III. Groupe éthiopien
Les langues qui composent cette famille ne doivent pas être confondues avec les idiomes sémitiques de l'Ab.yssinie, tigré, amharique et autres, dont nous avons parlé ci-dessus et qui forment une division du groupe arabe. A ces derniers idiomes on a dominé parfois le
(1) Sabin Berthelot, Mémoires sur les Guanches. Deuxième parlie. Mémoires de la Société ethnologique, t. II, p. 77. Paris,
nom de langues éthiopiennes. Cela prête à confusion. Le nom de langues éthiopiennes doit être réservé au groupe khamitique des langues de l'Afrique centrale parlées au sud de l'Egypte, aux alentours et dans certaines parties de l'Abyssinie.
On en compte six principales : le somâli, répandu dans le territoire en forme de coin qui s'étend au sud du détroit Bab-el-Mandeb, ainsi que du cap Guardafui, et qui donne, à l'est, sur la mer des Indes ; le galla, parlé à l'ouest du somâli, dans l'intérieur des terres, au sud de l'Abyssinie et au nord des langues appartenant au système bantou ; le bedja, langue des Hadendoas et d'une partie des Beni-Amer (également appelé le bédouié. la langue des Bédouins), parlé entre le Nil et la mer Rouge au nord de l'Abyssinie ; le saho ; le dankâli ; Yagaou.
La classification de ces différents idiomes n'est pas encore établie ; dans l'état actuel des connaissances, on ne peut que les grouper les une.1; avec les autres et les rattacher aux autres langues khamitiques. Ils en présentent d'une façon très évidente tous les caractères.
Le bédja possède un article, l'article déterminé. C'est, au singulier û pour le nominatif masculin, là pour le nominatif féminin ; au pluriel, à pour le nominatif masculin, ta pour le nominatif féminin (cf. Almkvist, Die Bischari-Syrache Tû-Bedâwie) ; on reconnaît l'élément féminin t.
Comparez la formation des substantifs tels que tak <( homme », takat « femme ». Parfois le signe du féminin est à la fois préfixé 'ancien article) et suffixe.
Tandis que le pronom possessif est suffixe au nom en bédja, en galla, en somâli (comme en égyptien et en tamachek), en dankali, en saho il est préfixé : dankali, ku-kitdba « ton livre « ; saho, ku-ind « ta mère ».
Quant à la conjugaison elle-même, nous trouvons en saho (comme en copte) une forme où l'élément personnel
précède le radical et une forme où il le suit : il le précède dans nekke « nous étions » et le suit dans kino (( nous sommes » (ne-kke, ki-no). Il en est de même du galla, qui dit, par exemple : gigna « nous allâmes » et nefdeg « nous perdîmes » (gig-na ne- f de g) ; ici la première forme est celle d'un parfait et la seconde est celle d'un temps aoristique, indéterminé. Ce procédé est analogue à celui qu'emploient les langues sémitiques en semblable occurence.
Nous aurons à donner plus de détails sur les langues de cette famille (pie nous n'en avons donné sur chacune des autres.
La raison en est simple. L'importance des langues indo-européennes est grande à tous les points de vue. Après avoir été les interprètes de la civilisation hindoue, de la civilisation éranienne, de la civilisation grecque et de la civilisaton latine, elles servent d'organe aujourd'hui à la civilisation moderne. Elles étouffent peu à peu, au moins en Occident, les idiomes étrangers qui se trouvent en contact avec elles, le basque, le magyar, bien d'autres encore. Il n'est point de langues qui aient autant vécu, qui aient passé par autant de phases et de périodes successives.
Une autre considération doit aussi nous intéresser particulièrement. Les langues indo-européennes possèdent seules une véritable grammaire comparée. Nous avons dit que la grammaire des langues sémitiques était encore à présent à peu près complète, non seulement dans ses grandes lignes, dans ses traits généraux, mais encore dans une foule de détails.
La découverte du sanskrit, de la langue sacrée des Hindous, devait avancer considérablement la connaissance méthodique des langues européennes appartenant
T tVfiTTTCTTOT'F. 17
85fi LA l.IVGIlsTIQUE.
à la même famille que lui. << Filippo Sasseti, noble marchand florentin, fut peut-être le premier, dans une lettre à Pier Vettori (15 janvier 1685), à parler de la langue en usage alors dans l'Inde, où il se trouvait, langue différente de celle de la religion et de la littérature, et à noter quelques ressemblances entre les noms italiens et indiens (1). » En 1707, le missionnaire Cœurdoux communiquait à l'Académie des Inscriptions ses observations sur la ressemblance d'un grand nombre de mots du latin et du grec avec des mots de la langue « samscroutane ». Vingt ans après, W. Jones proclamait d'une façon définitive le fait de cette parenté. En 1786, il s'exprimait en ces termes devant la Société asiatique de Calcutta : « La langue sanskrite, quelle que soit son antiquité, est d'une admirable structure; plus parfaite que le grec, plus riche que le latin, plus affinée que toutes deux, néanmoins reliée à l'un et à l'autre far une parenté trop grande, tant dans les racines des verbes que dans les formes grammaticales, pour que sela soit purement l'effet du hasard; ces ressemblances sont si frappantes, que nul philologue ne pourrait examiner ces trois langues sans penser qu'elles sont sorties d'une source commune, qui peut-être n'existe plus depuis longtemps. Il y a une raison semblable, bien que moin- évidente, pour supposer que le <i<>thi>iur et le celte ont eu la même origine que 1" sanskrit; on pourrait aussi adjoindre à la même famille le persan antique (2). »
De son côté, Bopp démontra le premier par l'analyse même des formes linguistiques, l'identité de la plus grande partie des langues indo-européennes. Il ne lui fut pas donné de codifier définitivement leurs lois phonétiques, leurs procédés de formation des mots, et sa Crnm-
(1) D. Pr.zzi, Introduction n ['élude, de lu *ele.nce du latigagf. I ravail par V. Nourrisson. Paris, 1S73.
(2) Op. rit., p. 69.
maire comparée n'est plus aujourd'hui qu'une œuvre historique, mais son nom n'en reste pas moins attaché à l'une «les découvertes qui l'ont l'honneur du dix-neu- \ ième -iècle.
Bopp avait visé dans tous ses écrits à démontrer l'alliance intime du sanskrit, du zend et du perse, du grec, du latin, des langues celtiques, germaniques, slaves et du lithuanien, Cette démonstration une fois acquise, et bien acquise, la science des langues indo-européennes fit un nouveau pas, un pas énorme.
De la parenté de tous ces idiomes, on conclut à une forme antique dont ils seraient tous sortis, forme lointaine, forme à jamais perdue, mais qu'il s'agissait de restituer.
Il n'est que juste de citer ici deux noms que l'histoire de la linguistique ne saurait oublier sans ingratitude, celui de Schleicher et celui de H. Chavée. C'est à ces deux auteurs que l'on doit la première mise en réalisation de cette conception féconde d'une forme commune primitive des langues indo-européennes. Dans l'introduction d'un écrit important, publié il y a déjà quarante ans, H. Chavée pouvait dire : « Ces langues ne sont pour le linguiste que des variétés d'une langue unique et primordiale parlée jadis au centre de l'Asie. Pénétré de cette vérité, nous avons entrepris de reconstituer organiquement les mots de cette langue primitive en rétablissant partout le type original à l'aide de ses variétés les mieux conservées (1). » La linguistique moderne est là tout entière. Schleicher, de son côté, faisait paraître cet admirable manuel que l'on pourra sans doute reviser, compléter, améliorer, mais qui demeurera toujours la base même des études de linguistique indo-européenne (2).
ili Lexieoloqie iiulo-cump^cnne. Paris. 1840.
Comprndium der verçileirhenden Oratninatik der indogermani^-hr-' Snrn-hcn, 3* édit. (posthume). VVcimar, l^Tl
La langue commune indo-européenne.
Avant de parler des différents idiomes du système indoeuropéen, avant de rechercher le degré de parenté qui unit de plus près certains d'entre eux, nous avons à esquisser un tableau général de la langue commune qui a donné naissance à ces différents idiomes.
Le tableau que Schleicher en a tracé dans son Compendium était le suivant :
Trois voyelles a, i, u, pouvant donner (par la préfixation d'un a) les groupes à ( = a+a), ai, au, et, par une seconde préfixation di, du ; les explosives k, t, p ; b, d, g ; gh, dh, bh; les nasales m, n; r; v, y; la sifflante s.
Formation des mots par suffixes : 'svap « dormir », svapna- « sommeil » (cf- sanskrit srapna-, zend qaphnagrec j-vo-).
Huit cas : nominatif singulier, * avi-s « le mouton, la brebis », accusatif * avi-m, ablatif * avay-at, génitif *avay-as, locatif* avay-i, datif" avay-ai, premier instrumental avy-â; deuxième instrumental* avi-bhi. Trois nombres ; singulier, duel, pluriel.
En principe c'est par la désinence indicatrice du cas que le genre lui-même est désigné. Ainsi dans les thèmes finissant par un a l'élément du cas nominatif, au singulier, est s, au neutre cet élément est m, le même que celui de l'accusatif. Exemples : akva-s « le cheval » (en sanskrit açvas, en latin equus); yuga-m « le joug » (en sanskrit yugam, en latin jugum). Le signe du pluriel suit en principe celui du c;is, priais ce signe n'est pas toujours le même et souvent il est fort difficile de découvrir sa. forme primitive. En bien des cas c'est simplement la consonne s, reste d'un élément qui se montrait jadis dans sa forme intégrnle,
Il ne faut pas l'oublier, ces suffixes indiquant le cas et ces autres suffixes indiquant le nombre ont été primitivement des formes indépendantes; ce n'est que par la suite des temps que ces formes en sont arrivées à n'être plus que des éléments secondaires, des éléments destinés à indiquer les relations et les modes d'être d'une autre racine. On a souvent cherché à découvrir la forme primitive de ces éléments ; toutes les tentatives sont demeurées sans résultats certains. L'on a proposé des conjectures plus ou moins probables, mais, en réalité, la solution de ce difficile problème est encore à trouver. Au moins le but auquel il faut tendre est constant, bien établi et vraisemblablement on l'atteindra un jour ou l'autre.
Le verbe indo-européen possède deux voix : l'une transitive « j'entends, je frappe », l'autre intransitive « je m'entends je me frappe », mais toutes deux actives. C'est dans l'élément pronominal placé à la suite du thème verbal qu'il faut chercher l'expression même de cette différence de sens. Il y a, en un mot, deux sortes de suffixes personnels : des suffixes transitifs, des suffixes intransitifs. C'est ainsi, par exemple, qu'à la troisième personne du singulier, le suffixe de la voix transitive est ti et que celui de la voix intransitive est tai : on reconnaît la forme grecque Ta-, de la voix appelée « passive » par les grammairiens, qui, en effet, à ce sens dans la langue grecque, mais dont le sens premier était simplement intransitif, réflexif. Les suffixes personnels de l'intransitif procèdent, d'ailleurs, des suffixes personnels, de la voix transitive ; celui de la première personne veut évidemment dire « je me », celui de la seconde « tu te », celui de la troisième « il se » (en latin « ego me, tu te, ille se »).
Tandis que le système sémitique ne connaissait que deux temps, l'un exprimant que l'action était accomplie, l'autre qu'elle ne l'était pas encore l'indo-européen
262 LA LINGMS1IQUE.
commun en possédait six. Quatre de ces temps étaient simples, les deux autres étaient composés.
Le "présent a pour forme la plus simple, la racine telle quelle, suivie du suffixe personnel. Parfois la voyelle de la racine a subi cette augmentation dont nous parlions ci-dessus, par exemple la racine i « aller » devient ai : aiti << il va » (sanskrit êtï, lithuanien eiti). Parfois la racine verbale est dérivée; il s'agit de conjuguer une forme complexe, par exemple le thème bhara- dont l'élément bhar est radical et dont l'élément a n'est qu'un élément dérivatif. De là le présent bhabati m il porte ». Quoi qu'il en soit, le présent est toujours un temps simple, qu'il s'agisse de conjuguer la racine elle-même ou un dérivé de la racine.
L'imparfait est formé du thème du présent, soit .-impie, soit dérivé, auquel se préfixe l'augment a ; de plus, les désinences personnelles sont écourtées; ti de la troisième personne devient t ; mi de la première devient ni. Ainsi le présent bharati « il porte » a pour imparfait abharat <( il portait ». *
L'aoriste simple est caractérisé comme l'imparfait, paj l'emploi de l'augment et des suffixes personnels écouités ; il s'en distingue simplement par ce fait qu'il ne tient pas compte de la forme du présent. En grec, par exemple, la racine hi « poser » se dédouble au présent et donne ùflete.fl vous posez; l'imparfait préfixe l'augment |e| à cette forme redoublée et fait i;.-hi-: « vous posiez » ; l'aoriste simple ne tient pas compte du redoublement et fait Vn-i « vous posâtes ».
Le parfait a pour caractéristique le redoublement de la rai
A ces quatre temps simple- s'ajoutent, avons-nous dit, deux temps composés. Le futur -'-t l'un de ces deux temps. Il est composé de la racine verbale et d'un élément asva, sva, dont le sens premier semble avoir été celui de
<( tendre à être » ; de là, par exemple, Le sanskril dû syati « il donnera ». L'aoriste composé, que le sanskrit, le zend, les langues slaves et le grec ont conservé — ce dernier so-us le nom d'aoriste premier — a pour caractéristique l'élément sa.
Ces six temps sont complétés, dans l'indo-européen commun, par trois modes : l'indicatif, le conjonctif, l'optatif. L'indicatif n' 'a aucune caractéristique : au mode indicatif la forme du temps reste telle quelle. Il en est différemment des deux autres modes. Le conjonctif a pour caractéristique un A placé entre le thème et le suffixe personnel : L'indicatif du temps présent étant asti <( il est », le conjonctif du même temps sera asati. On donne parfois à 1 Optatif le nom de potentiel ; ce mode est formé par l'intercalation d'un élément va, va, entre le thème verbal et le suffixe personnel écourté : asvat « puisse-t-il être » !
La numération est d'ordre décimal.
La systématisation de Schleicher avait L'immense mérite de formuler sous une forme précise l'état des connaissances. Elle ne devait pas être définitive, mais elle fournit une base de discussion bien déterminée et sur laquelle durent tabler toutes les théories qui suivirent.
C'est dans le tableau des voyelles que Schleicher prête le plus à la critique. Il semble démontré aujourd'hui que ce tableau est plus compliqué (Sayce, Principes de piiilologie comparée, p. XIV). Nous avons insisté sur la piimordialité d'une voyelle organique r (Mémoire sur la prononciation ri t<> primordialité <ln r vocal sanskrit, 1N72). On a restitué également des voyelles nasales : voir Brugmann, Grundriss (1er vergleichenden Grammatik der indogermanischen Sprachen, t. Ier, p. 20 (1). Cet auteur, l'un des chefs de l'école dite des « néo-gram-
(l) Joh. Schmidt, /.m- Geschïchte des indogermanischen Vocalismus. Weimar, 187."». - F. de Saussure, Mém. <!<■ In Soc. de
maiiiciio », compte tni^e voyelles ordinaires, brèves ou longues, huit voyelles nasales, quatre roulantes. Il est difficile de supposer que cette restitution généreuse soit de toute exactitude. Bruginann compte, en outre, seize consonnes explosives, quatre nasales, deux roulantes, une aspiration douce, quatre situantes.
Ce qui semble assez généralement accepté aujourd'hui, c'est l'inanité de la théorie de « la gradation », de l'augmentation, des voyelles au moyen d'un a préfixé (1). D'après Paul Regnaud (Essais de linguistique évolulionnUte) la vieille théorie du « guna » des grammairiens hindous est en contradiction avec la loi la plus constante du langage, dont le développement a été dirigé par le principe de la moindre action, du moindre effort. En somme, le point de vue de Panini doit être abandonné; il est-dépassé.
En somme, il y aurait à revenir absolument sur l'opinion de Ropp, de Schleicher, de Chavée, de Curtius, qui voyaient dans le sanskrit le représentant le plus fidèle du type indo-européen commun. L/école des néo-grammairiens (Osthoff, Brugmann, Louis Havet, etc.) semble donner à la langue grecque une préférence bien accusée. Il ne faudrait pas admettre, toutefois, que les « néogrammairiens » aient produit dans la science linguistique une révolution totale. Ainsi que l'a fort justement dit Bréal, ils n'ont fait que marcher en avant dans la voie déjà tracée (2).
Lorsque Paul Regnaud — qui veut regarder a comme
linguistique, t. III. p. 358; Mémoire sur le système primitif des voyelles dans les langues indo-européennes. Paris. 1879.
(1) Cf. Victor Henry. If Muséon, t. III. p. 181 : Journal asiatique, juillot 18*1. p. 37. — Osthoff, Die neueste Sprach[orschung und die Erklxrung des indoq. Ablautes, 1866.
(2) Cf. Johannes Schmidt, Zeilsehrift fur vergl. Sprachforsch., t XXVilI. p. 303. Mr.nt.o, Cenni sulto slalo présente délia grammalica ariana. Turin. 1885. — V. Heurt, nevue asiatique, 24 août 1885.
LANGUES INUO-EinoPÉESNES. 265
la. seule voyelle primitive, ce en quoi nous ne pouvons le suivre — attaque l'opinion des néo-grammairiens sur la multiplicité extraordinaire des voyelles indo-européennes organiques, il réagit peut-être avec raison contre la réaction soulevée par la systématisation très simple de Schleicher. La. vérité sera sans doute entre l'opinion de ce dernier et celle de Brugmann. Cet auteur, semble-t-il, restitue un type commun des nuances vocaliques qui n'ont peut-être été que dialectales.
En ce qui concerne les racines, les néo-grammairiens, au lieu de voir dans les différents états du vocalisme des dérivés d'une même racine, des formes présentant ou non le renforcement, supposent (sans rien préjuger sur leur ordre chronologique) plusieurs manières d'être du radical ; la forme faible correspond aux racines pures des grammairiens hindous et de Bopp ; la forme forte correspond à celle que jadis l'on disait modifiée par « gunation » ; bhr « porter » serait forme faible, bhcr sci ait forme forte ; sru « couler », mn « penser » seraient, formes faibles ; sreu, men seraient formes fortes. « Toutefois, dit Victor Henry, il ne faudrait pas penser que l'indo-européen commun ne possédât que deux degrés de flexion correspondant respectivement à la racine faible et au « guna » ; il en avait trois : l'état normal (grec z\ïo; « figure ») ; l'état réduit (ïSjaev « nous savons ») ; l'état fléchi olôa (« je sais »), de la racine vid « voir, savoir ». Si ces trois états, ajoute V. Henry, nappa laissent plus avec netteté en sanskrit, c'est parce que cette langue, confondant en a Ye et Yo primitifs, a englobé dans son « guna » l'état normal et l'état fléchi de la racine : rèdas « connaissance » corrélatif de sïSoç, et vêda « je sais », corrélatif de olôa » (Dictionn. des sciences anthropologiques, au mot Sanskrit).
Dans la notation des racines à l'état dit fort, les néogrammairiens substituent un e (men) à l'a correspon-
dant du sanskrit (mân). C'est particulièrement de la
coïncidence de e en grec el en latin qu'ils tirent leurs conclusions contre le caractère primitif de l'a sanskrit qui correspond à cet e.
Un des axiomes de la « néo-grammaire » est le caractère absolu, suivant éjle, des bus phonétiques, qui ne souffriraient point d'exceptions. En principe» soit, la transformation suit sa voie ; mais, ainsi que le remarque fort justement Paul Regnaud, dans la lutte il arrive que la victoire demeure parfois à l'ancienne forme, qui reste comme le témoin d'un autre âge; cda esj conforme à l'enseignement de l'évolution dans la série animale. La coexistence — qui n'est point rare — de deux formes analogues, dont l'une est physiolûgiqûement transformée et dont l'autre offre un état antérieur à cette transformation, est un fait frappant et significatif: l'hypothèse du caractère absolu des lois phonétiques est incompatible avec celle qui attribue une origine commune aux formes que l'on considère habituellement comme étant les variantes les unes des autres, puisque leurs différences mêmes accusent qu'elles ont subi des lois diverses [Êevue de linguistique, t. XX, p. 37). Cf. Hugo Schuchardt U'eber die Lautgepetze, Berlin, 1885 : Revue critique, 188G, n° 15.
Dans son œuvre capitale déjà citée (Grundriss, etc.), datée de 1887, Fr. Millier exprime son opinion sur la restitution de l'indo-européen organique. Il n'admet que les voyelles a, i, u, â, soit un vocalisme' très simple qui se serait, par la suite, richement développé. Outre les consonnes acceptées par Schleicher et Chavée, il admet des gutturales « antérieures », k, </', fi'li (1). Il repousse catégoriquement d'autre part, la conception des néogrammairiens » qui, par exemple, dans les racines où
(1) Cf. Ascom, Corsi <li Glollologia, t, I p. 27. Louis llwu. Mémoires de lu Soc. de linguistique, t. II. p. 266.
l'élément vocalique est tantôt ai, tantôt i, regardent ai comme organique et voient en i une forme écourtée. D'après lui, la racine indo-européenne ne comporte pas plus que la racine sémitique de voyelle fondamentale : de niènie qu'il faut, en sémitique, parler des racines k-t-b « écrire », f-rs « déchirer », de même, en indo-européen, il faut parler de s « être >», de p-t « tomber » (et non de as, put selon Bopp et Sdiieicher, ou ''.v, pet scion les néo-grammairiens). Les formes s-p4 sont les formes courtes ; as, pat sont les formes allongées, les formes longues, grâce à l'accession de la voyelle a, tout comme yaug, raik, kar sont des formes allongées de yug, rik, kr. D'ailleurs la voyelle fondamentale <i tantôt coriserve su propre forme, tantôt se change en e, o, i, u. Les voyelles a, e, o ne peuvent provenir <PIC d'une voyelle fondamentale a. La langue organique indo-européenne ne posséda, pour opérer la flexion, (pie la voyelle (/ : cette voyelle peut s'être changée en e dans cette langue même, mais on n'a pas de preuve certaine de cette évolution : c'est après la séparation en indo-éranien et en européen que s'effectuera, dance dernier groupe; le passage de a en e. Comme on 1 ■ voit, Fr. Mûller repousse absolument la théorie dos néo-grammairiens sur le vocalisme «les racines.
En parlant des différents idiomes de la famille indoeuropéenne nous ne pourrons indiquer que d'une façon très rapide ce (pie chacun de ces idiomes a conserve de l'héritage commun, ce qu'il en a perdu, mais on peut connaître déjà, au moins d'une manière assez général", quelle était la composition et la richesse de cet héritage.
Nous nous sommes servis jusqu'ici pour désigner cette langue reconstituée dont sont sortis les différents idiomes indo-européens de la seule dénomination d'indoeuropéen commun. Bopp avait donné au sanskrit, aux langues crâniennes, aux langues slaves, germaniques,
celtiques, au grec, aux langues de l'Italie le nom de langues indo-germaniques, dette appellation, qui prévaut encore aujourd'hui en Allemagne, ne supporte pas la moindre critique ; à quelque point de vue que l'on veuille se placer, elle est absolument vicieuse. Pourquoi ne pas dire aussi bien langues indo-italiques, langues indoslaves? Quelques auteurs ont proposé avec plus de raison le nom de langues « indo-celtiques ». Ils se fondaient en cela sur une sorte de motif géographique et leur idée était assez acceptable. On semble ne l'avoir pas goûtée, et il n*est pas à croire que ce nom ait plus de succès que n'en a eu celui de syro-arabe que l'on a voulu donner au système des langues sémitiques. Indoceltique, d'ailleurs, n'est pas irréprochable : le second terme du mot est exact, le premier ne l'est point. L'Inde, en effet, n'est pas occupée seulement par les idiomes alliés au sanskrit, elle possède également les langues dravidiennes qui n'ont avec les précédentes aucun lien de parenté. Un nom plus court et qui a paru un moment devoir faire son chemin a été proposé : celui de langues aryennes. On est parti de ce prétendu fait que les anciens Hindous et les anciens Eraniens se donnaient à eux-mêmes le nom d'Aryas (1); mais il est hors de doute que rien n'est moins prouvé, nous dirons même que rien n'est moins vraisemblable. Peu importe dès lors que la racine que l'on retrouve dans le sanskrit arya-, dtya- « noble », dans le zend airya-, existe aussi dans les autres langues de la même famille, par exemple dans les langues celtiques. Peu importe que le nom d'Arie ait été donné à une région spéciale dont les habitants pouvaient recevoir à juste titre le nom d'Aryens. La question est tout autre. Il s'agit de savoir si ce terme peut être généralisé, s'il est permis de l'étendre à toute la famille.
(1) Pictet tes Origines indo-européennes on les Aryas primitifs, t. I. \>. ?8. Paris, 1859.
Sans hésiter nous répondrons que cela n'est point justifié. Il n'y a pas même un commencement de preuve. Nous ne suivrons donc pas Oppert, Chavée, etc., lorsqu'ils donnent à la langue commune indo-européenne le nom d'aryaque, de langue aryaque, et nous n'accepterons pas davantage le nom de langues aryennes appliqué par un certain nombre d'auteurs aux différentes langues issues de cet ancien idiome.
Le nom d'indo-européen est sans doute un terme fort vague, un terme de convention dont les deux composants disent l'un et l'autre plus qu'ils ne devraient dire — bien que l'un d'eux, d'autre part, soit insuffisant, puisqu'il laisse à l'écart les langues éraniennes ; — sans doute également il y aurait avantage à substituer à ce mot par trop long un terme plus commode ; mais ce dernier terme, il s'agit de le découvrir, et nous estimons que le nom d'indo-européen ne doit être abandonné pour une autre expression que si cette expression se trouve parfaitement justifiée. Ce n'est point le cas des mots aryaque et aryen, aussi n'employons-nous exclusivement que ceux d'indo-européen et de langues indo-européennes.
La famille des langues indo-européennes se divise en huit grandes branches, en huit grands groupes : groupe hindou, groupe êranien, groupe hellénique, groupe italique, groupe celtique, groupe germanique, groupe slave, groupe lettique. Nous allons les passer successivement en revue ; nous examinerons leur physionomie particulière, nous dresserons le tableau de leurs propres divisions et nous parlerons, à l'occasion, de leur histoire et de leur littérature. Nous aurons à rechercher également quel est le degré de parenté qui peut unir plus intimement les unes aux autres certaines branches de cette grande famille et nous dirons quelques mots de la con: trée où aurait été parlé, selon toute vraisemblance, l'indo européen commun.
?70 LA I.I\<i! fïSTIQUE.
§ I. Branche hindoue.
Dès la fin du seizième siècie, un Italien, Philippo Sassetti, attirait l'attention sur la vieille langue sacrée des Hindous, le sanskrit, et se plaisait à en rapprocher un certain nombre de mots de sa langue maternelle (1). Deux cents ans plus tard, vers la fin du dix-huitième siècle, le moine Paulinus a Sancto Bartholomœo publiait à Rome la. première grammaire du sanskrit qui ait été rédigée en une langue européenne. Quelques années auparavant, les Français Cœurdoux et Barthélémy avaient communiqué à l'Académie leur opinion raisonnée de la parenté du sanskrit avec le grec et le latin. Les travaux d'un grand nombre de savants anglais, parmi lesquels nous devons citer William Jones, Colebrooke, Carey, Wilkins, préparèrent et rendirent possible l'œuvre véritablement fondamentale de Bopp.lC'était sur le sanskrit que l'on allait établir^Tédifice tout entier, de la gramnuure comparée indûreuropéenne : non que cette antique langue pût être regardée, même d;ins ses— monuments les plus anciens, comme la mère commune des langues éraniennes, du grec, du latin, des langues slaves et (]e> autres idiomes de la même famille, mais bien parce qu'en définitive elle s'éloignait beaucoup moins que chacun d'eux de la langue, aujourd'hui perdue, dont ils descendaient tous les uns et les autres. Le grec, le latin et leurs congénères ne procèdent pas plus du sanskrit, que l'hébreu et l'assyrien ne procèdent de l'arabe. C'est, donc sans aucune raison que l'on donne parfois aux langues indo-européennes le noms de langues « sanskritiques ». Souvent, à la vérité, les formes du sanskrit sont plus correctes, mieux conservées que celles des autres langues indo-européennes, mais ces dernières, à leur
ili Lcltere, p. 'il" c\ suiv. Florence, 1855.
tour, l'emportent parfois sur le sanskrit el se rappro1 chent avec plus de fidélité du type commun qui leur a donné naissance. Et ce que nous disons ici s'applique tout aussi bien au sanskrit védique qu'au sanskrit classique; cette distinction esl oiseuse lorsqu'il s'agit d'établir le degré de parenté des idiomes indo-européens, et le sanskrit védique n'est en réalité que du sanskrit, c'estii-dire une simple branche de la souche commune (tes langues indo-eurùpéehnes:
Le rameau hindou no comprend, au fond, qu'une seule espèce d1idiomes, mais les uns sont anciens, les autres sont contemporains et nous les examinerons sous deux parag ra phes d i ff érents.