I. Zend
Vers le milieu du siècle dernier, un Français, Anquetil-Duperron, âgé de vingt-trois ans, s'embarquait pour l'Inde comme simple soldat, ne pouvant entreprendre d'une autre façon le lointain voyage qu'il méditait. Le dessein de cet homme courageux dont la science ne pourra jamais oublier le nom, était d'apprendre sur les lieux mêmes les langues du pays. Trompé dans son espoir de pouvoir étudier le sanskrit à C.handernagor, il
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*agna Pondichéry, seul et presque sans ressources, après cent jours de marche ; des rivages du golfe du Bengale, il se dirigea vers ceux du golfe d'Oman, atteignit Mahé, puis remonta jusqu'à Surate. C'est là que gagnant la confiance des prêtres d'une colonie de Parses, il fut initié à la connaissance du zend et du huzvârèche. En 1762, Anquetil-Duperron revint en France, sans fortune, mais avec plus de cent manuscrits. Quarante et quelques années après il mourait à Paris, pauvre et indépendant. Les textes qu'il avait rapportés allaient servir à fonder une science nouvelle.
Le zend est la langue dans laquelle a été rédigé le texte antique de l'Avesta, livre sacré du zoroastrisme. Nous n'avons à traiter ici ni de l'individualité de Zoroastre ni du contenu des livres sacrés qui lui sont attribués, à lui ou à .ses' disciples. Il nous suffira de dire que des livres de l'Avesta il ne nous est parvenu qu'une faible partie : le Vendidad, le Vispered, le Yaçna et un certain nombre de morceaux de dévotion intime, de méditations privées, connus sous le nom de petit Avesta. La traduction qu'en donna Anquetil-Duperron était fort défectueuse; elle avait été faite sur les indications sans critiques des prêtres parses, mais Anquetil, en déposant ses manuscrits à la Bibliothèque royale, avait fourni à ses successeurs l'unique moyen de contrôler, de rectifier et de poursuivre son œuvre. Cette tâche échut à un Français, Eugène Burnouf, dont les travaux sur l'ancien perse, langue sœur du zend, ont également illustré le nom. Eugène Burnouf ne fut pas seulement le véritable fondateur de la grammaire zende, il fut aussi le chef de l'école de l'interprétation des livres zends par la tradition, école dont F. Spiegel est aujourd'hui le premier représentant.
Il semble avéré que le zend était la langue des pays éraniens de l'Est, Eugène Burnouf lui donnait pour li-
mites, au nord la Sogdiane, au nord-ouest l'Hyrcanie, au sud l'Arachosie. C'est en adoptant cette opinion qu'on a pu donner au zend le nom de « baktrien », qui, assurément, est fort admissible. Quant au nom de « zend », appliqué à la langue même dans laquelle sont rédigés les anciens textes de l'Avesta, ce n'est qu'une appellation conventionnelle, dont le premier sens n'est peut-être pas encore tout à fait éclairci, mais qu'il serait difficile de détourner aujourd'hui du sens nouveau.
L'alphabet zend est purement alphabétique, c'est-à-dire que chacun de ses signes figure une voyelle ou une consonne. Il contient fort peu de ligatures, et sa lecture, qui se fait de droite à gauche, est assez facile. Son origine est assurément sémitique, mais il ne paraît pas fort ancien et l'on ignore quel pouvait être l'alphabet dont se servaient les Eraniens de l'Est au temps où les Perses, leurs voisins du côté de l'Occident, employaient des caractères cunéiformes.
Le zend comprend deux dialectes, le dialecte ordinaire et le dialecte des Gâthâs. On appelle ainsi un certain nombre de morceaux du Yaçna dont l'interprétation est aujourd'hui des plus difficiles. Les deux dialectes sont fort rapprochés l'un de l'autre ; celui des Gâthâs est regardé d'habitude comme le plus ancien et l'on pense qu'il a été parlé dans les régions montagneuses du pays. C'est encore là une question à éclaircir.
Le systèmes des voyelles zendes est peu compliqué. Outre les a, i, u et leurs correspondantes longues, on y rencontre un è long, un e qui semble avoir été fort bref, deux autres e et deux o dont la quantité est variable, un a nasalisé est un â très labial. Nous avons dit déjà que le zend, plus pur en cela que le sanskrit, n'avait point réduit à une seule et unique voyelle les anciennes diphthongues « ai, au » de la langue commune indoeuropéenne. Il représente la première par aê, la se-
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coude pur ao ; le perse, plus pur encore, conserve les deux diphthongues primitives. C'est ainsi, par exemple, qu'une forme commune aitat « cela » donne naissance au sanskrit état, au zend aètat, au perse aita.
Si nous passons aux consonnes du zend, nous avons à remarquer que les sifflantes permutent facilement les unes avec les autres ; c'est là, d'ailleurs, un phénomène commun à l'ensemble des langues éranienhes. Par contre, l'assimilation des consonnes d'ordres divers est assez restreinte, à la différence de ce qui se passe au sanskrit.
En somme la déclinaison du zend est fort bien conservée. Elle garde au singulier, avons-nous dit, l'ancien ablatif en « at », qui a eu un sort si malheureux dans presque toutes les autres langues indo-européennes. De la conjugaison zende nous ne pouvons également dire qu'une chose, c'est qu'elle aussi est bien conservée et qu'elle reflète assez fidèlement le système primitif qui lui a donné naissance.
La question de l'âge de la langue zende peut être résolue, pensons-nous, d'une façon assez approximative. Il est difficile, sans doute, d'émettre une opinion quelconque sur sa première et lointaine origine, on ne^peut même se prononcer sur l'époque de sa disparition, mais il est permis de supposer qu'à un moment donné le baktrien fut contemporain de l'ancien perse. A la vérité, nous ne connaissons ce dernier que par les monuments achéménides des sixième, cinquième et quatrième siècles avant notre ère, et il se peut, il est même vraisemblable, que depuis fort longtemps il était déjà parlé. La langue de l'Avesta, le contenu même de ses différents textes, ne permettent pas de l'éloigner considérablement des derniers monuments perses, et à un moment donné les deux langues ont dû être parlées en même temps, l'une, le zend, dans l'Èran oriental, l'autre le perse, dans l'Éran occidental.