armée du Dauphiné. Les deux frères ayant déjà

(I) Arch. du VaUcan. /. c, t. XXVII, fo 108. LeWre 17 juin. .

182 LA UOUE

SOUS lears ordres la Champagne, la Bourgogne, la Picardie, auraient été trop puissants si on leur avait encore donné \t pouvoir militaire en Guienne et en Dauphiné. Ce double commandement était la plus grande difficulté : le Nonce au* rait voulu voir la cour céder sur ce point, afin de ne pas empêcher le duc de Guise de marcher contre le roi de Na« varre. Les Ligueurs firent alors de nouvelles instances pour obtenir Valence et Angers, les Parisiens pour exiger la remise entre leurs mains de la Bastille ou sa démolition, du moins la suppression du fossé vers la ville, pour réclamer également le droit de mettre leurs gens dans les places aux environs, sur la Seine. Les échevins prièrent le duo de Nevers d'appuyer près du Roi leurs demandes, et Nevers le promit:—- « Advisez si je suis bon en aultre chose pourvooi servir, répondit*il, et faictes estât de mon affection, comme d'un bon et vray bourgeois que je suis de votre ville (1). » En même temps Villeroy écrivait au même prince : c Ne dif* ferez de venir et considérez qu'il est question de sauver le roy et Testât, que les fautes que Ton fera maintenant sont mortelles ^2). » « Je ne sais, lui écrivait-il, plusieurs jours après, si par la fortune que Dieu nous départira, elle aman* dera ou empirera, mais je crains plustot Tun que je n'espère l'autre (8). » On voit combien les espriu étaient ioquiets.

Après avoir suivi à Paris les discussions engagées entre la Reine-mère et les chefs de la Ligue, Villeroy partit le H juin pour Rouen, oh Henri III avait été reçu le dlman^ che 12, à sept lieues de la ville par le Parlement, la Chambre des comptes et quatre mille arquebusiers envoyés par lei bourgeois; les échevins entourés d'une foule immense l'avaient attendu k la porte de la cité (4)*

(1) Blbl. nat. mi. t fr. 8970, ^ 144. Lettre du 13 Juin ISeS. (S) Ib., (* 147. Lettre du 13 juin.

(3) /6., p. 167. Lettre du iî juin.

(4) M. Ch. de Beaurepaire, Séjour d'Henri III à Rouen en juin et juUletlb88. Id^S 1970.

mmmmÊmnmmÊmmmf^^^sff^

LA RÉCOiNGlLIATlON 188

Od pouvait craindre d6s difficultés sur certains articles (1)^ mais tout fut accepté, môme le départ du duc de Mayenne pour Tarmée du Daupbiné, même la jouissance pour le cardinal de Bourbon des privilèges de premier prince du sang» importante concession puisqu'à la mort du Roi le cardinal devait alors arriver légitiment à la couronne. Le duc de Guise avait la liberté de rester à Paris ou d'aller eo Guienne et la survivance du gouvernement de Champagne était accordée h son fils aine. L'archevêque de Lyon devait entrer au conseil des afTaires et la première place vacante de maréchal de France était promise à M. de la Chastre. Enfin les nominations du Prévdt des marchands et des échevins de Paris devaient être ratifiées (3).

Henri III avait promis au Nonce qu'il accepterait tout ; il le fit. On pouvait donc espérer la paix, car les habitants de Paris avaient fait une démarche qui pouvait y aider. Le 1*^ juin il y avait eu à l'hôtel de ville^ une asssemblée de capitaines de quartier et « quelques mutins ayant proposé plusieurs choses assez mal à propos » on fit de « très belles remontrances contenant en somme l'obéissance et reconnois* sance due au Roi qui devait être empreinte au cœur de ses sttbjets... puisqu'il n'y avait plus de huguenots à Paris» 11 fallait tous demeurer unis en la religion et au debvoir envers son prince. Encores qu'en ce qui s'est passé les Parisiens aient quelqu'excuse légitime, néanmoins sa Majesté l'ayant trouvé mauvais, l'on ne peult moins que de Itii en faire des excuses et le supplier de pardonner l'offense : le plui tôt serait le meilleurs. » A ces paroles « tous d'une voix se conformèrent »^ mais la réunion n'étant composée que de oapi* laines sans pouvoir pour « adviser % on décida une « aSsem' biée tant des Corps et Cours que des Bourgeois pour en résoudre » (3).

(1) f Si terne ohe dimollmente delii oapitoU debbono essora da Lei ipprovau et massime dioondosi cho Parisini sono per damô degl'alir incora piu acorbi GtdurL » Arch. du Vatican, /. p., t. XXVIItf p. 401.

(S) /A., l. XXVIll, p. 490.

(3) Bibh nat. m^. f. fr. 3970, ^ t31 .

Le 15 juin en effet les habitants jurèrent « de ne se départir jamais de l'obéissance due au Roi et de se maintenir pour la légitime défense de la Religion et le salut commun du pays, k quoy disaient les signataires du serment, et non à autre fin nous protestons estre destinée notre sainte Union (1). » Les esprits paraissaient donc rassérénés, et de son côté le Roi « s*accomodant au temps]et pour ne pas mettre tout sans dessus dessous » approuva « comme facile et bon ce qui était au fond périlleux (2). »

Les difficultés étaient-elles donc résolues 7 Non, car plusieurs points restaient à éclaircir. Ainsi le duc de Guise, désireux de s'appuyer sur l'autorité du Souverain Pontife, demanda au Nonce si le Pape sanctionnerait les articles accordés; mais sans instruction à ce sujet, Morosini n'osa prendre aucun engagement. Le duc alla plus loin et désira connaître la portée de la renonciation du Roi à l'amitié des hérétiques et de la protection promise par lui aux Ligueurs. Sa renonciation engageait-elle la rupture des traités avec l'Angleterre et l'abandon de la protection de Genève? Pour l'Angleterre; la Reine-Mère et Villeroy revenus à Paris firent remarquer qu'il y avait pour s'aider mutuellement une obligation réciproque entre les deux royaumes et que la révocation immédiate du traité de commerce serait la ruine du royaume, une guerre navale devant être fatale à la France. Tout ce que le Roi pouvait faire, c'était de s'engager secrètement k ne jamais secourir l'Angleterre. Catherine fut d'avis de supprimer l'article k ce sujet, mais les Ligueurs tinrent k le conserver. Le duc de Guise, trop soumis aux exigences populaires, voulait même une rupture immédiate avec la reine Elisabeth, du moins une rupture dans un délai

(1) Loutchisky, Documents inédiU, p. ^7.

(2) « Con questa nuova speranza di videre le cose accomodate, parevaao rasserenaU gi'animi di tutti i boni, tenendosi per fermo, ch'it Ke accomodandosi al tempo, dovesse approvare per facile et buono quetlo che è manco ripieno di pericolo, per non meUere il tutto in un colpo a sbarraglio. » Arch. du VaUcan, /. c, t. XXVIII, f» 800. Le 38 juin.

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U RÉCONCILIATION i8S

de deux mois. Après de longues discussions le Roi promit seulement de n*aider jamais la reine d*Ângleterre.

Henri III' consentit à renoncer k la protection de Genève, mais à la condition que si l'entreprise méditée contre la ville par le duc de Savoie venait à se réaliser, le Pape en serait le seul chef, car les intérêts de la France ne permettaient pas de laisser cette place, très importante comme lieu de passage des Suisses catholiques pour se rendre en France, tomber entre les mains d'un prince voisin. On arrêta même que si la ville était prise, ellle serait démantelée. Sur cette question encore le duc de Guise demanda au Nonce si le Pape serait satisfait. Morosini promit d'en référer au Souverain Pontife (l).

Pendant que le duc de Guise et le Nonce discutaient ainsi, l'ambassadeur d'Espagne survint inopinément. Sa visite, contraire à l'usage, car elle n'avait pas été annoncée, (l'ambassadeur prévenait toujours de sa venue une heure au moins auparavant) surprit le Nonce et Morosini soupçonna de suit^ une entente entre l'ambassadeur espagnol et le duc de Guise. Ne voulait-on pas faire croire aux agents, toujours à l'afFut des nouvelles, que le Nonce, le Duc et l'ambassadeur venaient de se mettre d'accord pour résister au Roi? Il s'agissait seulement de renseignements à demander au sujet de six pièces de canon, dirigées de l'arsenal vers le château de Melun que l'on désirait occuper ! (2)

Cependant les explications échangées entre le duc de Guise et le Nonce faisaient espérer la conclusion de la paix et tout le monde en était joyeux, lorsque soudain le duc de Guise reçut ou feignit de recevoir l'avis que le Roi refusait d*accepter les articles et se préparait à faire la guerre aux

(i) Arch. du VaUcan, /. c, t. XXVII, f» 115.

(2) Arch. du Vatican, /. c, t. XXVII, f« 115. Lettre du 90 Juin. Il y eut comme à Tordinaire de grands feux en l*honneur de saint Jean-Baptiste et à la place de Grève on brûla une statue d'une femme échevelôe et vêtue de diverses couleurs, tenant à la main droite une épôe dégainée avec un bras tout sanglant et à la gauche un grand Uvrc avec un petit en travers où on lisait le mot Hérésie, On remplit la statue « de feu travaiUé » qui s'aUumantavcc un grand bruit, « laquale ora ripiena di fhoco lavorato

188 LA LIGUB

hautement approuvée par le Pape (1), ne put s'empêcher de faire remarquer à Tarchevéque que des demandes si nombreuses, arrivant coup sur coup, exaspéreraient le Roi et retarderaient la paix (2). C'éUit évident. Toutefois la Reinemère en réservant la ratification de son fils, accorda comme places de sûreté Orléans, Le Havre, Bourges et Montreuil pendant cinq ans.

Une autre affaire se traita en même temps: Talliance entre le Roi d'Kspagne et le Roi de France. Utiles à la chrétienté, les conditions étaient difficiles à fixer. Le Nonce profita de la rencontre chez lui de l'ambassadeur d'Espagne et du duc de Guise pour leur montrer dans l'union des deux Souverains un remède à la situation, car dans sa pensée si Talliance ne s'établissait pas, de grands malheurs deviendraient chaque jour plus imminents. Le duc de Guise demanda quelles seraient les garanties d'une paix sérieuse. — t La plus sérieuse garantie, reprit le Nonce, est de demander vousmême cette alliance au Roi. — Il ne me convient pas de faire cette demande, répliqua le duc, mais certainement, si le Roi me consulte, je lui rappellerai mes anciennes conversations avec lui sur l'utilité d'une alliance entre les deux souverains •. L'ambassadeur d'Espagne de son côté parut désirer beaucoup cette union, et pour la rendre solide, il fallait régler d'avance toutes les causes de mésintelligence qui pouvaient exister, d'abord la possession de Cambrai gardée sous le nom de la Reine-mère comme héritière de son fils, puis la reconnaissance

(i) Le 27 juin. le Nonce recevait par le courier ordinaire, les lettres de Rome du 11 et du 13. « Intesi la sodisfaUione ancora con che N. Signorc continova d'agradire le poverc mie faUche. » Arch. du Vatican, /. c, t. XXVIII, ^ 490. Lettre du 28 juin.

(2) Arch. du Vatican, /. c, t. XXVII, ^ 122. Lettre du 20 juin 1S88.

^«Vi»

de Philippe II que toute la chrétienté, sauf la France et TAngleterre, acceptait comme roi de Portugal, ce qui impliquait l'abandon de la cause de don Antoine le petit fils du roi Emmanuel.

, L'ambassadeur pria le Nonce d'en parler à Villeroy revenu de Rouen et Morosini .le fit avec empressement, mais le ministre ne lui parut pas avoir besoin de ses exhortations : il était tout disposé à la paix et par ses conseils, Henri 111 avait déjà ordonné au cardinal de Gondi de s'en ouvrir au Souverain Pontife. Un excès de prudence de la part de Sixte- Quint Tempècha de s'en occuper, mais il désira l'alliance et Catherine de Médicis, opposée d'abord à cette idée, l'accepta à son tour. Une conclusion semblait donc prochaine, mais naturellement tout était subordonné à la paix à établir entre le Roi et le duc de Guise.

Villeroy retourna pour la seconde fois (fin juin) ii Rouen porter les nouvelles demandes. Le roi allait-il les accepter? (1) Catherine de Médicis en doutait, car les premières exigences des Ligueurs étaient maintenues et leurs concessions étaient fictives, cependant la paix était tellement nécessaire que Catherine de Médicis donna à son fils le conseil d'accepter même la honte, dit-elle (2), mais le Roi se révolta à cette pensée. Il était du reste impatienté de ces continuelles « requestes » adressées par les villes ligueuses. Aussi lorsque les échevins d'Âbbeville en présentèrent une, il leur répondit : « J'ai fait convoquer les Etats généraux pour le 15 septembre; vous pouvez donc attendre pour leur présenter vos requestes sans prendre ung chemin extraordinaire et non usité, lequel tant s'en faull qu'il nous poeult davantaige induire et inviter à vous accorder vos demandes, qu'au contraire il nous en refroidira pluslost (3). » Après plusieurs conférences oii le Nonce et Jérôme de

(1) « ViUeroy est attendu à la cour du retour de sa seconde négocia- ^* Un jour on a bonne espérance, le lendemain on dict que tout est fompu. » Lettre du 27 juin. Bibl. nat. ms, f. fr., 3076, f<» 173.

{% « Consentire a cose inhoneste. »

(3) La Ugue à Àbàeville, par E. Prarond, p. 368, 3 juUlet 1588.

petites questions d'étiquette, de forme, viennent se mtler aux grandes questions de gouvernement, mais on y lient pareequ'on s'imagine que ces questions de forme emportent toujours avec elles des questions de principe, ce qui est raitment exact.

Le lendemain le duc de Guise retourna seul au Parlement et remit un mémoire pour montrer l'impossibilité de revenir sur l'élection : « quant à lui, il voulait et devait courir la même fortune que les Parisiens » et il se retira, laissant chacun surpris de ce langage.

Au milieu de- ces discussions, Villeroy arriva une troisième fois de Rouen. U apporte la paix, pensa-t-on, et aussitôt une foule immense de peuple accourut à l'hôtel de Guise où plos d'un capitaine, comme le duc lui-même, commençait à se montrer préoccupé, car, avant de signer un accord avec le Roi, chacun aurait voulu être certain de sa position. Villeroy appelé au Parlement y prononça ces paroles : « Le Roi a fait au bien public le sacrifice de son intérêt particulier, et désireux de poursuivre la guerre contre les Huguenots afin de délivrer le royaume d'accablantes calamités, il a accepté les articles de la paix. » Il y eut aussitôt une explosion de joie.

Qui le croirait? au dernier moment les Ligueurs soulevèrent de nouvelles difficultés : ils voulaient voir le nom du duc de Lorraine inscrit dans le préambule de l'acte, ils exigeaient du Roi la promesse d'abandonner la protection de Sedan, celle d'accéder aux vœux des villes de province au sujet de leur union avec Paris, celle de condescendre aux désirs des Parisiens etc.. enfin « ils réclamaient tant de choses, disait Morosini, que leurs exigences auraient fait perdre patience à un saint... Ainsi ils auraient voulu perce-" voir les revenus sur le sel et les autres entrées royales, afin de se rembourser de 2.000 écus d'or payés sur les rentes pour le compte du Roi ; en un mot ils voulaient devenir les véritables maîtres de la ville en laissant seulement au Roi une souveraineté nominale. » Tout se trouva donc remis en question.

Y avait-il duplicité? efforts secrets pour arriver à la domination, ou simple calcul pour tirer les affaires en longueur et donner à l'armée espagnole le temps de débarquer en Angleterre ? Les personnes sages s'affligèrent de ces délais et le Nonce, pressant d'un côté la Reine mère et de l'autre le duc de Guise de sacrifier leurs intérêts particuliers au saiut du royaume, les conjura de signer la paix. Catherine de Médicis passa volontiers sur toutes les difficultés. Le Roi eut les mêmes sentiments et tout fut ainsi terminé. Plus tard le duc de Guise se trouva d'accord avec Morosini pour signaler la facilité avec laquelle Henri III, désireux de voir l'union rétablie parmi ses sujets, avait accepté, presque sans les discuter, les conditions posées. « La prudence du Roi, son zèle pour la religion avaient éclaté en cette occasion », écrivait alors le due de Guise au cardinal de Montalto : « Le Roi n'a pas voulu chicaner sur les conditions de la paix, ^ ajouta le cardinal de Lenoncourt, mais l'ambassadeur d'Espagne fut plus dans la vérité peut-être en disant : « Les circonstances ont forcé le Roi d'accorder, bon gré malgré, tout ce qu'on exigeait de lui. i>

Les trente-deux articles du traité furent signés le vendredi soir 15 juillet par la Reine mère, le cardinal de Bourbon et le duc de Guise. Villeroy alla le lendemain les porter à Rouen.

Ces articles reproduisaient à peu près ceux publiés à Nemours le 7 juillet 1585 et ils furent sanctionnés par un nouvel édit « perpétuel et irrévocable. » Les habitants des villes prêtèrent serment de le garder (1).

Après la signature des articles la Reine mère prit la main du duc de Guise : t Sa Majesté pour vous prouver sa bienveillance, lui dit-elle, veut vous donner le commandement de toutes les forces militaires du royaume avec le titre de Conné-

(I) Le 28 août les habitants de Corbie jurent de « promouvoir Tadvancernent et conservation de la religion catolique, d'extirper les hérésies, nous nnissans à celte cause aveq S. M. comme chef de ladite imion ; promeUons de nous deffendre et conserver sous l'autorité et commandement du roi contre l'oppression et viol des hérétiques. » Documents relatifs à Vhistoire de Corbie au temps de la Ligue dans Mon. inéd, de FMstoire du tiers Etat, t. III, p. 6U-617.

194 LA LIOUB

table» ou celui de Lieutenaat |[énéral. » Ëtonné de cette libéralité, le duc gardait le silence. — « Pourquoi doue oe répondez-vous pas ? » dit Catherine : le Duc demanda le temps de réfléchir à une communication si importante. « Et combien de temps, voule^^vous pour y réfléchir? » reprit la Reine. Alors le Duc repartit que pour la satisfaire il allait immédiatement répondre : « Il baisait, d*abord, très humblement les mains du Roi pour tant de faveur dont il le comblait et assurément il se montrerait par de bons servicesdigne de cet honneur. 11 adressait de même à la Reine mère ses humbles et affectueux remerciements, car elle était la promotrice et Tinspiratrice de cette distinction, seulement il la suppliait de ne parler de rien pour le moment, car on pourrait croire qu il avait arraché des mains de son Roi une nomination dont auparavant il demandait la permission de se rendre digne. > Le duc de Guise exprima ensuite au Nonce son désir de M faire tout au monde »> pour acquérir et conserver les bonnes grâces du Monarque et Morosini profita de cette ouverture pour Ty engager fortement, en lui montrant queb seraient pour lui, pour la Religion et le royaume le profit et l'honneur (1).

Morosini écrivit alors : « Malgré toutes les démonstrations d'amitié, beaucoup craignentqu*on ne procède pas iciavecsincérité (2)» En effet le duc de Guise avait deux langages. Vis-àvis du Nonce, du cardinal de Montalto, de Sixte V, il semblait ravi et satisfait (3). Mais avec ses plus intimes amis le

(i) Arch. du Vatican, /. c, t. XXVIII, t» 553. Lettre du 18 juUlel 19».

(f ) « Con lutte queste dimostratlonl, molli non rcsiano di Icmerc che in qnetla pacc non si procéda con sinccrila et le parti medesimc noo si asstcurano compilamente Tuna de laltra. »

(8) An cardinal de MonlaUo It écrivait: « Monsieur, le soing quil vous plalst prendre des affaires de ce royaume auprès de noslrc saincl Pèt* me fait croire que recevrez un$ç singulier plaisir de i*beureuse coodi-

LA RiCOMCILlATION lOB

duc se disait résolu « k ne pas se laisser endormir par Aeè protestations dont il connaissait toute Thypocrisie. »

Au ton, au langage du duc de Guise, Tambassadenr d'Espagne était convaincu que le Prince regrettait de n'avoir point laissé exécuter parle peuple à la journée du 13 mai les projets formés. « Guise, écrivait alors Mendoza, sera, je le crains, obligé d'en venir là et d'imposer plus direo tement encore sa volonté au Roi. » Mendoza l'espérait. Plus le duc de Guise recevait de faveurs du Roi, plus l'ambassa* deur s'efforçait d'exciter sa défiance. 11 agissait sous main, toujours préoccupé de sauver les apparences, car si Philippe II voulait diriger les affaires, il désirait qu'on ignorât sa direction. Mais les amis du duc ne savaient pas garder le secret des secours reçus du Roi d'Espagne et Mendoza en regrettant cette légèreté la déclarait « d'autant plus incurable, disaitsl, qu'ils se sont imaginé que leur intérêt et leur amourpropre y trouvaient également leur compte » (1).

Le traité, assurait à la cause de la Ligue de si grands avantages, que le Roi seuir selon l'ambassadeur espagnol, pouvait avoir la pensée de soulever des difficultés pour empêcher sod exécution. Outre les conditions stipulées publiquement pour l'accord entre le Roi et la Ligue, il y avait des articles secrets « de diverse nature » selon le mot du cardinal de Bourbon, dont plusieurs réglaient les intérêts privés des chefs de la Ligue. Le Roi refusa de les publier

sien qui s'en est ensuyvie. En quoy nous avong à remarquer une spécialle grâce de Dieu qui n'a jamait demie la protection àia France en l'extrémité de son JDesoing et puis après recognoistre le bénéfice de la bonté et prudence du Roy« lequel a montré en ce dernier acte son lainct zèle au Iklt et advancenient de notre religion cattiolique. » Àreh. du Vatican» t. XXU, le 33 juiUet 1588.

Le 1\, il avait écrit au Pape : c U a pieu à Dieu miséricordieux du dernier accident de Paris quy semblait âlyrer quant de soy quelque périlleux mouvement produire une très sainte et très cresUenne résolution y inclinant du tout la bonté du Roy mon souverain seigneur lequel par cet édit solennel s'est montré très désireux du restatilissement de nostre reUgion, nous y avons apporté toute la submissioa et très fidèle dévotion que nous avons peu. »

(1) M. 1. de Croze, L c.y t. Il, p. 355,

« afin, disait Mendoza, de dissimuler le plus possible les avantages obtenus par ses adversaires. » Il ne voulut pas non plus, écrivait Morosini, donner un mauvais exemple et faire naître en d*autres capitaines Tespérance d'obtenir de semblables conditions (1).

Le Pape qui avait prié publiquement pour la France [î] était satisfait et le 3 août une lettre porta au Nonce l'approbation donnée par Sa Sainteté à toutes ses démarches. On ne lui prescrivait rien, écrivit très gracieusement Sixte V, parce que, avec sa prudence, il n'avait pas besoin de recevoir d'avis. Mais le Pape allait donner un témoignage public de ses sentiments en lui remettant motupropHo, malgré l'opposition du Sacré Collège, le chapeau de cardinal demandé par le Roi. Il déféra au vœu du même Prince eu nommant Morosini son Légat a latere en France (3) (4 août).

« La paix est signée, écrivit Morosini, le Pape doit être content de ce que j'ai fait en son nom et j*en suis ravi. Plaise k Dieu que cette paix obtenue après tant d'efforts conserve longtemps l'union entre les catholiques et amène la

(1) » I <ïuaii non vuole il Re che si pubiichino per non darc mal esscmpio aUi altri. » Arch. du Vatican. Letiere, t. XXVII, f<» 132.

(2) Il était venu à pied, suivi de tous les cardinaux, visiter |a Scala santa et y demander la paix pour la France. Le P. Tempesli Vita di SistoQuinto, t. II, p. 24.

(3) Bibl. nat. ms. f. fr. 16.015, n> 323. L. du Roi du 18 juillet 1588. La barretlc apportée par le sieur le Blanc (Bianco) fut remise par le roi à Morosini, le 24 août. Arch. du Vatican, /. c, t. XXIV, f» 135. Ce Le Blaoc était du Lauraguais.

Le duc de Guise écrivait le 5 août 1588 à Sa Sainteté : « Je ne puis assez me conjouir de la très dijçne élection que Votre Saincleté a faicle de M. le Nonce en la promotion de cardinal et son légat, ayant tontes les grandes parUes requises et recommandabies, une singulière piété, très exquise et rares jugement aux affaires, une prévoyance merveilleuse et oultre une parfaite dévotion à reslablissement de notre saincte Religion, à la conservation des gens de bien et au repos de cet estât. J'auray recours à luy et prendray pour guide ses sages conseils pour suivant iceux me régler et conduire en tous mes déportements, ne pouvant que très humblement remercier Vostre Sainteté du commandement qu'il luy plaist de m'en faire. » 16. t. XXÏI, f* 303. — Le cardinal de Bourbon remercia le Pape du choix de Légat, le 14 août 1588. /*., t. XXV, f« 321.

ruine da l'hérésie, afin que le royaume adore un seul Dieu, suive une seule Foi et obéisse à un seul Roi (1). • Sixte V, écrivait de son côté : « Plaise à Dieu que cette paix soit durable, assure le repos des catholiques, ruine les hérétiques et sauve les honnêtes gens. » Les craintes du Roi de Navarre justifiaient les espérances : « Nos ennemis qui nous ont donné quelque relâche par leurs divisions, écrivait-il, sont aujourd'hui sur le point de se réunira notre ruine (2j. »

Toutefois si les cœurs généreux de Sixte V et de Morosini désiraient la réalisation de leurs souhaits, leur esprit pénétrant découvrait plus d'un obstacle : « Les partis sont peu satisfaits, écrivait le nouveau Légat, les uns se plaignent d'une chose, les autres d'une autre, en effet les conditions, (pour qui connaît l'état du pays), sont remplies de difficultés. Les trois États vont être convoqués : il ne peut manquer d'y avoir des troubles graves dont chacun espère tirer profit pour ses intérêts particuliers. Il est donc besoin de la grâce de Dieu, afin, qu'au lieu de la paix il n'arrive un scandale et une plus grande ruine (3). »

Il était difficile de montrer un sens politique plus avisé.

tf Dans ce royaume de France, je ne perdrai jamais l'espoir (4) » écrivait le médecin Gavriana, mais il venait de dire aussi : « Le jour du poignard viendra (3) » et on ne pouvait traduire plus brutalement l'issue probable d'une situation équivoque.

(1) Arch. du Valican. Lettere, l.XXVIII, fo551.

(2) Lettres missives dUenri IV, t. II, p. 386.

(3) « Non mi dispcrëro giamai in questo regno. » A. Desjardins. Négoe. dipl.yi. IV. p. 799,

(4) « Si verra un di al pugnale. » Ibid.j t. IV, p. 785. Lettre du 1« juillet 15588.

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