II. Perse
Les inscriptions trilingues en caractères cunéiformes, découvertes en Perse sur les ruines des anciens palais et sur le flanc des rochers, étaient rédigées en perse, en assyrien et en une troisième langue dont on ne connaît aujourd'hui encore que fort peu de chose. Nous avons parlé plus haut des diverses tentatives d'interprétation auxquelles a donné Heu ce dernier idiome, dont le texte occupait la seconde colonne (p. 191), et nous avons vu que l'assyrien, langue de la troisième, était un idiome sémitique.
C'est au commencement du xixe siècle, en 1802, qu'un savant hanovrien, Grotefend, entama le déchiffrement de la première colonne rédigée en perse, où, comme Ton dit souvent, en ancien perse. Le point de départ de sa tentative était ingénieux et simple. Partant de cette idée que des inscriptions, dont quelques-unes avaient dû coûter une peine considérable, relataient naturellement des événements historiques et ne pouvaient être que des annales royales, il remarqua d'abord la fréquence d'un certain groupe de caractères auxquels il attribua le sens de « roi ». Ce groupe était suivi souvent du même groupe augmenté de quelques autres signes ; Grotefend en conclut que ce dernier n'était que le génitif pluriel du premier, et il pensa que les deux groupes, que les deux mots, avaient le sens de « roi des rois ». Le nom qui précédait ces deux groupes devait être forcément un nom propre, et la répétition des mêmes groupes laissait assez entendre qu'il s'agissait d'une indication de généalogies : « Un tel, roi des rois, fils d'un tel roi ». Les recherches de Grotefend furent le point de départ du chiffrement des inscriptions perses. Le Danois Rask les poussa un peu plus loin, mais il était réservé à Eugène Burnouf et à Christian Lassen de donner une véritable lecture de
LANGUES ÉRANÏENNES. 285
ces inscriptions, de les interpréter et de formuler leur grammaire. Leurs travaux parurent simultanément, en France et en Allemagne, dans le courant de 1846. La grammaire de l'ancien perse était définitivement connue, elle était comparée méthodiquement à celle du zend et du sanskrit ; la voie, enfin, était ouverte à ceux qui devaient amener l'étude de la langue perse au point où nous la voyons aujourd'hui : Rawlinson, Spiegel (1), Oppert, Kossowicz.
Les inscriptions des rois achéménides n'ont qu'un lexique très restreint, quatre cents et quelques mots environ^ compris un grand nombre de noms propres. Cela est suffisant, toutefois, pour le grammairien. La phonétique du vieux perse, sa déclinaison, sa conjugaison n'ont plus de secrets. Quelques auteurs ont voulu voir dans le perse une forme linguistique plus ancienne que celle du zend ; d'autres auteurs, au contraire, ont prétendu que le zend se rapprochait plus que le perse de la langue commune indo-européenne. On peut défendre, nous semble-t-il, une troisième opinion : le perse, comme nous l'avons dit, l'emporte parfois sur le zend, et parfois le zend l'emporte sur le perse. Tous deux, en principe, ont changé en h la sifflante s de l'indoeuropéen commun ; mais le perse, moins correct que le zend, laisse souvent tomber cette aspiration là où ce dernier la conserve. Tandis par exemple, que le sanskrit dit as'mi « je suis », et le lithuanien esmi, le zend dit ahmi et le perse arnuj. Tandis, par contre, que le vieux perse conserve telles quelles les diphtongues ai, nu de l'indo-européen commun, le zend les change en dé ou ôi et en ao. Tous deux, comme on voit, peuvent ;ï juste titre revendiquer la priorité dans un de ces exemples. Il serait aisément superflu, de les multiplier.
Les caractères cunéiformes de la première colonne des
(1) Die altpersischen kcilinschriften. Leipzig, 186?.
inscriptions trilingues sont loin d'être aussi nombreux que ceux des deux autres colonnes. On en compte environ une soixantaine, tous alphabétiques, c'est-à-dire représentant, non point une syllabe, mais bien une consonne ou une voyelle (1). Ce qui augmente singulièrement leur nombre, c'est ce fait que parfois telle ou telle consonne est représentée par un signe différent selon qu'elle précède telle ou telle voyelle. Entre chaque mot se trouve placé un coin penché obliquement ; on conçoit combien la présence de ce signe a facilité la lecture des textes perses.
Quant à l'origine même de cet alphabet, elle n'est pas encore clairement démontrée ; mais on peut dire, cependant, que les cunéiformes perses ne sont qu'une branche particulière du système général des écritures de cette espèce. Très certainement, c'est la plus simple, ou, pour mieux dire, la plus simplifiée, de toutes ces écritures.