‹ La Limitation des Heures de TravailChapitre 16 sur 73 · PRET ES · texte numérisé non relu

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à une époque où les dispositions légales n’intervenaient encore qu'en faveur du consommateur ou du patron.

Le mouvement était lancé. En 1837 la Société industrielle de Mulhouse pétitionna devant les Chambres pour l’adoption d’une loi limitative de la journée des enfants qu’elle avait, en assemblée générale deux ans auparavant, reconnue d'utilité publique. Dès lors pétitions et vœux se succédèrent rapidement. Une enquête fut ouverte le 31 juillet 1837 par le ministre du Commerce. Le Conseil général du commerce consulté manifesta le désir de voir réduite à douze heures la journée des enfants dans les manufactures, avec interdiction de les employer avant l'âge de huit ans. De son côté, le Conseil des manufactures préconisa huit heures de travail de sept à dix ans, douze heures de dix à douze ans, treize heures de douze à seize ans, avec interdiction de travail de nuit avant dix-huit ans. La plupart des Chambres consultatives et des Conseils de prud'hommes demandèrent la limitation légale du labeur des jeunes ouvriers et la prohibition des veillées au nom de l’hygiène et de la moralité publiques. Dès 1836 Bères avait réclamé la réduction à dix ou douze heures, non plus seulement pour les enfants mais pour tous les ouvriers (1).

En 1839 la Société industrielle de Mulhouse mit au concours la question de l'Industrialisme dans ses rapports avec la société, sous le point de vue moral. Des mémoires furent envoyés ; le docteur Weber en donna lecture le 23 mai. Tous signalaient l’abrutissement et la dégénérescence des enfants livrés à un travail excessif et prématuré, ignorant les soins dont on a l'habitude

(1) Bères. Les classes ouvrières, 1836, p,. 154.

d’entourer ces jeunes êtres et privés de toute culture intellectuelle ou morale. Le mouvement gagna la classe ouvrière, des grèves éclatèrent; le charpentiers du Pec en 1833, les menuisiers de Caen en 1833 quittèrent l’atelier et obtinrent de travailler moins longtemps.

2° Enquête Villermé. — Le courant de philanthropie et le désir de mettre un frein à la concurrence effrénée et surproductive décidèrent l’Académie des Sciences morales et politiques à étudier la question d’une façon sérieuse. La docte Assemblée chargea en 1839 deux de ses membres, le D’ Villermé et Benoiston de Châteauneuf, de faire une enquête sur les conditions du travail dans les fabriques et sur l’état physique et moral des ouvriers. Benoiston visita le Centre et l'Ouest. Villermé enquêta dans les départements où florissait l’industrie du coton, de la laine et de la soie. Il venait de prononcer à l’Académie un discours où était retracée la situation misérable de la population ouvrière, particulièrement l'exploitation de l’enfance; sa compétence industrielle et médicale le désignait pour la mission d’enquêteur. Pendant un an, le D" Villermé continua ses recherches, interrogeant les manufacturiers, assistant au travail, pénétrant chez l'ouvrier; il ne négligea rien pour asseoir fermement ses convictions. En 1840 il consigna le résultat de ses observations dans un ouvrage intitulé : Tableau de l’état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie.

C'est un martyrologe qu’on croit lire lorsqu'on prend connaissance des pages écrites sur la vie de l’enfant dans les manufactures, au début de l’ère industrielle contemporaine. Selon une formule cruellement ironique, le travail de l’enfant était libre en ce sens qu'aucune

disposition légale ne le réglementait; mais quelques exemples suffiront à nous édifier sur ce qu'était, en fait, cette prétendue liberté.

La journée était ordinairement de quinze heures dont treize de labeur réel, mais il n’était pas rare qu’elle se prolongeât davantage. « La durée du travail des enfans (1) était de douze à quatorze heures par jour dans les ateliers, sans comprendre une heure et demie à deux heures pour les repas; et relativement à l’âge, on les admettait depuis six ans dans quelques localités » (2). Aïnsi on écrasait de travail de pauvres petits êtres arrachés balbutiants encore des bras de leurs parents! « Les enfans sont admis dans lesateliers avant l’âge dehuitans, disait à la Chambre des députés M. Billaudel le 45 juin 1833..., cependant on les retient quinze et parfois dixsept heures par jour fixés à la même occupation, en ne leur laissant qu’une heure ou deux de repos pour prendre leur nourriture » (3). Dans certaines filatures, les ouvriers de tout âge fournissaient dix-sept heures de travail effectif ! (4). À propos des enfants, Villermé fait une comparaison saisissante ; il remarque que ces malheureurenx travaillaient plus que des forçats; pour ces derniers les règlements assignaient une journée de douze heures (repas compris), au lieu d’une de treize ou

(x) Îl y avait enfant sur ro ouvriers ou ouvrières, Souvent la proportion était beaucoup plus forte : dans la Seine-Inférieure, 17.240 sur 86.883 ; dans le Haut-Rhin, 4.292 sur 12.648. — Levasseur. Hist. des classes ouvrières en France de 1789 à 1870, &. II, P- 91

(2) Villermé. Tableau de l'état physique et moral des ouvriers, LADA:

{3) Villermé, op. cit., p. 397.

(4) Villermé, op. cit., 85.

quatorze heures en usage dans les manufactures. Dans ce sombre tableau, Villermé jette une note optimiste en constatant que dans les établissements par lui visités, « on n’exerce pas de mauvais traitements envers les enfans... c’est-à-dire qu’on ne les bat point » (4). A notre époque il n’y aurait dans cette remarque rien que de très naturel, mais il n’en allait pas de même vers 1840 ; dans certaines villes les jeunes ouvriers exténués par l'effort considérable qu’on exigeait d’eux, étaient en outre maltraités et battus. On lit dans L’Industriel de Champagne du 23 septembre 1835 : « Le nerf de bœuf figure sur le métier au nombre des instrumens de travail... Quand les pauvres créatures succombant au sommeil cessent d’agir, on les réveille par tous les moyens possibles, nerf de bœuf compris » (2).

. Le travail auquel on occupait les apprentis était peu absorbant, il consistait à ramasser le coton qui s’échappait des ventilateurs ou à bobiner le fil; néanmoins les stations prolongées les épuisaient. « Ils restent, disait Villermé, seize ou dix-sept heures debout chaque jour, dont treize au moins dans une pièce fermée sans presque changer de place ni d’attitude. Ce n’est plus là un travail, une tâche, c’est une torture, et on l’inflige à des enfans de six à huit ans, mal nourris, mal vêtus, obligés de parcourir le matin, la longue distance qui les sépare de leurs ateliers et qu’achève d’épuiser le soir leur retour de ces mêmes ateliers » (3). Ce qui aggravait en effet la situation, c’était que le peu de ressources et la cherté des loyers obligeaient les ouvriers à se loger

(x) Villermé, op. cit., p. 115.

(2) Villermé, op. cit., p. r17 (en note).

(3) Villermé, op. cit., p. 9r.

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dans les quartiers excentriques sinon hors des villes et à parcourir deux fois par jour une fatigante route d’une ou deux lieues. « Il faut voir, écrit Villermé, cette multitude d’enfans maigres, hâves, couverts de haillons qui s’y rendent (à la fabrique), pieds nus par la pluie et la boue, portant à la main et quand il pleut sous leur vêtement devenu imperméable par l’huile des métiers tombée sur eux, le morceau de pain qui doit les nourrir jusqu’à leur retour » (1).

Après le saisissant compte rendu du docteur Villermé, il n'y a pas lieu de s’étonner si les jeunes gens issus de familles ouvrières étaient pour la plupart inaptes au métier des armes. A la tribune de la Chambre, un député dont nous avons déjà cité le nom, M. Billaudel, déclarait que dans le département de la Seine-[nférieure, où la population était en grande partie manufacturière, un contingent de 1.609 hommes avait nécessité l'examen de 3.653, 2.044 ayant été réformés ; pour 100 hommes valides, il y en avait 126 impropres au service militaire! La ville de Rouen en particulier ayant fourni 184 hommes en avait eu 317 réformés,; pour 100 conscrits reconnus bons, elle en avait donc 166 de complexion trop faible (2)! Dans le reste de la France la proportion des jeunes gens refusés était à peine de 50 0/0. Ces chiffres ont leur éloquence et se passent de commentaires. Ils prouvent à quel degré de dégénérescence les ouvriers étaient acculés dès leur jeunesse.

Si l’on consulte la table de mortalité de Mulhouse où le travail était le plus prématuré et le plus excessif, on trouve que l'enfant de fabrique mourrait avant vingt-

(x) Villermé, op. cit., p. 87.

(2) Villermé, op. cit,, p. 377 ets.

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