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SECTION IV LES COURTES JOURNÉES ET LE SALAIRE

Qui supportera la diminution de production ? sera-ce l'entrepreneur, le salarié, le consommateur? Nous n'hésitons pas à répondre : tous les trois à la fois, mais c’est surtout le salarié qui paiera les frais de l'expérience. La réduction du labeur, lorsqu'elle est trop forte, crée un état de crise dont les effets se font sentir sur la population ouvrière sous forme soit de diminution de travail, soit d’abaissement des salaires. La journée de travail et le salaire sont deux choses unies par des liens très étroits ; on ne peut toucher à la quotité du travail sans toucher indirectement, dans la majorité des cas, à la

rémunération du travailleur. Le travail, est, en effet un instrument de production et sa valeur (le taux du salaire), comme celle de tous les instruments de production, dépend de la productivité. Or celle-ci diminue, nous l'avons vu, avec les trop courtes journées; il en résulte d’une manière inévitable la diminution du gain de l’ouvrier.

La journée de dix heures n’a pas grande influence sur son budget mais les Trois-Huit risquent fort de l’'amoindrir (1). Le patron n’obtenant plus en huit heures qu’une production égale à 85, alors qu’en dix heures il atteignait le chiffre de 100, réduira le salaire de son personnel de façon à le proportionner au travail accompli. Le fileur, qui actuellement fait produire 45 kilogs à sa broche, ne pourra en obtenir en huit heures que 12, et comme il est payé au kilog, recevra une rémunération plus faible. Désabusé des journées réduites l’ouvrier s’apercevra alors à ses dépens de la justesse de la maxime anglaise : {me is money. M. Gladstone, à qui on demandait en 1891 son avis sur la limitation légale du travail, répondait : « Avant de donner mon assentiment à ce principe, je voudrais être assuré, par une démonstration topique, que tel ouvrier qui actuellelement recoit un petit salaire pour un grand nombre d'heures de travail, recevra au moins le même petit salaire quand on aura réduit le nombre des heures ». C'est en effet le côté le plus intéressant de la question (2).

(1) Villermé, tout en déplorant l’abus des journées excessives, avait prévu ce résultat. « Réduire la journée de l’ouvrier, disaitil, c’est réduire son salaire, c'est souvent lui ôter le moyen de vivre. » (Villermé, op. cit, t. II, p. 100.)

(2) Au lendemain de la loi de 1900, il y eut 4r grèves, dans

Sans doute le gain de l’ouvrier ne sera pas restreint dans la même proportion que la durée de la journée puisque, nous l'avons dit, la production ne diminue pas exactement dans la mesure du travail et que le salaire est en raison directe de la productivité (hormis les temps de crise). Mais l’ouvrier qui ne recoit plus que 4 fr. 25 pour huit heures de travail, au lieu de 5 francs pour dix heures, supportera de ce fait un préjudice de 4 fr. 50 par semaine et de 225 francs par an; c’est là un déficit appréciable dans le budget d’un ménage ouvrier, surtout s’il est répélé pour plusieurs membres de la famille.

Accordons à l’école socialiste que la production ne diminuera pas grâce au perfectionnement de l’outillage ; mais l’achat de nouvelles machines, les dépenses d’entretien et de locaux, augmenteront les frais généraux; le patron oppressé par la concurrence, sous peine de travailler à perte, devra, même dans cette hypothèse, réduire le chiffre des salaires. Le problème qui se posera pour lui consistera à payer huit heures de travail au même taux que dix, alors que ses frais se seront accrus.

Que la production diminue ou qu’elle se maintienne au même taux grâce à l’amélioration du matériel, si les industriels ne baissent pas les salaires, il ne reste que deux hypothèses :

1° Ou bien les patrons majoreront les prix de vente

931 établissements avec 20.000 grévistes, motivées par l'intention des patrons de faire subir une réduction aux salaires en proportion de la diminution du temps de travail. Le mouvement gréviste aboutit à la longue grève des 2.300 tullistes de Calais. On peut juger par là de ce qu’aurait été l'agitation ouvrière à propos des salaires, avec une journée de huit heures.

pour compenser les prix de revient et retrouver leur rémunération économique sous forme de profits. Dans ce premier parti, l'écoulement des produits diminueraetune partie des ouvriers n'ayant plus de travail sera renvoyée. En outre, une pareille mesure fera le jeu de la concurrence étrangère; nos rivaux sur le marché international, salariant moins leurs employés proportionnellement au temps de travail, pourront offrir leurs produits à plus bas prix. Les ouvriers eux-mêmes seront concurrencés par la main-d'œuvre étrangère qui viendra s'offrir au rabais (1). Enfin, dans cette première conjoncture, le salaire nominal sera bien encore le même que sous le régime des plus longues journées, mais le salaire réel sera réduit, les objet manufacturés ayant augmenté de prix. Pour prendre un exemple : l'ouvrier qui pouvait autrefois avec six francs se procurer trois paires de sabots ne pourra plus en acheter que deux, parce que le fabricant de sabots, continuant à verser la même rémunération à ses employés bien que la production ait diminué, sera obligé, pour ne pas se ruiner, d'augmenter le prix de ses produits. Sous l'influence de la réduction des heures de travail, le prix de vente du fer, des tissus, du charbon, de la soie, des objets enfin que toute le monde consomme haussera considérablement (2). Presque tout le budget de la classe ouvrière sera employé aux dépenses nécessaires; les dépenses utiles lui deviendront difficiles ;

(x) M. Vaillant pressentant le danger propose de réduire à ro o/o la faculté d'emploi des ouvriers étrangers ; cette conclusion suffit à condamner le système.

(2) L’élévation des prix retombera principalement sur les ouvriers agricoles qui, sans avoir la compensation de travailler moins longtemps, devront payer tout plus cher.

quant aux légères dépenses vo/upluaires qu’elle se permettait, elles lui seront refusées, Pour l’ouvrier le résultat sera absolument le même que si le salaire avait été réduit ; avec la même rémunération il sera moins riche, il restreindra ses achats et le petit commerce perdra une partie de la clientèle dont il vit.

2 Ou bien les industriels se contenteront de profits dérisoires, ou même les abandonneront complètement; dans ce cas, c’est la ruine à brève échéance; aussi ne s’arrêteront-ils pas à ce second expédient. Les affaires de nos jours comportent trop de risques et traversent des heures trop critiques pour qu’une pareille générosité soit fréquente. « Il se peut, dit M. Ansiaux, que dans certains cas le patron trouve préférable de ne rejeter la perte ni sur l’acheteur ni sur l’ouvrier et qu'il se l'impute à soi-même, mais tout porte à croire que cette exception sera fort rare » (1). Les ouvriers s'imaginent trop souvent qu'ils peuvent faire un appel incessant à la bourse du patron et que ses fonds disponibles, à l'inverse du tonneau des Danaïdes qui ne pouvait se remplir, constituent une réserve qui ne peut s’épuiser (2). C’est Ià une hallucination de gens en appétit; on se fait illusion en représentant l'industriel comme faisant toujours de gros bénéfices dont il laisse, selon son gré, tomber dédaigneusement quelques miettes pour les gens qu'il emploie. Il

(x) Ansiaux, 0p. cit., p, 94.

(2) M. Guesde déclarait en 1894 : « L’accroissement des frais de production qui pourra résulter du plus grand nombre de prolétaires (il visait la restriction du chômage par les courtes journées) sera, immediatement au moins, pris sur les profits capitalistes appelés à faire, dans une certaine mesure, les frais de cette amélioration des conditions ouvrières » (/. 0. Chambre. Déb. parl. Séance du 12 mai 1894).

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n’y a qu'à consulter les tables statistiques des faillites et liquidations judiciaires pour se convaincre que beaucoup d'entreprises ne réussissent pas et que beaucoup d’autres végètent. Il y a d’ailleurs la foule des petits patrons qui vivent au jour le jour avec très peu d’'avances; leur demander de céder une part de leurs bénéfices pour ne pas réduire les salaires avec la journée de travail, c’est exiger d'eux la cessation des affaires.

Ce qu’il y a de surprenant c’est que les industriels, acculés à une situation qu'ils n'ont pas créée, sont dès maintenant rendus responsables des pertes de salaires, corollaire des réductions de temps de travail; les ouvriers se révollent contre eux sous prétexte que d’autres patrons ont pu se dispenser de baisser les salaires même avec des moins-values dans la production. Si ces derniers continuent à distribuer une aussi forte rémunération, c'est simplement que les conditions économiques ne sont pas les mèmes partout, mais cela ne prouve pas que tous les industriels puissent en faire aulant.

L'école socialiste a parfois prétendu empêcher le gain de l’ouvrier de faiblir en substituant le salaire à la journée au salaire à la pièce. « Nous croyons qu'étant donnée la manière dont le travail tend à s'organiser, disait M.Prudent-Dervillers dans l'enquête de 1890-1893, le travail à la journée se substituera au travail à la tâche »{1). Les huit-heuristes se rendent compte que dans une journée réduite l’ouvrier produira moins et que s'il est payé au kilog, à la pièce, ou au mètre, son salaire risque fort de diminuer (2); si, au contraire, on le

(1) Rapport Dron, loc. cit., p. 386.

(2) Dès la loi de r900, les inspecteurs ont constaté que « les ouvriers actifs et laborieux payés à la pièce, qui produisaient déjà

paye à la journée, le taux de sa rémunération est fixé une fois pour toutes, espèrent-ils, et ne suivra pas les oscillations de la production. La question revient à se demander si le patron peut maintenir le même salaire avec un rendement moins élevé; nous avons répondu par la négative. La suppression du salaire aux pièces ne pourrait d’ailleurs que nuire à la thèse des Trois-Huit; ce mode de paiement est en effet un stimulant qui met en jeu l'intérêt personnel, le plus puissant mobile des actes humains. En établissant le salaire à la journée, les huit-heuristes iraient à l'encontre de leur but indirect qui est le maintien de la production antérieure (1).

De quelque façon qu’on envisage la réduction des heures de travail au delà de la moyenne raisonnable, on s'aperçoit donc que les courtes journées auraient un contre-coup fâcheux sur les salaires. Il est vrai que les ouvriers auraient la ressource de se promener plus longtemps, de développer leur organisation, d’aller aux clubs, dans les réunions ouvrières écouter les orateurs du prolétariat. Mais le peuple « vit de bonne soupe et non de beau langage ». IL est très bien sans doute d'inscrire dans une loi ouvrière des pensées généreuses ; encore faudrait-il qu’elles ne se bornent pas à une phi-

tout ce qu’ils pouvaient, ont vu en général les gains fléchir avec la réduction de la journée de travail ». (Rapports des inspecteurs pour 1902, p. 72. V. aussi Rapports pour 1900, p. 108 et 109.)

Nous avons dit suprà que dans les arsenaux de la marine, M. Pelletan a substitué le salaire à la journée au salaire à la tâche.

(1) Nous avons vu précédemment que les partisans des courtes journées espéraient combler le déficit de production en fouettant l'énergie de l’ouvrier par l'établissement du salaire aux pièces; après celte déclaration ils se contredisent en réclamant la disparition du salaire à la lâche.

lanthropie de façade. Voilà une sollicitude légale dont le but est de permettre au travailleur industriel d’épargner ses forces, mais qui ne lui permet plus de les entretenir! « Une heure de moins, c'est une livre de pain. deux heures de moins, c’est une demi-livre de viande qu'il faudra retrancher » (1).

Sous prétexte de protéger l’ouvrier, on diminuera ses ressources et il sera la première victime des mesures tutélaires dont on veut le couvrir. On lui impose l’expropriation d’une partie de son travail et, en droit, il serait fondé à en demander l'indemnité. Il y a, en effet, dans le Code civil un article 545 ainsi conçu : « Nul ne peut être contraint d'abandonner sa propriété, si ce n’est moyennant une juste et préalable indemnité ». Cette indemnité aboutirait au minimum de salaires, une des plus dangereuses utopies que puissent rêver les réformateurs de l’ordre social. Et de fait l’école socialiste, malgré sa confiance apparente dans les Trois-Iluit, réclame l’établissement du minimum de salaire comme le complément logique de la journée de huit heures. M. Basly le déclare : « La journée de huit heures et le salaire minimum sont deux questions absolument connexes qui ne peuvent marcher séparément ». En 1898, M. Vaillant proposait comme suite à la journée de huit heures l’adoption de cette disposition : « Le salaire de tout employé ne pourra jamais descendre au-dessous de 5 francs par jour et de 35 francs par semaine » (2); sa proposilion présentée en novembre 1905 établit de nouveau une sorte de salaire minimum en décidant que les patrons devront payer le

(x) D’Avenel. Revue des Deux-Mondes, 1e avril 18gr, p. 568. (2) Proposition Vaillant, /. 0, Chambre. Doc. parl.$. O. de 1898,

salaire établi par le tarif syndical ou par des délégués ouvriers en delibération avec les industriels (4).

L'État ne peut garantir un minimum de salaire à l’ouvrier, car alors il devrait garantir un minimum de bénéfices au patron el par voie de conséquence un minimum de prix de vente, en déterminant les frais de production et la valeur vénale des marchandises fabriquées (2). L'État deviendrait ainsi le subventionneur des patrons après avoir été le pourvoyeur des ouvriers; or si grande que soit la confiance des interventionnistes dans le législateur, ils reconnaissent que ces derniers termes du problème échappent absolument à son action (3). Si l'État ne peut établir un minimum de salaire, écrit M. Villey, « ceux qui réclament la réglementation de la journée de travail trompent les ouvriers sur leurs propres intérêts et engagent l'État dans une voie sans issue par des promesses qu’il estincapable de tenir » (4).

En demandant que le gain de l’ouvrier ne puisse descendre au-dessous d’un certain chiffre, les collectivistes avouent implicitement que, sans cette disposition, le salaire baisserait avec les courtes journées. Chose étrange ils prétendent cependant qu’elles doivent avoir

(1) J, 0. Chambre. Doc. parl. S. E. de 905. Annexe n° 2783.

(2) Certains socialistes reconnaissent que l'État ne peut édicter de minimum de salaire; «il doit être imposé par la classe ouvrière elle-même, proclame M. Buisson, il ne peut l'être par le Parlement ». (Revue socialiste de janvier 1905.)

(3) Stuart Mill disait que si l'État fixait un minimum de salaire, il devrait dès lors restreindre le nombre des naissances, car « tout homme a le droit de vivre, mais personne n'a le droit de mettre au monde des êtres destinés à rester à la charge d'autrui ». (Principes d'économie politique, L.If, p. 417.) Ce raisonnement empreint de malthusianisme montre cependant l'absurdilé du système.

(4) Villey. Principes d'économie politique, p. 38r.

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