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VI. De l'harmonie vocalique et de la pwenté des langues

ouralo-altaïques.

Le phénomène de l'harmonie des voyelles dans les langues altaïques est d'autant plus important qu'il constitue un des principaux arguments sur lesquels on -s'appuie d'habitude pour affirmer la parenté du samoyède, du finnois, du turc, du tongouse, du mongol. Qu'est-ce donc que l'harmonie vocalique, quel est son caractère, quelle est son origine, quelle est sa valeur, quelles conclusions peut-on tirer de son existence simultanée dans les différents idiomes dont il s'ngit ?

Le fait auquel se réduit l'harmonie vocalique est celuici : les différentes voyelles étant réparties en deux classes, toutes les voyelles d'un mot qui suivent celle de la syllabe principale doivent être de la même classe que la voyelle de cette syllabe. Dans certains idiomes ouraloaltaïques, il y a pourtant des voyelles dites « neut) < qui vont indifféremment avec l'une ou l'autre classe. Voici d'ailleurs ci-contre le tableau de la classification des voyelles dans un certain nombre de langues ouraloaltaïques (1).

Dans ce tableau, le signe // représente notre « ou » français, le signe o vaut « eu », le signe û vaut « u de « surplus ». La. classification est à peu près la même

(1) T.. \n\M. />'• l'harmonie </es- / oyelles dans- 1rs langues ouralo-altaïques. Paris, 1874.

LES LANGUES OURALO-ALTAIQUES.

partout. Les trois voyelles primitives a, u, i sont, en principe, les deux premières fortes, la dernière neutre ; les voyelles intermédiaires sont faibles, en principe également.

lui siiomi.

— magyar ...

— mordvin . .

— zyriène . . .

— turc

— mongol . . .

— bouriatc . .

— mandchou. .

forlcs.

faibles,

neutres, c, i e, i »

Mais dans la pratique il règne une assez grande variété : l'harmonie peut s'étendre au mot entier ou être restreinte aux suffixes ; elle peut s'appliquer à tous les mots ou n'affecter que les mots simples, ceux qui ne sont pas composés. En turc, par exemple, tout le mot doit être harmonique, de même qu'en mandchou, en mongol, en suomi, en magyar, tandis qu'en mordvin et en zyriène les seules voyelles sensibles sont les voyelles des désinences.

En magyar les mots composés conservent leurs voyelles originaires.

Nous avons à nous demander quelle est la cause de ce phénomène.

L'harmonie vocalique des langues ouralo-altaïques estelle primitive, est-elle récente ?

L. Adam, qui s'est préoccupé spécialement de cette grave question, réfute aisément l'opinion des auteurs qui ne voient dans l'harmonie, comme le fait O. Bœhtlingk, que le résultat de circonstances physiologiques locales, ou qui n'en font, comme F. Pott, qu'un accident purement mécanique.

Schleicher, et après lui A. Riedl, ont trouvé la véri-

table solution du problème. Scbleicber ne s'était occupé que du cas le plus général et le plus remarquable, celui de l'harmonisation des voyelles des suffixes, qui présentent chacune aux yeux de l'étranger une double forme (forte au faible, suivant la nature de la voyelle qu'on y admet). Il avait été frappé de la circonstance de cette infériorité, de cette subordination de la désinence par rapport au thème, et il en avait conclu qu'elle était le résultat nécessaire de l'agglutination et de la tendance à juxtaposer le plus possible dans le langage la signification et la relation si étroitement unies dans la pensée. A. Riedl a montré quïl en était bien ainsi, car l'étude des plus anciens monuments de la> langue magyare révèle à cet égard, du douzième siècle jusqu'à nos jours, de très grands progrès. Dans les textes anciens, les formes antiharmoniques abondent : on trouve haldl-nek « à la mort », qui devrait aujourd'hui se prononcer halâlnak.

L. Adam en conclut très justement qu'antérieurement au douzième siècle, le nombre des mots dérivés avec assimilation vocalique était encore plus restreint et qu'ils étaient remplacés par de véritables composés inharmoniques. Soient, dit-il, deux radicaux : fa, arbre, et pel (veli), compagnon : favel, arbre-compagnon, sera le composé inharmonique de ces deux éléments nominaux, également doués d'une signification propre. Mais, après que vel aura été successivement juxtaposé à un certain nombre de radicaux, il tendra à manifester, d'une façon sensible, qu'il perd en se composant sa signification originelle de « compagnon », et qu'il joue par rapport au radical, placé en tête, le rôle d'exposant de la relation « avec » (1). Nous avons donc affaire à un phénomène de décadence provenant de l'oubli du sens primitif des syllabes dérivatives.

(lï Op. cit., p. 67.

LES LANGUES OURALO-ALTAIQUES. 155

L'élaboration en a d'abord été lente ; elle a été inégale dans les divers idiomes ouralo-altaïques, dont plusieurs, comme le tchérémisse des montagnes et le viotaque, ne connaissent que les rudiments de l'harmonie vocalique. Mais L. Adam suppose que, sous de puissantes influences étrangères, ces derniers idiomes ont perdu l'harmonie ; selon lui, il resterait chez eux des traces suffisantes d'harmonie pour permettre de conclure qu'à une certaine époque toutes les langues ouralo-altaïques étaient soumises à l'harmonisation des voyelles. Certes, nous regardons l'harmonie des voyelles comme un caractère de grande importance ; mais, après tout, ce n'est qu'un fait historique et relativement récent. Nous n'avons pas à rechercher ici les causes et les conditions de son dévelopement, mais nous pensons qu'à lui seul il ne saurait prouver la descendance commune des cinq groupes linguistiques dont nous venons de parler.

En définitive, nous pouvons dire que si la parenté des cinq langues ouralo-altaïques n'est pas définitivement démontrée, elle est au moins fort vraisemblable. Le jour n'est peut-être pas éloigné où paraîtra une véritable grammaire comparée ouralo-altaïque. On a commencé naturellement par étudier les divers idiomes de cette famille ; nous avons cité le nom de Castrén, celui de W. Schott ; nous devons y joindre celui de A. Schiefner. On doit au premier des travaux d'une importance capitale sur les dialectes samoyèdes, sur le zyriène, l'ostiaque, le bouriate, le tongouse. Ahlqvist, Budenz, Donner, Hunfalvy, Weske, d'autre encore, ont puissamment aidé aux progrès de la comparaison des différents idiomes (1). Quelques pas de plus, et il sera possible de songer à un

(1) Bcdenz. Ugrischc sprachsludien. Pest, 1869. — Donner. Vergcichendes wôrterbuch der finnisch-ugrischen sprachen. Helsingfors, 1874. — Weske (aus Livland). Untersuchungen zttr cergleiehenden grammalik des finnischen sprachslammes. Leipzig, 1872.

rapprochement en règle des cinq groupes principaux. En tous cas, que l'on arrive à les ramener à une origine commune, ou que l'on échoue dans cette tentative (soit en ce qui les concerne tous, soit en ce qui ne concerne que quelques-uns d'entre eux), il est certain qu'on ne pourrait les séparer les uns des autres dans l'étude générale des langues agglutinantes, tant ils se trouvent rapprochés par les phénomènes de l'harmonie vocalique.

§ 15. La langue basque.

Cette langue si remarquable, si intéressante, n'est guère parlée aujourd'hui, en Europe, que par 450 000 individus, sans grande originalité sociale, sans existence politique distincte. Les trois quarts d'entre eux, environ, appartiennent à la nationalité espagnole, et 140 000 approximativement à la nationalité française. Sur les rives de la Plata on compte à peu près 200 000 Basques émigrés.

Il est bien entendu que nous ne parlons ici que des individus parlant la langue basque et que la question spéciale de la race rest'e en dehors de cette statistique. Nous savons, en effet, grâce aux excellents travaux de P. Broca, qu'il y a Basques et Basques ; que les Basques espagnols, par exemple, sont de sang bien moins mélangé que les Basques français.

On a longtemps cherché à tracer les limites de la langue basque ; c'est seulement en ces derniers temps que l'on est arrivé à des résultats méritant une véritable confiance. Là carte la plus complète est celle du prince Bonaparte, imprimée en 1869, et qui n'a été publiée que plus tard. Broca, de son côté, a dressé une carte moins considérable {Sur Vorigine et la répartition de lu langue basque ; Revue d'anthropologie ,t. IV, pi. 3). On trouve

entre ces deux cartes de très petites différences. La liste des localités frontières a été donnée par J. Vinson, dans l'Avant-propos de YEssai sur la langue basque, de Fr. Ribary. Partant un peu au-dessous de Biarritz, la limite linguistique rejoint l'Adour au bas de Saint-Pierre d'Irube (à 2 kilomètres au sud-est de Bayonne), suit ce fleuve jusqu'au-delà d'Urcuit, le quitte alors pour englober Briscous et Bardos (à l'exclusion de la Bastide- Clairence), puis Saint-Palais et Esquiule (près d'Oloron), pour aboutir au pic d'Anie. En Espagne, la limite du pays basque s'étend jusqu'en dehors de la vallée de Roncal (vers l'Aragon) ; après Burgui, elle s'infléchit à gauche vers Pampelune, qu'elle contourne extérieurement, pour redescendre jusqu'au-delà de Puente la Reina, et revenir ensuite, presque en ligne droite, à Vitoria, d'où elle remonte vers la mer, qu'elle atteint un peu à l'ouest de Portugalete.

Le pays basque se compose donc de la province espagnole de la Biscaye presque tout entière, du Guipuzcoa, de la partie septentrionale de l'Alava et de près de la moitié de la Navarre ; il comprend, en outre, en France, une commune de l'arrondissement d'Oloron, celui de Mnuléon et celui de Bayonne presque intégralement ; ce qui correspond aux anciennes divisions locales de la Soûle, de la Basse Navarre et du Labourd.

Il n"y a pas de preuve historique, de preuve vraiment historique, que le basque ait occupé dans les temps anciens une aire géographique plus étendue. Nous reviendrons plus loin sur la question dite ibérienne. En France on ne peut démontrer avec certitude que le basque ait été ni usage dans aucun dos villages où le gascon se trouve aujourd'hui employé de façon exclusive. Par cou- Ire, il est incontestable qu'en Espagne il a perdu du terrain depuis plusieurs siècles : P;inipelime, toul espagnole aujourd'hui, était basque jadis. Et de nos jours il

est facile de constater une altération très sensible de la langue basque dans les localités un peu importantes où se fait plus vivement sentir l'activité de la vie moderne et où le contact est plus fréquent avec les étrangers. Le langage de Saint-Sébastien, par exemple, et celui de Saint-Jean de Luz sont particulièrement incorrects, et l'on y rencontre un grand nombre de mots espagnols ou fiançais.

La zone mixte basque et espagnole comprend, entre autres localités, Bilbao, Orduna, Aoiz, Roncal. Dans son mémoire sur la répartition de la langue basque, P. Broca a expliqué ingénieusement l'absence d'une zone analogue entre le basque et le gascon. « En Espagne, ditil. le basque se trouve aux prises, sur sa lisière avec le castillan, dans des conditions d'infériorité qui rendent inévitable l'empiétement graduel de cette dernière langue. Mais en France, la langue qui entoure le basque n'est pas comme le castillan, une langue officielle, administrative, politique et littéraire ; ce n'est qu'un idiome populaire, un vieux patois qui n'a aucune force expansive, qui est, au contraire, en voie d'extinction. Il n'y a aucune raison pour que ce patois supplante le basque, ni pour que le basque empiète sur lui. Les deux idiomes restent donc stationnaires, égaux dans leur faiblesse et menacés l'un et l'autre par le français, qui les remplacera tôt ou tard. La langue que les Basques ont intérêt à apprendre, c'est le français. Tous ceux qui ont quelque instruction le connaissent déjà ; tous les habitants des villes de quelque importance le parlent ou le comprennent. Chaque ville, chaque bourg deviendra ainsi un foyer de diffusion ; il arrivera un moment où le basque ne sera plus parlé que dans les hameaux les plus isolés et dans les vallées les moins accessibles, et là même il finira par tomber en désuétude. Il périra donc sous l'influence d'une cause qui, sans doute, n'agira pas sur tous

les points avec la même rapidité, mais qui agira partout à la fois. On ne le verra pas reculer pas à pas, comme il fait en Espagne, où le castillan l'envahit de proche en proche, car il n'est pas plus menacé sur sa lisière que dans le reste de son territoire.

« Il n'est pas dit, toutefois, que le basque doive se maintenir jusqu'à la fin dans ses limites actuelles. Il est assez probable que le patois béarnais qui l'entoure disparaîtra avant lui, et qu'alors le français, venant presser directement sur la frontière basque, la refoulera peu à peu vers le sud, c'est-à-dire vers les Pyrénées, dont les hautes vallées seront probablement le dernier refuge de la plus ancienne langue de l'Europe. » (Op. cit.).

Le nom propre, le nom original du basque est escuara, euscara, uscara, suivant les dialectes, d'où, en français, « euscarien », synonyme de « basque ». Les Espagnols donnont à la langue basque le nom de vascuence, à ceux qui la parlent le nom de Vascongados. Nous ne saurions nous prononcer sur l'origine de ces différents mots. En ce qui concerne escuara, Tétymologie la plus probable est sans doute celle de de F. Malin ; ce mot signifierait <( manière de parler », « langage ». Les explications que l'on obtient des Basques eux-mêmes, à ce sujet, sont des plus fantaisistes, ce dont nous ne devons pas nous étonner. Lorsqu'ils comparent leur langue aux idiomes des peuples qui les entourent, les Basques se trouvent si complètement désorientés, qu'ils tombent aussitôt dans la plus naïve admiration pour leur parler maternel. L'un d'eux, le jésuite Larramendi, dont le livre porte ce titre présomptueux : « El impossible vencido » — l'impossible vaincu — fait à peu près du basque la source commune de toutes les autres langues ; un autre, l'Astarloa, affirme que chacune des lettres de l'escuara possède une valeur mystérieuse ; un troisième, l'abbé Darrigol, démontre, à l'aide de Beauzée, l'éternelle perfection de

ladite langue ; Chaho invente son ingénieuse théorie des « voyants » basques, dont la civilisation précoce a été étouffée par les Celto-Scythes barbares ; l'abbé d'Iharce de Bidassouet fait de Fescuara la langue dont se servit le Père éternel pour converser avec le premier des Juifs. Est-il quelque folie à laquelle n'ait donné prétexte ce précieux débris des idiomes de l'Europe antique ?

A la vérité, Fescuara offrait des difficultés d'étude insurmontables à ceux qui n'étaient habitués qu'à commenter les textes grecs et latins au moyen de procédés empiriques ; aussi les savants du moyen âge regardaientils volontiers la langue basque comme une énigme indéchiffrable, comme un problème insoluble. Un proverbe conservé dans le nord de l'Espagne prétend que le diable lui-même demeura chez les Basques sept longues années durant sans parvenir à entendre un seul mot de leur langue. Ainsi s'explique cette remarquable définition d'un dictionnaire espagnol : Vascuence. Lo que esta tan confuso y oscuro que no se puede entender. « Basque. Ce qui est si confus et obscur qu'on ne le peut entendre. »

Par malheur, beaucoup d'érudits fort peu linguistes, beaucoup d'amateurs étrangers, ont voulu résoudre le problème, sans préparation spéciale, et leurs efforts infructueux n'ont fait qu'exalter Finfatuation qu'inspirait déjà aux Basques le spectacle de tant d'efforts stériles. L'on a pu dire, non sans une certaine apparence de vérité, que l'étude du basque menait droit à la folie. Mais les choses sont bien changées aujourd'hui qu'il existe une méthode linguistique. Le sphinx, mieux attaqué, a livré son secret, et bien qu'il reste encore nombre de points à éclaircir, il est présumable que le jour n'est pas éloigné où l'on pourra se féliciter de connaître à fond les lois nombreuses et complexes de la langue basque. Il y avait assurément de bonnes, d'excellentes choses dans les écrits d'Oihenart, de Chaho, et surtout de Lécluse ;

mais les travaux récents (L.-L. Bonaparte, van Eys, Vinson) ont fait faire à la question des progrès décisifs.

Le basque, pour le savant qui l'étudié sans que ce soit sa langue maternelle, est dans un état complet d'isolement. Aucun des idiomes qui l'environnent ne peut, s'il s'agit de la formation des mots, de la morphologie, lui être comparé, et la langue qui lui ressemble le plus par quelques traits généraux, à savoir le magyar, s'en trouve géographiquement fort éloignée. L'histoire du magyar est d'ailleurs connue en partie, tandis que l'on ne sait rien de celle du basque. Impossible de rencontrer dans aucun monument authentique plus ancien que le dixième siècle des traces évidentes de la langue basque; encore ne peut-on faire remonter à cette époque qu'une charte latine datée de 980, qui délimite le diocèse épiscopal de Bayonne et donne les noms plus ou moins altérés de quelques localités du pays basque. Il est avéré que les prétendus chants de guerre euscariens attribués à un âge plus ancien — à plusieurs centaines d'années, disait-on, avant le dixième siècle — ne sont rien moins qu'apocryphes.

Du dixième au seizième siècle (sauf une liste de vingt mots dans un manuscrit de la fin du douzième, conservé à Saint-Jacques de Compostelle), rien encore que des noms épars dans diverses chartes, coutumes, lettres patentes, bulles pontificales. C'est Lucius Marinœus Siculus qui parla le premier de l'escuara dans ses « Cosas mémorables de Espaûa » (Alcala, 1530), et qui, le premier, en cita, quelques mots. Quant au plus ancien texte basque imprimé (le plus ancien du moins à notre connaissance), c'est le discours de Panurge dans le chapitre neuvième du deuxième livre de Rabelais. C'est en 1542 que ce morceau fut publié. Le premier livre imprimé est daté de 1545, ce sont les poésies moitié religieuses,, moitié erotiques de Bernard Dechepare, curé de Saint-

Michel-le-Vieux, en Basse-Navarre, fidèlement réimprimées il y a quelque temps par l'éditeur Cazals, de Bayonne. Mais l'ouvrage le plus important pour l'étude du basque, c'est la version du Nouveau Testament pai Jean de Liçarrague (de Briscous), ministre protestant à la Bastide-Clairence, imprimée à la Rochelle, en 1571, aux frais du Parlement de Navarre, par ordre de Jeanne d'Albret. /

On peut dire sans doute que les changements subis par la langue depuis cette époque sont assez sensibles; mais, certainement, ils ne sont point considérables.

On constate même aujourd'hui des différences plus importantes entre les divers dialectes. Les variétés de la langue basque sont, pour ainsi dire, innombrables, et chaque village a quelque particularité qui lui est propre, Ce fait n'a sans doute rien d'anormal.

Mais, à côté du langage spontanément parlé, du langage local, les langues ont un dialecte général, en quelque sorte conventionnel, fruit de l'éducation, et qui souvent est très voisin de la langue écrite. Or, en basque, rien de tel, et chaque écrivain se fabrique un langage à sa fantaisie. Le prince L.-L. Bonaparte a compté jusqu'à huit dialectes qui ne formeraient pas moins de vingt-cinq variétés. C'est, en Espagne, le biscayen, le guipuscoan, le haut-navarrais méridional et le hautnavarrais septentrional. En France, le labourdin, parlé dans l'ancien Labourd (partie sud-occidentale de l'arrondissement de Bayonne) ; le souletin, dans les deux cantons sud-est de l'arrondissement de Mauléon (ancienne Soûle) ; le bas-navarrais occidental et le bas-navarrais oriental, en usage dans la Navarre française, c'est-à-dire dans le reste de ces deux arrondissements.

Au surplus, ces huit dialectes se réduisent sans peine à trois grands groupes. Le premier de ceux-ci, formé du biscayen, est particulièrement remarquable par l'origi-

nalité de son verbe ; le second se compose du souletin et du bas-navarrais : aspiration fréquente et variation des u en i : le troisième, aux formes généralement plus pleinnes et moins altérées que les formes du second groupo, comprend les quatre dialectes : guipuzcoan, labourdin, haut-navarrais du nord et du sud. Nous n'entreprendrons pas d'indiquer ici les différences plus ou moins notables qui distinguent ces dialectes les uns des autres; disons simplement que les quatre dialectes de France possèdent l'aspiration, dont sont totalement dépourvus les dialectes d'Espagne. Ajoutons, d'ailleurs, qu'en ce qui concerne l'intérêt spécial que peuvent offrir ces différents dialectes, le souletin, le labourdin, le guipuzcoan et le biscayen, sont à peu près les seuls étudiés, parce que ce sont les seuls qui aient eu une certaine littérature. Les dialectes du centre, guipuzcoan et labourdin, paraissent être les moins altérés, tandis que les deux autres ont subi chacun de plus profondes modifications, en tout cas J. Vinson donne le pas au labourdin même sur le guipuzcoan.

On comprend aisément que c'est par l'étude simultanée et comparative des huit dialectes qu'il est possible de déterminer le caractère général de la langue basque, eu reconstituant, autant que faire se peut, ses formes communes. La phonétique peut seule conduire à ce résultat. Jetons donc un rapide coup d'œil sur la phonétique du basque.

Le basque compte cinq voyelles simples : a, e, i, o, u ; six diphthongues ; ai, ei, oi, ui, au, eu ; les deux demivoyelles y et w, et vingt-deux consonnes que l'on peut classer ainsi : k, g, kh, — tch, ts, — t, d, th, — p, b, ph, — trois n (n du grec S^Xo^n mouilléde « régner », v dental) m, — les sifflantes h, ch, z, s, — r dur (presque deux « rr »), r doux (très voisin de « I »), enfin l. Mais, s'il fallait comprendre dans cette liste les sons pnrticu-

16i LA LINGUISTIQUE.

liers aux différents dialectes, elle serait plus que doublée ; il faudrait y faire entrer notre « u » français, propre au souletin, notre « j » la jota espagnole, et des (( g », « t », « d », « 1 », mouillés. Ajoutons que le double w a la valeur du « w » anglais, mais il n'est qu'euphonique ; il n'apparaît qu'entre u et a ou e qui le suivent immédiatement.

Les lois phonétiques du basque sont assez nombreuses, et il n'est pas sans intérêt de signaler ici quelques-unes des plus importantes d'entre elles.

Deux voyelles se trouvent-elles en présence, la première est élidée si elle se trouve à la fin d'un mot ; que la rencontre, au contraire, ait lieu dans le corps même d'un mot, l'hiatus est de règle, mais l'une des voyelles doit changer : e devient i, o devient u ; toutefois a persiste. Les variations que subissent les consonnes, lorsqu'elles se rencontrent, sont bien plus remarquables : une consonne dure, placée à la fin d'un mot, rencontret-elle au commencement du mot suivant une consonne douce, la dure disparaît et la douce devient dure ; c'est ainsi, par exemple, que hunat goiti, « ici en haut », se prononce hunakoiti. Autres lois : les explosives dures (par exemple h, t) tombent devant les nasales ; après une sifflante, les explosives doivent être dures ; après une nasale, elles doivent être douces. Une consonne ne peut être doublée, c'est-à-dire que deux g, par exemple, deux t, et ainsi de suite, ne peuvent se suivrent immédiatement ; les explosives dures initiales deviennent douces spontanément ; entre deux voyelles simples, g, d, b, n et r doux sont absolument supprimés ; aux mots étrangers l'on préfixe une voyelle : c'est ainsi que « raison » devient arrazoin.

L'orthographe la plus généralement admise aujourd'hui dans le pays basque est assez nouvelle et n'est d'ailleurs qu'une réforme des vieux usages du pays. Le

basque n'ayant point conservé — s'il en a jamais eu, ce qui n'est prouvé en aucune façon — de caractères graphiques particuliers, il avait fallu, pour l'écrire, adopter l'alphabet latin tel que l'employaient les Gallo-Romains ou Hispano-Romains de la région des Pyrénées. Deux orthographes, sensiblement différentes, se trouvèrent en présence, l'une française, l'autre espagnole. Chacune avait ce défaut capital de représenter souvent le même son, un seul et même son, par des lettres différentes ; on écrivait, par exemple, z, c, c pour s, et c, qu, h pour k. L'orthographe réformée s'inspira du système espagnol plutôt que du système français ; toutefois z s'y prononce s ( « s » de « sur, sœur, son" » ).

Arrivons maintenant à la formation des mots.

La soi-disant déclinaison du basque consiste en simples particules placées à la suite du mot. L'escuara ne dit pas, par exemple, « à la femme » ; il dit : « femme la à » ; au lieu de prépositions, il emploie des postpositions, c'est-à-dire des suffixes plus ou moins agglutinés au nom ou à l'article. Les principaux suffixes dont il s'agit sont en « de », indiquant le génitif ; i « à », indiquant le datif ; ko « de, pour » ; tik « de », indiquant l'ablatif ; n « dans », z « par », kin ou gaz « avec », ra « vers », ik, ayant le sens positif de l'anglais « some » (c'est-à-dire le sens de notre « de » français dans les phrases comme celle-ci « donnez-moi de l'eau »), no <( jusque », gabe « sans », gatik « à cause de », tzat «( pour », etc. On donne le nom de déclinaison définie à celle qui comporte l'article. Les grammairiens distinguent encore dans leurs tableaux la déclinaison des êtres raisonnables d'avec celle des êtres dépourvus de raison : la première serait caractérisée par l'intercalation, entre l'article et le suffixe, d'une syllabe particulière, baith — syllabe inexpliquée, mais que los étyttiologistes <>nl naturellement assimilée sans hésitation à l'hébreu beth

« maison », vue que cette intercalation n'a lieu qu'auprès des suffixes locaux, « dans, chez, vers », etc. — La déclinaison indéfinie est unique, c'est-à-dire qu'elle n'a en quelque sorte ni pluriel ni singulier ; le basque, en effet, ne peut joindre à ses noms le signe du pluriel, quand ils ne sont pas déterminés : il ne saurait dire « femmes », force lui est de dire « les femmes ». Il en résulte que le signe du pluriel (qui est k) se place seulement après l'article a (ancien pronom démonstratif conservé en biscayen). La déclinaison définie a donc, grâce à cet article, un singulier et un pluriel.

Il est bon de noter que de grandes irrégularités signalent l'adjonction des suffixes au nom : quelquefois, par exemple, l'article et le signe du pluriel disparaissent. Mais ce sont là des détails particuliers que nous devons négliger dans une esquisse aussi sommaire que celle-ci.

L'on conçoit aisément, d'après ce qui précède, à quel point il serait inexact de se servir pour le basque des mots de cas, de nominatif, de génitif, et ainsi de suite. On emploie parfois ces expressions, mais il ne faudrait point s'y laisser tromper ; ce ne peut être qu'une façon de parler. En basque, il n'y a pas et ne saurait y avoir de suffixe nominatif, accusatif ou autre — par exemple les s, m du latin « dominu-s, dominu-m » : — l'on se sert du thème pur et simple, du thème tel quel ; seulement ce thème, lorsqu'il est sujet d'un verbe actif, se \<>it postposer un suffixe k dont l'origine est inexpliquée -.gizonak eman du « l'homme l'a donné », (fizonek yo duie « les hommes l'ont frappé » ; gizon veut dire « homme », a est l'article, k le signe du sujet dont nous venons de parler.

Une particularité de la langue basque qui ne laisse pas que d'étonner, c'est le grand nombre de mots, souvent réduits à une syllabe, qui viennent s'annexer à d'autres mots pour marquer l'augmentation, la diminution, l'abondance, la mauvaise qualité, l'excès, le défaut, l'atta-

cliL'ineiil, la répugnance, et ainsi de suite. Mais beaucoup de nos langues modernes n'ont-elles pas (à un moindre degré, il est vrai) la l'acuité de former des diminutifs et des augmentatifs ?

L'adjectif, toujours invariable, se place constamment après le nom.; le basque, pour rendre la phrase que voici : « la belle maison du petit homme », devra dire : « homme petit le de maison belle la ». Remarquons que l'adjectif s'intercale ici, comme chez nous, du reste, entre l'article et le nom auquel il se rapporte, mais que le génitif (<( de l'homme ») précède le nom (« la maison ») dont il dépend.

Les pronoms personnels sont ni « moi », gu « nous », /à « toi », zu « vous ». Le basque contemporain' emploie comme nous la seconde personne du pluriel pour exprimer poliment le singulier ; aussi s'est-il fabriqué un « vous » pluriel : zuek. Point de pronoms relatifs ; pour imiter les Français ou les Espagnols, les Basques moi In nés ont employé souvent avec le sens relatif les pronoms interrogatifs ; mais cela est absolument contraire au génie même de leur langue.

En ce qui concerne les noms de nombre, nous pouvons remarquer que le basque ne possède pas de mot original pour exprimer « mille » et que tout, chez lui, indique une numération vigésimale : « trente-neuf » est pour lui vingt et dix-neuf, « soixante » est troisvingts.

Le verbe basque est simple ou périphrastique. La conjugaison simple est caractérisée par ce fait que les éléments dérivatifs marquant le temps, le mode, la personne sont unis au radical ; la conjugaison périphrastique a lieu au moyen de deux verbes simples auxiliaires, (( être » et « avoir » — dut et naiz — joints à un nom d'action décliné.

La question du verbe basque est d'une grande impor-

tance ; c'est elle qui déroute le plus les esprits accoutumés à nos grammaires classiques grecques et latines, et l'on ne peut dire encore que ce soit une question résolue. Pour Mann, van Eys, Vinson, Ribary, la conjugaison simple est seule primitive et l'autre n'est qu'une composition dont lorigine ne remonte qu'à la période historique de la langue basque. Sans entrer dans les raisons spéciales qui militent invinciblement, selon nous, en faveur de cette opinion, nous ferons simplement remarquer que l'opinion opposée (contestant l'existence d'un radical à sens verbal dans les formes des auxiliaires) a un caractère métaphysique qui la rend inacceptable de prime abord.

La conjugaison basque périphrastique a cet avantage de permettre pour chaque verbe une double expression répondant au sens transitif et au sens intransitif : la voix intransive, c'est un nom d'action accompagné de naiz « être » ; la voix transitive, c'est un nom d'action accompagné de dut « avoir ». Nous verrons en temps et lieu que le verbe sémitique exprime le régime direct par un élément pronominal suffixe au verbe ; nous avons vu un peu plus haut que le magyar, le vogoul, le mordvin agissent de même en semblable occasion (sans toutefois placer l'élément en question au même lieu que le placent les langues sémitiques); or, le basque agit de même. Toutefois, il a cette infériorité sur les langues que nous venons de citer, qu'il ne saurait séparer du verbe actif son régime direct : il ne pourrait dire, par exemple : « j'aime une femme »; il ne peut dire que ceci : « je l'aime une femme ». Mais, dans son verbe, le basque exprime le régime indirect et dit en un seul mot : « je le donne à lui »; ici encore il ne peut omettre le régime direct, il ne peut dire : « je donne à lui ».

Chacune de ces formes complexes est susceptible de quatre modifications, suivant qu'on parle familièrement

à un homme ou à une femme, qu'on s'adresse à une personne que l'on veut honorer, ou qu'enfin l'on ne veuille pas tenir compte de ces circonstances. Les grammairiens désignent ces modifications sous le nom de traitement masculin, féminin, respectueux, indéfini.

Certains caractères de la langue basque se retrouvent, ainsi qu'on l'a souvent répété, dans les langues américaines. Le verbe basque a sans doute quelques analogies avec la conjugaison des langues de l'Amérique ; mais de là à conclure, comme le font sans hésiter quelques auteurs, à une parenté intime entre l'algonquin, l'iroquois, par exemple et l'escuara, il y a loin, fort loin. Avant d'affirmer que le basque est, comme ces idiomes, polysynthétique ou incorporant, il conviendrait de déterminer ce que c'est au juste que le polysynthétisme ou l'incorporation. Dans le paragraphe relatif aux langues américaines, nous essayerons de définir ces deux expressions.

Nous nous contenterons, pour l'instant, de signaler ici une particularité des idiomes du nouveau monde que l'on retrouve en basque, à savoir : la composition par syncope, qui, d'ailleurs, n'est point tout à fait inconnue aux langues européennes modernes : de ortz « nuage » et azaniz « bruit », le basque fait ortzanz « tonnerre, bruit du nuage ». Mais les composés de cette espèce ne sont pas très nombreux. Pour l'ordinaire, on les rencontre dans les noms de lieux, ces restes précieux d'une époque antérieure et si souvent réfractaires à l'analyse.

Il se peut que les noms de lieux nous apprennent un jour bien des mots tombés en désuétude et finalement oubliés.

Dans son état actuel, et bien qu'il soit imparfaitement connu, on peut dire que le vocabulaire escuara est assez lia livre. Exclusion faite des nombreux mots gascons,

français, espagnols et latins qu'il renferme, et encore d'autres mots qu'il est possible de rattacher à quelque autre source, il est probable que les termes réellement basques n'expriment, en général, aucune idée abstraite. C'est ainsi que l'on ne connaît pas de mot basque simple ayant le sens général que nous attachons en français au mot » arbre », au mot « animal ». C'est ainsi encore qu'il existe en basque six expressions différentes pour exprimer l'état de chaleur de la chienne, de la jument, de la vache, de la truie, de la brebis et de la chèvre, mais il n'existe point, parait-il, de terme général applicable à cet état d'une façon commune. Pour les Basques, u dieu )> est « le seigneur d'en haut », et s'ils ont un tonne pour exprimer notre mot de « volonté », ce terme signifie également « pensée, désir, fantaisie ».

Pour reconstituer, autant que faire se pourra, le vocabulaire commun escuarien, il s'agira de rechercher tous les mots usités dans les divers dialectes, et il conviendra, naturellement, de ne les admettre comme originaux qu'après certitude acquise qu'ils n'appartiennent point en propre à quelque idiome étranger. L'histoire nous apprend que la région où se parle l'escuara a été traversée par des peuples de langue celtique, par des Germains, par des Arabes, surtout par des peuples de langue romane. Linfluence du latin a dû être d'autant plus puissante qu'elle a été continue vingt siècles durant et qu'elle s'est exercée plus activement ; pour bien connaître le basque, il importe donc de savoir à fond le latin et l'histoire de ses deux dérivés, le français et l'espagnol.

En ce qui concerne l'origine même des Basques, si l'idiome escuara a été la langue des ancien Ibères, ou du moins l'un des dialectes de leur langue, le fait n'est pas encore scientifiquement démontré. D'après de très anciennes traditions, les Ibères formaient le peuple qui,

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avant l'arrivée des nations de langue indo-européenne, habitait l'ensemble de la péninsule ibérique, soit l'Espagne et le Portugal : ils occupèrent également, paraît-il, toute la partie de la Gaule qui plus tard reçut le nom de Narbonàaisé» Louis premiers rapports connus avec des individus de race étrangère remontent au temps des expéditions phéniciennes dont l'histoire nous a transmis le souvenir. Advint l'invasion celtique, qui donna naissance aux Celtibèi'es. Ceux-ci résistèrent vaillamment aux légions romaines et supportèrent le choc des musulmans après avoir subi la domination des Visigoths. Conservé dans la région où vivaient les Ibères; l'escuara n'étant ni sémitique ni indo-européen, on fut amené à le tenir pour le représentant direct, au moins pour l'un des mirions représentants de la vieille langue ibérienne.

L'on s'appuie d'habitude, pour soutenir cette opinion, sur trois sortes de preuves, preuves tirée des mœurs, preuve tirée du type, preuve tirée de la langue.

L'argument tiré des mœurs se résume dans une disposition légale des coutumes française! de la région pyrénéenne, même en dehors du pays basque, qui établissait dans les successions un droit absolu de primogéniture sans distinction de sexe; or Strabon dit que chez les Cantabres, qui paraissent être une tribu ibérienne, les lillcs héritaient. .1. Balasque a démontré que le droit de primogéniture provenait du principe celtique ou gallique de la consei^vation intégrale du patrimoine.

Le type est aujourd'hui connu. Nous possédons les caractères du véritable crâne basque, celui d'Espagne. Mais ce type aurait beau s'être étendu sur l'Espagne entière — nous le rencontrons sans doute aussi en Corse et dans le nord de l'Afrique — cela ne prouverait en aucune façon que cette seule et même race n'ait point parlé plusieurs langues différentes, comme cela se voit pour d'autres peuples.

Les preuves linguistiques se résument en essais d'explications de mots ibères par le basque. Les monuments de la langue ibérienne parvenus jusqu'à nous sont de deux sortes : d'une part des médailles et des inscriptions, d'autre part des noms propres et surtout des noms topographiques transcrits par des auteurs grecs et latins. Les médailles et les inscriptions offrent les éléments d'un alphabet dérivé du phénicien, mais il ne faudrait pas prendre le change sur leur prétendu déchiffrement : il n'est rien moins que certain. Nous ne pouvons admettre, dans les différentes lectures proposées jusqu'à ce jour, que des traductions aventureuses et forcées. La forme des noms recueillis par Strabon, Pline et autres anciens auteurs présente, au contraire, une base appréciable, mais il est tout naturel que les étymologistes en aient abusé, et largement, selon leur coutume. Les explications proposées par Humboldt, et, après lui, par nombre d'étymologistes sans principes, sans méthodes, sont très douteuses. Van Eys et Vinson, dont l'opinion est d'un poids considérable en la matière, sont d'accord à ce sujet (1).

Il est possible que les présomptions de Humboldt soient justes ; il est possible, peut-être même est-il vraisemblable et probable que les anciens habitants de l'Ibérie aient parlé une langue alliée au basque, sinon même une forme plus ancienne du basque ; mais que cela soit prouvé, nous nous refusons encore à l'admettre.

En résumé, cette prétendu identité est possible, mais les faits accumulés pour la faire accepter ne lui ont donné d'autre caractère que celui d'une hypothèse simplement plausible et qui attend encore sa justification.

d) Van F,ys, In Innquc ibérienne et la langue basque (Ra ue de linguistique, t. VIT. p. 1. Paris, 1874); Vinson. In Question ibérienne (Mémoires du congrès scientifique do France, t. II, p. 357. Paris, 1874).

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§ 16. Les langues américaines.

On a beaucoup écrit, on écrit beaucoup sur les langues américaines. Il en est peu qui aient prêté à autant de théories excentriques et fantaisistes ; elles partagent largement, sous ce rapport, le sort qui était réservé au basque et à l'étrusque.

L'idée commune, l'idée capitale qui obsède presque tous les américanistes est de rattacher les idiomes du nouveau monde à tel ou tel groupe des langues agglutinantes du monde ancien, le plus souvent aux langues ouralo-altaïques, parfois au basque, parfois au japonais, parfois à toutes les autres langues agglutinantes. Cela n'est pas sérieux. Avant de rapprocher l'iroquois du magyar, le totonak du japonais, le nahuatl du basque, il faudrait rapprocher scientifiquement les unes des autres toutes les langues américaines et esquisser au moins leur grammaire comparée. C'est ce que l'on ne se soucie point d'entreprendre.

On ne trouve nulle part comme en Amérique un nombre considérable d'idiomes se ressemblant autant les uns aux autres, mais constitués cependant au moyen d'éléments parfaitement divers. C'est pour ce motif que l'étude des idiomes du nouveau monde offre tant de difficultés et qu'il est assez embarrassant de se faire sur leur ensemble une idée bien précise.

A la vérité, il existe un grand nombre de grammaires, de livres de piété, de catéchismes, de versions de la Bible, propres à faciliter l'étude de certaines langues américaines ; mais la plupart de ces ouvrages ont été rédigés dans un esprit si peu scientifique et d'une façon si défectueuse, que toute l'aide qu'on en peut attendre

se réduit, en réalité, ;ï fort peu de chose. Parmi les plus instructifs de ces écrits, nous signalerons celui de John Pickerings, Remarks on Ihe Indian Languages of North- America, déjà ancien, le Mémoire sur le système grammatical des langues de quelques nations de V Amérique du Nord de Duponceau, diverses notices de Mann, Charencey, Fr. Mùller {Grundriss der Sprachtvissenschaft, t. II, lre partie, p. 181), les récents écrits de L. Adam, de Brinton (1). Les Etudes sur quelques langues sauvages de l'Amérique par N. 0***, ancien missionnaire, contiennent une esquisse intéressante et vraisemblablement très fidèle de l'algonquin et de lïroquois, mais l'auteur s'y montre trop peu au courant des procédés méthodiques les plus élémentaires.

Dans la seconde édition de son Ethnographie, Fr. Mùller répartit en 28 groupes les langues américaines :

1. Le groupe kénaï, au nord-ouest de l'Amérique septentrionale.

2. Le groupe athapasque, à Test du précédent, s'étendant des bords du Youkon et du Mackenzie jusqu'à l'embouchure du Churchill dans la baie d'Hudson. On rencontre beaucoup plus au sud, et séparés du gros de ce groupe, d'autres idiomes qui s'y rattachent également : la langue des Qualihoquas au nord du fleuve Colombie, des Umpquas au sud ; celle des Apaches, plus au sud encore, dans l'Etat de Nevada et la Californie supérieure.

3. Le groupe algonquin, au sud de la baie d'Hudson, et s'étendant à Test jusque vers l'Atlantique. Il comprend le mikmak dans l'est de la Nouvelle-Bretagne et à Terre- Neuve : la langue des Lenni-Lennapés ou Délawares (narraganset, mohican, etc.); le kri, l'ojibway, l'ottawa et «Vautres idiomes encore.

(1) The philosophie Grammar o[ ameriean T.anguages (1885). On Pohjsynthesis and Incorporation (1885).

4. Le groupe iroqu&is (onondago, sénèka, onéida, kayuga, tuskarora).

5. Le dakola, au centre de l'Amérique septentrionale, langue des Sioux et d'autres tribus.

fi. Le -parti ou pawnie.

7. Le groupe appalache, comprenant, entre autres idiomes, le chéroki, le kataha, le chakta, le krik, le n a te nez.

8. En remontant vers le nord-ouest, le koloche dans l'extrême ouest de la Nouvelle-Bretagne.

*9. Le groupe orégonais plus au sud.

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