I. Anciennes langues hindoues
Le mot. sanskrta- signifie « parfait, accompli » : la langue sanskrite est donc la langue parfaite, accomplie. Ce nom lui a étérlonné en oppositiorTdïi terme prâkrtaqui veut dire « naturel » et qui s'applique à la vieille langue vulgaire, ou, pour parler plus exactement, aux différents idiomes de la langue vulgaire. Le sanskrit était la langue sacrée, la langue juridique, la langue littéraire ; le prâkrit était la langue courante, la langue populaire, qui tout d'abord ne fut pas une langue écrite.
Le sanskrit possédait les voyelles a, i, u (prononcez o mi ») et leurs longues, les voyelles linguales r, / et la longue de la première d'entre elles, un ê et un 6; enfin les diphthongues ai et <in. Son système de consonnes était fuit riche. Outre les explosives /,-, t, /), g, d, b, gh, il h, bh, il possédait des explosives chuintantes « tch » et " dj » et des explosives hn^uo-dentales empruntées, selon quelques auteurs, aux idiomes dravidiens et que l'on transcrit d'habitude par un « t » et un « d » munis
ZÎZ LA LINGUISTIQUE.
d'un point placé au-dessous (/, d, etc.). De plus, tandis que la langue commune indo-européenne ne connaissait en fait d'aspirées que les consonnes « gh, dh, bh », le sanskrit possédait à côté de chaque explosive forte sa correspondante aspirée, c'est-à-dire kh, th, ph. Cela lui faisait vingt explosives, dont dix simples et dix aspirées. La langue commune indo-européenne ne connaissait que deux nasales « m » et « n » : le sanskrit en possédait une pour chaque ordre de ses consonnes, une labiale, une linguo-dentale, etc., en tout cinq. Au lieu d'une simple sifflante « s », il en possédait quatre. De plus, il avait une aspirée, h, enfin un y et un v.
L'euphonie de la langue sanskrite est des plus compliquées ; on ne peut la bien connaître que par une longue pratique. Ses règles sont d'une sévérité absolue, et si elles reposent, en général, sur des principes acoustiques parfaitement saisissables, on peut dire qu'elles semblent parfois d'une finesse presque exagérée que nous avons quelque peine à comprendre (1). L'euphonie si délicate des langues slaves est loin d'être aussi fine que celle du sanskrit et l'euphonie du grec et du latin n'est en comparaison, qu'une espèce d'essai très rudimentaire.
Par contre, la formation des mots n'offre point de grandes difficultés. Cela tient à la conservation même de la langue. Les éléments qui concourent à la dérivation des mots demeurent bien autrement reconnaissables en sanskrit qu'ils ne le sont dans toute autre langue congénère, sauf peut-être dans les idiomes éraniens.
On peut dire que la déclinaison est à peu de chose près celle de l'indo-européen commun. La plus grande différence que l'on pourrait relever entre le tableau d'une déclinaison sanskrite et celui de la déclinaison de la forme indo-européenne commune correspondante tien-
ili Nous avons essayé d'en dresser un tableau aussi pou compliqué qui' possible : Euphonie sanskrite, Pans, 187?,
drait aux variations euphoniques auxquelles le sanskrit ne peut se soustraire. Ce n'est pas à dire cependant que sa déclinaison, en dehors de ce fait, soit absolument organique. Non, sans doute. Ainsi, nous ne rencontrons en sanskrit la véritable forme de l'ablatif singulier que dans les noms dont le thème se termine en a : les vieilles formes latines « senatud, navaled » et autres n'ont point d'analogues en sanskrit. Mais, en définitive, ce n'est là qu'une exception et l'on peut dire, d'une façon générale, que la déclinaison sanskrite reflète assez fidèlement celle de l'idiome commun dont elle procède. Elle l'emporte, sans conteste, sur la déclinaison des vieilles langues éraniennes qui pourtant peut passer pour très bien conservée.
Le sanskrit possède les six temps de l'indo-européen commun, présent, imparfait, aoriste simple, parfait, futur, aoriste composé, et il s'est créé de plus un nouveau temps, un « conditionnel ». Ce conditionnel n'est autre que le futur dont les suffixes personnels sont éconrtés et auquel l'augment a été préfixé : de bhôtsyati « il saura », on forme abhôtsyat « il saurait ». Le conditionnel sanskrit est donc au futur ce que l'imparfait est au présent.
L'ancien idiome védique ne diffère du sanskrit classique, du sanskrit des épopées hindoues, que d'une façon peu considérable ; les différences que présentent les deux idiomes ne touchent d'ailleurs en rien au fond même de la langue, à sa constitution, à son mode de formation, et nous ne pourrions nous arrêter sur ce sujet qu'en entrant dans une série de détails inopportuns (1).
L'écriture hindoue, dite écriture « dêvanâgarî » — « écriture divine », — composée d'une cinquantaine de signes simples se lisant de droite à gauche et d'une quantité de signes complexes où se trouvent unis deux, trois signes simples, a tout avantage à être transcrite en
(\) Ad. Régnier, Elude sur l'idiome des Védas. Paris, 1855.
caractères latins pourvus de signes diacritiques. Une consonne, en principe, ne se lit jamais seule : elle est toujours suivie de la voyelle a, à moins qu'un signe accessoire n'indique que la voyelle suivant cette consonne est autre que la voyelle a. Un mot finit-il par une consonne et le mot suivant commence-t-il par une voyelle, l'écriture relie ces deux mots; cette difficulté et quelques autres tout aussi sérieuses rendent l'usage du dêvanâgarî peu pratique.
Les plus anciennes inscriptions de l'alphabet hindou ont été gravées sur des rochers vers le troisième siècle avant notre ère ; l'origine de cette écriture paraît connue aujourd'hui et l'on s'accorde généralement à la rattacher à l'ancien alphabet sémitique dont nous avons parlé ci-dessus (1). L'alphabet hindou ne demeura point cantonné dans l'Inde, où il est employé par presque tous les dialectes modernes sous différentes formes ; l'écriture tibétaine en dérive, ue même que celle des Javanais, et il a donné naissance également à un certain nombre d'autres alphabets.
Parmi les idiomes prâkrits. les ifiiomes populaires qui vivaient à côté de la langue littéraire et sacrée, il en est un qui eut une destinée toute particulière. Ce fut le pâli. Cet idiome fut celui de la propagande bouddhiste, ce fut la langue spéciale de cette religion douée, comme l'on sait, d'une merveilleuse force d'extension. Sa littérature fut donc très importante. Le pâli ne serait autre que l'ancienne langue populaire du pays de Magadha, dans l'Inde du nord-est. langue très ancienne. assurément, et qui montre parfois une supériorité notable sur les anciens documents prâkrits conservés dans le? drames de la vieille littérature hindoue. Il ne chantre
H \ Weber, tndische Skitzen, 125. Berlin, 18". — Fr. Mm m. Reise der œst. fregatte Novara. Linguislicher Tbetl. r 219. Vienne, 1867.
point, par exemple, les « y » en « dj » — comme nous le verrons faire également aux idiomes néo-hindous ; — il a conservé certaines formes et sa conjugaison témoigne également d'un état moins analytique. La voyelle r du sanskrit n'existe plus en pâli, la plupart du temps elle est remplacée par un a ; les voyelles longues deviennent brèves en certains cas ; les trois sifflantes se confondent en une seule, s ; l'assimilation des consonnes se développe de plus en plus ; à la fin des mots il ne peut y avoir qu'une voyelle simple ou une voyelle nasale. Dans la déclinaison le duel est entièrement perdu, le datif est suppléé par la forme du génitif. Telles sont, entre autres, quelques particularités du pâli. De toutes les langues indo-européennes il en est bien peu qui puissent comparer leur littérature à la littérature de l'Inde ancienne. La littérature hindoue brilla non seulement par sa richesse, par sa variété, mais aussi par l'excellence d'une grande partie de ses œuvres. Albrecht Weber en a donné une esquisse rapide et très fidèle (1\. L'ancienne littérature védique comprend d'abord le Rig-Véda, le Sâma-Véda, les deux collections du Yadjur-Véda et l'Atharva-Véda. Le premier de ces Védas est un recueil de chants, d'hymnes religieux ; le second et le troisième contiennent des prières et des formules à réciter durant les sacrifices ; le quatrième est plus récent que les trois autres, beaucoup plus jeune notamment que le premier. Outre les collections d'hymnes, la littérature védique comprend encore les « brâhmanas », écrits où se trouvent un grand nombre de prescriptions rituelles, de traditions, d'explications religieuses, et les « soûtras », espèces d'appendices aux écrits précédents. La période classique est bien plus variée. Elle brille tout d'abord dans la poésie épique, puis
(1) Akademisehe Vorlesunqen uber indische Literatargeschichte, seconde édition. Berlin. 1876.
dans le drame, la poésie lyrique, la fable, le conte, les proverbes ; elle a produit enfin des ouvrages considérables de grammaire, de rhétorique, de philosophie, d'astronomie, de médecine, et nombre d'écrits techniques. Vient ensuite la littérature bouddhiste, dont le pâli, ainsi que nous l'avons dit, fut le principal organe.
Elles sont parlées par environ cent quarante millions d'individus dans la partie septentrionale de l'Inde, qui comprend approximativement les deux tiers de toute la presqu'île.
Le sanskrit n'est point leur auteur direct ; elles procèdent toutes des anciens idiomes prâkrits, des anciennes langues populaires qui étaient parlées à côté du sanskrit, langue religieuse et littéraire. On dit ordinai- . rement que les langues néo-hindoues se sont formées vers le dixième siècle de notre ère, peut-être quelque temps auparavant. C'est là une façon de parler. Ori ne peut entendre par ces paroles qu'une seule chose, c'est que la forme qu'elles présentent actuellement peut remonter approximativement à cette époque ; quant à leur véritable antiquité, elle est bien plus haute, puisqu'en définitive elles ne sont que la suite des anciens dialectes populaires, des anciens dialectes prâkrits.
Il existe un assez grand nombre de langues néo-hindoues ; quelques-unes d'entre elles n'ont qu'une littérature pauvre, d'autres, par contre, ont une littérature très développée (1).
On peut citer parmi les principaux dialectes : au nordouest, le sindhi (Haidarabad), le panjabi (Multan, Lahore), le kachmiri ; au nord, le népalais ; au nord-est,
(1) Consulter R. N'. Cust, .4. Sketch oj the modem Lanpuage of the Fast Iridiés. Londres, 1878. — R. Hohrnle, A. Grdmmar of the Eastern Hindu. Londres, 1880.
le bengali (Calcutta, ïassami ; au centre, ïhindi, occupant un très vaste teritoire (Bikanir, Sirhind, Delhi, Agra, Lucknow, Benares) ; au sud-ouest, le gujurati (Baroda, Surat), le marathi (Bombay.Goa) ; au sud-est, Voriya. — Le nord de l'île de Ceylan est occupé par un idiome dravidien, le tamoul ; le sud est le domaine de Yélou ou singhalais. D'après Childers, Cust, Ern. Kuhn, cet idiome est aryen, parent des langues de l'Inde du nord. On sait que Ceylan a été colonisé par les Hindous six siècles avant l'ère chrétienne et que le bouddhisme y fut subséquemment introduit.
On donne le nom àliindoui à un idiome qui eut, au moyen âge des langues de l'Inde, une grande expansion littéraire et que représentent aujourd'hui encore certains dialectes du nord-ouest de la péninsule. On a dit avec juste raison que l'hindi n'était que de l'hindoui modernisé ; quant à l'hindoustani, auquel, avons-nous dit, on donne également le nom d'ourdou « langue du camp », il se forma au onzième siècle de notre ère sous l'influence musulmane. Son vocabulaire est plein de mots arabes et persans, et, à la différence des autres idiomes néohindous dont les alphabets proviennent du dêvanâgari sanskrit, il s'écrit avec les caractères persans, c'est-à- - dire avec l'alphabet arabe augmenté de quelques signes.
La littérature des langues prâkrites contemporaines et de l'hindoui du moyen âge est considérable et chaque jour l'hindi et l'hindoustani donnent les preuves d'une activité qui leur assure un long avenir (1).
Le caractère général de la phonétique des langues néohindoues est une forte tendance à l'assimilation, à la substitution de l'articulation « dj » à un y plus ancien, celle assez fréquente de « r » à « d », la simplification du système classique des sifflantes, le changement assez
(1) Garcjn dl TasSY, Histoire de la lilléralurc hindoui cl hindouslani, 2 vol. Paris, 1839-1847.
ordinaire des anciennes explosives aspirées de la langue classique (« kh, gh, th, dh », etc.) en une simple aspiration « h ». Le genre neutre a disparu dans la déclinaison de presque tous les idiomes néo-hindous, et souvent des thèmes se terminant primitivement par une voyelle ont rejeté cette voyelle finale et se sont terminés dès lors par une consonne. Quant au nombre pluriel et quant aux cas, ils sont exprimés par des suffixes particuliers qui témoignent assez de la forme vraiment moderne de ces idiomes et de leur passage d'un ancien état synthétique à un état analytique. Il y a là un phénomène dont nous aurons à nous occuper en temps opportun. La conjugaison, elle aussi, est entrée dans la voie analytique : les formes de l'ancien pràkrit, contemporain du sanskrit classique, sont perdues et l'on emploie simplement des formes de participes du présent ou de participes parfaits.