‹ La Limitation des Heures de TravailChapitre 8 sur 73 · STAGES · texte numérisé non relu

STAGES

Nous pouvons remonter un siècle plus haut et l’histoire du moyen age nous révèlera un autre fait confirmant pleinement les paroles de M. Leroy-Beaulieu. Il s’agit de desiderata formulés par les ouvriers tondeurs de drap. D’octobre à février ces artisans commençaient leur besogne à minuit; quand le jour se levait, ils se reposaient une demi-heure puis retournaient au travail jusqu’à environ 9 heures; on leur octroyait alors une heure pour déjeuner; ils dîinaient de 4 heure à 2 heures de l’après-midi et reprenaient leurs outils jusqu’à la tombée de la nuit. Le reste de l’année, les jours étant plus longs, ils restaient à l'atelier du soleil levant au soleil couchant. Hiver comme été ils fournissaient ainsi treize à quatorze heures de travail effectif (1). Les tondeurs de drap ne tardèrent pas à se plaindre de l’exagération de leur journée (il faut reconnaître que leurs plaintes étaient justifiées) et ïls obtinrent en 41284 qu’elle fût réduite aux proportions ordinaires, c'est-àdire que le commencement en fût fixé à 7 heures du matin et la fin à 5 heures du soir, pendant les mois d'hiver; il n’y eût rien de changé à la période d'été (2).

La plupart des statuts corporatifs prescrivaient de commencer le travail avec le jour et de le quitter au crépuscule. « Quinconques est fremaillers de laton à Paris (fabricant de fermoirs en laiton), il doit commencer à ouvrer de biau jour et lesier œvre de biau jour » (3). Les tisserands de lange (fabricants de drap) se mettaient à l’ouvrage « à l’eure de soleil levant » (4).

(x) Ord. des rois de France, t. VIL, p. 98, art, r2. (2) Livre rouge 3° du Châtelet, f° 87.

(3) L. des Mét., tit. XLII, p. 97.

(4) L. des Mét., tit. L, art. 47.

AE Er A ES

Les règlements étaient parfois moins précis dans leurs injonctions. Les foulons de Sainte-Geneviève devaient commencer leur journée « dès que l’on pourra homme cognoistre en rue » {1). Les mégissiers travaillaient de Pâques à la Saint-Rémi (1° octobre), du soleil levant au soleil couchant et « de la Saint-Remy jusques à Pasques à tèle hore tant par devers le matin que par devers le soir que l’on puisse cognoistre un tournois d’un parisis » (2). On trouvera sans doute étonnant que la durée du labeur journalier fut fixée d’une façon aussi vague. Le fait est que de nombreuses contestations s’élevèrent, à tel point que les jurés et les gardes requirent « que l'heure feust expressément limitée et déclérée. afin de eschever les débats qui sur ce avenoient souventes fois » (3).

Les maîtres de Paris ne possédaient aucun signal pour indiquer aux artisans le commencement et la fin du travail (4). Ceux-ci le plus souvent allaient à l’atelier et en revenaient quand tintaient les cloches des églises sonnant les heures canonicales pour les offices. Beaucoup quittaient l’ouvrage « à vespres sonez », c’est-àdire à 4 heures du soir en hiver et à 6 heures en été; d'autres « à complie », c’est-à-dire à 7 heures du soir en hiver et à 9 heures en été. « Li vallés toisserands doivent lessier œuvre sitost que le premier cop de vespres sera soné » (5). Les lanterniers (faiseurs de lan-

(x) Fagniez. Études sur l’industrie au xirte ef au x1v° siècle, p.335. (2) Levasseur, op. cit., p. 320.

(3) Livre rouge du Châtelet (3), fo 87 et Fagniez, op. cit., p. 83. (4) Les clepsydres étaient peu répandues, on ne connaissait l'heure que par le soleil.

(5) L. des Mét., p. 125.

AS

ternes), rentraient chez eux « puis le premier cop de vespres sonans à Saint-Innocent ou à la paroisse souz qui le lanternier demourra » (1). Il en était de même pour les tapissiers et patenôtriers(faiseurs de chapelets). Les talemeliers (boulangers) pouvaient cuire jusqu'au moment où sonnaient les matines (minuit) (2). Les savetonniers (cordonniers pour chaussures en basane) réglaient leur journée sur les cloches de Sainte-Opportune ; d’autres ouvriers se fiaient à celles de Saint-Merri. Quant aux charpentiers, ils obéissaient au « gros saint (grosse cloche) de Notre-Dame » (3). Pour bon nombre de corporations, le couvre-feu indiquait la cessation du travail (4). Les crépiniers (passementiers) sortaient de l'atelier « puis l’eure que queuvrefeu est sonez à Saint- Merri » (5). Le couvre-feu sonnait en hiver, vers 7 heures et vers 8 heures, en été.

Plusieurs statuts édictaient des dispositions spéciales au samedi et aux veilles de fêtes. Ces jours-là, le travail cessait à vespres ou même à none (3 h. de l'après-midi). « Les faiseurs de serreures... doivent lésier ævre au samedi, au darrenier coup de vespres en la paroisse où ils demourrent » (6). Pour les ouvriers qui d’ordinaire « besognaient » jusqu’au soir, c'était en été une diminution de trois à cinq heures de labeur le samedi et les jours de fêtes chômées. Celles-ci étaient nombreuses et

(x) L. des Mét., tit. LXVITL, art. 3.

(2) L. des Mét., tit. I, art. 29.

(3) L. des Mét., tit. XLVIL, art. r et 6.

(4) Dès le xnr° siècle, le couvre-feu n’avait le plus souvent aucune autre signification, l'usage s'étant établi de laisser lumières et feux allumés. A. Franklin. La mesure du temps, p. 5.

(5) L. des Mét., tit. XXXVIL, art, 8.

(6) L. des Mét., tit. XIX, p. 53.

Page 1