II. Langues de V Arabie méridionale et de VAbyssinie
La seconde branche du groupe arabe, appelée parfois brandie « ioktanide », est composée de deux familles d'idiomes que l'on a été un certain temps avant de classer, non seulement dans .le groupe arabe, mais encore parmi les langues sémitiques. Ce rameau méridional du système sémitique occupe en Asie le sud de l'Arabie, et en Afrique l'Abyssinie.
La vieille langue de l'Arabie du Sud était Vhimyarite, que l'on connaît aujourd'hui par un bon nombre d'inscriptions. Cet idiome possède, comme l'arabe, la forme particulière des pluriels brisés, dont nous avons parlé un peu plus haut .
L'alphabet himyarite a donné lieu à des recherches fort intéressantes. Il est acquis aujourd'hui que cet alphabet dérive de l'ancienne écriture sémitique (qui a donné naissance, ainsi que nous l'avons vu, à l'écriture chaldéenne, à l'écriture arabe, en un mot à tous les alphabets sémitiques, sauf les cunéiformes assyriens).
La conquête islamite renversa la civilisation himyarite, et l'arabe s'étendit peu à peu, dans le sud de la péninsule, jusqu'au littoral de la mer des Indes et du golfe d'Aden. Pourtant la langue himyarite ne périt point sans laisser de traces. Dans l'extrême sud de l'Arabie, notamment dans la région du Mahrah, on a constaté, il y a une quarantaine d'années, l'existence de l'idiome ehkili, le-
quel, s'il n'est point un descendant direct de l'ancien himyarite, en est au moins fort rapproché.
Dès une époque très reculée les Sémites de l'Arabie méridionale avaient connu et colonisé la côte sud-ouest de la mer Rouge. Ce fut plusieurs siècles avant notre ère, mais à une époque qu'on ne saurait déterminer avec quelque exactitude. Ils y portèrent, avec leur civilisation, l'idiome que l'on connaît sous le nom de ghez — parfois aussi sous la dénomination fautive cl' « éthiopien » — et dont les formes sont intimement liées à celles de l'himyarite, Le ghez est aujourd'hui une langue savante ; il n'existe plus comme idiome populaire, comme idiome courant. C'est particulièrement une langue liturgique.
On sait que le christianisme prit possession de l'Ethiopie vers le quatrième siècle. De ce même siècle date, selon toute vraisemblance, la traduction de la Bible en ghez ; nombre de versions d'autres livres juifs et chrétiens enrichirent la littérature éthiopienne. Elle possède un certain nombre d'ouvrages, traduits, pour In plupart, soit du grec, soit de l'arabe.
L'arrivée des Jésuites en Abyssinie fut le signal de la décadence. Ces redoutables apôtres, dont les Abyssins ne se débarrassèrent que trop tard, « attirant à eux toute l'instruction et hostiles à renseignement indigène, laissèrent le pays, quand ils le quittèrent, dans une profonde barbarie, dont il n'est pas sorti jusqu'à nos jours. » (Renan, op. cil., liv. IV, chap. i).
Le ghez était une langue fort développée : il possédait, comme l'arabe, les pluriels brisés et conservait encore certaines désinences terminales qu'ont perdues l'hébreu et l'araméen. Il est avéré aujourd'hui que l'alphabet ghez a la même source que l'alphabet himyarite (sur ce dernier, on peut consulter Journal asiat., 6e série, tou>e XX, p. 518).
A côté du ghez, qui n'est plus aujourd'hui, ainsi que
l IW.UIS1 I0TJB. Ifi
nous l'avons dit, qu'un idiome savant et un idiome liturgique, un certain nombre de langues sémitiques dépendantes du même rameau, et qui, pour ne point procéder directement du ghez, lui sont du moins alliées de fort près, sont encore parlées actuellement en Abyssinie. On en cite trois principales : 1 amharique dans l'Abyssinie du sud-ouest ; le tigré au nord ; le harari au sud-est, par le 40e degré de longitude et le 10r de latitude. Ces idiomes sont peut-être greffés sur d'autres langues plus anciennes et appartenant à un autre système, mais leur grammaire est incontestablement sémitique et l'on ne pourrait en aucune façon les séparer du ghez.
§ 5. Individualité des langues sémitiques. Leur patrie primitive.
On s'est beaucoup plus occupé jusqu'à ce jour de découvrir un lien commun entre les langues indo-européennes et les iangues sémitiques que de comparer ces dernières entre elles.
Il serait cependant fort important de rétablir, au moins dans ses traits généraux, la grammaire de l'idiome commun dont sont sorties toutes les langues sémitiques.
Ces différentes langues, ainsi qu'on a pu le voir par ce qui précède, sont peu divergentes les unes des autres. Il est permis de supposer quo, dans l'état actuel des connaissances acquises, la tâche de restituer leur grammaire commune ne sera pas trop ardue. Elle le sera bien moins, en tout cas, que ne l'a été l'entreprise analogue tentée sur les idiomes indo-européens et qui a eu un si heureux succès. La dernière et. heureuse tentative est celle de Fr. Mûller [Grundriss der Sprachwisscnschaft, tome III, 2P partie, p. 314).