Les différents idiomes de la Terre de Feu
27. Le chibeha, de l'autre côté des Andes, dans la Colombie ou Nouvelle-Grenade, jusqu'aux environs de Santa-Fé de Bogota.
28. Le groupe quichua est parlé plus au sud, depuis la limite des Etats de Colombie et de l'Equateur jusque vers le tiers septentrional du Chili. Parents des Quichuas, les Aymaras sont sur la limite du Pérou et de la Bolivie.
Tous ces idiomes passant pour se ressembler et pour avoir un aspect général identique, nous avons à déterminer maintenant quel peut être ce caractère commun.
Et tout d'abord, leur mode d'être, leur mode de fonctionner sont-ils tellement étranges, tellement particuliers, qu'il faille renoncer à les classer dans une de ces trois grandes catégories, langues isolantes, langues agglutinantes, langues à flexion, sous lesquelles viennent se grouper les idiomes de l'ancien monde ?
C'est ce qu'un certain nombre d'auteurs ont pensé. Les langues américaines auraient, aux yeux de ces auteurs, une propriété spéciale qui suffirait à constituer une
classe bien à part, un quatrième système, qu'il faudrait appeler le système incorporant ou poly synthétique.
En tâchant d'éviter autant que faire se pourra les détails trop arides, recherchons et examinons quels sont les phénomènes sur lesquels a pu s'appuyer cette doctrine d'une classe incorporante, quelle est la nature de ces phénomènes et quelle est leur importance.
Nous terminerons par un coup d'œil rapide sur les idiomes algonquins et iroquois, parlés dans une grande partie de l'Amérique septentrionale et qui sont assurément les mieux connus de toutes les langues américaines.
A plusieurs reprises déjà nous avons dit ce qu'il fallait entendre par les termes de langue isolante, de langue agglutinante. Le' monosyllabisme est caractérisé par l'emploi constant de racines indépendantes et invariables ; l'agglutination comporte l'état de dépendance de certaines racines, qui, vis-à-vis des autres racines dont le sens premier et entier a persisté, n'expriment plus que les idées du rapport, de relation. Nous verrons plus tard que la flexion ne doit être retrouvée que là où pour exprimer les divers rapports de temps et de lieu, la racine elle-même peut être organiquement altérée. Impossible de commettre une erreur sur la place à assigner à un idiome donné, si l'on a pu constater chez lui l'un de ces caractères, celui du monosyllabisme, celui de l'agglutination, celui de la flexion. Ainsi les langues sémitiques sont flexionnelles par excellence, bien qu'on y trouve l'agglutination — par exemple dans les préfixes et suffixes pronominaux du verbe et même dans le développement des voix dérivées ; — les idiomes indo-européens emploient bien souvent les procédés de l'agglutination ; mais, la flexion jouant un rôle essentiel dans la langue indo-européenne commune que l'on a pu restituer en partie, il faut les ranger forcément dans la classe des langues à flexion. H. Chavée avait donc un certain droit
à tenir pour défectueux le nom <|iii a été donné à la classe Intermédiaire. En effet, quel que soit le degré de fusion, d'usure des éléments constitutifs, du moment qu'il y a autant, dé racines distinctes que d'idées principales et secondaires, subordonnées, attributives, il y a agglutination. A ce point de vue le sanskrit ne diffère en aucune façon du magyar. Nous traiterons dans notre sixième et dernier chapitre des empiétements d'une classe sur l'autre et delà certitude parfaite de la succession des trois états, monosyllabique, agglutination, flexion.
Le nombre des idiomes agglutinants est considérable, mais l'agglutination revêt chez ces idiomes toutes les formes possibles. S'agit-il d'établir une division morphologique secondaire, une sous-classe, il ne faut donc pas se régler seulement sur le degré d'intensité de l'agglutination ou sur son abondance, il convient aussi de prendre en sérieuse considération l'ordre habituel des éléments mis en présence les uns des autres, c'est-à-dire la tendance plus ou moins marquée des idiomes en question à préfixer, suf fixer à la racine, ou encore infixe r les éléments formatifs des mots.
Telle était bien la pensée de Schleicher, lorsqu'il se refusait à reconnaître une quatrième catégorie de langues, composée des idiomes américains.
Qu'est-ce donc, en définitive, que ce « polysynthétisme », que cette « incorporation » que Ton prétendrait nous faire accepter comme caractérisant ce quatrième type de forme (lu langage ? Voici ce que dit à ce sujet Fréd. Mùller dans son Ethnographie générale : « Les langues américaines reposent, dans leur ensemble, sur le principe du polysynthétisme ou de l'incorporation. En effet, tandis que dans nos langues les conceptions isolées que In phrase relie entre elles se présentent sous la forme de mots détachés, elles se trouvent réunies, au contraire, dans les langues américaines, en une indivisible unité.
Par -conséquent, mot et phrase s'y confondent tout à fait. »
D'après les ainéricanistes les langues qui nous occupent en ce moment auraient comme caractères distinctifs les particularités suivantes :
Premièrement, elles réuniraient au verbe des pronoms ou même des noms régimes.
Secondement, elles posséderaient une conjugaison nominale possessive.
Troisièmement, elles feraient varier le verbe lorsqu'il s'agit d'exprimer que l'objet de l'action a changé ou lorsqu'il faut nuancer l'action.
Ouatrièmement enfin, elles connaîtraient le procédé de composition indéfinie par syncope et par ellipse.
Le premier et le second de ces prétendus caractères ne résistent, même pas à un examen superficiel. Prenons d'abord l'union d'un nom et d'un pronom. Evidemment ce procédé est familier aux langues sémitiques et à bien des idiomes agglutinants de l'ancien monde. Lorsqu'avec le mot mokkumân « couteau » le kri forme les expressions mmokkumân « mon couteau », Mmokkumân « ton couteau », omnkkumdn « son couteau », il court au procédé qu'emploie le magyar en disant munkâm « mon ouvrage », mnnkdd « ton ouvrage », munkdja « son ouvrage » ; qu'emploie l'arabe en disant kitabi « mon livre », kitabo « son livre ». Il est vrai qu'en kri l'élément pronominal est placé avant le nom et qu'en magyar comme en arabe il est placé après le nom, mais cela n'a point d'importance en ce qui nous occupe en ce moment.
En ce qui concerne les variations du verbe destinées à nuancer l'action, Duponceau cite d'après Molina le chilien ri un « donner », rlugurn « donner plus », élu du a men « avoir le désir de donner », eluzquen « paraître donner », cliivalen « pouvoir donner », etc. ; mais cet
exemple ne rappelle-t-il pas très exactement les nombreux exemples analogues que l'on peut tirer du turc ? D'ailleurs, dans beaucoup de langues agglomérantes, l'on trouve des traces de pareilles dérivations, fort analogues, en somme, aux voix du verbe sémitique. Nous avons déjà cité des exemples tirés des langues dravidiennes et du basque.
L'on peut considérer comme un peu plus sérieuse la troisième des prétendues caractéristiques, à savoir cette circonstance que le verbe varie à mesure que varie l'objet de l'action. En chéroki, par exemple, on dit kutuwo « je me lave » kukûsquô « je me lave la figure », tsêkûsquô (( je lave la figure d'un autre », tàkungkalâ « je lave mes vêtements », takutêyâ « je lave des plats », etc., en termanacan l'on dit jucurù <c manger du pain », jemeri « manger du fruit, du miel », janeri « manger des aliments cuits », etc. ; en lénapé on emploie des verbes différents pour dire « manger de la soupe » et dire <c manger de la bouillie ». Mais, en définitive, n'est-ce pas là une composition syncopée ? En ce cas nous retombons dans un caractère que nous aurons à examiner tout à l'heure. S'il n'en est pas ainsi, nous ne pouvons voir dans ce phénomène que cette horreur de l'abstraction, cette absence d'idées générales déjà constatée dans do nombreux idiomes de la catégorie agglutinante.
La réunion des pronoms régimes au verbe s'opère par des procédés analogues à celui de la conjugaison nominale ; aussi est-elle généralement pratiquée chez les peuples qui joignent aux noms les affixes possessifs. Le basque présente à ce sujet une exception remarquable : il ne connaît pas les affixes nominaux. Par contre, sa conjugaison <( objective » est la plus riche de toutes celles des langues européennes et asiatiques ; il incorpore, en effet, dans le verbe, non seulement les pronoms régimes directs — « moi, toi, lui » — mais aussi les régimes in-
directs, tandis que le mordvin — idiome du groupe ouralo-altaïque finnois — ne sait exprimer que le régime direct des trois personnes ; le vogoul — idiome du même groupe — moins abondant, incorpore seulement l'objet de la seconde et de la troisième personne ; le magyar, plus pauvre encore, ne peut, en principe, rendre de cette façon que le pronom de troisième personne. Mais ces différentes langues ont, ce que n'a pas le basque, le verbe sans régime, le verbe indéterminé. Dans les langues sémitiques les conjugaisons « par pronoms affixes » sont, en tous cas, de véritables conjugaisons objectives.
Quant à l'incorporation des noms au verbe, habituelle, dit-on, aux langues de l'Amérique, nous n'en trouvons pas en ce moment d'exemple plus significatif que celui de l'algonquin nadliolidîn « amenez-nous le canot », formé de naten « amener », amochol « canot », i euphonique et nîn « à nous » ; ou encore celui du mot chippéway sogininjinitizoyan « si je ne prends pas la main », dans lequel entrent sogéndt « prendre » et oninp-na « main ». Les formations de cette espèce ne sont qu'une simple extension du principe de l'incorporation au verbe de l'idée du régime. Oh a remarqué, non sans raison, qu'un certain nombre de locutions des langues romanes modernes sont de véritables exemples d'une incorporation rudimentaire ; lorsque l'italien dit portandovi « vous portant », portandovela « vous le portant », lorsque le gascon dit deche-m droumi « laissez-moi dormir », leur procédé nous rappelle l'incorporation du basque ou des langues américaines.
Nous pensons, en effet, avec A. Sayce, qu'il faut distinguer l'incorporation du polysynthétisme, et qu'il convient de réserver le premier de ces noms aux phénomènes que nous venons d'examiner et qui ne sont, comme on l'a vu, ni spéciaux aux langues américaines, ni assez importants pour justifier la création d'une quatrième
grande classe morphologique. A. Sayce estime même qu'il y a beaucoup plus de différence entre l'incorporation et le polysynthétisme qu'entre l'incorporation et la flexion ; pour lui, la flexion n'est, en effet, que la fusion très étroite de racines de relation avec l'élément fondamental du mot.
Nous appellerons donc polysynthétisme le dernier caractère signalé comme original dans les langues américaines, c'est-à-dire la composition indéfinie des mots par syncope et par ellipse. Ce caractère est le plus important.
Duponceau, qui ne confond pas l'incorporation avec le polysynthétisme, donne ce dernier comme le signe distinctif des idiomes du nouveau monde ; le même auteur assure qu'il a retrouvé ce caractère dans toutes les langues de l'Amérique à lui connues, du Groëland au Chili. Toutes réunissent un grand nombre d'idées sous la forme d'un seul et même mot. Ce mot, généralement assez long, est l'agglomération intime de mots divers, qui souvent sont réduits à de simples lettres que l'on intercale. Ainsi le groënlandais aulisuriartorasuarpok « il s'est hâté d'aller à la pêche » est formé de aulisar « pêcher », peartor « être à faire quelque chose », pinnesuarpok <c il se hâte », l'algonquin pildpé « jeune homme non marié » est formé de pilsilt « chaste » et lépâpé « homme » amanganachquiminchi « chêne à larges feuilles », est formé de amangi « grand, gros », naclth « main », quim, terminaison des noms de fruits à coque, et achpansi « tronc d'arbre » ; le mexicain notlazomnhuizteopixcdtàtzm « ô mon père, divin protecteur estimé et vénéré ! » est formé de no « mon », tlazontli « estimé », mahuiztic « vénéré », teopixqui « dieu protecteur » et tatzi « père » ; le chippéway totochabo <( vin » est formé de toto « lait » et chaminabo « grappe de raisin ». Le polysynthétisme consiste donc en une
composition par syncope, tels composants perdant leurs premières syllabes, tels autres perdant leurs dernières, et il y a par conséquent entre l'incorporation et le polysynthétisme cette différence que le procédé du dernierest essentiellement syntaxique. L'incorporation remonte à la période de développement du langage, tandis que le polysynthétisme a pris naissance durant la période historique.
Ainsi le polysynthétisme n'est point un caractère primordial ; c'est une extension, ou, si l'on veut, une seconde phase de l'agglutination, et il n'y a pas de raison pour faire des langues américaines un type spécial.
Seulement, dans la série des idiomes agglutinants, ces langues viendront les dernières par ordre de progression croissante. L'on aura, par exemple, dans les premiers rangs, le dravidien avec ses formes grammaticales si peu nombreuses, puis le mandchou plus développé, puis le turc, déjà incorporant, puis les idiomes finnois dans l'ordre suivant : suomi, magyar, vogoul, mordvin, tous incorporants, puis le basque, qui est incorporant avec des tendances au polysynthétisme ; enfin les langues américaines, qui sont incorporantes et polysynthétiques. Mais cette succession, cette série ne prouvent pas plus la parenté originelle des différents idiomes dont il s'agit que certains caractères communs qu'ils peuvent avoir entre eux ne prouvent la parenté originelle des amentacées et des conifères.
Une fois entrées dans la période historique, toutes les langues d'ailleurs pourraient devenir polysynthétiques, et l'on trouve en un grand nombre d'idiomes des locutions abrégées, contractées, pleinement analogues aux syncopes des langues du nouveau monde : en latin vene -ficus, stipendium, consuetudo, malo, ml, nemo, rursuin, fvenenificus, *stipi-pendium, *consueti-tudo, mavelo, ma-
giSVOlO, etc.); en grec ijlÇOpeiiç pour *à;j.?i-<popeoSi -Ï-zi/wk
etc. ; en anglais lord pour hlâf-weard anglo-saxon, world, etc. ; idolâtrie, contrôler, même, etc. (Sayce, trad. p. 81)
Comme Duponceau l'a très bien fait remarquer, ces contractions se produisent volontiers dans les mots composés d'un usage courant, qui sont devenus peu à peu des mots à signification simple et dont on oublie la complexité originelle. C'est le basque, en Europe, qui paraît avoir le plus usé de ce procédé, et c'est pour ce motif que, dans une sériation morphologique des langues agglutinantes, on peut le placer entre les langues ouralo-altaïques et les langues américaines.
Nous ne pouvons songer à passer en revue, même de la façon la plus sommaire, les différents idiomes que nous avons énumérés ci-dessus. Nous nous bornerons (tout en faisant parfois allusion à quelques autres langues) à une esquisse générale des deux groupes les plus importants des idiomes de l'Amérique septentrionale, l'algonquin et l'iroquois. Ces deux langues d'ailleurs ne sont point parentes et elles offrent entre elles des différences notables, tant sous le rapport de la phonétique que sous celui de la formation même des mots.
L'algonquin, parlé au Canada et dans le nord des Etats-Unis, se subdivise en une trentaine de dialectes dont les principaux sont le mikmak, au Canada, dans la Nouvelle-Ecosse et dans les régions circonvoisines ; Yabénaki, dans l'Etat du Maine ; le massachuset, le narraganset, dans Rhode-Island ; le mohican, en Connecticut ; les idiomes de l'ancien Canada ou Nouvelle-France : Yalgonquin proprement dit, le chippéway (ou ojibway), Vottawa, le ménoméni et le kri. Les tribus iroquoises habitent la partie occidentale de l'Etat de New- York et en général la rive méridionale des grands lacs ; on peut diviser l'iroquois en onondago, sénéka, bniéda, kayuga, tuskarora.
La phonétique de l'algonquin est pauvre ; celle de l'iroquois est plus pauvre encore. Ils possèdent nos voyelles a, e, i, o ; quelques dialectes ont également u. Ils connaissent les deux demi-voyelles y et w, dont la seconde se change en une espèce de sifflante labiale ; c'est ce son que les missionnaires ont transcrit et transcrivent encore par le chiffre 8, sous prétexte que ce signe ressemble à la ligature « ou » des Grecs, et que le mot « huit » rappelle sa prononciation.
L'algonquin possède les deux gutturales k, g, tandis que l'iroquois n'a qu'un son de cette sorte, transcrit parfois g, le plus souvent h. Les deux idiomes connaissent la palatale tch, certains dialectes algonquins ont le dj ; l'algonquin emploie t et d, l'iroquois t seulement ; dans ce dernier idiome, point de labiales : l'algonquin possède p et b. Chacune de ces langues connaît les nasales appartenant au même ordre que ses explosives. L'une et l'autre ont r et l, toujours permutants, souvent indistincts. En algonquin, les sifflantes sont assez nombreuses: on y retrouve h, ch dur allemand, s, z et j /rançais ; mais en iroquois l'on ne cite que h et s (f est dialectal) ; ajoutons que ces idiomes ont au moins trois voyelles nasales, an, en, on. Le seul son qui offre quelque difficulté aux Européens serait le w placé devant une consonne. Duponceau dit à ce sujet : « C'est comme ou dans notre mot oui, mais suivi immédiatement d'une consonne et prononcé sans repos intermédiaire, ce qui l'a fait appeler l'oit ou le w sifflé, parce qu'en effet il faut siffler pour le prononcer. Le même son existe dans l'abénaki ; mais, au lieu d'être labial, comme dans le lénapé, il est guttural et se prononce du fond de la gorge. On ne le trouve point dans l'algonquin proprement dit, ni dans le cMppêway. Il n'est pas non plus dans la langue des Ottawais, ils y substituent l'oit voyelle. Ainsi, tandis
qu'un Lénapé prononcera vfdanU « «a fille » (en sifflant le w), TOttawais dira oudanis. »
Toujours suivant Duponceau, les Indiens Algonquins articulent d'une façon très distincte et prononcent les voyelles très ouvertes : les brèves ont l'accent « frappé » et les longues l'accent « appuyé » ; la dernière syllabe de la phrase est articulée avec une grande énergie. La prononciation des Américains du Sud est plus rude que celle des Américains du Nord.
L'article, que certains auteurs ne veulent pas reconnaître, est retrouvé par Duponceau au moins en algonquin. C'est, comme d'ordinaire, un pronom démonstratif, mouko (en massachuset), réduit à m préfixé ; mais aujourd'hui son existence est méconnue au point qu'on le conserve concurremment avec les affixes possessifs. Ainsi le chippéway dit miltig « arbre » et kl mlttig « ton arbre » ; tandis que le lépané dit kittuk « arbre » m'hlttuk « l'arbre » et kliittuk « son arbre ». L'article se rencontre encore dans d'autres langues américaines : en iroquois sous la forme ne, en otonii sous la forme na. Ce. qui l'a fait méconnaître, c'est la tendance que possèdent ces langues à la spécialisation, à la détermination, et qui fait que, chez elles, les noms sont toujours accompagnés d'un affixe possessif.
En algonquin, l'on ignore la distinction des genres ; l'on en compte deux en iroquois : les grammairiens leur donnent le nom de genre « noble » et de genre « ignoble ». Le premier s'applique aux divinités et à la partie mâle du genre humain ; le second embrasse'tout ce qui n'est pas du premier genre. Il y a des particules ou des affixes différents pour les êtres animés et pour ceux qui ne le sont point.
La conjugaison nominale — ou, pour mieux dire, et ainsi que nous l'avons expliqué plus haut, la dérivation possessive — se forme par l'adjonction des éléments pro-
nominaux en tête du nom. L'adjectif, toujours invariable, se place de même, en algonquin, avant le mot qualifié ; c'est ainsi que kuligatchis « ta jolie petite patte » est formé de ki « toi » wulit « jolie », wicligatt « patte » et du diminutif cliis ; kitanittowit « le grand esprit » est formé de kita « grand », manitu « esprit » et de la terminaison adjective wit.
Le verbe algonquin peut être « absolu », c'est-à-dire sans régime ; « transitif », c'est-à-dire pourvu d'un régime direct, et <( passif », avec un régime indirect. On s'est plu, mais à tort, à reconnaître chez lui un grand nombre de modes : il n'en possède aucun en réalité ; il se forme seulement un conditionnel en intercalant une particule. Le verbe iroquois est également absolu, réfléchi, réciproque, passif et transitif, à régime direct et indirect. De plus, il y aurait dans certaines langues américaines des traces d'une soi-disant conjugaison pour ainsi dire sexuelle ; ainsi, en abénaki, un homme dirait nénananbasanbai « je n'ai pas beaucoup tl'esprit » ; une femme dirait nénananbaseskouai. L'on commence à comprendre que, grâce à ces nombreuses variations, un missionnaire anglais Edwin James, ait pu attribuer au verbe chippéway de six à huit mille formes.
Pas plus que dans les langues dravidiennes, on ne peut exprimer en algonquin ou en iroquois les verbes « être » et « avoir » dans leur sens réputé absolu. C'est ainsi que cette phrase : « je suis un homme »', se dira en narraganset iiinin « moi homme », en lénapé lenno rihackey « un homme mon corps » ; pour dire « à qui est ce canot ? » l'on demandera en ottowa watchimânet « à qui canot ?» ; en ménoméni ivahotosoydivik « qui possède canot ? »
En somme, le vocabulaire de ces idiomes est assez pauvre. Il leur manque, comme bien l'on pense, la plupart des mots capables d'exprimer une idée abstraite, et qu'ils
remplacent soit par des mots empruntés à l'anglais, à l'espagnol, au français et même à l'allemand, soit par des périphrases développées que les grammairiens aiment souvent à appeler des mots de dix à douze syllabes. Dans les dialectes algonquins, les cinq premiers nombres sont des mots simples et paraissent seuls primitifs : « dix » serait « cinq de plus (que cinq) », « cent » serait « dix fois dix » et « mille » « la grande dizaine de dizaines » ; l'iroquois, au contraire, semble avoir compté jusqu'à dix. Il y aurait de fort curieuses remarques à faire sur les noms de parenté, très abondants, en iroquois par exemple. On les a classés par catégories : parenté supérieure : père, mère ; — inférieure : fils, frère, cadet ; — affinité supérieure : beau-père ; — affinité inférieure : bru ; — parenté corrélative : beau-frère, etc. Les langues dravidiennes sont particulièrement riches en mots de cette nature r on y distingue, par exemple, les frères aînés des frères cadets par des termes différents, de même que l'on distingue en basque la sœur d'une femme de la sœur d'un homme. La raison de ces complications est sans nul doute, nous semble-t-il, dans le manque d'expressions générales qui est habituel aux idiomes inférieurs,et les philologues ou les géographes n'ont que trop souvent admiré cette richesse apparente de mots.
Nous ne pourrions, sans dépasser les bornes qui s'imposent au présent volume, examiner la phonétique et les éléments de formation propres aux différents groupes des langues américaines. Nous eussions désiré citer plus d'exemples que nous ne l'avons fait, reproduire quelques phrases entières et les analyser. Les langues américaines ont donné lieu, et donnent lieu encore, à des travaux si dépourvus de méthode, qu'on ne saurait trop s'attacher à faire voir comment elles se relient aux autres idiomes agglutinants.
Le point important était de faire bien saisir ce qu'il