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FLEXION INDO-EUROPÉENNE ET FLEXION SÉMITIQUE

indo-européenne, au contraire, possède une voyelle qui lui est propre, qui est organique, une voyelle fondamentale. Sans doute, dans le sanscrit manvê « je pense », dans le latin mens, monco, dans le gothique gamunan se souvenir », nous trouvons comme voyelles du radical ici un a, là un e, ailleurs un o ou un n ; mais ces voyelles du radical sont loin d'être chacune la voyelle radicale vraie, la voyelle fondamentale. Les néo-grammairiens ont pu nier que cette voyelle fût un a, comme on l'a cru longtemps, mais, en somme, une voyelle fondamentale a existé. La voyelle organique de la racine indo-européenne ne peut d'ailleurs se changer, à l'occasion, qu'en telle ou telle autre voyelle, d'après des lois que reconnaît et détermine l'analyse linguistique.

Troisième différence. La racine sémitique est trilitère : <[ll « tuer )> ktb « écrire », dbr « parler », elle provient, nul n'en doute, de formes plus simples, mais enfin c'est ;iinsi qu'on la reconstitue. Par contre, la racine indoeuropéenne est bien plus libre de forme, comme le montrent, par exemple, i « aller », su « verser arroser » ; toutefois elle est monosyllabique.

Le système sémitique n'avait que trois cas et deux temps, le système indo-européen a huit cas et six temps au moins.

Tous les mots de l'indo-européen ont une seule et même forme : celle de la racine (modifiée ou non), accompagnée du suffixe dérivatif. Le sémitique emploie aussi cette forme (exemple, l'arabe qatalta « toi, homme, tu as tué »), mais il connaît aussi la forme où l'élément dérivatif est préfixé, celle où la racine est entre deux éléments dérivatifs, d'autres formes encore.

La flexion du système sémitique, dit W. Whitney, est totalement différente de la flexion indo-européenne et ne permet point de faire dériver les deux systèmes l'un de l'autre, non plus que d'un système commun. La caraeté-

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ristique fondamentale du sémitisme réside dans la forme trilitère de ses racines. Celles-ci sont composées de trois consonnes, auxquelles différents voyelles viennent s'adjoindre en tant que formatives, c'est-à-dire en tant qu'éléments indiquant les relations diverses de la racine. En arabe, par exemple, la racine qtl présente l'idée de <( tuer» et qatala veut dire « il tua », qutila « il fut tué », qatl « meurtrier », qitl « ennemi », etc.

A côté de cette flexion due à l'emploi de différentes voyelles, le sémitisme forme aussi ses mots en se servant de suffixes et de préfixes, parfois également d'infixés. Mais l'agrégation d'affixes sur affixes, la formation de dérivatifs tirés de dérivatifs, lui est comme inconnue ; de la provient la presque uniformité des langues sémitiques.

La structure du verbe sémitique diffère profondément de celle du verbe indo-européen. A la seconde et à la troisième personne, il distingue le genre masculin ou féminin du sujet : qatalat « elle tua », qatala « il tua » ; c'est ce que ne font point les langues indo-européennes : sanskrit bharati « il porte, elle porte ».

L'antithèse du passé, du présent, du futur, qui est si essentielle, si fondamentale dans les langues indo-européennes, n'existe point pour le sémitisme : il n'a que deux temps, répondant, l'un à l'idée de l'action accomplie, l'autre à celle de l'action non accomplie.

On voit combien les différences de structure sont considérables entre les deux systèmes et' combien leurs modes de flexion sont différents (1).

Ces deux familles de langues sont donc sorties par des voies toutes différentes de la phase agglutinative qu'elles ont dû traverser, et elles sont aussi indépendantes l'une de l'autre par leur structure, qu'elles le sont par leurs

(1) Th. Noeldeke, Orient und Occident, t. II, p. 375. Gœttingen, 1863.

LANGUES SEMITIQUES. ;?lî

racines, dont la prétendue réductibilité à d'anciennes formes communes ne mérite plus d'être débattue.

Nous allons parler à tour de rôle, sous trois rubriques, des langues sémitiques, des langues khamitiques, des langues indo-européennes.

Il est inutile, assurément, de faire remarquer combien les noms de sémitisme et de langues sémitiques sont conventionnels. Ils ont été inventés pour cadrer avec l'ethnographie du Testament hébraïque, et, en fait, ils ne s'accordent cependant pas avec le récit de la légende. Celle-ci regarde comme descendants du Sem biblique, des individus dont la langue ne saurait être classée parmi celles que nous appelons « sémitiques » et ne considère point comme descendants du même auteur des populations dont la langue est incontestablement sémitique. Quoi qu'il en soit, ces noms de sémitisme et de sémitique ont acquis aujourd'hui une telle notoriété qu'il n'y a plus ;"i songer à leur substituer quelque autre dénomination plus acceptable. On emploie parfois le terme mieux justifié de langues syro-arabes, mais on ne peut penser à le faire prévaloir contre la dénomination courante et reçue. Comme le dit d'ailleurs E. Renan, dans son ouvrage aujourd'hui classique et auquel nous allons beaucoup emprunter (1), cette dernière dénomination ne peut avoir d'inconvénient du moment qu'on la prend comme une simple appellation conventionnelle et que l'on s'est expliqué sur ce qu'elle renferme de profondément inexact.

(1) Histoire centrale et système comparé des langues sémitiques, première partie. Histoire qénérale. des langues sémitiques.

§ 1. Du sémitisme en général et de l'ensemble des langues sémitiques.

Malgré les travaux de Gesenius (1786-1542) et malgré ceux de Ewald, il n'y a point encore de grammaire comparée des langues sémitiques, il n'existe pas d'ouvrage véritablement général sur l'ensemble du caractère de ces langues. On peut dire que c'est là une lacune considérable et qu'il serait fort important de combler.

Une fois ce travail mené à bonne fin, il faudrait l'entreprendre ensuite sur les langues dites khamitiques, puis comparer les formes khamitiques communes aux formes premières du sémitisme et esquisser les traits principaux de la grammaire khamito-sémitique. Cette grammaire tiendrait assurément en un bien petit nombre de pages, mais on ne peut guère douter de la possibilité d'une pareille entreprise.

Peut-être même pénétrera-t-on plus avant dans les secrets de l'évolution des langues à flexion et tentera-t-on de reconstituer les traits généraux qu'elles devaient offrir lorsqu'elles en étaient encore à la période de l'agglutination.

On a cherché déjà à ramener les racines sémitiques, qui, ainsi que nous l'avons dit, sont trilitères, c'est-à-dire composées de trois consonnes, à une forme bilitère. Il est permis d'assurer, san< témérité, que cette entreprise sera couronnée d'un heureux succès. On trouvera assurément un grand secours dans la comparaison avec les langues khamitiques, comme l'a dit Benfy (2) et comme

ili Chavée, les Langues <-i les Races, p. 14. Paris, 1862. Renan, Op. cil., liv. I. chap. III : Rapport annuel, Journal asiatique, VII' série, L. IN. p. 27. Paris, 1874. Schleicher, Die Uaterscheidung von Nomen und l erbum in der lautlichen Form, p. ls.

Geschichle der Sprachwissenschaft nn<l orientalisehen Philologie in Ôëutschland. p. 691. Munich, 1869.

il l'a démontré. Le soi-disant trilittérallisme primitif (Sayce, ti.nl. franc, p. 66) est aujourd'hui insoutenable. Quant aux racines quadrilitères, elles se ramènent toutes aisément à des formes anciennes moins développées.

La tâche d'une grammaire comparée des langues sémitiques sera de déterminer l'emploi que l'on fit des différentes voyelles, dans le but de donner au nom ainsi constitué tel ou tel caractère. Ce mode de formation du nom est assez élémentaire. Il en existe un autre, celui de la dérivation. Ce dernier consiste en ceci, que certaines syllabes sont préfixées à la racine ou encore qu'elles lui sont suffixées. L'origine de ce dernier procédé de dérivation est moins ancienne dans le sémitisme que celle de la préfixation.

Dans la langue sémitique commune, le nom aurait connu les trois genres, masculin, féminin et neutre (1), mais ce dernier aurait disparu à une époque fort ancienne. Le masculin n'était exprimé par aucun élément spécial, à rencontre du féminin qui était rendu, selon toute vraisemblance, par la terminaison at (2). Le t du féminin s'est maintenu dans l'ancien assyrien, dans le vieil arabe. Dans l'arabe moderne, si un a le précède, ce / se change en h quand il est à la fin du mot ; de même en hébreu. La caractéristique organique du pluriel était peut-être mûn (3), peut-être umû, unû (4) ; peut-être encore était-ce quelque autre forme. Celé du duel paraît en avoir procédé.

La déclinaison comportait trois cas, chiffre de beaucoup inférieur à celui des cas de la langue commune

(1) Êwald, AusfiihrlLches beherbuch dcr hebrceisehen Sprache, s èdit., i». 445. (iœllingen, 1870.

(2) Ibid., p. 446.

(31 Ibid., p. 465.

i Frédéric Mùller, Dcr Vèrbalausdruck in semilischen Sprachkreise. Sitzungsberichte dcr phil. liisl. Classe dcr k. Akadcmie der Wissensch., t. LX, p. 520. Vienne, 1808.

indo-européenne. Ces trois cas étaient le nominatif, le génitif, l'accusatif ; toute la famille sémitique, à l'exception de l'arabe, les a perd%s en grande partie, ainsi que nous le verrons en traitant séparément de chacun de ces idiomes. D'après certains auteurs, la voyelle u aurait été le signe du nominatif, i celui du génitif (en principe), a celui de l'accusatif (Olshausen, op. cit., p. 25 ; cf. Ewald, op. cit., p. 523). D'après Fr. Millier, u du nominatif tirerait son origine du pronom hu » il » de la troisième personne ; le signe de l'accusatif aurait été an, démonstratif, devenu bientôt a ; le i du génitif aurait la même origine que le pronom relatif (Grundriss, tome III, 2e partie, p. 343 ; voir encore sur les cas, dans le sémitisme, Journal asiat., tome X de la 6e série, p. 373).

Quant aux pronoms personnels, on n'est pas encore arrivé à restituer leurs formes communes ; ce serait là cependant un point très important à atteindre (1).

D'après Fr. Mùller, il faudrait les restituer comme suit :

Je 'an-â-ki.

Tu (masc). 'an-tâ.

Tu (fém.1.. 'an-U.

I] huwâ, tuwâ.

Elle hiyâ, liyà.

Nous . an-ù-knù.

Vous (masc). dn-t-iimù.

Vous (fém.).. 'an-t-in.

Ils h-umù, l-umû

Elles h-in, t-in.

Le pronom possessif que l'on postpose au substantif (arabe kitâb-î « mon livre » .hébreu sûs-i « mon cheval »), remonte au pronom personnel d'une façon évidente (suites pronoms sémitiques, voir Journal asiat., tome XII de la 6e série, p. 67).

La langue sémitiquée commune ne connaissait que deux temps : un temps parfait indiquant l'action accomplie, un temps imparfait indiquant l'action non accomplie.

(1) Chavée, Op. cil. Fr. Mun.Li!, Op. cit., p. 353.

Les deux temps se distinguent l'un de l'autre par la position qu'occupe à côté du thème le suffixe personnel. Miffixe (par exemple ta de la seconde personne masculine du singulier) est-il placé après le thème, l'action est accomplie, le temps est parlait : katabata « tu as écrit », arabe katabta ; est-il placé avant : takataba, arabe taktuba, le temps est imparfait, l'action n*est pas encore accomplie : temps aoiïstique, temps duratif.

Le verbe sémitique organique aurait pu, d'après Fr. Mùller, se conjuger d'après treize formes thématiques : la forme simple, qatala « il tua », une forme intensive ou renforcée, qattala ,etc. Voici, d'ailleurs, en partie, le tableau de cette restitution :

i forme fondamentale (/atala.

2 — intensive • qattala.

3 — d'influence qâtala.

4 — causative de 1 'a-qtala.

5 — causative de 2 'a-qatlala.

6 — causative de 3 'a-qâtala.

7 — réflexive de 1 ta-qatala.

8 — réflexive de 2 ta-qaliala.

9 — réflexive de 3 la-qâtâla.

Etc., etc. etc.

Aucun des idiomes sémitiques n'a conservé ces treize formes ; l'arabe en possède neuf ; l'hébreu cinq (qdtal. qitiêl, hiqtil, hithqattêl, niqtal) ; l'aràméeri en possède six.

Le passif serait une forme réflexive formée à l'aide de l'élément pronominal u (hu) :

1 forme organique fondamentale qùtula.

2 — intensive quilaïa.

3 — d'influence qutala.

— causative de 1 'u-qtala.

Le verbe sémitique incorpore le pronom régime (voir

ce qui a été dit à ce sujet à l'occasion des langues ouraloaltaïques) : qatala-nï « il me tua » ; qatalnâ-hu « nous le tuâmes ».

Quant à la numération, elle est décimale»

Le système général de l'alphabet sémitique aurait été emprunté aux hiéroglyphes égyptiens (1). On a cru longtemps que cet emprunt était dû aux Phéniciens, mais cette opinion, paraît-il, est inexacte. D'après Ewald, il aurait été fait par une autre nation sémitique dont les rapports avec l'Egypte auraient été plus intimes encore. En tout cas on ignore le nom du peuple qui rendit à la civilisation cet immense service de convertir les anciens hiéroglyphes en écriture alphabétique. Les figures, les images de l'écriture égyptienne étaient converties en autant de signes représentant tel ou tel son et elles allaient perdre peu à peu leur ancien caractère de purs et simples dessins.

Le vieil alphabçt sémitique se compose de vingt-deux consonnes. Chacune d'elles devait exprimer l'articulation correspondant à l'articulation initiale de l'être ou de l'objet représenté par le signe lui-même. Ainsi l'ancienne image du chameau représentait un g dans l'écriture alphabétique des Sémites, vu que le nom du chameau (chaldéen gimel, syriaque gomal) commençait chez eux par un g. Il est à peine utile d'ajouter que ces nouveaux signes ces signes alphabétiques se modifièrent diversement chez les différents peuples qui les adoptèrent.

On divise d'habitude l'écriture sémitique en trois groulistincts.

Le groupe occidental comprend le système du phénicien et de l'ancien hébreu. Cette vieille écriture hébraïque était encore en usage au second siècle avant notre ère.

A Test, dans les régions de l'Euphrate et du Tigre, les

1 1 1 E. t>k Rougé, Mémoire sur l'origine égyptienne de Valphabet phénicien. Paris, 1874.

formes de l'ancien alphabet sémitique s'étaient arrondies. On y vit bientôt naître une écriture cursive qui se répandit dans le pays de l'ouest et le nord de l'Arabie.

Dans le sud de cette dernière contrée, le système bimyaro-éthiôpien s'était développé.

Nous dirons quelques mots de ces différentes variétés de l'écriture sémitique en traitant des divers idiomes de cette même famille.

Quant à l'écriture cunéiforme assyrienne, avec laquelle sont rédigés les textes de la troisième colonne des inscriptions achéménides, nous devons lui assigner une tout autre provenance. C'est ce que nous verrons également en temps opportun.

La classification des langues sémitiques est aujourd'hui assez bien fixée. Elle était loin d'être aussi facile à établir que celle des langues indo-européennes. Les dialectes sémitiques, en effet, ne présentent point entre eux de ces différences caractéristiques qui séparent, par exemple, les langues celtiques des langues éraniennes, les langues italiques des langues slaves. L'on a pu dii'e, avec juste raison, que les différents idiomes sémitiques n'étaient pas plus éloignés les uns des autres que ne le sont les différentes langues d'une même branche dans la l.i mille indo-européenne, par exemple le russe, le tchèque, le croate, ou encore l'anglais, le flamand, le danois.

On divise ordinairement lf s langues sémitiques en trois groupes distincts :

Le groupe araméo-assyrien, comprenant l'assyrien et les deux dialectes araméens, soit le chaldéen et le syriaque ;

Le groupe chananeen, comprenant ïhébreu et le phénicien ;

Le groupe arabe, comprenant l'arabe proprement dit et les idiomes de l'Arabie méridionale, hvmyarite, et eJtkili, ghez et tigré, amharique et harari.

Quelques auteurs réduisent encore cette classification à deux groupes. Les deux premiers groupes n'en formeraient qu'un seul auquel ils donnent le nom de groupe septentrional, par opposition au groupe méridional formé des deux variétés du groupe arabe.

Nous allons jeter un coup d'œil sur ces différentes langues et nous chercherons, pour terminer,- s'il n*est point possible de former quelque conjecture sur le lieu ou la forme commune dont elles procèdent toutes aurait été parlée.

§ :2. Groupe araméo-assyrien.

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