VII. Ossète, kourde, béluutchc, afghan, etc
Bien que réunis sous une seule et même rubrique, ces différents idiomes ne sont pas plus rapprochés entre eux dans la famille éranienne que ne le sont tels ou tels des autres idiomes dont nous avons parlé ci-dessus.
La déclinaison de Yossète est plus riche que celle du persan ; sa conjugaison, par contre, est assez analogue à celle de cette dernière langue, et, en somme, il se rapproche davantage des formes éraniennes plus anciennes que l'on rencontre en arménien, en huzvârèche, en parsi. L'ossète est parlé au nord et au sud du Caucase, aux alentours du col de Dariel, c'est-à-dire vers le centre même de cette chaîne de montagnes, et il se divise en un certain nombre de dialectes.
On peut dire d'une façon sommaire que le kourde est allié de près au persan, plutôt peut-être aux dialectes de cette Langue qu'à l'idiome littéraire lui-même. Sa phonétique semble plus altérée que celle, du persan. On compte chez les Kourdes un certain nombre de dialectes dont le principal est le « kourmnndji », dialecte occidental, parlé depuis Mossoul jusqu'à l'Asie Mineure.
Le « zaza » est moins pur sous certains rapports, plus pur sous certains autres.
Le béloutche se rapproche du kourde. 11 contient un assez grand nombre d'éléments étrangers, notamment de mots empruntés à l'arabe.
Quelques auteurs seraient portés à ne pas considérer V afghan — « pachto » ou « pouchtou » — comme une simple langue éranienne ; il faudrait le regarder comme un idiome indépendant, formant une classe par luimême et apparenté aux langues hindoues tout aussi bien qu'aux langues éraniennes. L'opinion de Fréd. Mûller est toute différente ; l'afghan est à ses yeux un dialecte de l'éranien oriental, le descendant d'un ancien dialecte de la Baktriane. Sa conjugaison est inférieure encore à celle du persan, celui-ci, en effet, a conservé certaines formes anciennes du temps présent, tandis que l'afghan les a toutes perdues ; la racine du verbe et le thème du temps présent sont ordinairement identiques chez lui. Quant à son lexique, il contient un certain nombre de mots persans et de mots arabes.
Nous sommes loin d'avoir cité tous les idiomes éraniens modernes. A côté de ceux dont nous venons de parler, et que l'on peut regarder comme les plus importants et les mieux connus, il en est un certain nombre d'autres : la langue des Loures (Bachtiaris et Féilis), dont on ne possède que fort peu de documents, est assez rapprochée du kourde ; la langue des Tâts, au sudest du Caucase, n'est pas éloignée du persan.
Il est certain, d'ailleurs, que bien des dialectes éraniens autres que le zend, le perse, le huzvârèche, le parsi, ont péri dans le cours des âges. Il se peut <j.ie parmi les populations auxquelles les auteurs anciens, notamment les auteurs grecs, ont donné le nom de « scythiques », il s'en trouvât dont la langue fût incontestablement éranienne ; il existe à cet égard quelques
présomptions assez vraisemblables, mais les documents dont -on dispose sont encore trop restreints pour qu'il soit possible d'émettre à ce sujet une opinion définitive. Certaines langues de l'Asie Mineure ont été rangées également au nombre des langues éraniennes, le phrygien, par exemple, que l'on a rapproché plus particulièrement de l'arménien, le lycien, le carien, d'autres encore ; mais cette classification est peut-être prématurée. Il y faudrait plus de réserve. Nous pensons ne devoir dire quelques mots de ces idiomes qu'en énumérant un certain nombre de langues dont le caractère indo-européen est évident, mais dont la position véritable, dans l'ensemble de cette famille linguistique, n'est pas encore établie.
§ 3. Branche hellénique.
De toutes les langues indo-européennes parlées en Europe, le grec est incontestablement celle qui se rapproche le plus du sanskrit et des langues éraniennes. Il est possible, il est même probable, que la connaissance des idiomes indo-européens de l'Asie-Mineure, le phrygien, le lycien et autres, montrera un jour que ces liens sont plus intimes qu'on ne le suppose. Nous reviendrons un peu plus loin sur cette question des degrés de parenté des différentes langues indo-européennes. Ici il nous suffit de prémunir le lecteur contre cette opinion, jadis très répandue et aujourd'hui encore assez courante, que le grec et les langues italiennes forment une branche particulière de la grande famille linguistique à laquelle ils appartiennent. Le grecs sans doute, a des rapports bien intimes avec le latin, mais il a des rapports tout aussi intimes avec les langues indo-européennes de l'Asie, le sanskrit et le perse ; le latin, d'autre
part, est en bien des points plus rapproché des langues celtiques qu'il ne l'est du grec.
Le grec a beaucoup mieux conservé le système des voyelles de l'indo-européen commun qu'il n'a conservé le système des consonnes ; sous ce rapport, il se rapproche tout particulièrement du zend et du vieux perse. Il garde, par exemple, les anciennes diphthongues que le latin, comme le sanskrit, réduit en une voyelle longue. En ce qui touche les consonnes il est moins correct. Un de ses changements les plus caractéristiques est celui des explosives aspirées, gh, dh, bh, en aspirées kh, tli, j)h [y . 0, ci. On ne saurait dire sous quelle influence se fît cette variation ; le fait est qu'elle est constante. Tandis que le sanskrit dit dirqhas « long », bhârami « je porte », le grec dit BoXr/dç, pspeo. Loin de maintenir, comme L'a fait le latin, tous les « k » primitifs, il les change souvent soit en p, soit en t. Tandis, par exemple, que le latin dit quis, quinque, il dit ris, -i^.-i et Jtsvxe.
Mais ("est lorsqu'il s'agit des « s, y, v » primitifs qu'il s'écarte le plus du type commun et qu'il se montre inférieur à tous les autres idiomes indo-européens, à tous sans exception. Un mot coinmence-t-il par s, il change d'habitude cette sifflante en un esprit rude, que l'on transcrit ordinairement par h ; c'est ainsi que fr,8ûs <( doux » correspond au sanskrit « svàdus », ïr.-.'x « sept » au latin « septem », ixupo's « beau-père » au latin « socer ». Parfois cette sifflante disparaît tout à fait, notamment lorsqu'elle se trouve entre deux voyelles. Le « y » primitif tombe fort souvent, lui aussi, surtout entre deux voyelles. Au commencement des mots il se change en X (prononcez « dz ») ou en esprit rude ; c'est ainsi que V'o, « joug », ay:o: « saint » correspond au sanskrit « yugam, yajyas ». Le « v » primitif tombe, en principe, dans le grec classique, ou bien se change en u. Certains dialectes, ainsi que nous le verrons tout à l'heure, ont
maintenu l'ancien « v » sous la forme du digamma, et disent nevos, voikos, ovis ; mais le digamma ne prévalut point dans l'idiome d'Athènes que les événements politiques rendirent prépondérant et classique.
Moins compliquées que les lois phonétiques du sanskrit, celles du grec sont pourtant assez importantes. Elles reposent, en général, sur une vive tendance à l'assimilation des consonnes d'ordre différent qui viennent à se rencontrer. Le « zétacisme » joue également un grand rôle dans tous les dialectes grecs : les groupes organiques « g + y », « d + y » se changent souvent en X Ainsi Z-.J: correspond à la forme sanskrite « dyâus ». A la fin des mots, le grec n'admet point d'autres consonnes que s ou n ; ainsi tous les « m » qui déterminent l'accusatif singulier se changent en v ou bien tombent : le grec dit pî'povra « portant », voùfo « vaisseau », tandis que le sanskrit, plus correct, dit <( nâvam ».
La déclinaison du grec est bien conservée. Elle a perdu, à la vérité, l'ablatif singulier, mais elle a gardé l'ancien locatif, tant au pluriel qu'au singulier. Parfois, celui-ci sert de datif ; [j-?r-?;- « à la mère », vix\n <c au mort », -o'.aïv: (( au berger », mais la forme n'a rien de commun avec celle du datif, et elle n'en a pris la signification que par la suite des temps. Le locatif du pluriel est en si : vrjs: « dans les vaisseaux », 'AO^ut, 'QXupdwsi. Les grammaires classiques en font autant de datifs, ce qui est tout à fait inexact. Le grec possède aussi, sous la forme unique p. la désinence de l'instrumental singulier « bhi » et de l'instrumental pluriel « bhis », que beaucoup d'autres langues indo-européennes ont perdue. La grammaire ancienne traitait celle désinence ?•• de simple addition ; en réalité, il s'agit d'un véritable cas. Quant au duel, le grec le possède en partie ; il en a perdu le locatif et le véritable génitif.
Si nous passons à la conjugaison, nous voyons que le grec possède l'ancienne voix intransitive (kâapai, Xtexau) que les langues italiques, celtiques, slaves et lettiques ont perdue ; c'est un grand avantage. D'autre part, il conserve assez bien les six temps anciens. Il s'est créé, d'ailleurs, un certain nombre de temps nouveaux, entre autres, un plus-que-parfait tiré du parfait redoublé. En somme, on peut dire que le grec ancien est assez fidèle au type commun d'où il est sorti, lorsqu'il s'agit de la formation des mots, mais qu'en bien des points de sa phonétique il s'en est singulièrement écarté.
Les différences dialectiques sont presque toutes d'ordre phonétique. On compte un grand nombre de dialectes grecs, mais ils se groupent tous assez facilement sous quatre formes spéciales, Téolien, le dorien, l'ionien, l'attique. Parfois même on ne fait de ces quatre dialectes que deux grandes classes : l'éolien et le dorien formeraient un groupe à eux deux, l'ionien et l'attique en formeraient un autre.
L'éolien proprement dit (1) était parlé en Asie Mineure : Alcée, Sapho écrivirent dans le dialecte de Lesbos. Il possède le digamma correspondant au « v » antique et redouble volontiers les consonnes liquides ; il dit, par exemple, ifuu « je suis ». Là où l'ionien dit r( pour <( â » plus ancien, il conserve souvent cette dernière voyelle. Entre autres faits également caractéristiques, il possède un plus grand nombre de verbes en pi que la langue ordinaire : il dit, par exemple, yCte\pi (( j'aime ». Le béotien appartenait au même groupe. Il a laissé peu de productions littéraires; il use du digamma, condense les diphthongues en une simple voyelle longue, dit également « â » là où l'ionien dit r, et met souvent
I) Akkens. De graeese linguse dialectis. 2 vol. Gœttingcn, 1839-1843.
un 6 à lu place du ? ordinaire : l'attique dit 'Au;, Çuyo'v, le béotien dit A;J;, Buyôv. Le thessalien, dont il n'y a que fort peu de restes, faisait partie lui aussi du groupe éolien ; on le tenait, à Athènes, pour un dialecte assez barbare.
Le dorien était parlé dans presque tout le Péloponnèse, en Crète et dans les colonies grecques de Sicile, de Libye, de l'Italie méridionale. Pindare écrivit en dorien. On y distingue deux sous-dialectes, l'un plus rigoureux que l'autre. Le dorien possédait le digamma et conservait le « t » ancien que la langue classique changeait em; il disait, par exemple, Sfôaree « il donne », ffxaxi, i i:/.%x: « vingt ».
L'ionien eut deux périodes, une période ancienne et épique, celle de la langue d'Homère et d'Hésiode, une période plus récente, celle d'Hérodote. On le parlait en certaines localités de l'Asie Mineure, en Attique et dans un grand nombre d'îles.
Bien des auteurs rattachent l'attique à l'ionien ; il 'en diffère fort peu, en effet, et peut être envisagé comme un dialecte ionien. C'était la langue d'Athènes, la langue d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide, d'Aristophane, de Thucydide, de Démosthène ; c'est elle qui prédomina,par la suite des temps, sur les autres dialectes, c'est elle qu'ont toujours en vue les réformateurs de la langue grecque moderne.
Chaque dialecte, ainsi que nous l'avons dit, eut sa littérature ; toutefois, grâce aux circonstances politiques, le dialecte attique gagna peu à peu une prédominance incontestée et devint la langue écrite commune, le dialecte commun f) xowî] 8idQ.ewçoç. Cette extension un peu factice fut précisément la cause de sa décadence et de sa corruption. Le dialecte commun ne fut plus dans la bouche des Grecs étrangers à l'Attique, et encore moins dans la bouche des barbares qui l'acceptèrent, ce qu'il
était à Athènes ; il devint petit à petit le byzantin, la langue byzantine du moyen âge.
Le grec du moyen âge va de l'an mil à l'an seize cent, environ. J. Psichari a démontré que les textes des auteurs de cette époque donnent une image fidèle de la langue, qui n'était en aucune façon un mélange de formes contemporaines et de formes plus anciennes, comme on l'a dit. Plus on remonte, plus les formes modernes sont rares ; plus on approche du dix-septième siècle, plus elles sont fréquentes (Essais de grammaire historique néo-grecque, 1886).
Au grec du moyen âge succéda le grec moderne ; on lui donna le nom de romaïquc, souvenir du vieil empire romain ; c'est un nom malheureux, qui peut prêter à confusion et dont nous ne nous servirons pas.
Dans le grec moderne, il ne faut pas chercher d'anciennes formes dialectales ; il provient simplement de l'ancienne langue écrite commune, langue ayant une phonétique et une morphologie uniformes.
Le grec actuel comprend un grand nombre de dialectes qui diffèrent assez sensiblement les uns des autres, et que l'on rencontre non seulement dans les îles, mais encore sur le continent, comme par exemple le tsaconien parlé en pleine Morée. Quant à la langue littéraire, la langue commune, elle est réellement peu éloignée de la langue classique d'il y a deux mille ans.
C'est précisément cette grande ressemblance qui a donné à quelques Hellènes l'idée d'une rénovation de leur langue, fondée sur le retour aux formes et aux expressions mêmes de la langue de Thucydide. Aucune tentative ne pouvait être moins pratique ; celle-ci rentre dans le domaine de la fantaisie et de la curiosité. Le grec moderne diffère bien peu, sans doute, du grec ancien, mois il en diffère très nettement. Il a perdu les formes <lu duel et le datif : ce dernier cas n'est employé
que dans la littérature la plus élevée et il serait pédant de s'en servir dans la conversation, ou même dans la littérature courante. L'ancien infinitif en v.v n'est plus employé, non plus, que dans la littérature pseudo-classique ; on le remplace ordinairement par une forme conjonctive : « je veux venir » s'exprime par cette formule analytique 8éXw va ïX6w « je veux que je vienne ». Le futur est également analytique : il est formé, entre autres façons, du présent précédé d'une conjonction. Il y a bien d'autres exemples d'analytisme dans la conjugaison du grec moderne, mais nous en avons dit assez pour ne pas insister davantage (1).
Le grec moderne se distingue encore du grec ancien par un fait qui, pour ne pas se rapporter aux formes elles-mêmes des mots, n'en est pas moins très important : l'accent, chez lui, tient lieu de prosodie. En d'autres termes, la syllabe longue du grec moderne est celle qui porte l'accent, la syllabe brève est celle qui n'est pas accentuée. Ce phénomène n'est point particulier à la langue grecque ; nous verrons dans le chapitre consacré aux langues germaniques qu'il constitue l'une des caractéristiques de l'allemand moderne : en moyen hautallemand, aux douzième, treizième, quatorzième, quinzième siècles, la syllabe radicale était tantôt longue, tantôt brève, tandis que dans l'allemand moderne, portant l'accent, elle est toujours longue. C'est là un phénomène tout moderne.
Ce n'est pas seulement en Grèce que la langue grecque est parlée ; en Turquie, elle occupe la Thessalie — confinant vers l'ouest à l'albanais, vers le nord au bulgare ; — elle longe toute la côte septentrionale de la mer Egée et tout le contour de la mer de Marmara, aussi bien en Europe qu'en Asie. Elle atteint parfois dans
(1) Eoger. De l'état actuel de la langue grecque et des réformes quelle subit. Paris, 1868.
l'intérieur même des pays une certaine profondeur : elle s'étend, par exemple, jusqu'à Andrinople. Dans l'île de Candie, elle domine presque totalement ; on n'y rencontre plus qu'une seule enclave de langue turque qui soit importante : c'est vers le centre de l'île. On évalue à plus d'un million le nombre des Grecs de Turquie. En Russie, il existe sur la côte nord de la mer d'Azov, entre la Tauride et les Cosaques du Don, deux enclaves de langue grecque. Elle occupe également les trois côtes de l'Asie Mineure depuis la région opposée à l'île de Chypre jusqu'à l'embouchure du Kysyl Irmak dans la mer Noire.
Nous avons à parler maintenant d'une question un peu accessoire, mais qui a cependant son intérêt, celle de la prononciation du grec moderne et du grec ancien.
Six caractères, dont trois sont simples et trois sont doubles, répondent dans le grec moderne à notre voyelle « i ». Ce sont ê, i, u [r\, •.. ji et ei, oi, ui. Les autres voyelles se prononcent comme en français, o, ô, etc. D'autre part, les groupes ni, eu, qu, cou se prononcent ce av, ev, iv, ov ».
En ce qui concerne les consonnes nous voyons que th{9\ correspond au « th » des Anglais (de « three ») ; d loi au « th » doux (de « thus, the » ). Le ph ici vaut <( f », et kh r/i vaut le « ch » allemand de « noch, nach, buch » ou celui de « ich, fechten » selon les voyelles qui l'avoisinent. Le g lyï se prononce comme le « y » français s'il précède un « e » ou un « i ». Il se trouve, on le voit, une grande différence entre cette prononciation et la prononciation dite classique, attribuée à Erasme.
Il existe toute une école d'hellénistes aux yeux desquels la prononciation du grec moderne devait être appliquée au grec ancien et qui mènent en faveur de cette théorie une propagande bruyante. Elle n'est rien moins que scientifique. Prononcer le grec ancien à la façon mo-
grec. 308
derne, c'est une erreur, dit très justement Schleicher, due à une complète méconnaissance des lois de la vie linguistique et de la phonétique. A priori, en effet, cette théorie n'est point soutenable : en fait, elle ne supporte pas la critique.
La comparaison même du grec ancien et des autres idiomes indo-européens nous enseigne que les sons ê, i, u iv,. ■. u) correspondaient aux voyelles « â, i, u (prononcez ou) » et qu'elles étaient, dès lors, parfaitement distinctes ; ce n'est que par la suite des temps qu'elles se sont toutes les trois confondues en un seul et même son, <( i ». La transcription dV, grecs par des e latins et d'e latins par des /, grecs démontre très clairement que le son de l'ancien *| grec n'était pas celui d'un » i » ; on trouve, par exemple, xjjvciop, AuftyXiouç, pour « censor, Aurelius ». Il n'est pas douteux davantage que la voyelle -> n'ait eu autrefois en grec le son de notre « ou », de la voyelle latine « u » ; à l'époque classique il avait la valeur de « u » français, et la diphthongue ou, c'est-à-dire « o + u », se réduisit à cette même époque en une simple voyelle u] notre « ou » français, la voyelle latine « u ». C'est ainsi que le grec transcrit Tît'.ojç. rouofi, •/.•.v/.oj!toj;j.. les mots latins « Titius, tuum, circuitum ». Il est tout aussi certain que primitivement le b grec (6) se prononçait comme notre « b » et non pas (( v » comme il se prononce aujourd'hui. Dans les auteurs grecs le bêlement des moutons est rendu par 6Y(. £>,. que l'on ne pourrait prononcer sans ridicule « vi, vi ». A une certaine époque, les Grecs ont bien transcrit le « v » latin par leur ornais auparavant ils l'avaient rendu par ov : on trouve par exemple, Ouapwv, Ouaïepioç. Gusp^iXtos, pour « Valerius, Vergilius, » etc. ; le changement de « b » en « v » fut peut-être assez précoce, en quelques dialectes du moins, mais partout le « b » avait eu jadis sa propre et véritable prononciation. A l'époque où les
Grecs commencèrent à transcrire dos noms latins, leur 6 était loin d'avoir toujours et en tous lieux le son qu'il a actuellement chez eux. A cette époque on l'emploie régulièrement lorsqu'il s'agit de transcrire un « b » latin, et ce n'est qu'en concurrence avec « ou » et « o » qu'on l'emploie, à la même époque, pour rendre le « v » latin (1).
Enfin il ne saurait y avoir de doute sur la prononciation ancienne des aspirées ph, th, kh <«>, 0. y). Elles avaient bien la valeur de « p, t, k » aspirés, c'est-à-dire « p + h, t + h, k + h. Le e< th » dur anglais, le « f », les deux « ch » allemands n'ont rien à faire ici. Aujourd'hui ces consonnes y, 0. y sont bien des sifflantes, mais c'étaient autrefois des aspirées. On peut le démontrer de diverses façons (2). La mobilité de l'aspiration qui accompagne la simple explosive « p, t, k » [-., -. /.1 est une première preuve : le redoublement de la racine 0* donne t£6ejjlev « nous plaçons » ; de même le redoublement de ph («p) se fait par un simple p, celui de kh i/i par un simple k. C'est ainsi que le sanskrit redouble « dh, bh » par les simples consonnes non aspirées « d, b » et dit <( dadhâmi, je pose ; babhâu, j'ai brillé ». Dans les formes telles quexpéetu a je nourris » et 0^i<> 1 Spenerw) ce je nourrirai », nous voyons avec la même clarté combien l'aspiration est mobile ; ici, comme dans le cas précédent, il est évident que le ph et le th ne sont pas des sifflantes, mais bien de pures consonnes aspirées. Le sanskrit dit d'une façon tout analogue « badhnâmi, je lie ; bhatsyâmi, je lierai ». On peut encore remarquer que certains dialectes déplacent aisément l'aspiration dons le corps d'un mot : le grec commun dit Ivc-aôfta, ynàv, dinlertalement on dit èv9«3xa. niOwv. Dans la bouche des
Cl) G. Curmus. Grandzùge (1er rjriechischen Efymolegie. Quatre édit., p. r>7l. Leipzig, 1873.
Ibid., p. 416.
GRRC. 305
barbares qu'il met sur la scène, Aristophane remplace par de simples consonnes non aspirées « p, t, k » les aspirées grecques « ph, th, kh » ; c'est encore là un argument décisif. Un autre argument du même genre se puise dans la façon dont la vieille langue populaire latine rend ces mêmes aspirées du grec : elle les dépouille simplement de leur aspiration. Au quatrième siècle même, le gothique rend par un « k » les « kh » (x.) du grec. Enfin, bien des dialectes du grec moderne ont une simple et pure consonne non aspirée à la place de la consonne aspirée de la langue littéraire ; il est hors de doute que ces dialectes reflètent ici une époque très ancienne, ce qui, d'ailleurs, n'est point un cas fort rare. En somme, il est incontestable que les anciennes aspirées" grecques avaient la valeur de « p + h, t + h, k-f-h » et qu'elles n'ont passé à l'état de sifflantes que dans la suite des temps.
Au surplus, ce serait une entreprise vaine que de chercher à déterminer l'époque du changement de prononciation de la langue grecque. Nous parlons, bien entendu, d'une façon générale. Deux facteurs ont contribué à ce changement, ou, pour mieux dire, à ces changements divers : le temps et le lieu ; telle variation s'opérait ici à telle époque, qui ne devait s'opérer ailleurs que beaucoup plus tard et qui, ailleurs encore, était déjà depuis longtemps un fait accompli. Il ne peut donc être question, dans une étude sur l'ancienne prononciation du grec, que de monographies toutes particulières. Par la suite on pourra rassembler ces recherches spéciales et voir s'il est possible ou non d'en tirer un enseignement plus général ; mais jusqu'à ce moment il faudra s'en tenir à la prononciation dite érasmienne, bien qu'elle soit souvent fautive, et rejeter la prononciation moderne, bien plus fautive encore.
§ 4. Branche italique.
Jusqu'au jour où les bases de la grammaire comparée des langues indo-européennes furent définitivement établies, on put croire que le latin et les autres idiomes de l'Italie ancienne qui lui étaient alliés, avaient leur source dans la langue grecque. On citait même celui des dialectes grecs qui avait donné naissance aux anciennes langues italiques, l'éolien. Ce fut précisément un des résultats de la grande œuvre de Bopp, de montrer que le latin ne procédait pas plus du grec que celui-ci ne procédait du sanskrit et que tous les trois descendaient d'une mère commune, de la langue qui avait également donné naissance aux idiomes éraniens, slaves, lettiques, germaniques et celtiques.
La grammaire comparée nous apprend, en effet, que le latin possède une foule de formes plus anciennes que les formes qui leur correspondent dans la langue grecque. S'agit-il de la phonétique, nous voyons, par exemple, que le latin conserve au commencement des mots les s antiques que le grec change en esprits rudes : il dit septem, sex, socer, alors que le grec dit « hepta, hex, hekuros » {ï--.i. ï-. Ixupdç) ; — Nous voyons qu'il conserve l'ancienne demi-voyelle « y » (qu'il représente par le signe f) là où le grec la change en ç (prononcez « dz »), ou en esprit rude : jecur jugutn sont plus purs que »pï*p, rj-;o'v ; — nous voyons qu'il conserve les « k » primitifs que le grec change souvent en « p », en « t » ; quinquf, quis l'emportent sur zêpiu, r»;. Naturellement c'est par la confrontation méthodique avec les autres idiomes indo-européens que l'on peut démontrer la correction de ces différentes formes grecques qui leur correspondent. S'agit-il de la déclinaison, nous voyons que le latin a conservé l'ablatif singulier que le grec ne connaît plus. S'agit-il de la conjugaison, nous voyons
que le suffixe de la seconde personne du pluriel est d'une forme plus correcte en latin qu'en grec : estis « vous êtes » se rapproche plus de la forme organique « astasi » que ne le fait le grec irvè , le lithuanien « este », le sanskrit « stha ». Par contre, le grec l'emporte souvent sur le latin : dans la conjugaison, notamment, où il a mieux conservé les temps anciens. L'un et l'autre ont aussi leurs côtés forts et leurs côtés faibles, et aucun d'eux, en fin de compte, ne peut se dire plus correct, plus pur, plus antique que son congénère.
Nous allons traiter successivement des anciennes langues italiques, latin, ombrien, etc., et des langues romanes, ou novo-latines, actuellement parlées dans l'Europe sud-occidentale et sur le cours du bas Danube.