INDIVIDUALITÉ DES LANGUES SÉMITIQUES
IJ est à peine besoin de faire remarquer que les auteurs qui ont le plus cherché à rattacher les langues sémitiques ;iux langues indo-européennes, n'ont jamais pensé à cette objection, pourtant si naturelle, qu'il leur fallait comparer non point l'hébreu ou l'arabe au zend, au sanskrit, au grec, mais bien la langue commune sémitique à la langue commune indo-européenne.
On peut dire que tous les rapprochements qu'ils ont cherché à établir, reposent toujours sur les étymologies, jamais sur la grammaire. Voilà qui les condamne d'une façon irrémissible.
L'étymologie pure et simple, nous l'avons assez répété, n'est pas une science. Il est facile avec l'étymologie de faire dériver l'un de l'autre les idiomes les plus dissemblables, non seulement le basque de l'irlandais, l'étrusque du tibétain, mais, ce qui n'est pas plus sérieux, l'hébreu du sanskrit, ou, à volonté, le sanskrit de l'hébreu.
La grammaire, comme l'a fort bien dit E. Renan, est ce qui constitue l'individualité d'une langue ; or, « il faut renoncer à chercher un lien entre le système grammatical des langues sémitiques et celui des langues indoeuropéennes. Ce sont deux créations distinctes et absolument séparées. » (Op. cit., liv. V, chap il). Nous avons déjà parlé ci-dessus, en traitant de la flexion en général (p. 203), de la différence profonde, radicale, qui existe entre la grammaire sémitique et la grammaire indo-européenne ; nous n'y voulons pas revenir.
Qu'il nous suffise de répéter ici que les prétendues relations constatées entre les deux familles se résument en étymologies futiles, dénuées de tout caractère scientifique. On les donnerait toutes volontiers pour la moindre raison tirée de la forme même des notes.
Deux causes principales semblent avoir présidé à la conception si peu scientifique d'une origine commune des langues indo-européennes et des langues sémitiques.
Nous trouvons la première de ces causes dans la nationalité, ou, pour mieux dire, dans la race même d'un certain nombre des auteurs qui ont soutenu cette opinion. Une grande partie d'antre eux sont israélites. Nous n'avons que faire de citer des noms ; le fait est assez connu. Il y a là un sentiment que nous n'analysons point, que nous n'approuvons pas davantage", mais que cependant nous pouvons comprendre.
La seconde cause c'est l'esprit biblique, l'esprit de secte, pour lequel il ne saurait exister de vérité en dehors de la théologie. Avant tout, il anathématise l'examen libre et laïque, quitte à faire volte-face au dernier moment et à déclarer que toutes les connaissances acquises procèdent de lui et de lui seul. L'esprit biblique a décidé jusqu'à nouvel ordre que l'hébreu et le sanskrit avaient des racines communes. Soit. Nous prenons acte de cette décision, mais sans lui donner plus de valeur. L'on ne discute point avec des gens qui se proclament eux-mêmes illuminés. Au surplus on comprend assez quelle sorte d'intérêt pousse ces derniers tenants de la sainte Ecriture a assigner à toutes les langues de l'univers une origine commune, et combien il leur importe, en particulier, de les rattacher plus ou moins directement à la prétendue langue du premier des Juifs. Laissons, comme dit la même Ecriture, laissons les morts enterrer leurs morts.
Est-il possible de déterminer d'une façon précise la région où fut parlée la langue sémitique commune, l'idiome d'où procédèrent l'araméen, l'assyrien, l'hébreu, l'arabe ?
Cett? question, à notre sens, est assez difficile à résoudre. On n'a pas laissé que de l'aborder. F. Schrader divise la famille sémitique en deux groupes : un groupe du nord comprenant l'araméen, l'assyrien, l'hébreu et le phénicien ; un groupe méridional comprenant les deux subdivisions du même groupe que nous avons indiquées
ci-dessus. Ces deux groupes se distinguent nettement l'un de l'autre et par leur mythologie et par leur langue. Nous savons par. les traditions de l'antiquité que les Phéniciens venaient de Babylonie, les Hébreux de Mésopotamie et de Babylonie. C'est ce qu'enseigne également toute leur civilisation, et la linguistique rapproche aussi les Hébreux et les Phéniciens des Assyriens, sans que pourtant la langue assyrienne soit la source même des langues du groupe chananéen. Quant au groupe méridional, le groupe arabe, il ne peut manifestement provenir du précédent. Sa mythologie l'en diversifie tout à fait et sa langue est incontestablement plus pure, plus rapprochée du type sémitique commun que ne l'est l'assyrien, l'araméen ou l'hébreu.
En somme, ce serait dans l'Arabie du nord ou dans l'Arabie centrale qu'aurait été parlée la langue sémitique commune.
F. Schrader suppose, d'autre part, que la division du système sémitique commun ne s'opéra pas tout d'un coup. Le groupe du nord se sépara le premier, laissant un autre groupe compacte qui se créa alors la forme des pluriels brisés. Une fois séparé du groupe arabe, le groupe septentrional se divisa à son tour. Les Araméens se seraient détachés les premiers à l'époque où ce dernier groupe était encore en Babylonie et ils se seraient les premiers dirigés vers l'ouest (1).
Ce ne sont là, disons-le, que des hypothèses. Peut-être se vérifieront-elles, peut-être leur sera-t-il substitué d'autres suppositions. Elles portent, à la vérité, un certain caractère de vraisemblance, mais nous ne voulons point nous prononcer sur leur compte. Nous pensons que cette question demeurera obscure longtemps encore et que la
(1) Die Abstammung der Chaldseer und die Ursitze der Semiten. Zeitschrift der deutschen morgenlœnd. Gesellschaft, t. XXXVII. Leipzig, 1873.
linguistique seule ne la résoudra pas sans le secours de l'anthropologie et de l'archéologie.
B. LES LANGUES KHAMITIQUES.
Il est à peine besoin de dire que ce terme de langues khamitiques est tout aussi défectueux que celui des langues sémitiques. L'usage pourtant paraît le consacrer, et nous avons dû l'adopter à défaut de toute autre dénomination acceptable.
On a bien proposé le no tu de « libyen », mais ce nom dit trop peu, et ne s'aplique qu'à l'une des divisions de la famille khamitique.
Les langues khamitiques qui ont couvert la plus grande partie de l'Egypte et toute la rive africaine de la Méditerranée, ont-elles occupé, à un moment donné, les régions de l'Euphrate et du Tigre (au moins en partie) et ont-elles gagné l'Afrique du nord par la Syrie, la Palestine et l'Arabie Pétrée, c'est ce qu'il est difficile d'assurer, bien que certaines présomptions soient en faveur de cette hypothèse.
On sait encore moins, s il est possible, dans quelle contrée les langues khamitiques se séparèrent des langues sémitiques. A ce sujet on ne peut affirmer qu'une chose : c'est que cette séparation doit être reportée à une très haute antiquité, à un âge qu'aucune chronologie ne peut nous indiquer. Durant toute la période historique, les langues sémitiques ont fort peu varié, elles ont persisté étonnamment dans leurs anciennes formes : ce fait nous dit déjà que l'époque est bien éloignée où langues sémitiques et langues khamitiques n'étaient pus encore nées, mais où il existait un idiome à jamais perdu dont elles devaient procéder les unes et les autres. Comme l'a très justement remarqué Fr. Mùller, la
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parenté des idiomes khamitiques et des idiomes sémitiques est plutôt dans l'identité de l'organisme que dans ïa coïncidence des formes toutes faites. Les deux familles ont dû se séparer à une époque où leur langue commune était encore dans une période fort peu avancée de développement. De plus, le groupe khamitique semble s'être divisé de très bonne heure en différents idiomes et les langues de ce groupe sont bien moins rapprochées les unes des autres que ne le sont entre elles les langues sémitiques.
Le système pronominal des deux familles a tout particulièrement servi à établir leur parenté. Il y a identité de racines entre les pronoms sémitiques et les pronoms khamitiques (Maspéro, Des pronoms personnels en égyptien et dans les langues sémitiques, 1873), et nombre d'autres liens de parenté ont été mis en évidence d'une façon indiscutable.
Un élément t f orme le féminin, que l'on tire de la forme masculine : égyptien, son « frère », sont « sœur » ; bédja, tak « homme », takat « femme » ; tamachek, akli « nègre » taklit « négresse » avec préfixation et suffixation de l'élément dérivatif.
La formation du pluriel a lieu, en égyptien, par le suffixe u : sonu, sontu « frères, sœurs ». Cet u est assurément parent du dérivatif an que Ton trouve en tamachek.
En général, on ne trouve plus de traces de déclinaison, c'est-à-dire de suffixes indiquant les cas. On a communément recours à des particules placées avant ou après le nom, pour exprimer les relations du nom en question avec le reste de la phrase.
Les formes de la conjugaison sont nombreuses, comme
dans les langues sémitiques. Quant au système des temps
il est très élémentaire, comme le système du sémitisme.
C'est d'ailleurs ce que nous allons voir dans chacun
des paragraphes-consacrés ci-dessous aux différent- idiôkhamitiqu
Les pronoms possessifs sont tantôt préfixes (en saho, en dankali), tantôt suffixes (égyptien pera « ma mai-^ son », pcrua « mes maisons »).
La numération est décimale, mais on trouve en bédja et dans quelques autres idiomes méridionaux la trace du système quinaire (Prœtorius, Zeitschcr. der deutschen morgent. Gesellscli., tome XXIY, p. 415).
On distingue trois groupes dans la famille khamitique : le groupe égyptien, le groupe libien, le groupe éthiopien. Ils vont nous occuper successivement, au moins d'une façon rapide.