‹ La Limitation des Heures de TravailChapitre 6 sur 73 · LES OR EE · texte numérisé non relu

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sorte d'attraction sociale fait converger les elforts de tous les êtres humains vers leur utilité propre et indirectement vers l'avantage de la société. Cette force, c’est l'intérêt personnel, puissant aiguillon qui assigne au labeur de chacun un but unique : l'amélioration de sa condition.

Dans la poursuite de cet idéal, des intérêts contraires se sont heurtés, des antagonismes sont nés et, de jour en jour, s’est creusé plus profond le fossé entre les favorisés de la fortune et ceux auxquels elle a refusé ses bienfaits. L’inégalité des conditions a donné naissance à la rivalité des conditions, à ce qu'on est convenu d'appeler la question sociale et qui n’est au fond que l’éternelle question des riches et des pauvres.

La lutte des classes ne date pas d’hier ; c’est elle qui fut la cause de la Jacquerie en 1358, de la révolte des paysans anglais en 1381, de l'insurrection des paysans normands au xvi° siècle. « Patriciens et plébéiens à Rome, seigneurs et manants au Moyen-Age, nobles et roturiers en France, luttaient comme aujourd’hui bourgeois et prolétaires pour la richesse non moins que pour la puissance » (1). Mais en ce moment le conflit emprunte aux circonstances un caracière aigu de la plus haute gravité. D'intermittente et de locale qu’elle était jadis, la lutte tend de plus en plus à devenir permanente et générale. Autrefois ouvriers et patrons vivant ensemble se connaissaient mieux, ils « tempéraient en quelque sorte, par les inévitables familiarités de la vie commune, les sentiments hostiles qu'engendraient leur situation mutuelle » (2). Aujourd'hui le salariat livré à la propa-

(1) Lavollée. Les classes ouvrières en Europe, t. I, p r2. (2) Lavollée, loc. cit.

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gande socialiste, aigri par les déclamations farouches des leaders des comités ouvriers, n’a plus de relations intimes avec le patronat dans lequel on l'a habitué à voir un ennemi. Comme le fait remarquer M. Charles Benoist, « la question sociale se ramène de plus en plus à la question du travail » (1). Ce n’est plus la société tout entière qui est attaquée, on a spécialisé, c’est l’organisation du travail qui est en butte aux critiques violentes du « quatrième état ». Au siècle dernier, « des hommes nés dans le même pays, parlant la même langue, foulant le même sol, se sont sentis séparés par un abîme de défiance »(2). Le Travail s’est brusquement levé en face du Capital; la menace à la bouche et la haine au cœur, il lui a adressé ses revendications, réclamant une meilleure part des joies de la vie et des satisfactions humaines.

Les revendications ouvrières ont trouvé un écho dans l'opinion publique; elle s’est émue de la question et y attache maintenant autant d'importance qu’elle avait mis de soin autrefois à s’en désintéresser. Il fut un temps, en effet, où l’on ne se souciait guère de la condition de l’ouvrier. Le mépris antique pour le travail manuel,considéré comme occupation déshonorante, subsista pendant bien des siècles, Au commencement du xvn° siècle Loyseau pouvait encore écrire : « Nous appelons communément méchannique, tout ce qui est vil et abject; les artisans étant proprement méchanniques, sont réputés viles personnes » (3). La concurrence étrangère attirait alors

(x) Charles Benoist. Rapport sur la codification des lois ouvrières, p. 64.

(>) Martin Saint-Léon. Histoire des corporations de métiers, p.366.

(3) Loyseau. Traité des ordres, p. 63.

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tous les regards; les nations s’observaient, cherchan: les moyens propres à activer la production sans se préoccuper des agents humains de fabrication. L’indifférence coupable du temps passé à l'endroit des ouvriers ne saurait plus être reprochée à la génération actuelle. Par un de ces retours complets dont l’histoire nous offre plus d’un exemple, la question ouvrière est Pobjet de la sollicitude des pouvoirs et s’impose aujourd’hui à l’attention de tous, C’est ce qui a fait dire à M. Gladstone que sans doute le xix° siècle serait appelé dans l'histoire le siècle des ouvriers (1).

S'il est une discussion à l'ordre du jour, c’est bien celle de la protection des travailleurs qui est, affirme M. Bourguin, « un des phénomènes les plus saillants du siècle qui vient de se clore » (2). De là tant de discours, tant d'enquêtes, tant de congrès, tant de débats parlementaires et tant de mesures législatives, à telles enseignes qu’on se demande s’il ne serait pas opportun d’opposer au courant de socialisme d'État, un courant

(x) La récente création du ministère du Travail est une preuve de l'actualité des questions ouvrières.

(2) Revue d'économie politique de mars rocr, p. 236.

Nous employons ces termes « protection des travailleurs » parce que ce sont ceux dont on se sert habituellement pour désigner les dispositions légales en faveur de la classe ouvrière. Mais pas plus que l'expression « classes laborieuses », contre laquelle s'élève avec raison M. Villey (Principes d'économie politique, p. 236), celle de « travailleurs » ne convient. D'une part il est fàcheux « dans un pays où les mots ont une puissance magique », de laisser entendre aux ouvriers qu'eux seuls concourent à la production alors que les autres membres de la société resteraient improductifs se contentant de jouir paisiblement ; c'est méconnaitre la valeur du travail intellectuel souvent très épuisant. D'autre part le mot « travailleurs » est trop compréhensif puisque, dans l’espèce, il ne s'applique qu'aux travailleurs manuels.

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inverse d’ « antisocialisme d'État », selon l'expression de M. Charles Benoist, si l’on peut appeler ainsi la protection patronale en réponse à la protection ouvrière.

Au premier rang des revendications du salariat et en tête des réformes qu'il attend des pouvoirs publics et du parlement, figure en tous pays la réduction du temps de travail. Le congrès réuni par l’Internationale à Genève en 1867 proclamait ce principe bien des fois répété depuis que : « la première condition sans laquelle toute tentative d'amélioration échouerait est la /2matation des heures de travail ».

Nul sujet n’est plus d’actualité. On pourrait presque dire qu'il n'y a pas de réunion ouvrière sans discussion sur la réduction de la journée de travail, pas de congrès d’études sociales où celle-ci ne figure au programme des séances ; de nombreux articles lui ont été consacrés dans les journaux; des orateurs éminents l’ont portée à la tribune des Chambres: enfin elle est inscrite en lettres d'or sur la bannière de tous les partis socialistes et chacun sait s’ils sont nombreux à une époque où il estde mode de se dire socialiste et où nous voyons le socialisme fleurir sous toutes ses formes. En un mot, la limitation des heures de travail « constitue l’une des revendications ouvrières à la fois les plus connues et les mieux accueillies du public » (1).

Ce qui ajoute du relief à la question, c'est le grand nombre de personnes directement intéressées à sa solution. Nous voulons parler de l'importance numérique de la classe ouvrière, importance sans cesse croissante depuis que, par la concentration industrielle, « l'atelier

(1) Rist. La journée de travail de l'ouvrier adulte en France, p. 29.

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est devenu l'usine » et que le travail, jusque là particulier, « est devenu en quelque manière et dans quelque mesure collectif » (1). L'industrie a dû, pour faire face aux nécessités de la production et de la concurrence, employer des capitaux énormes et demander des bras de plus en plus nombreux ; dans son essor elle a fait appel au concours de tous forts ou faibles. Nous aurons donné une idée de la crise du travail quand nous aurons dit que les établissements surveillés par l'inspection sont au nombre de 511.783 (255.457 à personnel féminin ou mixte — 256.326 à personnel masculin adulte), et qu'ils emploient 3.726.578 personnes (2) (300.988 garçons — 264.650 filles — 797.483 femmes de plus de 18 ans — 2.363.457 hommes adultes). Remarquons encore que ces trois millions et demi de « travailleurs » fournissent annuellement environ 875 millions de journées {les enfants 150 millions — les femmes 200 millions — les hommes adultes 525 millions) (3). Il est à,noter que dans les chiffres ci-dessus ne figurent pas les mines, minières et carrières ainsi que les établissements de l'État dont le contrôle échappe aux inspecteurs du travail. Enfin ceux-ci ne visitent pas la majeure partie des employés de commerce ou des transports, des ouvriers à domicile pour lesquels la question de la réglementation de Ja journée est aussi agitée. Au total c’est donc, sur une population active de 19.715.075 Français (4), six à sept

(x) Ch. Benoist, loc, cit., p. 6.

(2) En 1894 le chiffre officiel était 2.454.943, ce qui accuse une augmentation d’un tiers en une dizaine d'années.

(3) Ces chiffres sont extraits du rapport pour 1905 de la Commission supérieure du travail J. O. du 27 août 1906. Annexe.

(4) Résultats statistiques du recensement de la population en

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millions de personnes pour lesquelles la réduction de la durée du travail offre un vif intérêt (1).

Par ces quelques considérations, on se rend aisément compte de la gravité du problème. Il est certain que l’homme n'échappe pas aux lois de la matière ; sa force n’est pas constante, elle se modifie, elle s’épuise; voilà pourquoi, dans le langage courant, travail est synonyme d'effort pénible. Il est non moins évident que l’industrie traverse une période d'activité fiévreuse d’une intensité considérable. Dès lors, il faut se placer entre le patron, que la concurrence incite à demander un maximum de travail pour le salaire convenu, et l’ouvrier porté à gagner ce salaire avec le moins de fatigue possible. Il faut rechercher quels sont leurs rapports juridiques au point de vue de la durée de la journée et voir s'il n'existe pas de solutions qui puissent donner satisfaction aux droits et aux désirs légitimes des deux parties, sans cependant nuire à l’ordre social et aux intérêts économiques de la nation.

C'est le sujet d'étude que nous nous sommes proposé dans ce modeste ouvrage. Les différents aspects sous lesquels il peut être envisagé rendront parfois la tâche ardue, « toutes les questions qui touchent à l’organisation du travail sont complexes de leur nature », disait Louis Blanc en 1848; mais nous nous souviendrons qu'il ajoutait : « elles veulent être abordées avec calme et approfondies avec maturité ».

1901. J. O. du 8 janvier 1906. Annexe. — On a classé dans la population active toutes les personnes qui, à la date du recensement, exercaient une profession rémunérée.

(x) V. dans les résultats statistiques du recensement de 1907, la répartition de la population active par catégories professionnelles.

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Après avoir passé en revue la durée du travail au cours des temps, nous étudierons, dans une première partie, les dispositions légales qui régissent actuellement en France la journée de l’ouvrier ; dans une seconde partie plus importante, nous discuterons le principe de la limitation des heures de travail et nous ferons l’examen de ses conséquences économiques et sociales,

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