‹ La Limitation des Heures de TravailChapitre 43 sur 73 · ARE SE · texte numérisé non relu

ARE SE

Les femmes ne trouvent pas non plus dans la grève un instrument de combat qui leur permette de réduire la durée de leur travail dans de justes limites. Sans doute, les ouvrières cessent fréquemment le travail en même temps que les hommes, mais c’est pour le triomphe de revendications communes et souvent parce qu’elles sont obligées de se laisser aller à la remorque du personnel masculin. Il est peu fréquent que, dans une usine, les ouvrières fassent grève de leur propre mouvement et dans leur intérêt propre ; dans les ateliers où ne sont employées que des femmes, par exemple dans les ateliers de confection et de modes, les grèves sont rares. Plus dociles que les hommes, les ouvrières n’ont pas le caractère combatif; selon la juste remarque de M. Charles Benoist, « elles se défendent moins bien et on ne les défend guère, parce qu’on a pas ou qu’on ne croit pas avoir d'intérêt politique à les défendre » (1).

S 2. — Intérêt des générations futures et mission domestique de la femme au foyer.

Jusqu'ici, nous n'avons envisagé la question qu’au point de vue de la femme elle-même et du devoir quiincombe à l'État d'intervenir en faveur des faibles. Mais un autre ordre d'idées rend le devoir du législateur plus impérieux et justifie son intervention, de la manière la plus indubitable ; c’est l'égard qu'il doit avoir aux intérêts des générations à venir. Si, en travaillant avec excès, la femme ne nuisait qu’à elle-même, il serait, à la rigueur, permis de soutenir que l'État n’a pas à limiter sa journée; mais telle n’est pas la situation.

(1) G. Benoist, Les ouvrières de l'aiguille à Paris, p. 13 et 14,

ho

Lorsque les ouvrières s’épuisent en travaux prolongés, la race va s’affaiblissant de génération en généralion, frappée de dégénérescence physique, intellectuelle et morale. Les enfants naissent mal conformés, débiles ou rachitiques ; « faute d'avoir réglementé le travail des femmes, la société sera vite menacée d’un abâtardissement de la race » (1). L'intérêt général, qui commande la protection des jeunes ouvriers, l’impose aussi pour la femme, surtout à notre époque où il n'est question que de la fatale décroissance de la natalité en France. Il est plus que jamais nécessaire d’assurer à l'enfant une vigueur physique qui lui permette d'échapper au sort de tant de jeunes êtres fauchés par la mort chaque année dans les ménages ouvriers. « Protéger l’enfant et ne pas protéger la mère est un non sens », disait Jules Simon.

Dans l'intérêt du pays, il ne faut pas que les conditions du travail de la femme descendent au-dessous de ce que les Trades-Unionistes anglais appellent le menimum national. C'est ce qui se produirait sans la protection légale ; nous en avons pour preuve les excès de travail quotidiens dans les petits ateliers de mode et de confection ignorés de l'inspection du travail. Nous pouvons encore citer ce qui s’est passé dans un certain nombre de manufactures belges où, le législateur s'étant refusé à intervenir,lesouvrières faisaientencore,en 1886, des journées de quatorze et quinze heures au vu et au su des pouvoirs publics. « L'ouvrière, mot simple, sordide, mot barbare! » s’écriait Michelet à une époque où, la protection de la femme faisant défaut, elle était exposée aux pires exagérations de travail.

(1) P, Pic, op. cit, p. 505,

L'intérêt de la défense nationale fait aussi un devoir à l’État de réglementer la durée du travail de la mère de famille; si l’enfant représente le soldat à venir, la femme en est la procréatrice et l’éducatrice. Même s’il résulte pour elle quelques restrictions à sa liberté, son intérêt particulier doit céder devant l'intérêt national qui demande de fortes et saines générations.

En outre, la mère de famille doit pouvoir disposer d'un certain temps, pour-vaquer aux soins du ménage et à l'éducation des enfants. Ainsi que l’écrivait Léon XIII aux délégués de la Conférence de Berlin en 1890 : « Il est souhaitable que l’État protège la mission toute domestique de la femme ». La nature assigne à chacun sa tâche particulière ; la place de l'épouse et de la mère est au foyer; si elle en est trop longtemps absente, celui-ci n'existe pour ainsi dire plus. La femme est la pierre angulaire de la famille ; c’est à l'État de prévenir les excès dont la famille, le pays, la société, pourraient souffrir et d'empêcher que l’ouvrière, attirée à l'usine par la nécessité du pain à gagner, ne soit livrée au hasard des exigences industrielles.

« Ce n’est pas seulement dans l'intérêt physique de la race humaine que nous nous efforçons d’arracher l’enfant, l'adolescent, la femme à un labeur excessif, disait Jules Simon à la Conférence de Berlin, c’est aussi pour que la femme soit rendue à son foyer, l'enfant à sa mère, auprès de laquelle seuleil peut trouver des leçons d'amour et de respect qui font le citoyen ». IL serait anti-social de permettre à l'atelier d’accaparer tous les instants de l'ouvrière, comme une sorte de rançon du progrès industriel. Que deviendraient les enfants privés des soins physiques et moraux de leur mère ? Leur suf-

fira-t-il d'apprendre quelques leçons de morale civique et de les réciter sans les comprendre devant leur maître d'école, pour posséder un bon fond de doctrine morale ? Assurément non; c’est la mère qui donne une âme à son enfant, après lui avoir donné un corps, c'est elle qui fait son cœur. Avec l’économiste Brentano, nous demandons l'intervention de l’Etat « en raison de la grande influence exercée par les femmes sur la santé et sur l'éducation des générations à venir ainsi que sur la moralité des maris... Quand la femme va à l'atelier, qu’elle y reste douze, quatorze ou quinze heures, le mari et la femme finissent par ne plus se connaître ; or cette influence moralisatrice que la femme exerce avec ce tact et ce charme qui est dans sa nature disparaît complètement » (1).

On a dit que la réglementation du travail des ouvrières favorisait les petits ateliers de famille aux dépens de la manufacture dont elles seraient renvoyées, quand la connexité des travaux oblige l'industriel à licencier les hommes adultes en même temps que les femmes. Remarquons d’abord que les femmes ne sont pas toutes employées avec des hommes. Lors même qu'elles le seraient, l’industriel n'ira pas de gaîté de cœur substituer à des ouvrières à bas salaires des ouvriers à salaires plus élevés pour augmenter ainsi ses frais généraux. Quant à donner de l'ouvrage aux femmes chez elles, le patron ne le peut souvent pas; la chose est faisable dans les industries de la couture et de la broderie, mais dans les industries textiles par exemple, l’ouvrière ne peut travailler qu’à l’usine, là où

(1) Cité par M. Lyonnais à la tribune de la Chambre le 9 juin 1888, J. O. Déb. parl,, p. 1711 et 1712.

sont les machines et les instruments. Il est vrai, qu’à la suite de la loi de 1900 beaucoup d’ouvrières ont été renvoyées; mais Ces renvois, ainsi que nous le verrons au chapitre suivant, tiennent à ce fait que la journée des hommes a été réglementée, lorsqu'ils sont en collaboration avec le personnel protégé.

$ 3. — La protection ne doit pas se borner aux femmes mariées.

Quelques économistes admettent que la durée du travail soit limitée pour l’ouvrière mariée, mais refusent la protection aux célibataires et aux veuves. Seule la femme mariée doit être protégée, disent-ils, parce qu’elle est soumise à la puissance maritale, elle doit obéissance à son époux et peut être victime de sa part de contraintes directes et indirectes.

Ce raisonnement est peu convaincant. D'une part, l'ouvrière a plus besoin d’être protégée contre le patron que contre son mari. Si ce dernier lui fait subir de mauvais traitements en l’obligeant à travailler plus longtemps que ses forces ne le lui permettent, elle peut s'adresser aux tribunaux pour obtenir la séparation de corps. Le plus souvent d’ailleurs, elle trouvera près de son époux l’aide et la protection qui manquent à l’ouvrière veuve ou célibataire. D’autre part, la femme mariée est moins exposée au surmenage, elle peut compter sur le salaire du mari tandis que célibataire ou veuve avec enfants, elle serait réduite à ses propres ressources et tentée de prolonger ses journées de travail pour augmenter son salaire; ne légiférer que pour la femme mariée serait laisser sans appui les ouvrières qui ont le plus besoin de protection. Enfin les

arguments tirés de la faiblesse naturelle de la femme et de son manque d'organisation syndicale ont autant de force, qu'elle soit mariée ou non. Nous ajouterons que l'intérêt des générations à venir apparaît dans les deux cas : il est très probable que la femme célibataire contractera mariage et la femme veuve peut se remarier.

Les partisans de la réglementation restreinte aux ouvrières mariées font valoir que le législateur, en limitant la journée de la femme, se propose de laisser la mère à ses enfants, l'épouse à son foyer, et qu'il n'avait pas le même motif d'intervenir lorsqu'il s’agit de célibataires ou de veuves sans enfants. La réponse est facile; nous avons vu que le seul but de la limitation légale n’est pas d’éviter la désorganisation de la famille; les autres motifs d'intervention sont communs à toules les ouvrières.

Nous ferons remarquer en dernier lieu que si le législateur n’imposait de maximum qu’au travail industriel des épouses, les patrons n’embaucheraient plus d'ouvrières mariées dont la présence dans leurs ateliers les obligerait à limiter la durée du travail. Elles ne trouveraient plus à s’employer. Il en résulterait une prime à l'immoralité par l’infériorité où le mariage serait ainsi placé en regard de l'union libre (1); pour

(1) Ce serait, dans la population ouvrière, le fâcheux état de choses qui règne chez les domestiques. Bien des maitres ne voulant que des célibataires, les domestiques se marient tard. La conséquence en est que dans les hôpitaux de Paris sur 3.483 accouchements de célibataires, on en compte r.369 dans la domesticité à qui d’ailleurs 20 0/0 des infanticides el ro 0/0 des avortements sont imputables. Du jour où la femme mariée sera rejetée de

celles qui veulent rester honnêtes, ce serait un encouragement au célibat.

SECTION II

Page 1