LES LANGUES HYPERBORÉENNES
faut entendre par ces expressions de polysynthêttsme, et ^incorporation. Si nous avons réussi à exposer nettement ce qui en est, nous pensons avoir dit des langues américaines ce qui est essentiel.
Disons en terminant que la numération est vigésimale dans certaines langues américaines, particulièrement au centre, décimale dans certaines autres langues (Algonquins, Iroquois, Californiens, Araucans, etc.).
§ 17. Les langues hyperboréennes.
On comprend sous ce nom géographique l'ensemble des langues parlées dans les régions arctiques.
Le youhaghir est parlé par un millier d'individus au nord-est de la Sibérie, immédiatement à l'est du yakout (langue du groupe turc).
Le tchouktche asiatique et le koriaque sont parlés plus à l'est encore, tout au nord-est de la Sibérie ; ces deux idiomes sont proches parents.
Au sud de la presqu'île de Kamtchatka est parlé le kamtchadal.
Plus au sud encore, dans les îles Kouréliennes et les îles japonaises septentrionales, nous trouvons la langue des Aïnos.
Celle des Ghiliaks appartient au continent.
Au centre môme de la Sibérie nous trouvons le iénissein (ou ostiaque iénisséin) et le koltc
Les dialectes innuits sont parlés par les Esquimaux tout au nord de l'Amérique. Le tchouktche américain, qu'il ne faut pas confondre avec le tchouktche asiatique, est parent des dialectes innuits ; il est parlé sur la cote nord-occidentale.
Les dialectes aléouticns sont essentiellement distincts des dialectes innuits.
Au surplus, le nom cVhyperboréenves ou arctiques,
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sous lequel on réunit eus différentes langues, ne doit, pas donner le change sur leur plus ou moins d'affinité soit entre elles, soit avec d'autres idiomes.
Bien des hypothèses sont encore permises à ce sujet, mais il est vraisemblable qu'un certain nombre de ces idiomes résisteront à toutes les tentatives que l'on pourra faire en vue de les laisser parmi tel ou tel groupe suffisamment connu.
Il serait dangereux, en tout cas, d'accorder aux relations des missioniaires sur telle ou telle de ces langues, notamment sur celles des Esquimaux, plus de crédit qu'il ne convient. On n'y trouve, le plus souvent, que des rapprochements de mots, des étymologies ; en somme, rien de scientifique. Ajoutons d'autre part que certains idiomes hyperboréens ont été étudiés avec soin par des auteurs compétents, ainsi qu'on peut le voir dans les publications de l'Académie de Pétersbourg.
Il y a à remarquer dans la langue des Youkaghirs que le nombre est rendu dans le pronom par une véritable flexion : mot « je », mit « nous ». Celle des Aïnos peut être citée comme une langue agglutinante sortant à peine de la phase monosyllabique : point de distinction formelle du nombre dans les noms, en principe du moins ; les cas nominatif et accusatif ne sont indiqués par aucun élément accessoire ; dans le verbe, le temps, le morte, la personne, sont exprimés par des procédés périphrast ii pies ; la numération est vigésimale. La langue des Aléoutes est par contre à une période développée de L'agglutination ; le système de numération est quinaire.
§ 18. Les langues du Caucase.
Les langues du Caucase (ainsi appelées de la région où elles sont parlées) se divisent en deux groupes principaux, celui du nord, celui du sud.
r.ANGUES DTT CAUCASE. 101
Parlons d'abord du groupe septentrional.
Longeant le versant nord du Caucase, de la mer Caspienne à l'est, jusqu'au détroit de Kertch (entre la mer d'Asov et la mer Noire) à l'ouest, il comprend à son tour trois groupes distincts : le groupe lesghien, à l'est (dans le Daghestan), qui confine à la mer Caspienne et semble compter quatre cent mille individus ; le groupe kit te, au centre, beaucoup moins considérable que le précédent ; le groupe tcherkesse ou circassien, à l'ouest, qui occupe presque toute la moitié nord-occidentale du Caucase et n'est peut-être pas éloigné de comprendre à lui seul tout autant d'individus que n'en comprennent les deux groupes précédents.
Un mot maintenant sur chacun de ces trois sousgroupes et leurs propres subdivisions.
Le lesghien comprend, entres autres idiomes, l'avare (1), le kasi-koumuque (ou lak), Vakoucha, le kiirine, Voude.
Le kiste (ou tchetchenze), à l'ouest du Daghestan, ainsi que nous l'avons dit, comprend Yingouche (ou lamour), le karnboulak, le tchetchenze proprement dit, le thouehe (ou mosok), qui, bien qu'appartenant au groupe septentrional, est parlé au sud du Caucase, vers la source de l'Alasan. On porte à cent quarante mille le nombre des individus parlant les dialectes kistes.
11 est assez difficile d'évaluer le nombre actuel des Circassiens du Caucase : on le portait autrefois au chiffre de quatre cent quatre-vingt-quinze mille, mais beaucoup d'entre eux ont été attirés récemment dans la Turquie européenne.
Le groupe méridional est formé du géorgien, du suane, du mingrélien, du laze.
Le géorgien gérait parlé par près de trois cent mille individus.
(lï Smirnow, Notice sur les Avares du Daqhestan. Revue d'Anthropologie, t. V, p. 84. Paris, 1876.
Le territoire «lu suane est situé au nord-ouesi du géorgien.
Au sud du suane et à l'ouest du géorgien est parlé le mingrélien.
Le laze, enfin, est parlé plus au sud encore, au sud-est de la mer Noire, dans le Lazistan, pays soumis aux Ottomans.
Ces quatre derniers idiomes remonteraient à une origine commune, mais il est loin d'être établi qu'ils soient apparentés aux idiomes du versant septentrional, et même que ceux-ci soient alliés entre eux. Un certain nombre des langues du Caucase ont été cependant étudiées de très près, notamment par Schiefner dans les Mémoires de VAcadémie de Pélersbourq.
Le matériel phonique de tous ces idiomes est riche lorsqu'il s'agit des consonnes, assez pauvre lorsqu'il s'agit des voyelles.
On trouve dans ces langues la dérivation par suffixes, celle par préfixes, celle par infixes. Les cas sont ordinairement formés au moyen de suffixes : laze, bozo « fille », bozos « à la fille », bozote « avec la fille » ; de même le pluriel : thouche dad « père », khok « pied », pluriel dadi, khoki. Dans ses formes verbales l'abkhase préfixe l'élément personnel dérivatif : si-qoup « je suis », u-qoup « tu es », ha-qoup « nous sommes ». Les idiomes méridionaux forment les noms d'agents au moyen du préfixe me : puri « pain », mepure « fabricant de pain » ; thewzi « poisson », methewze « pêcheur ». L'abkhase infixe dans la racine l'élément pronominal.
Certaines langues du Caucase ont un système décimal de numération ;' chez la plupart le système est vigésimal.
L'on a tenté souvent d'identifier les langues dites du Caucase avec les langues indo-européennes ou les langues sémitiques, mais cela a toujours été sans succès. Nous pensons qu'il faut les regarder comme complète-
ment distinctes des autres groupes linguistiques, même du groupe ouralo-altaïque.
§ 10. De quelques autres idiomes classés parmi les langues agglutinantes.
Dans le nombre des langues que nous venons de passe] en revue, il y en a plusieurs, sans doute, qui demanderaient à être étudiées de plus près qu'elles ne l'ont été jusqu'à présent, et qui, en réalité, ne sont connues que d'une façon très imparfaite.
On est moins bien renseigné encore sur quelques autres idiomes, les uns actuellement vivants, les autres disparus.
A. La prétendue langue scythique.
Cette expression de « cythique » a été employée de deux façons différentes ; on l'a appliquée soit à un peuple particulier, soit à un ensemble de populations plus ou moins apparentées. Dans le premier cas, l'on ne suppose qu'une seule langue scythique, un seul peuple scythe ; dans le second l'on suppose, non plus une race et une langue scythique, mais bien des races et des langues scythiques. La première opinion a été peu soutenue ; la seconde, par contre, n'a pas laissé de séduire des auteurs aussi compétents que l'est, par exemple, D. Withney. Celui-ci, en effet, donne aux langues ouralo-altaïques ce nom de langues « scythiques » (1), nom que les Grecs donnaient aux
(1) Lfinquagc and Ihe Sludy o[ Language, 3* édit., p. 309. Lon- 1S79.
UNOUIST1QUE. 13
races nomades du Nord-Est, sinon à toutes ces races, du moins à plusieurs d'entre elles.
Nous ne pouvons admettre cette appellation, beaucoup trop étendue, nous semble -t -il. Il est vraisemblable, sans doute, bien que l'on ne puisse en fournir une preuve directe (1), que l'antiquité a classé parmi ses Scythes plus d'une peuplade appartenant au groupe ouralo-altaïque ; mais, d'autre part, il semble avéré qu'elle a également donné le nom de Scythes à des peuples parlant un idiome indo-européen. La langue des Scythes du Pont paraît avoir été une langue éranienne, ainsi qu'a cherché à le démontrer Miillenhoff.
Quelques auteurs ont pu penser sans trop d'invraisemblance qu'une partie des Scythes parlaient un idiome se rattachant aux langues slaves (2). Nous estimons, en somme (3), avec Frédéric Millier, que ce nom général de Scythes n'est qu'une expression géographique ne répondant à aucune idée précise de race ou de langue. La Scythie est simplement le nord de l'Europe et de l'Asie, les Scythes sont les habitants de cette région.
Ainsi il nous semble très peu prudent, pour le moins, de parler d'une langue scythique, et de donner ce nom à l'ensemble des idiomes ouralo-altaïques.
B. La langue de la seconde colonne des inscriptions cunéiformes.
La première colonne des inscriptions trilingues des Achéménides est, comme l'on sait, rédigée en vieux
(1) Schiefner, Sprachlichc Bedenkcn gegen das Mongolcntluun der Skythen. Mélanges asiatiques, t. II, p. 531 1850.
f>) Consultez Gr. Khek, Einleilung m die slavisclie Litrraturaeschichte und darstellung Uircr œlteron penod, t I, p. Gratz 1874 Consultez également Swegel, ' ràmsehe Allerllmmskundè, t. I, p. 333 et suiv. Leipzig, 1873.
(3) Cf. Fligier, Zur Scythenfrage, 18/8.
perse : c'est celle qui fut déchiffrée la première. La troisième colonne, dont la langue ne fut connue que longtemps après, est en assyrien, dialecte sémitique.
On a donné différents noms à la langue de la seconde colonne de ces inscriptions, entre autres celui de langue médique et celui de langue scythique. Ce dernier nom, qu'ont proposé, et dont se sont servis H. Rawlinson (1). et Norris (2), est beaucoup trop vague, ainsi que nous l'avons dit au paragraphe précédent, pour convenir à un idiome quelconque. Celui de médique paraît avoir plus de raison d'être. On allègue en sa faveur que certaines inscriptions rédigées dans la langue de la deuxième colonne des monuments achéménides, ont été trouvées dans les régions de l'ancienne Médie, sans être accompagnées de versions éranienne ou assyrienne. Les trois langues des inscriptions cunéiformes devaient, ajoutet-on, être les trois langues des principaux peuples de l'empire ; or, la première étant perse, la troisième assyrienne, la seconde ne pouvait être que médique (3).
Pour E. Norris, le soi-disant médique était un idiome du groupe ouralo-altaïque, proche parent du magyar, de l'ostiaque, du permien et des autres langues de la même famille. A. Mordtmann en fit également un idiome ouralo-altaïque, mais il le rattacha au groupe turc ou tatar (4), supposa qu'un certain nombre d'éléments indo-européens s'y étaient glissés à différentes époques, et lui donna le nom de susien, langue de la Suslane.
(1) Notes on the early Hisloria of Babylonia. Journal of the Royal Asiatic Society, t. XV, p. 215.
(2) Mémoir on the Scythic Version o[ the Behislun Inscription. Journal of the Royal Asiatic Society, t. XV, p. 1. Londres, 1863.
(3) Benfey, Geschichte der Sprachwissenscha[t und orientalischen Philologie in Deutschland, p. 633. Munich, 1869.
(4) Ueber die Keilinsehrillen zuieiter qatlung. ZHlschrift der deutschen morgenteendischen Gesellschaft, t. XXIV, p. 76. Leipzig, 1870.
J. Oppert, lui aussi, s'est occupé de cette question (1). Après avoir adopté le nom de « scythique », il s'est rallié à celui de médique. La langue de la seconde colonne des inscriptions cunéiformes serait la langue de la dynastie médique, la langue d'Arbacès, de Déjocès, de Cyaxare et autres, dont les noms, sous cette forme, sont simplement rendus à la façon des Perses. Cette dynastie aurait régné de l'année 788 à l'année 560 avant notre ère, deux siècles et un quart de siècle ; sa langue et sa religion auraient été tout à fait distinctes de la langue et de la religion des Achéménides. (Voir Oppert, Congrès des Orientalistes, tome II, p. 181 ; Zcitschrift cler morgenlœndischen Gesellschnft, tome III, p. 1) ; le Peuple et la Langue des Mèdes, 1879).
En fin de compte, la question porte principalement sur ces deux points : la langue de la seconde colonne des inscriptions cunéiformes appartient-elle au groupe des langues ouralo-altaïques ? Cette langue est-elle la langue des Mèdes ?
Sur le premier point, nous pouvons répondre avec F. Spiegel (2) que la langue dont il s'agit ne nous paraît pas encore suffisamment déchiffrée. Les auteurs que nous avons cités plus haut (et auxquels on peut en joindre quelques autres, par exemple N. Westergaard) sont loin d'avoir fait partager à tous les juges compétents leur opinion sur le caractère finnois ou tatar de l'idiome dont il s'agit. Caldwell veut le rapprocher des langues dravidiennes de l'Inde méridionale ; cette manière de voir est inacceptable. En l'état actuel de la question, il semble prudent d'attendre les résultats de nouvelles recherches.
D'autre part, nous devons nous demander s'il n'est pas téméraire de regarder définitivement les Mèdes comme
(1) On the Médian Dynasfv. Us Nalionality and ils Chronoloçw, 1874.
(2) Erânische Allcrthtimshitnde, t. I, p. 381. Lcipzip, 187L
un peuple d'origine ouralo-altaïque. F. Spiegel ne peut se ranger à cette opinion et ses arguments ne nous paraissent point sans valeur. Le témoignage d'Hérodote est formel, celui de Strabon ne l'est pas moins. L'un et l'autre tiennent les Mèdes pour un peuple aryen. Leurs noms propres, leurs noms géographiques s'expliquent tous, d'ailleurs, par les langues éraniennes et non par le suomi ou par le turc (1).
Jusqu'à plus ample information, il paraît donc raisonnable de ne classer encore dans aucun groupe, dans aucune famille même, la langue de la seconde colonne des inscriptions cunéiformes et de ne lui donner aucun nom particulier.