LES COURTES JOURNÉES ET LA PRODUCTION
$ 4. — Le juste milieu.
Nous devons maintenant examiner jusqu’à quel point il est possible de limiter les heures de travail sans com-
(1) Brentano, Rév. d'écon. polit., 1893, p. 327.
re
promettre les légitimes intérêts de l'industrie et de la production nationales.
L'école socialiste prétend qu'on peut, sans danger pour la production, réduire à huit heures le labeur de l’ouvrier qui, retrempé par un repos plus prolongé, exécutera dans cette journée réduite le travail de dix et même de douze heures. Karl Marx disait que la productivité est en raison inverse de la durée du travail.
Avant d'examiner l’exagéralion contenue dans ce paradoxe étrange, nous ferons remarquer combien est contradictoire la théorie des collectivistes au sujet de l'influence de la journée de huit heures et des courtes journées en général sur le chômage et sur la production. Ils pensent que la diminution des heures de travail aura pour effet l'absorption des chômeurs et par suite une augmentation des salaires et cependant ils admettent que, malgré les Trois-Huit, la production restera constante. MM. Coriolan et Mortair prétendent à la page 12 de leur brochure : Le 1** ma et la journée de huit heures que là où dix hommes travaillent douze heures, grâce à la journée de huit heures il en faudra quinze; puis ils assurent à la page 17 que la production augmentera avec les heures de travail. Il est difficile de relever une plus forte contradiction. Il est cependant bien évident que s’il est nécessaire de faire appel à des ouvriers sans-travail c’est que la production journalière à diminué par suite de la réduction de la durée du travail. Il faut choisir entre la diminution du chômage ou l'identité du rendement; les deux théories ne peuvent se concilier. En effet : ou bien la journée de huit heures augmente Île nombre de bras embauchés et alors diminue la production; ou bien le travail devient plus intensif, la produc-
tion antérieure est maintenue, mais il n’y a pas restriction des chômages. C’est l’un ou l’autre, peut-être mi l’un ni l’autre; mais à coup sûr ce n’est pas les deux à la fois. Cela n'empêche pas M. Vaillant de déclarer, dans un même discours, d’une part qu'après l’élablissement de la journée de huit heures il y aura « moins de bras inoccupés sur le marché du travail faisant concurrence aux bras occupés », et d’autre part que la réduction de la durée du travail s’opérera « sans abaissement de la force productive et de la production » (1).
. Nous relevons une autre contradiction dans le raisonnement de l’école socialiste. Elle affirme ne pas entraver l’essor de l’industrie et ne pas amoindrir la productivité de l’ouvrier et cependant elle préconise la journée de huit heures comme le meilleur moyen d'empêcher la surproduction. Les marxistes demandent l’établissement des courtes journées pour limiter la surabondance productive et supprimer les bénéfices illicites des patrons qui, disent-ils, exigent du plus petit nombre d'hommes possible le maximum de rendement possible. Comment se fait-il qu’en restreignant à huit heures l'effet utile du travail individuel on puisse songer à rendre la production plus régulière et néanmoins la surexciter en développant l'intensité du travail? « Une productivité qui augmente est inconciliable avec une surproduction qui diminue » (2). Si, comme le disent les marxistes, la production est en raison inverse de la durée du travail, on surproduira autant après la journée de huit heures qu’avant, seulement le travail sera devenu plus intensif en prenant une allure plus vive. La réduction de la jour-
(1) J. 0. Chambre, Déb. parl. Séance du 27 juin 1896, p. 1076. (2) Bouge, Rev, polit, el parl., août 1896, p. 275.
née ouvrière est en définitive impuissante à éviter les crises de surproduclion, celles-ci proviennent d’un ralentissement dans la consommation; c’est là le motif de l'encombrement à certaines époques des produits sur le marché, faute de circulation et d'emploi.
Il faut se garder des formules mathématiques. On ne peut poser le problème en ces termes : si 42 heures produisent 400, combien produiront 10 heures ou 8 heures? et répondre : 1/5 ou 1/3 de moins. C’est un préjugé que dans une industrie donnée une heure quelconque de travail offre une valeur immuable et identique qu'on la prenne au commencement, au milieu ou à la fin d'une même journée, après un jour de repos ou le lendemain d’une longue journée de travail. L’intensité de la production dépend de beaucoup d’éléments et la durée du travail n’est qu’un de ces éléments. La rigueur abstraite des syllogismes se prête mal à l’infinie complexité des phénomènes économiques. Si les socialistes faussent la vérité en affirmant qu'une journée de huit heures est au moins aussi productive qu’une de dix, il est cependant certain qu’un travail modéré est propor” tionnellement (mais « proportionnellement » seulement) plus productif qu’un travail prolongé. Le temps n’est pas le seul facteur de la production, il faut compter avec l’organisation, le progrès de l’outillage, et surtout l’intensité du travail. Calculer mathématiquement la valeur de chacun de ces éléments est impossible. Quant au prétendu aphorisme : la production est en raison inverse de la durée du travail, il n'est vrai qu'exceptionnellement au-delà d’une limite très élevée (variant entre douze et quinze heures) qu'on ne peut déterminer exactement; c’est affaire d'application particulière dans chaque indus-
trie, chaque usine et même pour chaque ouvrier, Selon la juste remarque de M. Ansiaux : « Tout se ramène donc à une question de mesure et l’on doit poser cette règle qu'il faut donner au travail non point la plus longue durée possible, mais au contraire celle qui fait ressortir ce travail à son plus haut dégré de productivité régulière et constante » (1). C'est autour de dix heures qu’oscille aujourd'hui cette durée dans la plupart des industries (2).
Il y a un maximum d'efforts physiques el intellectuels qu'un homme ne peut dépasser sans amoindrir sa force de travail. Lorsque le labeur demandé est exagéré, les ouvriers «ressemblent un peu à la machine à vapeur qui commence à manquer de charbon » (3), ils perdent toute énergie, leur attention est moins éveillée. Une bonne moyenne, au contraire, met en pleine valeur leurs facultés intellectuelles et leur vigueur physique. Il est plus avantageux pour le patron {toute question d’humanilé mise à part) que le travail soit suffisamment intensif pendant un nombre d'heures modéré que languissant pendant de trop longues heures au cours desquelles le cerveau s’affaiblit, les nerfs s’émoussent, les muscles se relâchent.
Quand le travail est exécuté la nuit, sa production est loin d’être aussi élevée que lorsqu'il est effectué pendant le jour. Les salaires supplémentaires, les frais d'éclairage, la défectuosité des produits manufacturés
(1) Ansiaux. Heures de travail et salaires, p. r12.
(2) « Nous estimons, dit un inspecteur, que, dans l'état actuel de notre industrie, il y a intérèt à s’en tenir à la limite de dix heures ». (Rapports des inspecteurs pour 1902, p. 235.)
(3) Cauwès, op. cit,,p. r15.
à la lumière artificielle, l’usure plus rapide des machines, la surveillance plus difficile, les fatigues considérables du travail nocturne, la fréquence des accidents (la loi du 9 avril 1898 a mis lès risques professionnels à la charge: du patron), tout concourt à rendre le travail de nuit peu avantageux, comme le déclarait en 1902 au congrès de Cologne un industriel M. Strohl (1); aussi beaucoup de patrons l’ont-ils supprimé sauf dans les usines à feu continu. |
En définitive, on ne peut faire de réponse absolue à cette question : dans quelle proportion la production diminue-t-elle quand on réduit le temps de travail ? Mais il est certain que lorsque la durée du labeur approche des limites des forces humaines, une réduction se traduit par une augmentation de rendement qui est d’autant plus proportionnelle que la journée était plus excessive. Si nous supposons une journée de quinze heures réduite à douze heures, la production ne faiblira pas dans la généralité des cas, parfois même elle augmentera ; l’ouvrier intelligent qui fait bon emploi des loisirs et reçoit une alimentation suffisante compensera par une intensité plus grande {qu’il était incapable de fournir auparavant) le temps de travail supprimé. On peuttenir pour assuré que souvent une journée de onze heures est à peu près aussi productive qu’une de douze et que dans bien des cas une journée de dix heures donne un rendement peu inférieur à celui oblenu en onze heures. Voilà pourquoi nous avons dit précédemment que c’est la journée de dix heures qui actuellement concilie le mieux les intérêts de l’industrie et ceux de l’ouvrier.
(x) Rev. d’écon. polit., juillet 1905, p. 644.
Elle laisse à celui-ci suffisamment de loisirs sans nuire sensiblement à la productivité de son travail. A l’appui de ce que nous avançons nous pourrions citer de multiples exemples. M. Dolfus, industriel à Mulhouse, réduisit en 1869 de douze heures à onze heures la durée du travail dans ses ateliers et la productivité loin de diminuer augmenta de 5 0/0. Au lendemain de la loi de 1877, les patrons suisses reconnurent qu'ils obtenaient à peu près la même production en onzeheures qu'autrefois en douze et plus; un inspecteur, M. Schuler, disait que le déficit n’était que de 3 0/0 dans les fabriques ordinaires et de 1 1/2 à 2 0/0 dans les manufactures bien organisées. M. Jay ayant étudié spécialement la législation suisse conclut que l'introduction de la journée de onze heures n’a eu aucun effet sensible sur la production (1). Les mêmes constatations ont été faites en France. Un inspecteur, qui fut industriel avant d’entrer dans l’inspection, réduisit de onze à dix heures la durée du travail de son personnel et constata que la production était restée constante (2). Au lendemain de la loi de 1900, la Commission supérieure déclarait que la {production n'avait pas diminué dans les industries où la journée excédait onze heures (3).
(1) R. Jay. Études sur la question ouvrière en Suisse, p. 88 ets.
(2) Rapports des inspecteurs pour 1897, p. 353.
(3) Rapport de la Commission supérieure du travail pour 1900, p. 45. Il est à remarquer cependant à ce propos que l’optimisme de la Commission supérieure ne cadre guère avec de nombreux passages des rapports des inspecteurs. Ceux-ci ont des appréhensions sur les résultats du rigorisme légal en ce qui concerne les hommes. Tout en trouvant la journée de dix heures intrinsèque ment bonne, certains ne cachent pas que ses effets sont parfois
funestes au point de vue de la production, lorsqu'elle est imposée par une loi aux ouvriers adultes,
Toutefois il ne faut rien exagérer et l'on doit éviter les généralisations imprudentes. Ce serait une erreur de prétendre que toute réduction de travail est compensée par une productivité plus grande. M. Waddington, industriel lui-même qu'une longue expérience dote d'une haute autorité en pareille matière, déclarait à la tribune du Sénat, en 1900, que l'augmentation de productivité due à la réduction du temps de travail a des limites. « J'ai constaté, dit-il, que la production à l'heure croît lorsque la journée de travail diminue, mais que le total de la production obtenue est cependant moins élevé à la fin de la journée. Supposez un instant que la production soit de 10 grammes par heure, pendant toute la durée de onze heures: si la durée est réduite à dix heures, il se peut que l’on obtienne par heure une quantité supérieure aux 10 grammes produits autrefois, mais le poids total de 110 grammes ne sera plus obtenu pendant les dix heures de travail. La production totale sera certainement moindre » (43:
Après ces observations nous devons conclure avec certitude que la journée de huit heures ne pourrait convenir que dans les périodes de ralentissement de la production, mais qu’en temps ordinaire celle-ci en subi rait un contre-coup fâcheux et serait réduite, sinon proportionnellement à la réduction de travail opérée, du moins dans une notable mesure. Mettons en présence deux ouvriers également actifs et de santé robuste travaillant, l’un huit heures, l’autre dix ; même en les supposant payés aux pièces, au bout d’une année celui
(1) J. O0, Sénat. Déb. parl. Séance du 26 mars 1900, p. 169,
qui a travaillé dix heures aura incontestablement produit plus que son compagnon (1).
Ce n’est pas le moment de restreindre notre production, à une époque où les besoins de toutes les classes, et notamment de la classe ouvrière, se sont diversifiés et accrus considérablement. La journée de dix heures est en général une journée-limite au delà de laquelle il ÿ à une mauvaise utilisation de l’ouvrier et en deçà de laquelle il y a insuffisance de travail (2).
Dans certains industries, il est d'ores et déjà avéré que toute réduction nouvelle de la journée se traduirait par une diminution proportionnelle de rendement. M. Bourguin, disait en 4901 (alors que la durée du travail venait d’être réduite de douze à onze heures) que dans les tissages, malgré le perfectionnement de l’outillage, le déficit de la production était juste d'un douzième. Il ajoutait : « s’il est déjà malaisé de retrouver le produit de la douzième heure, il le sera plus encore de retrouver celui de la onzième alors que la vitesse des broches et l'intensité du travail ont été portées à peu près à leur maximum » (3). Que serait-ce si on décrétait la journée de huit heures ? « Dans la filature moderne, dit un inss pecteur, l'outillage comporte les derniers perfectionne-
(r) Si l'on produisait autant en huit heures qu'en dix heures, il n’y aurait pas de raison pour ne pas produire autant en six heures qu’en huit heures. Le but de la fraction turbulente ouvrière ne serait d’ailleurs pas atteint, ainsi que le remarque M. Villey; «il suffirait, dit-il, qu'il fût démontré que la journée de huit heures est avantageuse aux patrons autant qu'aux ouvriers pour que les meneurs eussent bientôt relégué cette réforme au rang des duperies bourgeoises, » (Rev. d'écon. polit. de 1894, p. 384.)
(2) Nous parlons, bien entendu, de la majorité des cas puisque, nous l'avons dit, on ne saurait ici formuler de règle absolue.
13) Rev. d'écon, polit., avril r9or, p, 315 et 32r.
ments, la production sera toujours, quoiqu'on fasse, en proporlion presque mathématique avec la durée de marche des métiers » (1). Il en est de même dans les peignages de laine où « toute réduction nouvelle de la durée du travail aura incontestablement pour conséquence une diminution correspondante du produit obtenu » (2).
La loi du 29 juin 4905 réduira certainement {lors de son application intégrale en 1910) le rendement des mines de houille. M. Motte calculait, en janvier 1902, que la moins-value serait de 6 0/0 dans les mines riches et de 12 0/0 dans les autres. M. Aynard, évaluait à 1 millions de tonnes le déficit de production et faisait remarquer qu'en supposant qu'il pût être comblé par une meilleure organisation, « le maintien du s{a{u quo dans une industrie que tout le monde, que tous les consommateurs surtout ont intérêt à voir progresser, apporterait un dommage immense » (3). M. Guillain, estimait, le 29 janvier 1902, que même avec le système des paliers et de réduction graduée, la loi de huitheures dans les mines occasionnerait une diminution globale de 4 millions de tonnes avec une majoration dans les frais généraux de 1 fr. 50 à 2 francs par tonne. C'était aussi l’avis de M. Baudin, Ministre des Travaux publics. En résumé, d'après les évaluations les plus modérées, il y aura une diminution de 13 0/0 sur la production
(x) Rapport des inspecteurs pour 1902, p. 71. Il est vrai que « c'est dans la filature qu'il est le plus difficile d'obtenir la même production dans une durée réduite », disait M. Jay au Congrès international de Paris en 1900.
(2) Rapports des inspecteurs pour 1901, p. 162.
(3) J. O0. Chambre. Déb. parl. Séance du 5 février 1902, p. 450.
totale et celle-ci descendra de 32 millions de tonnes à 28, c’est-à-dire au taux où elle se trouvait il y a une dizaine d'années. Des expériences récentes le prouvent surabondamment. En novembre 1900, la direction des houillères de Bruay consentit une diminution d’une demi-heure de travail; la production subit une baisse de 7,50 0/0. À Anzin, la durée de présence ayant été reportée en 1901 de dix heures quinze à neufheures quinze ; le rendement fut réduit de 12,50 0/0. En 1890, à Beauchamps, la journée de travail effectif fut abaissée de huit heures un quart à sept heures un quart; on constata alors un déficit de 14 0/0. Ces exemples accusent des moinsvalues presque proportionnelles à la réduction du temps de travail et suffisent à condamner la loi de 4905 (1). Tout se tient dans l’ordre économique et chaque incident y a de lointaines répercussions. La réduction de la production houillère et l'élévation du prix de revient du charbon, qui en sera la conséquence, n’intéressera pas seulement les mineurs, elle intéressera encore la métallurgie, Pindustrie du gaz et de lélectricité, les chemins de fer, les arsenaux, les manufactures et toutes les industries dont le charbon est le pain. Ce sera un renchérissement général sur leurs produits. Ainsi on a calculé qu’une élévation de 2 fr. à 2 fr. 50 dans le prix de la houille ferait monter le prix de revient de la fonte de 4 fr. 50, celui de l’acier de 7 fr., celui des tôles de 10 fr., celui des produits finis et des machines de 15 à
(x) On cite souvent, pour démontrer que la journée dehuit heures ne réduira pas la production minière, l'exemple de Ia « mine aux mineurs » de Monthieux. Mais, outre le stimulant créé par la copropriété de la mine, il est à remarquer que les galeries sont à une faible distance du sol et que les ouvriers peuvent ainsi faire des journées de huit heures de travail effectif.
30 fr. Les plus petits comme les plus grands ateliers éprouveraient d’inquiétantes surcharges qui auraient leur répercussion sur le bien-être général, allégeant les petites bourses et surtout les maigres budgets des ouvriers dans des proportions bien faites pour les inquiéter.
Les huit-heuristes invoquent l'exemple de l’Angleterre et des États-Unis pour assurer que les courtes durées de travail n'auront aucune influence sur la production nationale. Ils disent avec M. Millerand : « Les pays où la journée de travail est la plus courte sont aussi ceux où le labeur de l’ouvrier atteint son plus haut degré de productivité » (1). Les partisans de la réduction des heures de travail appuient encore leurs théories sur l'ouvrage de M. J. Raë dans lequel il est fait mention de nombreuses expériences anglaises ou australiennes de la journée de huit heures ayant donné des résultats satisfaisants.
On ne peut tirer argument pour tous les pays de faits qui se sont passés dans une ou deux nations, ce serait rééditer le sophisme ab uno disce omnes. La race anglo-saxonne est plus énergique; l'ouvrier anglais peut fourair un travail intensif qu'on ne peut demander à l’ouvrier français. Ce dernier est « moins réputé pour son énergie et son endurance que pour son bon goût, or le bon goût est ennemi de la précipitation et ne dédaigne pas une aimable flânerie » (2). L'éminent économiste, Michel Chevallier, qui avait une connaissance parfaite de l’ouvrier anglais, proclamait que celui-ci, doué de muscles plus vigoureux que le français, travail-
(1) Circulaire du r7 mai 1900.
(2) L. Bour. La Quinzaine, re* août 1902, p. 383.
lait avec plus de persévérance et de méthode. « S'il rencontre un obstacle dans l'exécution de sa tâche, il l’attaque avec un acharnement qu’un Français ne montre qu’en présence d’un adversaire en chair et en os » (432 Si les Anglais, les Américains, les Australiens produisent beaucoup en peu de temps, cela tient à leur nature (2); ce n’est pas parce que chez eux la journée est réduite, mais quoique la journée soit réduite. Au surplus il convient de remarquer avec M. John Raë (3) que la différence entre la journée de huit heures et la journée de dix heures en Australie n'est pas de deux heures, mais de trois quarts d’heure seulement; les dix heures dans la colonie de Victoria ne sont en réalité que huit heures trois quarts, en déduisant le temps des repos. D'autre part en Angleterre, nous le savons, la journée ordinaire est de neuf heures. On s’explique ainsi plus facilement le peu d'influence de la journée de huit heures, dans ces deux pays, sur la production antérieure. Enfin nous attirons l’attention sur ce fait, signalé au chapitre précédent, que très souvent, de l’autre côté du détroit, la journée de huit heures se prolonge par des heures supplémentaires.
Les expériences citées par M. John Raë sont inapplicables au continent; la lecon de choses c’est dans nos ateliers qu’il faut aller la chercher, puisque les conditions économiques n'y sont pas les mêmes. L'auteur de « /a
(1) M. Chevallier. The United-States, p. 280.
(2) « Donnez deux méliers de même valeur à deux ouvriers, l’un anglais, l’autre français. L'ouvrier anglais donnera au minimum, avec le même métier pendant le même temps, 10 o/o en plus de travail. » (Rapport Dron, loc. cit., p. 324).
(8)NMRAËMOD cit. p.283:
journée de huit heures » nous paraît d’ailleurs avoir eu beaucoup trop la préoccupation de justifier scientifiquement une idée populaire. Ses exemples sont choisis avec soin; nous allons en juger par l'expérience que cite M. Raë et qui fut faite dans les établissements de construction de machines de MM. Mather (1). L'école socialiste se plaît à considérer cette expérience comme une preuve irréfragable de l'excellence de la journée de huit heures. En 1893, MM. Mather et Platt, de Salford, réduisirent la durée du travail de cinquante-trois à quarante-huit heures par semaine pour leurs 1.200 ouvriers. Après une année d'essai, M. Mather examina les résultats de l'expérience et les déclara satisfaisants : la production élait plus grande, l’éclairage économisé, l'usure des machines amoindrie,.
Les huit-heuristes de pousser aussitôt des hourras en l'honneur des Trois-Huit. Maïs ils oublient que montrer n’est pas démontrer; il convient de ne pas trop vite s’enthousiasmer. « Cette expérience est intéressante, remarque M. Georges Michel, en ce sens qu’elle met en relief l’une des manières de faire produire en une usine le maximum d’effet utile dans un minimum de temps avec un maximum d'efforts. Elle prouve qu'à nombre égal d'hommes, avec une meilleure répartition du travail, la production peut augmenter » (2). Ne nous hätons pas pour cela d'en tirer argument en faveur des courtes journées. Il faut, en effet, tenir compte des conditions de l'expérience. Or l'essai était isolé, tout autour de l'usine de MM. Mather et Platt, les autres établissements occupaient leur personnel pendant dix heures. Les ouvriers
(x) J. Raë, op. cit. p. 1u-vr.
(2) G. Michel. Économiste français du 26 mai 1894, p. 661,
de cette usine désiraient vivement assurer le succès de l'expérience pour qu’elle fut continuée définitivement, étant donné qu'ils n’auraient pu aller travailler huit heures dans d’autres ateliers. Ils ont tous mis une ardeur aussi exceptionnelle qu'intéressée et se sont montrés pleins d’une bonne volonté dont, en temps ordinaire, les ouvriers ne sont pas prodigues, peusoucieux qu'ils sont le plus souvent des intérêts du patron. En second lieu, les ateliers de construction mécanique de MM. Mather et Plait contenaient beaucoup de machines-outils très délicates pour la conduite desquelles l’attention joue un grand rôle; les ouvriers incités à un travail plus attentif obtinrent le maximum de production. D'autre part, « la proportion des absences sans autorisation au temps total de travail était de 2,46 0/0 sous le régime des cinquante-trois heures par semaine; elle n’a plus été que de 0,46 0/0 sous le régime de quarante-huit heures (1) ». M. Mather attribue à ce fait une grande partie du succès de son expérience.
Les conditions de réussite de cet essai demeuré célèbre dans les annales collectivistes ne se rencontrent pas dans les autres industries et M. Mather lui-mème l’a reconnu en combattant l'intervention légale pour limiter le travail des ouvriers adultes. « L’essai aurait-il donné les mêmes résultats s’il avait été fait sous la pression d'une mesure législative? C’est douteux » (2). Pourquoi, s’il était absolument convaincant, ne fut-il pas continué ? C’est sans doute qu’on avait des motifs de croire qu'après l'obtention des huit heures à titre définitif, les ouvriers perdraient autant de temps qu'avant l'expérience. Enfin,
(x) J. Raë, 0p. cit., p. v.
(2) G. Michel, oc, cit,, p. 662.
nous ferons remarquer que dans l’usine de M. Mather il ne s'agissait que d'une réduction d’une heure au plus par jour, puisque les ouvriers ne travaillaient avant 1893 que cinquante-trois heures par semaine ({). En France, au contraire, la journée de huit heures enlèverait au moins deux heures à la durée du travail quotidien et, si on l'introduisait dans la législation protectrice des ouvriers, ce serait faire un saut dans l'inconnu.
Un essai des Trois-Huit fut tenté en France, en 1891, par un fabricant de chaussures du quartier du Jardin des Plantes à Paris, M. Cornevot. Cet industriel réduisit la journée de ses 250 ouvriers de onze heures à huit heures en leur permettant de maintenir leur salaire pendant tout le temps de l’expérience quelle qu'en fût l'issue et d'adopter la journée de huit heures à l'avenir, si l'essai était concluant. Celui-ci se présentait donc dans de bonnes conditions. Les ouvriers essayèrent de produire aulant en huit heures qu’en onze mais ne purent y parvenir. Malgré toute leur bonne volonté, ils ne purent fournir qu'un effort équivalent à celui de neuf heures et demie du travail antérieur (2). D'un commun accord l'expérience fut abandonnée. M. Cornevot esti”
(x) Dans beaucoup d'expériences citées par M. J. Raë, il s’agit de légères diminutions de la durée du travail. Ainsi M. Johson de Stratford, M. Allan de Sunderland purent réduire la durée du travail heddomadaire de cinquante à quarante-huit heures et de cin-
quante-trois à quarante-huit heures, sans que la production antérieure eût diminué. (J, Raë, p. cit., p. 53 à 56.)
(2) Si le déficit de production était d’une heure et demie dans les premiers temps de l’expérience, alors que les ouvriers n'étaient pas encore épuisés par un travail intensif et se trouvaient dans un état de surexcitation facile à comprendre, on peut juger de ce qu’aurait été annuellement la baisse de productivité, si l'essai était devenu définitif.
mait que sielle s'était poursuivie pendant un an, sans réduction des salaires, il aurait subi un préjudice de 10.000 francs.
Jusqu'à plus ample informé, il faut se garder d’accepter comme probants les faits et les chiffres produits par les collectivistes à l'appui de leur théorie des courtes journées. Voici par exemple M. Delahaye, un des délégués français à la Conférence de Berlin, qui nous présente un tableau suggestif des heureux effets en Amérique de la réduction de la durée du travail sur la production.
Valeur vénale de la Ateliers Nombre d'heures production par ouvrier par jour et par an
Anciens établissements
CHLORE 12 4.000 Société générale des
téléphones 10 5.695 Ateliers de Massachu-
SOLS entrera 9 9.136 Ateliers du New-Jersey. 8 1/2 13.505
De ce tableau ressort une progression surprenante quiassigne nne valeur de 4.000 francs au travail de l’ouvrier des douze heures, tandis que son confrère des huit heures en produit pour 43.505 francs, soit mieux que trois fois plus. Voilà n'est-il pas vrai une graduation concluante? Elle est invraisemblable. Nous ne doutons point de la véracité des chiffres fournis par M. Delahaye, mais c’est l'ingéniosité spécieuse de leur groupement qui conduit à des conclusions absolument erronées. D'abord, ces chiffres ont été recueillis à des étapes différentes; la notice des établissements Caiïl est de 1882, tandis que celle du Massachusetts est de 1873; or les
conditions du marché peuvent changer beaucoup d'une année à l'autre surtout en Amérique et les prix peuvent subir des écarts considérables. En outre, aucune similitude d'industrie n’est à invoquer; les établissements Cail faisaient à l'époque indiquée de la grosse construction avec un outillage défectueux, tandis que la Société des téléphones avait un outillage parfait et jouissait d’un monopole qui la mettait à l'abri des soucis de la concurrence. Toute compäraison entre deux industries différentes sera forcément stérile; deux proportions n'exigent-elles pas une commune mesure? Enfin M. Delahaye ne nous dit pas s’il a établi ses chiffres sur des moyennes et quel était le mode de salaire employé dans les divers établissements cités ; ces données avaient cependant une grande importance.
$ 2. — Amélioration de l'outillage, meilleure organisation et
intensité compensatrice.
Les partisans des courtes journées font valoir que pour regagner les déficits de production on peut perfectionner l'outillage, augmenter la vitesse des métiers, améliorer la matière première. Nous doutons que ce soient là des remèdes efficaces. « L’oulillage mécanique, géneralement approprié aujourd’hui à une production maximum, ne semble plus pouvoir se transformer en vue d’une réduction de la main-d'œuvre » (1). Nous avons vu que dans les filatures il n’est pas possible d'accélérer la marche des métiers. En supposant même l’augmentation de vitesse toujours possible, la thèse collectiviste serait encore erronée; elle ne lient pas assez compte de
(1) Rapports des inspecleurs pour 1960, p. 239.
l'expansibilité infinie des besoins de l’homme nécessitant une production de plus en plus grande. En outre, les huit-heuristes ne calculent pas l'augmentation des frais généraux, l’achat des machines, les loyers des locaux qui les abritent, les dépenses d'entretien qu’elles nécessitent, l'amortissement du capital qu’elles immobilisent. Si une machine devait dans un avenir prochain produire deux fois plus qu'aujourd'hui, il ne s’en suivrait nullement que la journée de l’ouvrier qui la sert pourrait être réduite.
Quand on parle d'amélioration de l’outillage, on oublie toujours le petit patron qui ne peut songer à acheter des machines supplémentaires ou de nouveaux modèles. « C’est très bien, écrit M. Béchaux, de protéger l’ouvrier, mais lorsque le même ouvrier s’élève au rang de patron il est digne lui aussi d’égards et de bienveillance » (1). Les petits industriels possédant peu d’avances ne pourront introduire des perfectionnements dans leur atelier, et si la journée de huit heures n’est praticable qu’à condition de renouveler le matériel, ce sera pour eux la stagnation des affaires.
Nous ferons encore remarquer la singularité de l’argument produit par ceux qui veulent réduire la journée de travail. L'outillage, admettons-le, va être tellement perfectionné qu’on produira en huit heures autant qu’autrefois en dix; mais alors l’industriel qui fait travailler dix heures produira autant qu'en douze, s’il réalise les mêmes perfectionnements dans son usine, Il reste donc vrai que le déficit de production est équivalent à deux heures ; les améliorations ne sont pas l'apanage de
(1) Correspondant du 10 janvier 1903, p, 164.
la journée de huit heures; rien n’empèche le patron, quelle que soit la durée du travail, d'introduire dans sa machinerie telle transformation qu’il jugera utile. Nous en dirons autant de la meilleure organisation à l'intérieur de l'atelier. Sans doute les industriels pourront, comme cela s’est produit à la suite de la loi de 1900, astreindre leur personnel à une discipline plus rigoureuse, exiger l’exactitude la plus absolue pour les entrées et les sorties ét les sorties, réduire au strict minimum le nombre et la durée des repos, exiger du personne] le silence à l’intérieur des ateliers, interdire aux hommes de fumer, aux femmes de commencer à s’habiller avant l'heure du départ; on peut encore substituer le salaire aux pièces au salaire à la journée pour surexciter le zèle de l’ouvrier, établir des primes à la production pour fouetter son énergie. Mais la meilleure organisation, tout comme le perfectionnement de l'outillage, peut aussi bien se réaliser aujourd'hui avec la journée de dix heures que demain avec celle de huit heures. On nous objectera peut être que la réduction du temps de travail est un stimulant faute duquel le patron s’endormira dans la routine et n’introduira dans ses ateliers aucune amélioration ? Nous pouvons tenir pour certain que la concurrence intérieure et extérieure suffit à aiguillonner les industriels et à ne leur faire négliger aucun des perfectionnements qu’ils sont à même de réaliser; bon gré, mal gré, ils doivent suivre la loi du progrès.
Les courtes journées, affirment leurs partisans et c’est surtout cet argument qu’ils donnent, ne causeront aucun préjudice à la production parce que l’ouvrier se livrera avec plus d’ardeur au travail; au lieu de se contenter
de « remplir sa journée », il aura à cœur d’ « abattre de l'ouvrage »; ses forces plus ménagées seront susceptibles d'une meilleure utilisation. Il y a dans le travail une certaine élasticité qui, suivant l'expression usitée, le rend compressible, grâce à l'intensité compensatrice. « En lui-même, le travail est compressible, remarque M. Brants, il peut s’accumuler en une durée moindre par un effort plus serré, plus énergique » (1).
Le raisonnement est très juste mais il ne faut pas en exagérer la portée. L’intensité compensatrice est surtout possible aux industries telles que la construction mécanique, l’ameublement, dans lesquelles la vigueur et l'habileté de l’ouvrier sont les facteurs les plus importants de la production; l’ouvrier pourra manier le marteau et pousser le rabot plus rapidement, donner à ses muscles leur maximum d'effort, à ses doigts leur maximum d'adresse et de souplesse. Il est certain d’autre part que la tension d'esprit ne peut être maintenue pendant douze heures au même degré que pendant huit ou dix; l’ouvrier exécutera plus vivement une tâche qui dure moins longtemps ; son travail plus atlentif comportera moins de déchets. Mais le travail est inégalement, compressible suivant les pays etsuivant les industries (2). Il y a une limite, objective dans la nature du travail et subjective dans l’habileté de l’ouvrier, au-delà de laquelle l'intensité ne peut compenser le déficit de production. Compter sur la compression du travail pour faire produire à l’ouvrier français autant en huit heures qu'en
(x) Brants. La journée de huit heures dans le travail industriel, Brochure, p. 6.
(2) « Rien ne diffère plus d’une journée de travail, qu'une autre journée de travail », disait l'économiste américain Walker.
onze, c'est se leurrer d'un vain espoir; nous en avons fourni la preuve en rapportant l'expérience malheureuse de M. Cornevot.
Il faut une énergie peu commune, et qu'il est impossible de soutenir pendant longtemps, pour regagner deux ou trois heures sur huit de travail. M. John Raë attribue le redoublement d'activité en proportion de la réduction de la journée chez les Australiens à ce fait qu'ils se nourrissent principalement de viande et qu'ils en mangent plus qu'aucun autre peuple du monde (1). Aussi s’est-on demandé parfois si une nourriture plus fortifiante ne permettrait pas à l’ouvrier français d'atteindre la même intensité de travail. Nous devons répondre par la négave; l'alimentation, il est vrai, a une influence sur la productivité, mais, bien que l’élément physique ne soit pas négligeable, l’élément moral est le plus important. « S'il y a dans l’ouvrier un estomac, dit M. Cheysson, il y a aussi une âme... Deux consommateurs identiques peuvent être des travailleurs dissemblables » (2).
Quel sera l’aiguillon qui incitera les travailleurs industriels à intensifier leur labeur dans les courtes journées? Sera-ce le souci des intérêts du patron? Les huitheuristes ne sont pas assez naïfs pour le prétendre, d’autant plus que si l’ouvrier a obtenu ia limitation du temps de travail par la force syndicale ou légale, il ne doit aucune espèce d'obligation à son patron. Pour faire naître l'intensité compensatrice on compte sur la substitution du salaire aux pièces au salaire au temps; l’ouvrier étant payé d’après l’ouvrage accompli fera tous ses ef-
(x) J. Raë, op. cit., p. 28r.
(2) Bulletin de l’Institut international de statistique, 1890, t. V,
forts pour produire autant en huit heures qu’en dix. Mais il y a là un fait individuel qu'on ne peut garantir et que les collectivistes ne peuvent escompter que dans la discussion et pour les besoins de la cause. Peut-être les choses se passeront-elles comme ils le disent, lorsque l'ouvrier est dans le dénuement, mais assez souvent le travailleur manuel ne cherche qu’à obtenir le salaire qu’il regarde comme nécessaire à ses besoins et ne se préoccupe pas d'améliorer sa situation. Il préfère un petit train de travail avec salaire normal à un développement intense d'énergie avec salaire plus élevé. Les ouvriers aux pièces obéissent encore, quand la rémunération s'élève suffisamment, à une impulsion altruiste en limitant volontairement la production, par esprit de solidarité, pour fournir de l'ouvrage aux chômeurs (1). « Souvent aussi ils craignent, non sans raison, que les patrons, en voyant le salaire augmenter avec les produits, ne diminuent les tarifs » (2) et ils redoutent d’avoir ainsi fourni un travail intensif pour le seul bénéfice du patron.
La compression du travail, quand eile est possible, n'est pas sans inconvénients. La production perd souvent en qualité ce qu’elle gagne en quantité, lorsque
(x) Dans les procès-verbaux de l’enquête de 1884 sur la situation des ouvriers dans l’industrie, nous trouvons cité un fait bien caractéristique. M. Pichot, membre de la Chambre syndicale des imprimeurs, s’élant plaint à ses ouvriers payés aux pièces de ce qu'ils ne mettaient pas beaucoup d’ardeur au travail, recut cette réponse : « Vous avez raison, mais mettez-vous à notre place. Vous avez actuellement du travail pour dix machines à condition que vos machines ne produisent que 1.500 de lirage par jour. Le jour où elles produiront 3.000, la moitié du personnel sera à pied. Par conséquent nous ne pouvons faire ce que vous demandez »,
(2) Bourguin. Rev, d’écon, polit., avril 1901, p. 318,
l'intensité est trop grande. Les produits hâtivement manufacturés sont défectueux, les matières premières sont gaspillées, les machines moins surveillées s’usent plus vite.
L'intensité compensatrice très prononcée n’est pas seulement désavantageuse pour l'industriel, elle est encore nuisible à l’ouvrier dont elle ruine la santé (1). On peut donner un « coup de collier » pendant quelque temps sans en être incommodé, mais le même effort ne saurait être fourni sans dommage physique et intellectuel pendant toute l’année. Un gymnaste ne pourrait produire toute une journée les efforts considérables qu’il fournit pendant quelques instants; un cheval au trot parcourt une longue route, mais au golop il est bien vite fatigué. Il en est de même dans l’industrie ; dix ou onze heures de travail modéré sont parfois moins épuisantes que huit heures nécessitant une intense concentration d'esprit et le déploiement d’une activité fiévreuse. Dans ce dernier cas, l’ouvrier, selon une expression populaire, « se dévore à l’ouvrage »; c’est ce qu'en Angleterre on appelle le pushing system.
L’intensité compensatrice n'est pas souhaitable si elle doit amener une prompte déchéance de l’ouvrier surmené et si, au lieu d'améliorer la capacité productive de la race, elle en cause la dégénérescence. Plusieurs écrivains ont signalé cet écueil. M. Paul Leroy-Beaulieu s'exprime ainsi à ce sujet : « Les machines vont
(x) Nous pourrions ajouter que la compression du travail variant avec l’habileté du travailleur, les courtes journées qui la provoquent, loin de constituer une mesure favorable à la masse ouvrière, accentuent encore les inégalités naturelles en profitant aux ouvriers d'élite seuls capables d'opérer une compression suffisante,
d'un mouvement de plus en plus accéléré. Si le développement de force musculaire est moindre, celui de la force nerveuse est prodigieuse. L’attention doit toujours se tenir en éveil. Dans sa vélocité surhumaine l’implacable machine ne permet pas de sommeiller un instant. C’est une lutte terrible de l’ouvrier et de la machine où le premier s’épuise » (1). Avec le fils de l’éminent économiste nous ajouterons : « Chacun sait qu’une série de coups de colliers très brefs use beaucoup plus le tempérament qu'un travail prolongé mais modéré » {2). Aussi critiquons-nous la formule de Mundella : « Le mieux est de concentrer le travail dans le moins d'heures possible ». Si l’ouvrier devait être plus épuisé par un travail de huit heures que par un travail de dix, « l'avantage de l’addition de deux heures de loisirs pourrait être contrebalancé par la diminution de la valeur attachée à chaque heure de loisir » (3). M. Vaillant, un des promoteurs en France des Trois-Huit, avoue que la journée de huit heures, dans les conditions économiques actuelles, ne lui donnerait pas toute satisfaction ; «nous voudrions, dit-il, limiter en même temps que la durée de la journée de travail l'intensité même du travail » (4); c’est là un désir irréalisable puisque, prétend l’école socialiste, la production ne doit pas diminuer. Karl Marx a lui aussi fait remarquer les funestes effets de la compression croissante du travail.
Dès maintenant l'intensité est considérable ; c’est un
(1) Paul Leroy-Beaulieu. Le collectivisme, p. 293-294.
(2) Pierre Leroy-Beaulieu, Économiste français du 9 juillet 1904, P. 45.
(3) Ansiaux, op. cit., p. 13r.
(4) J. 0. Chambre. Déb, parl, Séance du 21 déc, 1899, P. 2299.
des traits caractéristiques du travail moderne et si l’on pouvait mesurer à l’aide d’un dynamomètre la consommation de la substance cérébrale, on s’apercevrait que l'ouvrier en dépense souvent plus aujourd’hui qu’autrefois, alors que la moyenne de la journée était plus élevée. « Un tisseur à la main, dit M. Schultze-Gœvernitz, peut travailler treize heures par jour; il est physiquement impossible au tisseur actuel qui dirige six métiers à la fois de travailler treize heures. La nature du travail a complètement changé. La surveillance de la machine, c'est-à-dire un effort intellectuel a remplacé l’effort musculaire. Ceux qui ont observé le fileur d’Oldham au milieu du brouhaha de 2.500 broches, ou l’ouvrière de Burnley, entourée de quatre à six métiers travaillant à une vitesse de 200 coups à la minute, savent quel haut degré d'attention est ici nécessaire » (1). Il en est de la machine humaine comme de la machine industrielle ; elle perd en force ce qu’elle gagne en vitesse. Il faut deux fois plus de charbon pour maintenir un navire à la vitesse de quinze nœuds à l'heure qu'à la vitesse de douze ; la locomotive de train express est plus vite usée que celle de train de marchandises qui cependant remorque un plus lourd convoi. De même la compression intense du travail épuise plus rapidement l’ouvrier pendant de courtes journées qu’un travail normal pendant un temps plus long.
Enfin, malheureusement pour la thèse collectiviste, lors même que l'intensité n'aurait aucun effet pernicieux, elle ne serait encore pas le palladium des 7rois- Huit. Dans bien des cas, en effet, il ne saurait être question d'intensité compensatrice.
(x) Schultze-Gævernitz, La grande industrie, p. 180.
Il y a d’abord certaines occupations pour lesquelles le travail ne peut être resserré dans un temps plus court, si intelligent et si diligent qu’on suppose l’ouvrier. Dans cette catégorie rentrent toutes les entreprises où le travailleur rend des services plutôt qu’il ne crée des produits. C’est ainsi qu’un mécanicien conduira son train d’une façon égale pendant huit, dix, douze heures; le travail est ici quantitativement proportionnel au nombre des heures, si qualitativement il peut être plus avantageux. Il est évident qu’on ne peut augmenter le rendement lorsque le temps est un facteur immuable. Que la journée soit de huit heures ou de douze, il faudra toujours le même temps pour faire une réaction chimique, une fusion de minerai; ici la volonté de l’ouvrier n’a aucune part dans l'achèvement plus ou moins rapide de l'opération, seules les lois physiques et chimiques entrent en scène et la réduction de la journée les laisse indifférentes.
En second lieu, où l’ouvrier n’est que le simple servant ou surveillant d’une machine, le travail ne peut être intensifié puisque les qualités personnelles n’ont presque aucune part à la production (1). La Commission supérieure du Travail constatait en 1904 qu'il y avait eu diminution de production à la suite de la loi de 1900 « dans les établissements où la participation de l’ouvrier à la production est purement mécanique. Dans ces industries la production est intimement liée au rendement des métiers ou machines-outils auxquels est subordon-
(x) On peut poser en principe que, dans les cas de réduction du travail, Paugmentation de l'unité de production est en raison directe de l'intervention active de l’ouvrier dans le travail.
née la main-d'œuvre » (1). Les trop courtes journées diminueraient donc considérablement la productivité de l’ouvrier, lorsque le rôle de celui-ci se borne à répéter un geste pour ainsi dire automatique et que l’outillage ne peut être amélioré. Il en est ainsi dans les briqueteries, dans la céramique du bâtiment, dans les filatures, où les qualités personnelles concourrent pour une faible part à l'intensité de la production et où l'outillage est tenu au courant des-derniers perfectionnements. L’inspecteur de Dijon constatait, en 1904, dans les filatures de sa région des diminutions de 5, 4, 3, 2 1/2 et 2 (/0.
Les machines sont habituellement construites pour donner le maximum d'effort utile et l’ouvrier ne peut accélérer des rouages qui tournent aveuglément avec une rapidité inconcevable. Il ne dépend pas de lui que la machine qui bat trois cents coups à la minute en batte quatre cents. [l est impossible, par exemple, de demander à l’équipe d'ouvriers qui conduit une presse rotative Marinoni de doubler dans un temps donné le tirage d’un journal. Un des chefs du parti socialiste, Benoît Malon, reconnaissait que « la journée de huit heures n’est pas la solution de la question sociale » parce que « pour les travaux mécaniques, la vivacité de la main ne saurait faire tourner plus vite la machine à moteur » (2).
Il est vrai que si perfectionnée que soit la machinerie, elle exige une mise en train, des arrêts qui sont autant
(x) Rapport de la Commission supérieure du travail pour 1904.
(2) Revue socialiste de décembre 1890, p. 673. Nous ferons aussi remarquer qu'il y a un excès de vitesse au delà duquel le travail est de mauvaise qualité et détériore la machine. Dans les fila- Lures, par exemple, lorsque les broches font, plus de 6,000 tours à la minute les métiers s’usent rapidement et les gros fils deviennent cassants.
d'occasions pour l’ouvrier de manifester son habileté ou son impéritie; il doit éviter de laisser tourner la machine « à blanc ». Voici un ouvrier préposé à la conduite d'un métier à tisser mécanique ou d’une machine à fabriquer le papier; sans doute lorsqu’un fil vient à casser ou lorsque la trame du papier se rompt, il dépendra de son adresse et de sa bonne volonté de réparer cet accident dans le moindre temps; mais pendant les longues heures où le rôle de cet ouvrier sera réduit à une surveillance inactive, pendant tout l'intervalle de temps où la machine fonctionne normalement, sans menace d'arrêt et à son maximum de vitesse, son débit reste le même. Dans une journée de huit heures, l’ouvrier pourra gagner tout au plus une demi-heure par un soin plus attentif du métier qu'il doit surveiller: encore faut-il supposer un ouvrier d'une habileté consommée et très soucieux des intérêts de son patron.