‹ La Limitation des Heures de TravailChapitre 22 sur 73 · DÉCRET DU 2 MARS ET TRAVAUX PRÉPARATOIRES · texte numérisé non relu

DÉCRET DU 2 MARS ET TRAVAUX PRÉPARATOIRES

Une crise générale fut la conséquence immédiate de la révolution de février 1848. Le gouvernement provisoire, proclamé à Paris le 24, avait à conduire le char de l'État dans les circonstances les plus difficiles ; porté à la tête des affaires par le flot populaire, il devait, par crainte de voir les rênes lui échapper des mains, faire droit aux réclamations de ceux qui l'avaient institué. Au premier rang de leurs desiderata figurait la réduction des heures de travail. Les ouvriers maîtres de la rue avaient déclaré qu'ils ne retourneraient à l’atelier que si leur journée était limitée par les pouvoirs publics (1). Condescendre à cette demande fut le premier soin du gouvernement hanté du souci d’ « organiser le travail » (selon l'expression nouvelle) et préoccupé du sort des classes ouvrières dont les revendications venaient d’avoir un sanglant épilogue. « À peine née, la seconde République se mit à agir énergiquement et précipitamment ; et tout de suite, poussant et bousculant l'Etat, elle le jeta du côté du travail » (2).

(x) Moniteur du 3 mars 1848.

(2) Charles Benoist, loc, cit., p. 35.

Le 1 mars fut installée au Luxembourg la Commission du gouvernement pour les travailleurs dont Louis Blanc était le président. Le même jour elle tint sa première séance là où avaient siégé les Pairs. Deux cents ouvriers étaient présents, ils réclamèrent avec énergie la réduction de leur temps de travail. Louis Blanc, comprenant la gravité de cette mesure et désirant donner l’apparence d’un contrat au règlement à intervenir, répondit qu'il devait consulter les industriels et que la décision serait rendue le lendemain. Effectivement c’est avec le consentement de « représentants les plus connus des principales industries de Paris » convoqués par l'intermédiaire de « citoyens à cheval », que fut rendu le décret du 2 mars 1848 (1) dont les motifs méritent d’être retenus : « Considérant, était-il dit au paragraphe 1°, qu’un travail manuel trop prolongé non seulement ruine la santé des travailleurs, mais encore, en l’empêchant de cultiver son intelligence, porte atteinte à sa dignité d'homme... Le gouvernement provisoire décrète : 1° la journée de travail est diminuée d’une heure. En conséquence à Paris où elle était de onze heures elle est réduite à dix, et en province où elle avait été jusqu'ici de douze heures elle est réduite à onze » (2).

La pression des classes populaires et la turbulence des théoriciens de l'émeute avaient décidé le gouverne-

(x) Louis Blanc. Révélations historiques; ch. VIIT; Le Luxembourg, le Socialisme en théorie, t. I, p. 178 ets.

(2) La journée était-elle réellement d’une heure plus courte à Paris qu’en province ? Rien ne justifiait cette assertion. En réalité le gouvernement voulait se concilier les bonnes grâces des ouvriers parisiens dont il avait à redouter les violences.

Le paragraphe 2 du décret abolissait le marchandage,

NS Me

ment à s'engager dans la voie de la réglementation du travail. C'était la première fois qu’apparaissait la journée maximum générale et la protection légale, non plus seulement des êtres faibles, mais aussi des hommes adultes. Cet acte important d’'étatisme dont les pays étrangers n'avaient pas encore l’équivalent fut, selon la juste remarque de M. Rist, « l’œuvre moins du gouvernement que des ouvriers eux-mêmes; c’est à leur insistance, à leur ferme volonté qu’il faut l’attribuer » (1).

S1 hâtive avait été la rédaction du décret du 2 mars 4848 qu'on avait omis d’édicter une sanction pénale. Cette lacune fut comblée uniquement en ce qui concernait la durée du travail à Paris par le décret du 4 avril (2) disposant : « Tout chef d'atelier qui exigera de ses ouvriers plus de dix heures de travail effectif sera puni d’une amende de 50 à 100 francs pour la première fois, de 100 à 200 francs en cas de récidive et, s'il y avait double récidive, d'un emprisonnement qui pourrait aller de 1 à 6 mois ». Pourquoi ce texte ne s’appliquait-il pas à la province? La raison de cette omission volontaire était la même que celle qui avait incité les rédacteurs du décret du 2 mars à limiter la journée à dix heures dans la capitale, alors qu’elle pouvait être de onze heures dans les départements. La question ouvrière n’était pressante qu'à Paris où se concentrait son acuité. On prit des mesures d'exception en faveur des ouvriers parisiens, disait Blanqui dans un rapport à l'Académie des Sciences morales (3), « probablement parce qu'ils mena-

(x) Rist. op. cit., p. 37.

(2) Moniteur de 1848, p. 765. (3) Blanqui. Des classes ouvrières en France pendant l’année 1848,

Page 1