C. La langue dite sumérienne ou accadienne
On a supposé, il n'y a pas longues années, que des populations parlant une langue agglutinante avaient occupé avant les Assyriens les régions de la Babylonie, et que, pour s'implanter dans le pays, la civilisation sémitique avait dû se greffer sur cette civilisation antérieure. Hincks donna à cette langue le nom biblique d' « accadien », qui semble jouir aujourd'hui d'une certaine faveur, mais que son auteur, paraît-il, ne proposait que sous toutes réserves. Pour Oppert, le nom d' « accadien » n'est qu'un synonyme d'assyrien ; assyrien et accadien seraient la langue sémitique de Ninive et de Babylone, la langue de la troisième colonne des inscriptions cunéiformes. Au peuple qui avait précédé les Sémites en Assyrie (et leur aurait communiqué son écriture cunéiforme et sa civilisation) il donna le nom de « Kasdo-scythique » ou sumérien ; à la langue de ce peuple il donna le nom de « sumérien » (2). Rawlinson nomma cet idiome le proto-chaldéen.
fl) Spiegel, Op. cit., t. I, p. 384.
(2) Congres des Orientalistes, session do Paris, 1870, t. II, p. IU.
La langue sumérienne aurait disparu, à un moment donné, de l'usage populaire, mais les prêtres l'auraient conservée dans l'exercice du culte. Oppert a tenté le premier d'esquisser les traits essentiels d'une grammaire sumérienne (1).
On a cherché depuis lors avec beaucoup d'ardeur à restituer le lexique sumérien et à le comparer à celui des langues ouralo-altaïques. On professa que les prédécesseurs des Sémites assyriens sur le sol de la Babylonie avaient parlé une langue alliée au finnois ; qu'ils avaient connu une grande civilisation ; qu'ils avaient communiqué aux Assyriens immigrant au milieu d'eux leur système d'écriture cunéiforme ; enfin, qu'avant de perdre leur propre langue, ils avaient initié les nouveaux venus à une culture à laquelle ces derniers étaient restés étrangers jusque-là.
La thèse du sumérien ne s'imposa point de haute lutte. Joseph Halévy a tenté une explication tout autre des textes soi-disant accadiens. Il a cherché d'abord à démontrer que la langue en question n'a rien de commun avec les idiomes ouralo-altaïques : sa phonétique en diffère largement ; ses racines n'ont ni la forme, ni l'usage de celles des langues ouralo-altaïques ; le mode de structure des mots est tout différent ; les pronoms n'ont rien de commun ; la conjugaison est construite en de tout autres conditions ; les deux vocabulaires, enfin, ne sauraient être sérieusement comparés : c'est à peine si l'on rapproche entre eux quelques dizaines de mots dits accadiens, d'un nombre égal de mots empruntés aux divers idiomes du groupe finnois. En somme, l'existence d'un peuple parlant une langue ouralu-altaïque sur le sol de la Mésopotamie, ne serait démontrée ni par les monuments ( qui appartiennent tous à l'art sémitique), ni par
1,1) Journal asiatique. VIT' -cric, t. I, p. 113. Paris, 1873. Revue de. philol. et d'ethnogr., 1875.
les noms géographiques, également sémitiques, ni par le témoignage des auteurs. Les textes accadiens ne seraient, en définitive, que de l'assyrien pur et simple, écrit, non plus à l'aide d'un système phonétique, mais bien à l'aide de monogrammes artificiellement combinés.
En autres termes, des deux côtés on aurait de l'assyrien, uniquement de l'assyrien, mais les textes soi-disant sumériens seraient écrits en idéogrammes au lieu de l'être en caractères phonétiques (1) ; ce qu'on appelle accadien ou sumérien serait simplement une façon d'écrire l'assyrien, une écriture hiératique, sorte de transition entre le système idéographique et le système syllabique.
Stanislas Guyard, lui aussi, n'a voulu voir dans le prétendu suméro-accadien que des mots assyriens écrits dans un système particulier (2).
Renan s'est exprimé sur cette question avec une grande réserve. Avant l'arrivée des Assyriens, avant l'arrivée des Eraniens, il y avait en Babylonie une véritable civilisation. Il est très probable que cette civilisation a possédé en propre, a créé l'écriture dite « cunéiforme » ; mars faire de la langue de ces prédécesseurs des Assyriens un idiome ouralo-altaïque, cela dépasse toute permission légitime. Il y a lieu d'être étonné de voir rattacher « cette antique substruction de la civilisation savante de Babylone aux races turques, finnoises, hongroises, à des races qui n'ont guère su que détruire et qui ne se sont jamais créé une civilisation propre. Le vrai peut quelquefois ne pas être vraisemblable, et si l'on nous prouve que ce sont des Turcs, des Finnois, des Hongrois qui ont fondé
(1) Revue de philol. et d'ethnogr., t. III, Revue critique, 14 juillet 1884.
(2) Journal asial., 1880, t. I, p. 540. — Revue de l'histoire des religions, 1880-1882. — Revue critique, 17 juillet 1882. — Zeitschr, [iir Keilschriftforsehung, 1884. — Consultez : Sayce, Princ. de philologie ; Schrader, Zeitschr, der deutschen morgenl. Geseltseh., t. IX; le même recueil, passim ; Haupt (P.), Die sumerischen Familiengesetze, 1S79.
la plus puissante et la plus intelligente des civilisations anté-sémitiques et anté-aryennes, nous croirons ; toute considération a priori doit être subordonnée aux preuves a posteriori. Mais la force de ces preuves doit être en proportion de ce que le résultat a d'improbable. »
Fr. Mùller dit, de son côté : « L'écriture cunéiforme est due selon toute vraisemblance à un peuple dont la position ethnologique est inconnue, le peuple d'Accad. On a voulu en faire un peuple touranien, ou, pour parler en termes plus précis, ouralo-altaïque, aliié particulièrement au rameau finnois. Abstraction faite du défaut de méthode qui a conduit à cette opinion, nous la regardons comme inconciliable avec ce que nous savons de l'ethnologie de la haute Asie (1). »
Quoi que l'on en dise chaque jour, les preuves de la théorie sumérienne ne sont pas définitives. Nous nous gardons bieri toutefois de combattre et de nier le sumérien ; nous sommes tout disposé à l'accepter, à le classer au nombre des langues agglutinantes, à le rapprocher même du groupe finnois ; mais nous en sommes encore à attendre des arguments décisifs, une grammaire véritable. Nous ne pouvons nous contenter des centaines d'étymologies plus ou moins ingénieuses que l'on a accumulées les unes sur les autres avec autant d'intrépidité que peu de critique. Ce procédé est bien connu ; n'a-t-il pas triomphé des inscriptions étrusques, des inscriptions gauloises, des inscriptions ibériennes ?
On écrit beaucoup sur l'accadien, beaucoup trop peutêtre. Il ne suffirait, pour le faire accepter, que d'un court travail fait avec méthode. Il se peut que la démonstration décisive ne tarde pas à venir, mais jusqu'à ce jour, nous le répétons, elle n'a pas été fournie. Les défenseurs de
(]) Grundriss dcr S[/ruchv:issenscha[!, t. I, p. IfiS. Vienne,