QU'EST-CE QUE L'AGGLUTINATION
quelques-unes de ses formes soi-disant dérivées qui, en définitive, ne sont que des exemples d'agglutination, de juxtaposition. Elles nous laissent voir de la façon la moins équivoque ce que c'est en réalité que le phénomène dont nous nous occupons : zârhat « il peut fermer », formule Rr ; zdrogat, « il ferme souvent », même formule ; zdrogathat « il peut fermer souvent », formule Rrr ; zârat « il fait fermer », formule Rr ; zdratgat « il fait fermer souvent » formule Rrr ; zdratgathat « il peut faire fermer souvent », formule Rrrr.
Deux faits caractéristiques distinguent donc la classe agglutinante de la classe monosyllabique. Dans la classe agglutinante, le mot n'est plus composé de la racine seule, mais il est formé de l'union de plusieurs racines. En second lieu, dans cette juxtaposition une seule des racines agglomérées garde sa valeur réelle : les autres racines voient leur signification individuelle s'amoindrir, passer au second rang ; elles ne servent plus qu'à préciser le mode d'être ou d'action de la racine principale dont la signification primitive est sauvegardée.
Nous avons dit un peu plus haut, en parlant des langues monosyllabiques, qu'un certain nombre des idiomes classés dans ce groupe étaient déjà entrés, en partie, sinon totalement, dans la phase de l'agglutination. Le cas est bien curieux pour la langue khasia. Le khasia, par sa structure, ne peut être rangé ni parmi les idiomes isolants appartenant à la première phase morphologique du langage, ni parmi les idiomes agglutinants appartetenant à la seconde phase. Il offre un exemple très frappant de l'évolution linguistique, et nous permet de prendre sur le fait la transformation d'une langue isolante en langue agglutinante. Par de nombreux côtés, le khasia appartient au monosyllabisme. Ainsi, comme dans toute langue monosyllabique, le mot, quel que soit son genre, reste invariable, et il reste invariable également s'il cor-
Ui LA LINGUISTIQUE
tespond a une idée d'unité ( un homme) ou à une idée de pluralité (des hommes). Voici, par exemple, le mot ksew : s'agit-il d'un chien mâle, s'agit-il d'un chien femelle, s'agit-il d'un ou plusieurs chiens ? Il faut avoir recours à un procédé accessoire, à un artifice. On fait précéder le nom dont il faut déterminer le genre soit du mot u, qui signifie « il », soit du mot ka, qui signifie « elle ». Exemples : u briw, l'homme ; ka briw, la femme; — u ksew, le chien ; ka ksew, la chienne ; — u kun, le fils ; ka kun, la fille. Mais, sous d'autres rapports, le khasia appartient, en partie au moins à la seconde phase linguistique. Un certain nombre de racines vides (voir ci-dessus), au lieu de rester indépendantes, tout en jouant le rôle d'éléments de relations, s'agglutinent à la racine pleine, dont elles expriment les rapports, et deviennent ainsi de véritables éléments dérivatifs. Répétons-le, le mot dérivé se compose de deux (ou plusieurs) racines : l'une, principale, ayant conservé toute sa valeur radicale, sa valeur « pleine » ; l'autre, l'élément dérivatif, n'ayant plus qu'une valeur d'auxiliaire. Ainsi, dans les mots latins pater, mater, frater, la première syllabe est le radical et porte le sens principal ; la seconde, ter, ne joue qu'un rôle accessoire : c'est une ancienne racine (( pleine » qui est devenue « vide » et s'est intimement soudée, pour mieux la dériver, à la racine qui s'est maintenue « pleine ». Lorsque l'élément dérivatif est après la racine qu'il s'agit de dériver, cet élément reçoit le nom de suffixe ; il y a dérivation par suffixe. Lorsqu'il précède l'élément radical (si, par exemple, l'on disait terpa, ferma, terfra), il est dit préfixe, et il y a dérivation par préfixe. En khasia, nous trouvons la dérivation par préfixes et celle par suffixes, la première étant ici la plus fréquente. C'est le cas pour nong, qui forme nombre de mots appelés « noms d'agents » : dp, veiller ; nongdp veilleur ; — bûd, suivre : nongbùd, suivant ; — ban, près-
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sor ; nongban, oppresseur ; — dih, boire, ; nongdih, buveur ; — kam, travailler ; nongkam, travailleur ; — tuh, voler ynongtuh, voleur. Le mot jing, chose, a parfois aussi sa valeur pleine et entière. C'est un préfixe souvent employé : barn, manger ; jingbam, aliment ; — duh, détruire ; jingduh, dissolution ; — thaiv, créer ; jingtliaw, créature ; — mut, penser ; jingmut, pensée. Au moyen de l'élément ba, préfixé, on forme les mots ayant la valeur d'épithètes : Uh, balih, blanc ; iong, baiong, noir ; bha, babha, bon. La dérivation par suffixes est moins importante en khasia, avons-nous dit, que celle par préfixes. Elle existe pourtant,' témoins les dérivés par ba, tels que : uba, lequel; kaba, laquelle ; kiba, lesquels, etc. En somme, nous prenons ici sur le fait le passage de l'isolement, du monosyllabisme, à l'agglutination : le khasia (et c'est le cas de plusieurs autres idiomes asiatiques que l'on range parmi les langues agglutinantes) est en voie d'évolution, et démontre à l'évidence que l'espèce n'est qu'un moyen plus ou moins commode, de classification.
La racine principale maintenue dans sa forme primitive, les racines accessoires (si nous pouvons employer ce terme) perdant leur indépendance et se juxtaposant à la racine principale, voilà ce qui constitue l'agglutination. Le mot, ici, est formé par la réunion de plusieurs, éléments divers, par la réunion de plusieurs racines ; il est complexe. C'est ce qui le distingue du mot tel que le conçoivent les langues isolantes, où il est formé de la racine elle-même, d'une seule racine.
Nous devons en tous cas le faire observer dès maintenant ; il n'y a pas encore dans les langues agglutinantes de vraie déclinaison, de vraie conjugaison. Si l'on se sert de ces mots de déclinaison, et de conjugaison, ainsi que des mots de cas, de nominatif, d'accusatif, da génitif, fet ainsi de suite, en parlant, du japonais, du ba-que, du LlNctrtkrUsuki ■
wolof, cela n'est qu'une façon dédire. Nous ne la blâmons pas absolument, mais nous tenons à établir nos réserves.
De toutes les langues connues, celles qui par leur forme appartiennent à la seconde classe, ou, pour mieux dire, à la seconde couche, sont de beaucoup les plus nombreuses.
Ce n'est pas à dire qu'elles soient apparentées les unes aux autres. Les étymologistes de profession, ceux principalement qui se rattachent à l'orthodoxie judéo-chrétienne, ont tenté mainte et mainte fois de les ramener à une origine commune, de leur trouver un fond commun. Leurs efforts n'ont obtenu que le succès malheureux dont ils étaient dignes. Certes, toutes les étymologies faites sans méthode permettront de rapprocher le magyar et le basque, le tamoul et l'algonquin, le japonais et les idiomes australiens. Mais qu'est-ce que l'étymologie en dehors de la grammaire ? un amas de fictions et de conceptions chimériques, un jeu d'esprit, un défi perpétuel aux principes les plus rudimentaires de la méthode et, le plus souvent, aux premiers éléments du bon sens.
Nous avons dit que le nombre des langues agglutinantes était considérable et qu'elles formaient la grande majorité des idiomes connus. Nous allons jeter un coup d'oeil sur ces différents idiomes, ou du moins sur ceux d'entre eux qui paraissent représenter de la façon la plus frappante les principaux systèmes agglutinatifs.
Nous devrons passer rapidement sur quelques-unes de ce? langues, le coréen, par exemple, ou certaines langues des nègres d'Afrique ; mais nous nous occuperons avec plus de détails de quelques autres idiomes appartenant à la seconde couche linguistique, tels que le basque, les langues dravidiennes, les langues américaines. On conçoit aisément pour quel motif nous nous arrêterons davantage sur celles-ci et moins sur celles-là.