IV. Huzvârèche
L'Avesta, ou, pour mieux dire, les livres de l'Avesta qui subsistaient encore au moyen âge, furent traduits à cette époque dans une langue que nous connaissons non seulement par cette traduction, mais encore par un certain nombre d'inscriptions monétaires et un écrit cosmogogique très important, le Bundehèche. On a tout
LANGUES ÉRANIENNES. 289
d'abord donné à cette langue le nom de pehlvi, qui semble un peu trop général ; celui de huzvârèche, comme l'ont démontré Joseph Mûller et F. Spiegel (1), est le seul qui lui convienne, le seul qu'elle ait porté. On admet assez communément aujourd'hui que cette langue était parlée dans le district occidental de Sevâd. De son origine l'on ne peut rien dire de précis, mais les monnaies dont les légendes sont rédigées en cet idiome et qui datent de l'époque des rois Sassanides nous indiquent qu'elle était encore en usage au milieu du septième siècle de notre ère.
D'après Harlez, le pehlvi est la langue de la version de l'Avesta, et huzvârèche désigne l'ensemble des mots sémitiques qui s'y rencontrent ; pour Sachau, la huzvârèche est le vrai zend.
Parmi les langues sur lesquelles s'est fait sentir le plus fortement l'influence d'un idiome étranger, on peut citer à juste titre le huzvârèche. L'araméen l'a pénétré, pour ainsi dire, de toutes parts ; sa phonétique, sa grammaire, son lexique offrent à chaque instant les preuves les moins équivoques de l'influence araméenne. S'il pouvait exister une langue mixte, le huzvârèche serait assurément l'un des exemples les plus éclatants de ce phénomène. Mais il ne saurait y avoir d'hybrides de cette sorte et le huzvârèche est en réalité un idiome éranien, tout comme l'anglais, malgré tout ce qu'il tient du français, est un idiome germanique. A côté des éléments araméens que présente la langue de l'époque des Sassanides, celle du Hundehèche compte Tin certain nombre d'éléments arabes qui trahissent sa forme plus récente ; ce livre est dû peut-être à quelque Parsi érudit qui connaissait à fond la langue de la traduction des livres sacrés (2).
La grammaire huzvârèche a bien perdu de cette cor-
(1) Grammalik der liuzoâreschsprache, p. 21. Vienne, 1850.
(2) F. Justi. Der Bundehesch, Préface, p. vin. Leipzig, 1868.
reclion, de cette fidélité aux formes antiques, qui caractérisaient le zend et le perse ancien. Le genre des noms ne peut plus se distinguer par la désinence, le duel a disparu ; l'accusatif n'a pas plus de terminaison que le nominatif ; le génitif, ou, pour mieux dire, l'idée qui répond à ce qu'exprimait l'ancienne forme du génitif, est rendue par l'entremise d'un élément i, reste d'un ancien pronom relatif ; l'idée qui répond à l'ancienne forme du datif, est exprimée au moyen de particules, de véritables prépositions. La conjugaison a tout autant souffert. Quoi qu'il en soit, le fond même de la langue est toujours demeuré éranien. C'est ce qui apparaît bien clairement dans ce fait que le huzvârèche possède des vers composés, formés non seulement d'une racine éranienne et d'une préposition éranienne, mais encore d'une racine éranienne et d'une préposition sémitique, d'une racine sémitique et d'une préposition éranienne, et, ce qui est bien plus curieux, d'une racine sémitique et d'une préposition également sémitique. Or l'on sait que le sémitisme, à la différence de l'indoeuropéen, n'a point de verbes composés ; il n'a aucune forme, par exemple, qui puisse à côté du mot « prendre » répondre à nos formes « apprendre, comprendre, reprendre, entreprendre » et autres semblables.
Il y a peu d'alphabets qui soient moins pratiques que l'alphabet huzvârèche. Un seul et même caractère y exprime souvent plusieurs sons différents et il s'y rencontre un assez grand nombre de ligatures, c'est-à-dire d'agglomérations de plusieurs caractères groupés en un seul signe. Aussi, dans les écrits de linguistique, ne cite-t-on que très rarement les mots du huzvârèche sous la forme de leur propre écriture ; on les transcrit plutôt en caractères latins ou bien encore en caractères hébraïques ou arabes.
LANGUES ÉRANIENNES. 291