IV. Le groupe tongouse
Ce groupe comprend • trois branches distinctes : le mandchou, le lamoute, le tongouse proprement dit.
Les Tongouses, au nombre d'environ soixante-dix mille individus, habitent dans la Sibérie centrale. Les Lamoutes, qui se rattachent aux Mandchus, s'étendent plus au nord-est. Les Mandchous occupent le nord-est de la Chine.
Le système d'écriture du mandchou est assez curieux. Il dérive de l'écriture syriaque. Son alphabet comprend vingt-neuf signes ayant chacun une forme triple, comme cela se présente dans l'arabe : on y distingue, en effei, les lettres initiales, les lettres médianes et les lettres terminales. D'ailleurs, ces trois sortes de caractères diffèrent peu les uns des autres. Il s'y ajoute quelques signes complexes dérivés du chinois et destinés, vraisemblablement, à la transcription des mots d'emprunt. Les caractères mandchous sont formés, pour la plupart, d'une barre et d'appendices recourbés ; ils s'écrivent de haut en bas, et les lignes se suivent de gauche à droite. On reconnaît là l'influence des Chinois. Quant aux dialectes tongouses de la Sibérie, ils ne possèdent pas de système graphique particulier.
Il y a peu à dire sur les voyelles du mandchou, mais son système de consonnes est assez compliqué et la classification n'en est pas facile. On y trouve do doubles k, g, h, t, cl, dont les uns no peuvent se joindre qu'aux voyelles fortes « .'t, o, ô \ les seconds qu'aux voyelles dites neutres « i, u » et à In voyelle dite faible « e » (distinc-
LES LANGUES OURALO-ALTAIQUES. 149
tion dont nous parlerons tout à l'heure en nous occupant de l'harmonie vocalique). Un phénomène assez curieux (et qui se retrouve dans les langues dravidiennes), c'est que les mots ne peuvent commencer par les explosives faibles « b, d, g ». Le mandchou connaît les sons « tcli, dj » du français, plusieurs « n », différentes sifflantes (1). Les dialectes sibériens, chez lesquels les consonnes douces peuvent se présenter au commencement des mots, emploient un bien plus grand nombre de sons ; on y trouve quantité de consonnes mouillées, analogues, par exemple, aux « gy, ty, ly » du magyar. L'accent tombe sur la dernière syllabe.
En mandchou, le nom n'a ni genre ni nombre ; les dialectes tongouses, mieux avisés, ont conservé un signe du pluriel : bira « la rivière », biradu, « dans la rivière », biral, « les rivières », biraldu, « dans les rivières». En mandchou, c'est par un moyen syntaxique que s'exprime l'idée du pluriel ou par l'emploi simultané d'un mot indiquant cette notion.
Comme dans les autres idiomes altaïques, c'est par l'adjonction de suffixes à la racine principale que se rend l'idée des cas, l'idée des prépositions du français : mandchou et tongousc bira « la rivière », mandchou birade, « dans la rivière », tongouse biradu, même sens.
La dérivation à idée verbale est analogue à celle du turc et des autres langues agglutinantes ; on y rencontre une quantité de formations secondaires. La racine « boire » donne, par exemple, des formes dérivées dont le sens est « faire boire, venir de boire, aller boire, boire ensemble », et ainsi de suite. Dans toute cette importante partie de la grammaire, les dialectes sibériens procèdent exactement comme le mandchou, mais avec plus
(1) L. Adam. Grammaire de, la langue mandchou. Paris 1872. Du même auteur : Grammaire rie la lamine lonqouse. Pnris, 187<i.
d'abondance. Ils ont notamment un plus grand nombre de voix dérivées.
Le vocabulaire mandchou-tongouse est assez pauvre, ainsi qu'il est facile de le supposer. Nous voyons qu'il ne connaît pas à proprement parler de verbe « avoir », et nous constatons qu'il a emprunté beaucoup de mots au chinois en les altérant plus ou moins.
La question de savoir qui peut réclamer la priorité sur son congénère, soit du mandchou, soit du tongouse proprement dit, est tranchée par Lucien Adam au profit de ce dernier idiome. Le tongouse possède en effet le signe de pluralité, les pronoms possessifs affixes et d'autres éléments importants qui sont étrangers au mandchou. Les deux idiomes d'ailleurs sont très proches parents, comme le démontre l'identité constante des principaux pronoms, des noms de nombre, des suffixes les plus importants et de la grande généralité du vocabulaire. Evidemment, ils sont issus d'une même souche et leur séparation n'a eu lieu qu'après une assez longue période de développement grammatical commun.